Chapitre VI.
Le jeu dit des « puces » 1 a

Lorsque la solution d’un problĂšme pratique exige une action complexe du corps propre, les progrĂšs de la prise de conscience procĂšdent de façon assez systĂ©matique de la pĂ©riphĂ©rie au centre, c’est-Ă -dire des rĂ©sultats de l’acte Ă  son mĂ©canisme interne. Lorsque l’action propre est simple, mais que le dispositif physique employĂ© est plus ou moins complexe, cette utilisation comporte de la part du sujet une sĂ©rie d’interprĂ©tations successives liĂ©es aux succĂšs ou Ă©checs de l’intelligence pratique et dont il s’agit de trouver la loi. La premiĂšre de ces interprĂ©tations du sujet consiste naturellement en une rĂ©ponse Ă  la question de savoir « pourquoi » le but a Ă©tĂ© atteint ou au contraire manquĂ©. Appelons A cette premiĂšre solution. La seconde consiste tĂŽt ou tard Ă  chercher Ă  prĂ©ciser A, c’est-Ă -dire, en langage courant, Ă  passer du pourquoi au « comment ». Mais il se peut que cette distinction demeure toute relative et que la prĂ©occupation du « comment » consiste simplement Ă  chercher le pourquoi de A, donc le pourquoi du pourquoi ou la cause de la cause, ce qui revient sans plus Ă  reculer le problĂšme, ou plus prĂ©cisĂ©ment Ă  Ă©largir le champ de la causalitĂ© en jeu en y introduisant des articulations. Si nous appelons B cette seconde solution, il est alors clair que tĂŽt ou tard la question sera celle du « comment » (donc encore du « pourquoi ») de B, d’oĂč la solution C qui affine B et A ; et ainsi de suite. Nous ne parlerons pas spĂ©cialement ici des cas d’erreurs, etc., ni des corrections ou rĂ©gulations sur A, B, etc., car le processus d’ensemble reste le mĂȘme, le passage des solutions N Ă  N + 1 Ă©tant presque toujours Ă  la fois affinement et correction. Mais notre problĂšme est d’établir si l’ordre de succession des interprĂ©tations A, B, C, etc., obĂ©it Ă  une loi. Or, si comme il va de soi, la solution A n’est que le reflet de la relation la plus directe et globale entre l’action et le but Ă  atteindre, les rĂ©actions B, C, etc., remonteraient de lĂ  aux conditions prĂ©alables dĂ©terminant les possibilitĂ©s de B, puis de C, etc., dans le sens d’une analyse des mĂ©canismes internes caractĂ©risant les interactions entre les objets et les actes du sujet. Il y aurait donc lĂ  un processus d’ensemble prolongeant le passage de la pĂ©riphĂ©rie au centre, dans le cas de l’action propre, et cela n’est pas surprenant puisque, en sa causalitĂ©, celle-ci obĂ©it dĂ©jĂ  Ă  des lois physiques. Mais il y a sans doute plus, car, s’éloigner de la pĂ©riphĂ©rie, c’est s’éloigner des observables au profit des coordinations et, dans le cas de l’action propre, c’est rejoindre les coordinations gĂ©nĂ©rales qui caractĂ©risent les liaisons logico-mathĂ©matiques. Si la loi que nous cherchons existe, elle doit donc comporter entre autres une dimension essentielle qui sera celle de la logicisation et de la mathĂ©matisation du rĂ©el au sens tout au moins d’une gĂ©omĂ©trisation.

La recherche dont il sera question ici porte sur une action connue de la plupart des enfants : presser au moyen d’un jeton sur le bord d’un autre de maniĂšre Ă  le faire sauter (comme une puce, d’oĂč le nom de ce jeu). Or, cette action est fort simple et ce n’est donc pas tant de la prise de conscience des mouvements exĂ©cutĂ©s qu’il s’agira ici, que de la conceptualisation de l’action en gĂ©nĂ©ral et avant tout de ses rĂ©sultats sur l’objet. Il y a donc lĂ  une situation favorable pour reprendre le problĂšme exposĂ© Ă  l’instant.

La technique a consistĂ© Ă  prĂ©senter aux sujets un grand jeton, un petit et une boĂźte assez large, la consigne Ă©tant de faire sauter la petite puce dans la boĂźte. L’enfant, travaillant sur un tapis, y parvient assez rapidement et on lui demande ensuite de dĂ©crire en dĂ©tail ce qu’il a fait : mouvements de la main, point d’appui d’une puce sur l’autre, positions, trajectoires de la petite puce jusqu’à la boĂźte, etc., le tout en paroles, par gestes et par dessins.

AprĂšs quoi on fait prĂ©voir puis essayer ce qui se passera sans tapis. La puce ne sautant pas, mais glissant sur la table, on demande les descriptions correspondantes et une explication des diffĂ©rences entre ce qui se passe dans les deux situations : rĂŽle du tapis, etc., Ă  nouveau avec dessins quant aux positions respectives des deux puces au moment de la pression (sur le tapis et sur la table). La question est en particulier d’établir si le sujet observe le lĂ©ger enfoncement des jetons dans le tapis et ce qu’il en conclut (le tout en Ă©vitant les suggestions Ă  propos des constatations possibles aussi bien que des interprĂ©tations).

Enfin, on prĂ©sente deux boĂźtes d’allumettes (une habituelle et une plus petite), un pion de jeu de dames, puis un rouleau de papier collant en faisant prĂ©voir le rĂ©sultat d’une pression (avec son doigt) sur le bord de ces objets, en analogie avec la situation des puces. AprĂšs essais, on demande la description de ce qui s’est passĂ©, pourquoi ces boĂźtes, etc., se renversent en arriĂšre au lieu d’ĂȘtre propulsĂ©es comme les jetons. On insiste en particulier sur le comment et les Ă©tapes de la culbute (dessins, etc.).

Chez les sujets d’un certain Ăąge, on a ajoutĂ© Ă  ces questions celle de la balle de ping-pong (voir le chap. III) pour juger des corrĂ©lations possibles avec cet autre problĂšme de rotation.

1. Le stade I

Voici d’abord deux cas du niveau IA :

Flo (4 ; 6) : « Essaye de mettre un des pions (c’est son mot) lĂ -dedans. — (Elle met le petit jeton sur le gros, et appuie n’importe oĂč, s’intĂ©resse Ă  son mouvement de la main et oublie le but.) — OĂč est-il allé ? — Sur la table. — Et la boĂźte ? — (Elle Ă©choue puis rĂ©ussit.) — Comment as-tu fait ? — J’ai appuyĂ© trĂšs fort. — (Sur la table.) — Ça va ? — (Essai.) — Non, parce qu’il glisse. — Et sur le tapis ? — Il saute haut. — Pourquoi ? — Parce que la table n’est pas douce. » Le dessin du trajet montre le jeton avançant horizontalement le long du tapis, le trait montant lĂ©gĂšrement au contact de la boĂźte. Sur la table : mĂȘme trait et arrĂȘt devant la boĂźte. La boĂźte d’allumettes : « Elle est tombĂ©e parce qu’elle ne va pas dans la boĂźte. — Et ça (petite boĂźte) ? — Elle va sauter dans la boĂźte. — Pourquoi elle va en arriĂšre ? — Elle n’est pas aplatie (= mince). » Quant aux dessins reprĂ©sentant les rapports entre deux jetons, ils n’indiquent que la direction face Ă  la boĂźte et Ă©chouent Ă  marquer la direction oblique, si la boĂźte est de cĂŽtĂ© (le jeton actif reste dans la mĂȘme position face Ă  la premiĂšre boĂźte). D’autre part, l’appui est marquĂ© par une juxtaposition sans superposition.

Syl (5 ; 0) pousse d’abord avec le doigt. On lui suggĂšre un autre jeton : « J’ai pris un moyen, puis j’ai fait tout le long comme ça (comme si appuyer revenait Ă  suivre le bord). — Alors ? — Il a sautĂ©. J’ai pris un moyen et je l’ai fait sauter. — Sur la table. — (Surprise.) — Il ne saute pas, il bouge. — (Tapis.) — Il saute mieux. — Que fait le tapis ? — Pour faire beaucoup mieux. — (BoĂźte d’allumettes ?) — Elle sautera aussi (essai), non elle tourne. — Et ça (deux piĂšces de 5 francs). — Ça sera comme la petite puce. — (On essaie.) — Non ça fait aussi une pirouette. — Pourquoi ? — C’est pas tous la mĂȘme chose. » Les dessins donnent des trajets rectilignes, des points d’appui par juxtaposition, une bonne direction quand la boĂźte est en face mais ne sait pas oĂč placer le jeton actif quand la boĂźte est de cĂŽtĂ©.

Et quelques exemples du niveau IB :

Sev (5 ; 0) appuie d’emblĂ©e sur le jeton, mais sans bien viser la boĂźte. Quand le jeton est trop loin, elle presse Ă  angle droit avec l’autre et le rapproche du but. « Et si tu n’avais qu’un jeton ? — J’ai appuyĂ© avec le doigt, ça marche. » « OĂč tu appuies (avec un jeton actif) ? — LĂ  (bord). On peut aussi le mettre lĂ  (jusqu’au milieu). — Comment ? — C’est dur, puis on peut appuyer. — Je vais essayer. Tu me diras comment faire ? — Vous appuyez lĂ  (bord) avec le gros. (On appuie au milieu.) Non (ça ne va pas), c’est parce que vous mettez au milieu. (On met le gros en sens inverse.) Non, ça va aller de l’autre cĂŽtĂ©. » « On met une boĂźte entre le jeton et celle qu’il faut atteindre ? — On ne peut pas, on doit passer Ă  cĂŽtĂ©. — (On enlĂšve l’obstacle.) — C’est difficile parce que c’est loin. (RĂ©ussit.) J’ai appuyĂ© trĂšs fort. » Dessin du trajet : ligne droite horizontale et, vers la boĂźte, montĂ©e verticale et passage par-dessus le bord de la boĂźte. « Il peut aussi aller comme ça (geste correct d’un bond). » Sur la table : « Non, ça ne saute pas bien, parce que le tapis c’est tout doux et la table pas. »

On revoit Sev Ă  5 ; 4 : « OĂč tu appuies ? — LĂ  (bord). — Et lĂ  (jusqu’au milieu) ? — Non, c’est trop loin. — (Sur la table.) — Ça ira ? — Sais pas. (Essais.) Non ça glisse. — Pourquoi ? — Parce que le tapis n’est pas glissant, il est plus gros et plus Ă©pais. » BoĂźte d’allumettes : « Ça se fait Ă  l’envers, c’est pas rond et c’est plus lourd. — (Gros pion.) — Je reviens en arriĂšre, je ne sais pas pourquoi, c’est Ă©pais ça reste en arriĂšre. » Les dessins de trajets sont horizontaux avec saut dans la boĂźte au dernier moment pour le tapis et « le jeton reste par terre » pour la table. Le point d’appui est bien dessinĂ© par intersection et non plus juxtaposition et les directions obliques rĂ©ussies (jeton actif un peu de cĂŽtĂ©).

Cha (5 ; 6). MĂȘmes rĂ©actions initiales. Quand on met une boĂźte Ă  mi-chemin du jeton et du but : Ă©chec « parce qu’on a la boĂźte (obstacle) ici », mais avec une plus grande boĂźte Ă  la mĂȘme distance : « C’est plus facile parce qu’elle est en face. — Comment tu as fait ? — Je l’ai fait sauter haut, je l’ai fait aller plus loin. — Tu peux me montrer avec ta main le chemin de la puce : trajet horizontal, Ă  ras du tapis, puis montĂ©e dans la boĂźte. — C’est prĂšs de la boĂźte qu’elle monte, et se met dedans. » Mais, chose intĂ©ressante, quand c’est l’expĂ©rimentateur qui lance le jeton, le dessin est correct avec grande courbure, mais quand c’est lui-mĂȘme, le dessin est conforme au geste prĂ©cĂ©dent.

Cla (5 ; 9) : « J’ai pesĂ© lĂ -dessus et puis il saute. — OĂč as-tu pesé ? — Au bord, il glisse et puis il saute. — (Table.) — Ça va pas, il va au-dessous. — Pourquoi ? — Sais pas, c’est plus dur. » Dessins : « Il va tout droit (horizontal) et puis il saute (dans la boĂźte). » Appui : intersection correcte. Quant aux boĂźtes d’allumettes, etc. : « Ça va en arriĂšre parce que c’est trop grand. »

Pri (6 ; 6). MĂȘmes rĂ©actions, mais fait d’admirables dessins. Pour le trajet, elle figure le jeton au dĂ©part, puis au pied de la boĂźte (avec trajectoire horizontale rayant le sol entre deux), puis au sommet du cĂŽtĂ© de la boĂźte (avec montĂ©e verticale pour y parvenir), puis dans la boĂźte au pied du mĂȘme cĂŽtĂ© (aprĂšs une descente Ă  nouveau verticale). Pour la table : mĂȘme trajet et choc contre la boĂźte. Les points d’appui marquent une intersection, car « les puces se touchent, puis la grosse va un peu au-dessus de la petite ». Directions obliques justes. Les boĂźtes d’allumettes, etc. : « Elle retourne parce qu’elle est pas ronde », « trop lourde », etc. Quant Ă  une balle, elle est ronde, mais « je ne sais pas pourquoi elle ne saute pas, elle roule. La puce saute parce qu’elle est plate et ronde, la balle est ronde et pas plate ».

Mar (7 ; 0) vise encore mal quand le trajet est oblique. Dessin de la trajectoire : horizontale, puis saut. Point d’appui correct « parce qu’au bord il saute ».

Dur (7 ; 4) : « J’ai mis le gros tout au bord, puis il (le petit jeton) saute en l’air et il tombe dans la boĂźte. » « Si on pĂšse au milieu il va un petit peu en l’air mais pas beaucoup
, si on fait fort il gicle en l’air. » NĂ©anmoins, le dessin figure d’abord un trajet prĂšs du sol avec saut prĂšs de la boĂźte. Puis, mais aprĂšs le trajet horizontal sur la table, elle donne un dessin correct pour le trajet sur le tapis et passe ainsi au niveau IIA.

Chacun de ces sujets rĂ©ussit donc Ă  faire sauter le jeton et en donne pour raison l’action d’appuyer, niais la prise de conscience en demeure inadĂ©quate. Pour ce qui est de la conceptualisation de la pression elle-mĂȘme, elle demeure au niveau IA relativement indiffĂ©renciĂ©e de celle d’une simple poussĂ©e, bien que les mouvements du sujet soient nettement distincts dans les deux cas et que le langage lui-mĂȘme marque cette distinction (« j’ai appuyĂ© trĂšs fort » Ă  4 ans œ). En effet, l’explication par le geste que donne Syl ne montre pas la superposition partielle (intersection) du jeton actif sur le passif, mais seulement un contact du premier avec le bord du second et, d’autre part, les dessins de Flo et Syl n’indiquent Ă©galement qu’une juxtaposition, alors que dĂšs 5 ; 0 les sujets du niveau IB savent fort bien figurer la superposition partielle par une petite intersection de deux cercles. Les directions obliques sont manquĂ©es au niveau IA, et sur le plan de l’action comme de la reprĂ©sentation, tandis que les deux sont rĂ©ussies au niveau IB.

Mais le plus remarquable dĂ©faut de prise de conscience dont tĂ©moignent ces sujets, au niveau IB aussi bien que IA, est relatif Ă  la trajectoire du jeton entre son dĂ©part et son arrivĂ©e dans la boĂźte. Chacun d’entre eux reprĂ©sente en effet ce trajet comme une translation plus ou moins horizontale, ce qui montre le caractĂšre durable de l’indiffĂ©renciation entre la pression et la poussĂ©e, sur le plan de la conceptualisation de l’action : les effets de la pression ne se marquent ainsi selon le sujet, qu’au terme de cette translation, le jeton sautant alors au dernier moment par-dessus le bord de la boĂźte pour tomber dedans. Or, ce n’est pas lĂ  une difficultĂ© graphique, comme si le sujet avait peine Ă  dessiner une courbure : d’une part, lorsqu’on demande de figurer ce chemin par le geste et non pas le dessin (voir Cha), le sujet donne la mĂȘme rĂ©ponse et Cla (comme Cha) prĂ©cise mĂȘme verbalement « il va tout droit, et puis il saute ». D’autre part, Cha dessine une belle courbure quand il s’agit de ce que fait l’expĂ©rimentateur, mais revient Ă  la ligne droite pour sa propre action : cela montre bien qu’il assimile celle-ci Ă  une sorte de poussĂ©e, tandis que l’expĂ©rimentateur, dont il constate les gestes du dehors avec moins de prĂ©notions est censĂ© pouvoir faire des choses plus compliquĂ©es. En troisiĂšme lieu, Dev et Cha se refusent ou Ă©chouent Ă  projeter le jeton lorsqu’il y a un obstacle entre celui-ci et la boĂźte, mais rĂ©ussissent Ă  la mĂȘme distance quand on l’enlĂšve.

Ce trajet rectiligne avec saut final, indice d’une difficultĂ© de prise de conscience (donc de conceptualisation) d’une action exĂ©cutĂ©e par le sujet lui-mĂȘme, rappelle deux autres sortes de faits Ă©galement relatifs Ă  des pressions. En premier lieu, lorsque les jeunes sujets examinĂ©s par A. Henriques (chap. III) pressent sur une balle de ping-pong pour la faire revenir, ils croient aussi (jusque bien plus tard encore) que la balle roule d’abord en s’éloignant, puis revient sur elle-mĂȘme : en ce cas, la translation n’est pas fausse (glissement), mais le sujet ne voit pas qu’elle est combinĂ©e avec une rotation, pas plus qu’il ne voit ici la nĂ©cessitĂ© d’une trajectoire courbe. En second lieu, dans le cas des catapultes (chap. X), la propulsion du projectile est Ă©galement conçue jusqu’au niveau IB comme une translation, faute de comprendre le rĂŽle de la rotation de la barre responsable de la propulsion. Bref, en tous ces cas, une action rĂ©ussie n’entraĂźne une prise de conscience adĂ©quate que dans la mesure restreinte oĂč cette conceptualisation reste conforme aux idĂ©es prĂ©conçues, cinĂ©matiques ou causales, au moyen desquelles il assimile par la pensĂ©e ce qu’il fait diffĂ©remment en action. On dira peut-ĂȘtre que les mouvements du jeton, de la balle de ping-pong ou du projectile de la catapulte ne dĂ©pendent plus du sujet, une fois accomplie l’action de pression, et qu’il s’agit donc d’observables sur l’objet et non plus de prise de conscience de l’action propre : mais il reste, d’une part, que si le sujet diffĂ©renciait mieux les actions de pression et de poussĂ©e, il ne commettrait pas ces erreurs ; d’autre part, ce sont en gĂ©nĂ©ral les observables sur l’objet en tant que rĂ©sultats de l’action, qui Ă©clairent la conscience de l’action propre : si, dans les trois cas particuliers ici comparĂ©s, cette conscience n’en est pas amĂ©liorĂ©e, c’est donc que c’est elle qui rĂ©siste, et cela pour les raisons indiquĂ©es (rĂŽle des prĂ©notions).

Quant au rĂŽle du tapis dans la propulsion de la puce et au retour en arriĂšre des objets Ă©pais, ces sujets se bornent Ă  invoquer des diffĂ©rences de texture ou de forme : la table n’est pas « douce » (= elle est dure), les boĂźtes ne sont « pas rondes » ou « trop lourdes », etc., mais sans aucune comprĂ©hension causale, mĂȘme quand l’épaisseur des boĂźtes est invoquĂ©e.

2. Le stade II

Nous choisirons comme critĂšre de l’apparition du niveau IIA le fait que les trajets du jeton sont conçus et dessinĂ©s comme courbes. C’est le cas chez certains sujets Ă  partir de 6 ans œ, et en gĂ©nĂ©ral dĂšs 7-8 ans :

Gra (6 ; 6) : « Il ne saute pas tout de suite, il faut appuyer d’abord, sur le petit bord, il reste un moment en hauteur. — (Table.) — Il ne saute pas, il glisse, la table est lisse. » Il montre ce qui se passe avec des cartons reprĂ©sentant les jetons en agrandis : sur le tapis on appuie sur le bord du jeton et il monte d’abord de quelques millimĂštres tout en restant horizontal, puis il part selon un trajet rectiligne et inclinĂ©, arrivant juste au haut de la boĂźte pour passer par-dessus bord. Sur la table, le jeton ne monte pas Ă  la suite de la pression mais part Ă  plat. BoĂźtes : « Il faudrait que ce soit rond et tout plat. »

Mos (6 ; 3 avancĂ©e) rĂ©ussit aprĂšs quelques essais : « Et sur la table ? — Il ne va pas sauter. — Pourquoi ? — La table est dure tandis que le tapis est mou ; sur la table on ne peut pas presser : il ne saute pas. (Essai.) Il glisse parce que la table est dure. — Le tapis aide Ă  sauter ? — Oui, on presse sur le tapis. — Et le jeton ? — Il faut qu’il soit dur pour sauter. — Et si on presse au milieu ? — Ça reste sur place, le tapis s’enfonce juste un petit peu. — Et quand on presse de cĂŽté ? — La petite se lĂšve du cĂŽtĂ© oĂč on n’a pas la grosse (le dessin reprĂ©sente la grosse puce Ă  plat et la petite inclinĂ©e). — Et sur la table ça se lĂšve aussi ? — Oui un petit peu, puis ça glisse. » BoĂźtes, etc. : tous vont en arriĂšre « se retournent sur mon doigt parce que c’est lourd ». Le dessin du trajet donne deux courbures successives comme si le jeton touchait le sol entre deux et rebondissait vers la boĂźte.

Gur (7 ; 6) : « J’ai appuyĂ© dessus et c’est parti. — Comment ? — Ça a glissĂ© et c’est parti. Quand on appuie ça fait comme ça (inclinaison Ă  partir d’une position horizontale). — Le tapis aide Ă  quelque chose ? — Non. — Et sur la table ? — Il va partir. — Jusque dans la boĂźte ? — Peut-ĂȘtre. (Essai.) Ça ne marche pas il glisse. — Comme sur le tapis ? — Non, c’est que le tapis il aide et la table pas, parce que la table glisse et le tapis pas : il accroche et ça part avec les poils du tapis, comme s’il y avait un frein. — Il freine seulement ? — Oui, la table est dure et le tapis est mou. » BoĂźte : elle peut retomber en avant ou en arriĂšre, « parce qu’il y a un petit coin (angle), c’est pas arrondi ». Balle de ping-pong : « Elle va rouler (en avant) et des fois elle ira en marche arriĂšre. » Dessins du trajet de la puce : belle courbure.

Gis (7 ; 11) : « D’abord on appuie : il attend qu’on appuie pour ĂȘtre projetĂ©, il se soulĂšve un peu. — Et sur la table ? — Ça ne peut pas aller, il ne faut pas que ça soit lisse. — Le tapis fait quelque chose ? — Oui, il aide au petit parce que c’est rugueux, ça le soulĂšve, tandis que si c’est lisse ça glisse. » — BoĂźte d’allumettes : « Elle est plus lourde, ça se retourne, c’est aussi parce que c’est rectangulaire. — Qu’est-ce qui est le plus important ? — La forme et l’épaisseur. » Ping-pong : elle roule en avant « puis elle va retourner en arriĂšre
, elle va tourner sur elle-mĂȘme, il y a les poils du tapis qui l’arrĂȘtent ».

Kau (8 ; 6). Table : « Sur le tapis il saute, l’autre non il glisse. — À quoi sert le tapis ? — Je ne sais pas. »

Pug (9 ; 0). Table : « Ça glisse et on n’arrive pas. Le tapis c’est rugueux. »

Ces sujets comprennent donc tous que le jeton pressĂ© d’un cĂŽtĂ© se soulĂšve de l’autre et part en direction inclinĂ©e pour dĂ©crire un trajet courbe jusqu’à la boĂźte. Mais la question se centre alors sur le rĂŽle du tapis en tant que permettant ce soulĂšvement qu’exclut la table. Au niveau IIB, le sujet parviendra Ă  une reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique correcte : le jeton s’enfonce quelque peu dans le tapis et celui-ci prend alors, lĂ  oĂč se produit l’enfoncement, une forme inclinĂ©e qui oblige le jeton Ă  un dĂ©part vers le haut, tandis que sur la table qui rĂ©siste Ă  la pression, le jeton glisse horizontalement. Par contre, les sujets prĂ©cĂ©dents, tout en Ă©tant proches de l’idĂ©e d’enfoncement (le tapis est « mou », etc.), ne se donnent pas encore cette reprĂ©sentation spatiale et n’attribuent encore au tapis qu’un rĂŽle dynamique, en prolongement de la pression qu’il subit : c’est donc en fait un rĂŽle complexe consistant tout Ă  la fois, comme le dit clairement Gur, Ă  « aider » Ă  sauter et Ă  « freiner », la signification de ce « freinage » Ă©tant d’empĂȘcher les jetons de glisser et de permettre donc au grand jeton d’appuyer sur le petit sans que celui-ci se dĂ©robe aussitĂŽt, lorsqu’il s’agit de le soulever pour le projeter vers le haut. Le sujet Mos (le plus jeune), qui est le plus proche de l’enfoncement Ă  signification directionnelle, n’y parvient cependant pas et voit essentiellement dans le tapis la possibilitĂ© d’assurer une pression sans glissement : lorsqu’il dit que le tapis « s’enfonce un petit peu », c’est au contraire pour dĂ©crire le cas oĂč l’on presse au milieu et oĂč le jeton ne part pas, tandis qu’en pressant de cĂŽtĂ© « le petit (jeton) se lĂšve » comme si cela ne dĂ©pendait que de la « grosse puce » et non pas en plus de la forme que prend le tapis. Le sujet Gra (le plus primitif) croit mĂȘme que la rĂ©sistance du tapis permet au jeton de s’élever d’abord en restant horizontal avant de partir obliquement. Le sujet Gis, comme Gur, voit simultanĂ©ment dans le tapis une « aide » et un frein : il est « rugueux » et permet au jeton de se soulever sans glisser. MĂȘme attitude chez Kau et Pug.

Or, entre ce schĂšme complexe de propulsion avec freinage ou mieux avec rĂ©tention permettant le soulĂšvement, et la reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique de l’inclinaison par enfoncement (niveau IIB), on trouve tous les intermĂ©diaires, d’oĂč l’absence de frontiĂšre nette entre le niveau IIA et le suivant, bien que les positions extrĂȘmes soient bien distinctes. Voici un ou deux cas de ces transitions qui parlent dĂ©jĂ  d’enfoncement, contrairement aux prĂ©cĂ©dents, mais en des sens variĂ©s :

Pei (7 ; 7) dit que : « sur le tapis, c’est mou, ça saute, sur la table ça ne saute pas, ça avance. — Pourquoi il saute sur le tapis ? — Parce que le tapis est Ă©pais et mou, ça s’enfonce. — Et sur la table ? — Il avance, c’est pas mou. — Alors le tapis aide Ă  sauter ? — Oui, ça s’enfonce. — Qu’est-ce qu’il fait alors ? — Bien ». La boĂźte : « C’est trop lourd, elle revient en arriĂšre. » La balle de ping-pong : « Ça roule, on appuie, puis elle vient en arriĂšre. »

Isa (8 ; 3) essaie sur la table : « Une fois j’arriverai. Pour l’instant j’arrive pas. — Le tapis fait quelque chose ? — Sur le tapis on peut enfoncer le poids et la puce et parce que ça s’enfonce la puce elle saute
 la table est trop dure, la puce elle glisse. » BoĂźtes : en arriĂšre parce que lourd et gros « la grosseur c’est le plus important ».

Voici maintenant des cas pouvant ĂȘtre classĂ©s au niveau IIB, le premier avec doute :

Lau (7 ; 11 ) : « Qu’est-ce qu’a fait le jeton ? — Il se lĂšve un petit peu, c’est le grand qui le fait se soulever et sauter. — Et sur la table ? — Il va sauter (essai). Non, la table est lisse, le tapis est mou. — À quoi sert le tapis ? — Ça aide, ça s’aplatit (= s’enfonce). La table reste droite, elle est plus solide, la puce ne se lĂšve pas. »

Dam (7 ; 5 avancĂ©) : « Quand j’appuie, ça donne de la force et ça le fait monter ; le tapis fait appuyer un peu plus. — Comment ? — (Il dessine un creux en forme de √.) — Il y a un endroit sur le tapis qui s’enfonce, puis quand le bouton part, il (le tapis) se remet comme il faut. — Il sert Ă  quelque chose ? — Oui, sur la table, ça donne de la force, mais ça ne fait pas sauter. Sur le tapis la puce prend une inclinaison, sur la table non. » BoĂźte : « Si j’appuie, ça le met droit et ça le fait tourner quand on donne un peu de mouvement. » Ping-pong : « Ça roule seulement, puis au bout d’un moment, ça retourne en arriĂšre, je ne sais pas pourquoi : elle s’est arrĂȘtĂ©e puis revient en arriĂšre. »

Sla (8 ; 1). Si on appuie au milieu, ça ne monte pas, mais « si j’appuie vers le bas, le petit pion se mettra en haut parce qu’on appuie et le tapis est mou. Sur la table, si j’appuie il glisse au lieu de sauter parce qu’elle est sĂ»re. On n’arrive pas Ă  baisser la table ». BoĂźtes : « Elle s’enfonce lĂ  et l’autre bout se lĂšve. » Poids et Ă©paisseur.

War (8 ; 2). Sur la table « c’est plus dur, ça n’arrive pas Ă  se soulever
, Ă  rebondir. — Et le tapis ? — C’est un peu Ă©lastique, c’est plus souple. — Mais pourquoi ça saute ? — Ça s’enfonce et ça va mieux, ça fait comme une petite pente et ça part. Il y a plus grand creux sur le tapis. — Et pourquoi ça part ? — C’est parce qu’on appuie sur la table ça part comme ça (→ et non ↗) » BoĂźte : « Peut-ĂȘtre c’est parce qu’elle est lourde : en appuyant je (la) roule en arriĂšre. »

Car (9 ; 9) : « C’est creux, ça s’enfonce (dessin de pente). » BoĂźte : « Elle se retourne en chemin, elle tourne », Ă  cause de son poids et de sa forme carrĂ©e.

Bla (10 ; 7) : « Le tapis s’enfonce et aprĂšs que le pion est parti il se relĂšve : il aide Ă  faire rebondir la puce », mais le dessin en √ Ă©largi indique la pente de l’enfoncement par opposition Ă  la table : ⊊. BoĂźte : trop Ă©paisse.

Sas (11 ; 11). MĂȘme rĂ©action et mĂȘmes dessins. BoĂźte : « Elle ira dans tous les sens, elle se mettra debout. — Pourquoi elle ne saute pas ? — Elle est trop lourde, trop grosse. » Ping-pong : elle roule en avançant, puis revient « parce que le tapis est rugueux, il arrĂȘte la balle et elle revient. — Pourquoi elle revient ? — Parce qu’elle est ronde ».

Pur (12 ; 10) : « Elle s’enfonce, glisse (sur la pente) et part », tandis que sur la table « elle rase terre et glisse seulement ». BoĂźte : elle revient parce qu’elle est « plus grosse et plus lourde ». Ping-pong : « Elle revient, c’est peut-ĂȘtre l’air. »

On voit que les cas intermĂ©diaires Pei et Isa, tout en employant dĂ©jĂ  le terme d’enfoncer, ne paraissent pas saisir pourquoi cet enfoncement favorise le saut et s’en tiennent Ă  ce rapport de simple fonction sans en prĂ©ciser le comment, donc la causalitĂ©. Avec les sujets suivants, au contraire, on obtient plus de prĂ©cisions, en ce sens qu’il y a rĂ©fĂ©rence Ă  la pente ainsi produite dans le tapis lorsqu’on appuie sur le bord du jeton. Cette rĂ©fĂ©rence est verbalement explicite chez Lau (qui oppose « s’aplatir » Ă  « rester droite », d’oĂč le fait que la puce « se lĂšve »), et surtout chez Dam et War qui parlent de l’« inclinaison » que prend la puce dans l’enfoncement ou de la « petite pente » qui la dirige. La mĂȘme notion se retrouve plus implicite chez les autres sujets mais se dĂ©gage de leurs dessins, et Bla avec Sas y ajoutent un rebondissement, mais en prĂ©cisant par des dessins l’inclinaison en √ élargi de l’enfoncement dans le tapis par opposition aux directions de dĂ©part ⊊ sur la table.

Ce passage de l’interprĂ©tation du rĂŽle du tapis en tant que poussant et freinant Ă  la fois le jeton, et l’empĂȘchant de glisser comme sur une table, Ă  la reprĂ©sentation d’un enfoncement dĂ©terminant une inclinaison et imprimant sa direction au saut de la puce est d’un certain intĂ©rĂȘt : dans le premier de ces deux cas, le trajet courbe conduisant du tapis Ă  la boĂźte n’est que le rĂ©sultat de la pression exercĂ©e sur le petit jeton par le grand, et ne comporte donc qu’une signification dynamique ; tandis que dans le second cas, la trajectoire paraboloĂŻde constitue le prolongement de la « petite pente » (War), due Ă  l’enfoncement, c’est-Ă -dire que, Ă  l’interprĂ©tation dynamique, qui reste naturellement nĂ©cessaire, s’ajoute une reprĂ©sentation gĂ©omĂ©trique et directionnelle. Le passage de la simple propulsion Ă  une courbure dĂ©terminĂ©e par une inclinaison rappelle d’assez prĂšs le passage analogue que l’on signalera Ă  propos de la catapulte (chap. X).

Par contre, comme dans les cas de la catapulte et bien d’autres, les rotations elles-mĂȘmes sont plus difficiles Ă  se reprĂ©senter que les courbures : aussi bien, les sujets de ce niveau IIB, qui trouvent donc une conceptualisation suffisante pour rendre compte de l’inclinaison du jeton sur le tapis, demeurent encore assez imprĂ©cis en ce qui concerne la rotation de la boĂźte d’allumettes, etc., cette culbute en arriĂšre restant plus difficile Ă  interprĂ©ter. Certes, chacun de ces sujets signale le rĂŽle de son Ă©paisseur, mais y ajoute des facteurs de poids, de forme, etc., et surtout ne fournit qu’une figuration insuffisante des rotations en jeu. Ce sera au stade III que ces interprĂ©tations seront fournies.

3. Le stade III et conclusions

Voici quelques cas :

Dev (10 ; 10). Le jeton « se soulĂšve parce qu’on appuie dessus et ça fait un petit trou (il indique la pente) ». BoĂźte d’allumettes : il prĂ©voit que « ça va tourner en arriĂšre » Ă  cause de l’épaisseur. « Ça fait quoi l’épaisseur ? — Quand on appuie ça touche lĂ  (cĂŽtĂ© arriĂšre) et ça tourne en arriĂšre. ». Le dessin montre effectivement l’inclinaison progressive du petit cĂŽtĂ© arriĂšre et les Ă©tapes d’une rotation complĂšte, mais avec cette erreur que la huitiĂšme position indiquĂ©e coĂŻncide avec la premiĂšre, ce qui est vrai quant Ă  la forme mais non exactement quant au lieu. Balle de ping-pong : « Elle ira en avant puis en arriĂšre. En appuyant, la boule va comme ça (rotation arriĂšre) et parce qu’on pousse elle va en avant. »

Gil (10 ; 4) : « Au moment qu’on appuie, le devant du jeton monte, le tapis s’enfonce un tout petit peu. » Mais pour la boĂźte ça n’avancera pas « parce qu’ici (petit cĂŽtĂ© arriĂšre) ça monte (= c’est haut) et, si on appuie le devant ici (autre bout), ça monte plus haut ; la boĂźte va monter et rester debout. (Essai.) Elle vient en arriĂšre : ici (bas du cĂŽtĂ© arriĂšre) le dessous retient, il ne glisse pas, il s’accroche au tapis et va en arriĂšre ». Il s’agit donc de la rotation du cĂŽtĂ© arriĂšre et quand on demande Ă  Gil de faire la dĂ©monstration, il retient Ă  la main le bas du petit cĂŽtĂ© et montre son inclinaison progressive qui entraĂźne la rotation du tout. Balle de ping-pong : comme Dev, Gil dit que, si « on appuie ici, la boule tourne comme ça (sens inverse) : elle glisse en avant, puis vient en arriĂšre ».

Fut (12 ; 0) : « Le tapis s’enfonce, puis ça glisse, le tapis aide un bout (= pente). La table ne peut pas s’enfoncer et la puce ne peut pas se lever. » BoĂźte : « Elle va se retourner, c’est large. » Le dessin montre alors une rotation en cinq Ă©tapes, mais sur place et avec dĂ©placement du centre de pivotement en fonction de la largeur du petit cĂŽtĂ©.

Oli (12 ; 2) fait appel au « rebondissement » du tapis, mais en prĂ©cisant ensuite que la puce « ne peut pas avancer (glisser), elle va obliquement (en fonction de l’enfoncement) ». BoĂźte : « Peut-ĂȘtre elle se retournerait. — Pourquoi ? — (Il montre au ralenti.) — De ce cĂŽtĂ© ça bouscule en arriĂšre », donc rotation sur le petit cĂŽtĂ© arriĂšre. Balle de ping-pong : « En poussant ça va en avant, puis il vient en arriĂšre ; la pression quand on appuie le fait pousser en avant d’abord, puis (la rotation inverse) c’est plus fort que l’autre et ça revient. »

On constate d’abord que l’interprĂ©tation du dĂ©part « oblique » (Oli) du jeton Ă  partir de l’enfoncement dans le tapis s’est gĂ©nĂ©ralisĂ©e chez ces sujets. Or, il est suggestif de constater que ce rĂŽle des inclinaisons qui, dans les rĂ©actions Ă  la catapulte (chap. X) est Ă©galement tardif mais prĂ©cĂšde nettement la comprĂ©hension du dĂ©tail des rotations, ne se prolonge aussi qu’à ce stade III en une reprĂ©sentation claire de la culbute de la boĂźte d’allumettes, etc. Certes, les enfants des niveaux prĂ©cĂ©dents voyaient dĂ©jĂ  une relation Ă©troite entre cette culbute et l’épaisseur des mobiles, mais sans autre prĂ©cision. Au contraire, les prĂ©sents sujets indiquent le rĂŽle du cĂŽtĂ© sur lequel on appuie et qui, en s’inclinant, entraĂźne la rotation du tout. Gil donne mĂȘme une explication qui relie directement ce processus Ă  celui du dĂ©part en avant du jeton : en ce dernier cas, « au moment qu’on appuie (derriĂšre), le devant monte » et, dans le cas de la boĂźte, il en va de mĂȘme (« le devant monte ») mais, comme le cĂŽtĂ© arriĂšre est « retenu et ne glisse pas », le cĂŽtĂ© avant continue Ă  monter (« ici ça monte plus haut »), d’oĂč la station droite de la boĂźte (prĂ©vue avant l’essai), puis la chute en arriĂšre. Il y a donc bien lĂ  un passage de l’inclinaison Ă  la rotation, Ă©tant entendu que quand l’objet est mince il est projetĂ© en avant, son inclinaison venant de l’enfoncement dans le tapis ; tandis que quand l’objet est Ă©pais, la pression sur le cĂŽtĂ© arriĂšre le fixe sur place et suffit alors Ă  l’incliner.

Cette conquĂȘte du dĂ©tail de la rotation va, d’autre part, de pair avec la combinaison de la rotation inverse et de la translation, dans le cas de la balle de ping-pong (chap. III), qu’il est intĂ©ressant de mettre en comparaison avec les rĂ©actions des niveaux IIB et III.

En conclusion de cet aperçu des Ă©tapes de la conceptualisation du jeu des puces, il nous reste Ă  essayer de comprendre les raisons de cette succession et le pourquoi de sa lenteur. Celle-ci soulĂšve, en effet, un problĂšme : les actions de l’enfant (atteindre une boĂźte avec le jeton, le glisser sur la table ou faire tme culbute Ă  une boĂźte d’allumettes) Ă©tant rĂ©ussies dĂšs le niveau IA et demeurant exactement les mĂȘmes jusqu’au stade III, comment expliquer qu’elles ne soient comprises que si laborieusement selon des niveaux s’étendant de 4 Ă  11-12 ans ? En outre, Ă  examiner les solutions finales, on n’éprouve nullement Ă  leur Ă©gard l’impression d’une nouveautĂ© radicale, mais au contraire d’une simple explicitation de ce qui Ă©tait implicitement compris presque dĂšs le dĂ©part : dire qu’il y a « enfoncement » dans le tapis, comme au niveau IIB, au lieu de qualifier simplement ce tapis de « mou », « doux » ou « pas dur », etc., comme c’est le cas dĂšs les niveaux IA et B, ou encore montrer que la boĂźte d’allumettes dĂ©crit une rotation autour du petit cĂŽtĂ© que l’on presse au lieu de dire simplement qu’elle « tourne » en arriĂšre comme au niveau IA, il semble n’y avoir lĂ  que de petits progrĂšs dans le discours, mais rien de bien nouveau dans la comprĂ©hension elle-mĂȘme.

En rĂ©alitĂ©, cette Ă©volution est plus complexe qu’il ne semble et le fait que les actions matĂ©rielles en jeu demeurent les mĂȘmes d’un bout Ă  l’autre, en renforce l’intĂ©rĂȘt, qui tient aux Ă©changes entre les observables sur l’action du sujet (prise de conscience au sens strict) et les observables sur l’objet (donc sur les rĂ©sultats de l’acte), avec intervention croissante de coordinations dont il s’agit de dĂ©terminer la source.

DĂšs le niveau IA, le problĂšme se pose de la prise de conscience de l’action propre : le sujet appuie sur le petit jeton au moyen d’un plus gros, mais dĂ©crit cette pression comme s’il y avait simple contact par juxtaposition sans superposition. Il y a lĂ , bien entendu, un dĂ©faut de constatation quant aux observables sur les objets, puisqu’il s’agit d’une relation entre deux jetons, mais la prise de conscience de l’action elle-mĂȘme y joue nĂ©anmoins un rĂŽle, et un rĂŽle dĂ©formant ou inhibiteur : en effet, le sujet, tout en employant des mots diffĂ©rents, ne distingue pas Ă  cet Ă©gard (donc dans cette situation prĂ©cise, sans que cela soit nĂ©cessairement gĂ©nĂ©ral, malgrĂ© les analogies avec la catapulte et la balle de ping-pong) les deux actions possibles de pousser et d’appuyer. Il convient Ă  cet Ă©gard de rappeler que l’action d’appuyer, Ă©tudiĂ©e plus en dĂ©tail dans un autre ouvrage 2, est essentiellement multivalente, puisque l’on peut appuyer sur ou contre un objet (ou appuyer un objet sur ou contre un autre), soit pour le faire avancer ou tomber, ce qui relĂšve de la poussĂ©e, soit au contraire pour le ou se retenir (ou pour retenir l’objet appuyĂ© contre l’autre). Il est donc naturel que l’action effectuĂ©e sur la « puce » au moyen d’un jeton soit mal analysĂ©e au niveau IA, d’autant plus qu’il s’agit ici de distinguer entre appuyer « contre » et appuyer « sur » et, qu’en ce dernier cas, il ne s’agit pas de retenir le jeton passif, mais au contraire de le faire sauter. Au niveau IB, en revanche, l’action d’appuyer est mieux localisĂ©e (intersections) et mieux comprise, en correspondance avec la prise de conscience des inclinaisons dans le cas des chĂąteaux de cartes, donc par un dĂ©but de mise en relation entre l’action d’appuyer et ses conditions spatiales.

En un mot, le niveau de dĂ©part est caractĂ©risĂ© par une action globale reliant directement l’acte moteur au but Ă  atteindre, mais sans que la prise de conscience (donc la conceptualisation) de cette action soit suffisamment analytique pour permettre la distinction notionnelle entre pousser et appuyer. Au niveau IB, par contre, cette diffĂ©renciation s’effectue et l’on peut supposer que c’est une meilleure constatation sur l’objet qui conduit Ă  discerner une superposition partielle en opposition avec le contact par simple juxtaposition. Mais pourquoi cet observable sur l’objet n’est-il pas immĂ©diatement enregistrĂ© (dĂšs le niveau IA) et quelles sont les conditions de cette apprĂ©hension ? Il est clair que les relations de juxtaposition et de superposition, tout en Ă©tant observables sur l’objet, se rĂ©fĂšrent aussi Ă  des actions du sujet (pousser contre et appuyer sur) et que, s’il s’agit alors d’observables sur l’action mais dont la constatation est favorisĂ©e sinon conditionnĂ©e par les observables sur l’objet, leur distinction suppose leur mise en relations. D’oĂč vient alors celle-ci ?

On peut faire l’hypothĂšse gĂ©nĂ©rale que la prise de conscience est fonction du rĂ©glage actif des actions, ce rĂ©glage se distinguant des rĂ©gulations automatiques par le nombre ou l’importance des choix qu’il requiert et qui supposent alors eux-mĂȘmes une estimation des raisons pour ou contre, donc tĂŽt ou tard une mise en relations consciente. Or, comme l’action en jeu dans la prĂ©sente expĂ©rience est en gĂ©nĂ©ral rĂ©ussie dĂšs le niveau IA, il n’intervient point en ce cas de rĂ©glage actif. En revanche, on observe au niveau IB l’intervention de choix lorsque les sujets se posent et rĂ©solvent la question de savoir oĂč presser sur le jeton passif lorsqu’on modifie la position du but (ou des jetons par rapport au but), ce qui implique la mise en relation de l’action avec ses conditions spatiales. Ce pourrait ĂȘtre alors ce dĂ©but de spatialisation de l’action d’appuyer qui explique les prises de conscience dont tĂ©moigne sa conceptualisation plus diffĂ©renciĂ©e.

Mais, comme on ]’a vu, si cette diffĂ©renciation entre pousser et appuyer commence ainsi au niveau IB en ce qui concerne l’acte mĂȘme de presser sur le jeton, elle ne s’applique pas encore aux trajectoires qui demeurent des translations Ă  ras du sol (comme pour une poussĂ©e) avec saut final dans la boĂźte. Au niveau IIA, par contre, la pression d’un jeton sur un autre est conceptualisĂ©e, dans le cas du tapis, en termes de propulsion avec trajectoire courbe, tandis que sur la table le trajet reste rectiligne. D’oĂč deux progrĂšs Ă  expliquer : la propulsion avec courbure et le rĂŽle assignĂ© au tapis. Or, ces deux questions sont liĂ©es : c’est parce que le tapis joue un rĂŽle que le saut dans la boĂźte ne se produit pas seulement au contact de celle-ci, mais dĂ©bute dĂšs la pression du premier jeton sur le second et de celui-ci sur le tapis, d’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’une trajectoire reliant ce point de dĂ©part Ă  la boĂźte, donc d’une courbure du trajet. Quant au rĂŽle du tapis, il rĂ©sulte d’une diffĂ©renciation de l’action globale initiale « appuyer → faire sauter », se scindant en deux actions « appuyer au contact du tapis », ou « appuyer Ă  mĂȘme la table ». Or, si l’action initiale consistait Ă  relier directement l’action au but, sans analyse du comment, il en ira de mĂȘme de l’action pourtant en partie diffĂ©renciĂ©e d’appuyer au contact du tapis ; autrement dit la « cause », au lieu de consister simplement Ă  « appuyer », deviendra « appuyer avec l’aide du tapis », mais cette aide se rĂ©duira Ă  une dĂ©lĂ©gation partielle du pouvoir de la main, compte tenu des propriĂ©tĂ©s observables du tapis par opposition Ă  celles de la table. En d’autres termes, le tapis devient capable Ă  la fois d’aider Ă  soulever le jeton et de le retenir pour qu’il saute sans glisser. Quant Ă  savoir comment il y parvient, le sujet ne s’en soucie pas encore, pas plus qu’il ne cherchait au niveau IA Ă  distinguer si « faire sauter » revenait Ă  « pousser contre » ou Ă  « presser sur ». Il se contente d’invoquer les caractĂšres les plus apparents du tapis : d’ĂȘtre « mou », « rugueux », etc., comme si cela suffisait Ă  son double rĂŽle dynamique d’aide Ă  la propulsion et de frein. On retrouve donc lĂ  cette sorte de dynamique indiffĂ©renciĂ©e qui caractĂ©rise les rĂ©actions Ă  la catapulte au mĂȘme niveau IIA.

Mais, si dĂ©pendante que soit cette Ă©tape par rapport aux observables sur l’objet et sur l’action propre, elle n’en comporte pas moins un dĂ©but de coordination : le sujet presse sur le tapis par l’intermĂ©diaire des deux jetons, donc du grand qui presse sur le petit, et le tapis agit Ă  son tour. Il y a donc lĂ  un jeu de transmissions et le dĂ©clenchement d’une action en retour, ce qui constitue dĂ©jĂ  une certaine coordination causale d’ensemble. Le problĂšme est alors de comprendre par quel processus le sujet en vient aux rĂ©actions du niveau IIB, c’est-Ă -dire Ă  une recherche du comment et Ă  une explication par l’« enfoncement » et l’inclinaison. Or, sur ce point, la situation est claire : l’enfant ne perçoit rien de plus au niveau IIB qu’au niveau IIA et s’il dessine l’enfoncement sous forme d’un √ élargi, il ne voit rien de nouveau qui lui impose cette reprĂ©sentation qu’il aurait pu fournir bien plus tĂŽt s’il s’en Ă©tait tenu aux simples constatations. Il semble donc qu’il y a lĂ  une coordination gĂ©omĂ©trique en partie infĂ©rentielle et que c’est elle qui Ă©largit le champ des observables en attirant l’attention sur ce qui Ă©tait nĂ©gligĂ© jusqu’alors.

Il va de soi enfin que la comprĂ©hension de la rotation des boĂźtes au stade III relĂšve des mĂȘmes mĂ©canismes : entre l’observable « tourner en arriĂšre » et la rotation analysĂ©e dans le dĂ©tail, il n’y a pas qu’une diffĂ©rence de finesse dans les constatations, mais il intervient un jeu nĂ©cessaire de coordinations opĂ©ratoires.

À reprendre maintenant le problĂšme soulevĂ© au dĂ©but de ce chapitre, on voit que chacun des passages d’un niveau au suivant est caractĂ©risĂ© par une recherche du « comment » : 1) Comment le jeton actif lance-t-il le passif ? La rĂ©ponse du niveau IB est qu’il y a superposition partielle du premier sur le second et non pas simple poussĂ©e par juxtaposition. 2) Comment la puce parvient-elle dans la boĂźte ? La rĂ©ponse du niveau IIA est que la trajectoire est courbe dĂšs le dĂ©part et non pas parallĂšle Ă  la table. 3) Comment dĂ©bute alors cette courbe ? La rĂ©ponse en IIB fait intervenir l’enfoncement du tapis et l’inclinaison du jeton passif au dĂ©part. 4) Comment l’effet se modifie-t-il lorsque l’on passe des jetons minces Ă  des mobiles « épais » ? La rĂ©ponse du stade III montre le prolongement en ces cas de l’inclinaison Ă  la rotation. On voit assez, d’autre part, que chacun de ces « comment » est en fait un nouveau « pourquoi », mais appliquĂ© Ă  l’interprĂ©tation prĂ©cĂ©dente et Ă©largissant le systĂšme des relations causales dont elle se contentait, de maniĂšre Ă  combler ses lacunes jusqu’à atteindre un modĂšle considĂ©rĂ© comme complet, et naturellement relatif au niveau donnĂ©.

Or, si l’action du sujet demeure la mĂȘme du niveau IA au stade III, et ne comporte donc pas de progrĂšs dans son rĂ©glage propre, l’intĂ©rĂȘt de ces « comment » successifs est de tĂ©moigner d’une sorte de rĂ©glage analogue Ă  celui des actions lorsqu’il y a tĂątonnements, mais portant sur les observables et les coordinations, en ce sens que chaque observation ou mise en relation se heurte rapidement Ă  des difficultĂ©s ou perturbations exigeant des compensations : d’oĂč un double progrĂšs s’orientant, dans le cas particulier, dans la direction des coordinations gĂ©omĂ©triques, mais attribuĂ©es aux objets, de mĂȘme qu’en d’autres cas, le rĂ©glage actif des actions elles-mĂȘmes aboutit Ă  des coordinations logico-mathĂ©matiques de formes variĂ©es. Qu’il s’agisse d’actions propres Ă  ajuster progressivement Ă  leur but (d’oĂč les questions de type « comment faire ? »), ou d’un ajustement du sujet aux actions des objets (d’oĂč les questions de type « comment font-ils ? »), il semble donc y avoir parentĂ© dans les dĂ©marches successives, et cela dans le sens de rĂ©gulations ou corrections progressives, donc dans celui d’une Ă©quilibration.