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Forum de recherche sociologique 2025
Espaces et matérialités du vieillissement
Organisé par Cornelia Hummel, Myriam Winance et Aline Boeuf

Les étudiant-es de master ont été invité-es à rédiger de courts textes en relation avec les conférences du Forum 2025 afin d’alimenter le présent blog. Les textes sont ajoutés au fil de l’eau, en général 15 jours après la conférence.
Un texte rédigé à la suite de la conférence du 19 mars 2025 de Myriam Winance et Claire Ribrault "CHERCHER ENSEMBLE, S’ENTRAIDER : RETOUR SUR UNE RECHERCHE PARTICIPATIVE"
Introduction
Je dois avouer que la recherche participative m’a toujours intriguée, tout en suscitant chez moi un grand intérêt. Contrairement à une approche classique où le chercheur définit seul son objet d’étude, elle repose sur une implication plus ou moins active des personnes concernées par la problématique. L’exemple présenté lors de la conférence, une recherche menée auprès des habitants âgés d’un quartier populaire de Belfort, illustre parfaitement cette dynamique. Cette conférence m’a amenée à m’interroger sur plusieurs aspects de la recherche participative : comment définit-on et négocie-t-on la participation des acteurs ? Comment accepter l’incertitude et la transformation de l’objet d’étude au fil de la recherche ?
Une participation fluide et négociée
Un premier défis important, selon moi, soulevés par la recherche participative concerne la définition et la négociation de la participation des acteurs. Lorsqu’une recherche est mandatée par des acteurs sociaux qui ne sont pas eux-mêmes chercheurs, comment fait-on pour organiser une collaboration qui ne devienne pas une contrainte ? Les habitants impliqués dans l’étude sur Belfort ont, par exemple, participé de manière inégale : certains ont abandonné en cours de route, d’autres ont contribué par des échanges informels plutôt que par une implication active dans les réunions par exemple. Cette réalité soulève une question: comment garantir une participation qui reste fluide et respectueuse du rythme de chacun? Il semble essentiel d’adopter une posture flexible, où l’implication des participants est envisagée comme un processus évolutif et non comme une exigence rigide. Cette prise en compte de la temporalité et des contraintes des acteurs est un défi méthodologique, qui nécessite une réflexion sur les manières d’accompagner et d’adapter la recherche comme la montré l’étude.
Patrick Brun (2017), aborde cette question en parlant du croisement des savoirs entre chercheurs et acteurs sociaux. Selon lui, il ne suffit pas d’inviter les participants à partager leur expérience, encore faut-il penser la manière dont ces savoirs interagissent avec les cadres académiques. Il souligne que la participation ne doit pas être une simple "mise en scène" de collaboration, mais un véritable processus de co-construction, ce qui implique une remise en question permanente des rôles et des attentes des uns et des autres. Michel Callon (1986), à travers la théorie de l’Acteur-Réseau, permettent d’éclairer cette
problématique en montrant comment les relations entre chercheurs et participants ne sont jamais figées mais doivent être constamment renégociées.
Attentes du chercheur et incertitude dans la recherche
Un autre enjeu, concerne les attentes du chercheur lui-même. Dans toute recherche, il existe une projection implicite de ce que l’on espère obtenir comme résultats. Mais que se passe-t-il lorsque la réalité du terrain ne permet même pas de recueillir les données nécessaires ? Lorsque les participants se retirent ou que le processus de collecte est entravé par des contraintes imprévues ? L’exemple de la recherche sur Belfort illustre cette tension. L’objectif initial était d’analyser l’entraide dans un quartier, mais des conceptions di^érentiées sur la façon de procéder, on conduit à une redirection de la recherche. Ce qui a émergé, c’est moins une analyse approfondie des relations d’entraide qu’une réflexion sur les méthodologies participatives elles-mêmes. Ce glissement montre à quel point il est nécessaire d’accepter l’inconnu et d’intégrer une posture d’adaptabilité. Cette capacité à naviguer dans l’incertitude et à rediriger la recherche selon les réalités du terrain est une compétence essentielle pour un chercheur.
Une recherche qui transforme et se transforme
Ce qui ressort de cette conférence, c’est que la recherche participative n’est pas seulement une méthode, mais un processus dynamique qui implique autant les chercheurs que les participants. Elle n’a pas pour but unique de répondre à une question initiale, mais aussi d’ouvrir des espaces de dialogue et de réflexion qui peuvent modifier le regard porté sur un sujet. Ainsi, on peut voir la recherche, comme une série de transformations, où chaque étape nourrit de nouvelles interrogations. Dans le cas de l’étude sur Belfort, on a pu observer que la difficulté à obtenir des données a mis en lumière un enjeu méthodologique soit la complexité du croisement des savoirs et des attentes dans une démarche participative. Cette recherche a
révélé qu’il n’est pas si simple d’amener des acteurs sociaux à développer le même niveau de réflexivité qu’un chercheur en sciences sociales, dont l’apprentissage repose sur des années de formation et d’acculturation méthodologique. Cette tension entre participation et expertise rappelle que la co-construction du savoir n’est jamais neutre, mais repose sur des ajustements constants entre différentes formes d’intelligibilité du monde social.
Conclusion
La recherche participative, en impliquant les personnes concernées, ne se limite pas à un outil méthodologique : elle représente, selon moi, une posture qui interroge profondément le rôle du chercheur et la nature même du savoir produit. Je considère que la recherche participative est un levier puissant de transformation sociale et méthodologique. Cette posture réflexive permet non seulement d’enrichir la recherche, mais aussi de renforcer son impact en s’adaptant aux dynamiques sociales et aux besoins des participants.
Bibliographie
- Brun, P. (2017). Le Croisement des Savoirs Dans les Recherches Participatives. Questions Épistémologiques. Vie sociale, 20(4), 45-52. https://doi.org/10.3917/vsoc.174.0045.
- Callon, M. (1986). « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’année sociologique, vol. 36, p. 169-208.
Un texte rédigé à la suite de la conférence du 19 mars 2025 de Myriam Winance et Claire Ribrault "CHERCHER ENSEMBLE, S’ENTRAIDER : RETOUR SUR UNE RECHERCHE PARTICIPATIVE"
Je retiens de cette première conférence “Chercher ensemble, s’entraider : retour sur une recherche participative” de Myriam Winance et Claire Ribrault l’importance des recherches participatives entre les sociologues et individus concernés par l’enquête dans certains contextes sociaux. Comme il a été souligné par les conférencières, la recherche devient un processus dynamique et réflexif sur un sujet d’intérêt social car elle est construite par tous les participants (les sociologues et le public concerné). Ainsi, les objectifs, la méthodologie et les résultats obtenus sont le fruit d’un travail commun et répondent aux intérêts de chacune des parties. Avec les recherches participatives les sociologues bénéficient d’une nouvelle approche pour appréhender leurs sujets d’étude et les individus participants l’opportunité d’être entendus et que leur expertise sur le sujet guide l’enquête.
Comme il a été démontré lors de la conférence, dans les recherches participatives la co-construction du projet est la norme et les résultats obtenus sont bénéfiques pour toutes les parties. Pour les sociologues, cela se traduit par une compréhension plus approfondie du sujet d’étude et par la suite un travail d’analyse plus complet. Pour les autres participants, cela permet de partager leurs expériences et leurs attentes par rapport à la recherche. De plus, comme il a été souligné par les conférencières, les recherches participatives produisent des interactions entre les divers participants qui permettent par la suite de produire de connaissances (ce qui se produit et ce que l’on produit). L’élaboration de la recherche et la production des données grâce aux échanges de savoirs sont les fondements des recherches participatives. Il ne faut pas oublier de tenir en compte les éventuels décalages qui peuvent survenir entre les sociologues et le public concerné lors de l’élaboration du projet. Tels sont les points les plus importants que je retiens du cas de la recherche participative menée à Belfort.
Personnellement je trouve que ce type de recherches s’applique bien aux domaines de la santé et de l’éducation où professionnels et individus concernés interagissent autour des sujets d’intérêt public. Dans ce sens, les recherches participatives correspondraient bien aux travaux dans des milieux associatifs où la participation des individus serait plus ouverte, car il existe à mon avis une liberté de parole plus considérable lorsque les échanges ont lieu en dehors des institutions formelles de l’Etat. Je pense à des futurs travaux que l’on puisse mener dans des associations ou espaces de vie sociale autour des sujets de la santé et de l’éducation avec des intervenants du corps médical, éducatif et du public concerné. Les recherches participatives répondraient au besoin émancipateur des individus et produiraient plus de données pour l’analyse.
Il me semble aussi nécessaire de rappeler l’importance du sociologue dans toute recherche sur un sujet social. La société, ses individus et les rapports sociaux qui les lient nécessitent l’intervention du sociologue pour les comprendre, les analyser et essayer de les améliorer. Dans les cas des recherches participatives, les sociologues apportent un cadre conceptuel nécessaire pour le travail et l’analyse, stimulent la réflexion des participants et ressoudent des éventuels conflits qui peuvent survenir entre eux. Et les recherches participatives permettent aux sociologues de justifier l’importance des participants dans leur enquête et de mieux saisir leur objet d’étude.
En conclusion, les recherches participatives offrent à la sociologie des perspectives pour s’améliorer en tant que science sociale grâce à la construction et la réalisation de la recherche par tous les participants. La recherche sociologique devient un processus vivant en constante évolution et les résultats obtenus deviennent plus légitimes aux yeux des individus concernés et de la société.
Un texte rédigé à la suite des conférence du 26 mars 2025 de Valérie Hugentobler, "TERRITOIRE DE VIE ET TERRITOIRE RELATIONNEL : QUELS ENJEUX DANS LE VIEILLISSEMENT ?" et Loïc Pignolo, "VIEILLIR EN VILLE : LES LIENS SOCIAUX À L’ÉCHELLE DES COMMERCES DE QUARTIER"
Vieillir, c’est aussi avoir vécu longtemps, et souvent avoir passé beaucoup de temps à un endroit déterminé. Développer ses relations, son ancrage, son attachement à des lieux et des activités spécifiques. Questionner la notion d’habitude et de foyer, c’est aussi questionner la notion de territoire. Le « chez-soi », c’est cet intérieur, reflet de ses habitants, mais c’est aussi le chez-soi étendu à tout un quartier, aux voisins, aux commerces, au café du coin dans lequel les habitants se retrouvent régulièrement. En France, selon l’INSEE (2021), 62% des communes ne disposaient d’aucun commerce en 2021, contre 25% en 1980. Le mode de vie des seniors se transforme au gré de nos paysages d’habitation, mais des inadéquations se dessinent. La raison pour laquelle cette problématique m’a particulièrement touchée est que j’observe ces enjeux quotidiennement, sans forcément me questionner sur nos leviers d’actions.
Questionner le chez-soi à différentes échelles, c’est aussi interroger les impensés des problématiques de vieillissement. Qu’est-ce qui est le plus adapté ? Des logements individuels qui n’évoluent pas avec les problématiques des personnes vieillissantes aux institutions prévues à cet effet, la question de l’adaptation est primordiale au sein d’une population encline à l’invalidité. Au-delà des questions de santé, c’est la perception des personnes âgées que j’aimerai considérer. Qu’est-ce qui les fait sentir bien chez elles, sur leur territoire, dans leur quartier, où se projettent-elles ou encore quelles sont leurs insécurités et leurs inquiétudes ? La mobilité est ainsi grandement questionnée : quels obstacles rencontrent ces personnes âgées lorsqu’elles souhaitent trouver un logement plus adapté ? Ainsi, ce sont les institutions publiques, les travailleurs sociaux et les professionnels qui sont sollicités pour répondre au mieux aux besoins des personnes âgées concernant leurs territoires de vie. Il est ainsi, selon moi, primordial d’effectuer des enquêtes sur ces thématiques afin de donner la parole aux personnes vieillissantes. Ces recherches donnent de la visibilité à ces thématiques et permettent également des réflexions collectives à partir de nos expériences personnelles. En tant qu’étudiante en sociologie, j’ai été interpellée par la démarche longitudinale de l’enquête « Age-report », qui est effectuée tous les cinq ans (Hugentobler et Seifert, 2024). Cela permet de suivre l’évolution des réalités vécues par ces personnes, qui évolue en même temps que la société.
Sur un ton plus personnel, j’aimerais finir cet écrit par ce que ces conférences m’ont évoqué. Plongé dans le quotidien des personnes vieillissantes en écoutant ces conférences, un écho inattendu à ce qui m’entoure s’est produit. J’ai compris que nous étions tous témoins de cet intense rapport qui lie les personnes âgées à leur territoire, lui-même spectateur de leur parcours. Et j’ai ainsi mesuré la puissance des liens sociaux et des commerces de proximité pour nos seniors. J’ai pensé à Simone de Beauvoir et à cette fameuse phrase dans son traité sur La vieillesse « Avant qu’elle ne fonde sur nous, la vieillesse est une chose qui ne concerne que les autres. » (1970, p.8). Si la vieillesse est une construction sociale, n’existant que dans le regard de l’autre, son ancrage territorial est une réalité.
J’ai vu mon arrivée en tant que vendeuse dans cette boutique de vêtements en cachemire. Ces clientes, au début anonymes, qui au fur et à mesure ont pris forme, ont eu des noms, des caractères, des sensibilités. Je les ai vues partager avec ma responsable et mes collègues, non seulement de brèves discussions, mais également des instants de vie, des souvenirs, des moments de rire comme de confidence. Cela m’a tout de suite frappé. Ces dames âgées ne venaient pas chercher des pulls mais de la chaleur. Leur sourire s’illuminait à l’entente de leur prénom. Elles sont reconnues, elles sont ancrées dans ce quartier qui leur appartient grâce à ces liens ténus et éphémère qui donne ce goût de familiarité (Pignolo et Hummel, 2024). Elles se reconnaissent entre clientes et se sentent chez elles. Je crois que c’est ça la puissance des commerces de proximité.
Puis j’ai entendu. Entendu mes grands-parents parler des évènements organisés par la commune de leur village de 300 habitants. Du lien social qu’ils entretiennent avec leurs voisins. Les plus jeunes les aident, viennent nourrir le chat lorsqu’ils partent en week-end. Eux vont rendre visite à ceux qui ne peuvent plus se déplacer pour des raisons de santé. Ce que je voyais petite comme un petit village sans vie, s’est avéré être un réseau d’entraide, de solidarité et de liens sociaux inconditionnels. J’ai compris la force des rapports de voisinage, représentant d’une zone de confort, d’une communauté, et finalement d’un chez-soi à l’échelle résidentielle.
Vieillir c’est aussi avoir les mêmes besoins qu’à tout âge : du lien social et de la solidarité. Les commerces de proximité ainsi que toute la dynamique des quartiers jouent ce rôle, ce qui les place au premier plan du bien-être des personnes âgées.
Bibliographie
PIGNOLO Loic, HUMMEL Cornelia (2024, Eds.), Vieillir en ville. Les liens sociaux à l’échelle des commerces de quartier, Genève : Institut d’études sociologiques, 2024.
INSEE (2021), Une nouvelle définition du rural pour mieux rendre compte des réalités des territoires et de leurs transformations, https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/5039991/FET2021-D4.pdf (consulté le 13.04.2025).
Hugentobler Valérie et Seifert Alexander (2024, Eds), Habiter, vieillir et voisiner. Age Report V, Zurich : Seismo Verlag.
De Beauvoir Simone (1970), La vieillesse. (1er éd.), Paris : Gallimard.
Un texte rédigé à la suite de la conférence du 2 avril 2025 d'Audrey Courbebaisse "LE GRAND ENSEMBLE : UNE INTÉRIORITÉ ÉTENDUE, SUPPORT DU BIEN VIEILLIR CHEZ SOI"
Que pouvons-nous apprendre des grands ensembles résidentiels sur les supports du vieillissement ? Ces enseignements peuvent-ils être appliqués dans des contextes différents, avec des configurations spatiales différentes ?
La sociologie, dans tous ses domaines, produit des connaissances qui peuvent guider les prises de décision. Complémentaire à l’expérience des acteurs, elle permet d’offrir des conseils étayés par la littérature et les preuves empiriques. L’enquête implique un choix réfléchi du terrain, celui qui permet d’observer les phénomènes voulus. Ainsi, les grands ensembles sont un terrain d’intérêt combinant les espaces intermédiaires et la population vieillissante. Il s’agit d’espaces tels que les cours, les jardins ou les halls d’entrée, qui sont extérieurs du domicile privé, collectifs et partagés, mais appropriés par les résidents. Les espaces intermédiaires ont l’effet d’étendre l’espace personnel, améliorant les conditions physiques et psychologiques des résidents dans leur expérience du vieillissement. Les espaces offrent un éventail de possibilités, mais uniquement lorsqu’ils sont accessibles. Dans les grands ensembles, les espaces intermédiaires sont utilisés pour se réunir précisément parce qu’ils sont intermédiaires – partagés et intimes. Les parcs et les halls d’entrée dotés de bancs, par exemple, amélioreraient la capacité et l’envie de passer du temps dans ces lieux, d’autant plus s’ils sont visuellement attrayants. Les interactions sociales et d’entraide entre les voisins, les amis et la famille peuvent avoir lieu dans les espaces intermédiaires, qui agissent alors comme un tampon entre le domicile privé et le grand public. Au-delà du grand ensemble, l’accès aux commerces et services de proximité accroît l’autonomie des personnes âgées.
Je constate l’importance du dialogue dans les situations évoquées lors de cette conférence. Par l’enquête, une co-construction de la connaissance s’opère. De même, un service social à l’écoute permet de collaborer pour assurer de bonnes conditions de vie. Les avis et les besoins des personnes âgées deviennent centraux. Dans les grands ensembles, le partage d’espaces rend nécessaire une coopération entre résidents, informelle et amicale, familiale, ou par le biais d’associations ou du syndicat de copropriété lorsque les personnes sont propriétaires. Faisant partie intégrante de leur chez-soi, les espaces intermédiaires contribuent à l’identité des résidents. En raison de leur familiarité et de leur dépendance à l’égard de ces espaces, les gens se trouvent valorisés par les initiatives visant à les entretenir, à partager leur histoire et à les utiliser judicieusement. C’est pourquoi les grands ensembles sont souvent considérés comme des villages par leurs habitants. Ces communautés se sentiraient soudées, où les membres contribuent et s’entraident. Elles sont également révélatrices de valeurs telles que la propreté, la beauté et la différenciation. On observe une volonté de maintenir ces valeurs dans le mésocosme des grands ensembles, reflet des sociétés dans leur ensemble. Ainsi, les sentiments d’appartenance et de valorisation contribuent au bien-être durable des groupes. Cela est vrai pour toutes les générations, mais se révèle particulièrement important pour le bien-être des personnes âgées.
Les configurations spatiales des grands ensembles peuvent se prêter au soutien de populations vieillissantes. Les espaces intermédiaires jouent-ils un rôle de soutien dans d’autres lieux et contextes aussi ? Je pense notamment aux communautés rurales et aux banlieues, qui me semblent déficients dans des espaces comme ceux des grands ensembles. Les ascenseurs, les halls d’entrée et les cours leur sont propres, tandis qu’on retrouve parfois des parcs et des salles polyvalentes ailleurs. Un milieu composé que d’espaces internes privés et d’espaces externes publics, sans espaces intermédiaires, présenterait moins d’occasions pour former des liens avec ses voisins, moins de choix parmi les endroits où l’on souhaite passer du temps et moins de possibilités de s’identifier à son espace de vie. Pour y remédier, un vrai effort serait nécessaire. Outre les espaces eux-mêmes, les grands ensembles sont uniques dans l’adaptation collective réalisée par leurs résidents à mesure qu’ils vieillissent. Une coordination consciente et intentionnelle peut donner naissance à divers supports du vieillissement. L’approche ne doit pas être prescriptive, mais guidée par les expériences et les besoins des personnes concernées.
Un texte rédigé à la suite des conférences du 9 avril 2025 de Clothilde Palazzo-Crettol, "VIEILLIR EN MONTAGNE: DEFIS ET RESSOURCES", et de Florent Cholat, "VIEILLISSEMENT ET MOBILITÉS « INVERSÉES », QUELLES INCIDENCES POUR LES TERRITOIRES ALPINS?"
Écrivain, poète, peintre, explorateur ou simple marcheur : la montagne n’a jamais cessé de fasciner. Source d’inspiration pour de nombreux artistes, elle est, comme le rappelle le Musée d’art et d’histoire de Genève, « tantôt immuable et quasi éternelle, tantôt fragile et menacée » (MAH, 2022, p.2). J’aime la façon dont les artistes la subliment et nous renvoient à sa grandeur, à sa beauté, mais aussi à sa rudesse.
Dans les toiles de Ferdinand Hodler, la montagne apparaît comme majestueuse, auréolée de nuages colorés et vibrants. À l’inverse, elle est source de crainte comme dans le roman « La Grande Peur dans la Montagne » (1926) de Charles-Ferdinand Ramuz.
Si j’ai choisi le thème de vieillir en montagne, c’est aussi parce que deux connaissances sont parties vivre leur retraite en Valais. L’une est en couple, dans un appartement situé dans la vallée, l’autre s’est installée seule dans l’ancien bistrot d’un hameau. Leurs expériences, bien différentes, m’ont donné envie de réfléchir aux enjeux que représente le vieillissement dans ces territoires alpins – fascinants, majestueux, mais aussi exigeants.
Une destination qui attire
Aujourd’hui, les villages de montagne attirent de nouvelles populations. Parmi elles, des digital nomades en quête de nature et de liberté, mais aussi des personnes nouvellement retraitées venues des villes, à la recherche d’un cadre de vie plus calme et plus abordable.
Ce départ en montagne s’inscrit dans un projet de vie, notamment pour celles et ceux qui possèdent une résidence secondaire. Pour d’autres – et en particulier pour les femmes disposant de retraites plus modestes – c’est parfois une décision contrainte, rendue nécessaire par un loyer et un coût de la vie devenus trop élevés en ville (Bigo, 2017, §.6).
La montagne offre donc en apparence de nombreux avantages : des prix de l’immobilier souvent plus bas qu’en plaine, un ensoleillement généreux et une proximité avec la nature. Mais tant que la santé et la mobilité sont préservées, on a tendance à sous-estimer les difficultés qui peuvent apparaître avec l’avancée en âge et ce, encore plus dans ces territoires reculés.
De la solidarité familiale à la solitude
Comme le montre Clothilde Palazzo-Crettol, on présuppose souvent que l’entraide communautaire et la solidarité familiale subsistent dans les villages alpins. Il semblerait que ce soit encore le cas pour certaines personnes natives, qui peuvent compter sur un cercle familial proche et des relations de voisinage. Mais cette réalité ne vaut pas pour tout le monde, notamment pour les nouveaux arrivants, et plus encore lorsque les personnes s’installent seules.
Les personnes âgées établies tardivement en montagne risquent ainsi de connaître, à terme, un isolement social comparable à celui observé en milieu urbain, et ce d’autant plus dès que leur mobilité se réduira. Les politiques publiques s’appuient sur l’idée que les réseaux d’entraide existent partout, ce qui tarde à anticiper et à répondre aux nouveaux besoins (Palazzo-Crettol, 2025). Si la solitude progresse en ville, elle s’installe aussi, plus discrètement, dans les vallées et les villages reculés.
Un territoire qui se dérobe avec l’âge
Avec l’arrivée du grand âge, c’est tout l’environnement qui se désadapte. Ce qui était accessible auparavant devient compliqué : trottoirs exigus voire inexistants, dénivelés constants (même dans son propre potager !), escaliers de toutes parts. Dans certains villages, les transports publics sont limités et peu adaptés aux besoins spécifiques des personnes à mobilité réduite : arrêts mal situés, horaires espacés, correspondances manquantes. À cela s’ajoute la question du logement puisque les maisons, souvent sur plusieurs niveaux, sont peu adaptées.
Les aînés se retrouvent ainsi à réduire progressivement leur périmètre de vie : d’abord leur village, puis leur maison, finalement un seul étage et parfois même, jusqu’à une seule pièce chauffée. Avec une volonté politique du « rester chez soi à tout prix », l’État ne propose pas vraiment d’aides financières pour adapter les logements. Ainsi, certaines personnes se retrouvent isolées et confinées à leur logement.
Le réchauffement climatique comme facteur aggravant
La question du vieillissement en montagne se heurte aussi aux conséquences du réchauffement climatique. Les Alpes se réchauffent deux fois plus vite que la moyenne mondiale, multipliant les extrêmes : éboulements, incendies, coupures d’accès. Ces aléas rendent encore plus difficile le maintien à domicile et l’accès aux services de proximité pour les personnes âgées.
Face à ces défis, on peut se demander comment les politiques publiques intégreront les besoins d’une population vieillissante lors de la réhabilitation de ces territoires ? Y a-t-il une volonté d’aménager les espaces publics afin de les rendre plus accessibles, comme on commence à l’observer en ville avec des aménagements urbains conçus aussi pour les personnes du 3ème âge : bancs ombragés, trottoirs élargis, sol absorbant la chaleur.
Pour conclure, vivre et vieillir en montagne reste un rêve pour beaucoup. Mais derrière cette image idéalisée se cache une réalité complexe : un environnement exigeant, des infrastructures parfois vieillissantes voire inexistantes, des solidarités locales inégales et un climat de plus en plus instable.
Bibliographie
Bigo, M. (2017). "Les mobilités résidentielles des femmes à la retraite : entre réajustements contraints et aspirations nouvelles. " Enfances, Familles, Générations (27). https://www.erudit.org/fr/revues/efg/2017-n27-efg03613/1045078ar/ (consulté le 20.04.25)
Musée d’art et d’histoire de Genève (2022), La montagne en perspective, dossier de presses, https://www.mahmah.ch/sites/default/files/pdf/2022-12/Montagne-DP-web.pdf (consulté le 20.04.2025)
Palazzo-Crettol, C. (2025), Vieillir en montagne : défis et ressources, Conférence donnée dans le cadre du Forum de recherches sociologiques 2025, 9 avril 2025, https://www.unige.ch/sciences-societe/socio/enseignements/master/forum-de-recherche/forum-de-recherche-sociologique-2025
Un texte rédigé à la suite de la conférence du 16 avril d'Ulrike Armbruster Elatifi et de Jose Antonio Garcia Carrera "LE VOISINAGE POUR CONSTRUIRE UNE HISTOIRE COMMUNE AU SEIN D’UN QUARTIER / LE VOISINAGE POUR CONSTRUIRE L’HABITAT"
Une conférence donnée en duo, le mariage d’une sociologue, Ulrike Armbruster Elatifi, et d’un architecte, Jose Antonio Garcia Carrera, sur la question du voisinage au cœur du vieillissement, conclue par une discussion ouverte par Irina Ionita, secrétaire générale de la Plateforme du réseau seniors Genève, offre une nouvelle perspective sur la question du voisinage. Une conférence percutante qui réussit à mettre en lumière la nécessité d’un dialogue entre tout.e un.e chacun.e.
Dans sa présentation, Ulrike Armbruster Elatifi met en avant l’importance du voisinage dans la vieillesse. Le voisinage est ici abordé sous l’angle de l’habitat, à savoir le chez-soi, les espaces intermédiaires et l’espace urbain. Grâce à une enquête menée auprès de vingt personnes âgées, la sociologue souligne que les liens de voisinage s’inscrivent dans le temps et par la régularité des interactions qui ont lieu dans ces différents espaces. Ces liens de voisinage sont primordiaux pour lutter contre l’isolement social auquel les personnes âgées sont fréquemment sujettes.
Vient alors se poser la question de comment la création de liens (de voisinage) dans la vieillesse est impactée par la façon dont l’habitat est conçu. Ulrike Armbruster Elatifi nous précise que les personnes âgées accordent énormément d’importance à leur chez soi. Il s’agit d’un lieu d’ancrage où les individus souhaitent rester le plus longtemps possible, parfois même jusqu’à la mort. En effet, ce désir de rester peut s’illustrer par le nombre d’astuces que les personnes âgées développent pour adapter leur chez-soi aux différentes problématiques qui peuvent survenir avec l’âge.
Toutefois, l’effort de créer des logements adaptés aux personnes âgées se concentre souvent sur l’intérieur des habitations, limitant alors l’habitat à la question du logement. Ici, Jose Antonio Garcia Carrera nous éclaire sur la façon dont la ville est construite, à savoir l’aménagement de l’espace urbain, les immeubles et les logements. Ceux-ci ont un impact considérable sur la qualité de vie des individus et plus particulièrement encore sur la qualité de vie des personnes âgées. Selon les deux conférencier.e.s, l’espace urbain et le domicile sont remplis d’obstacles matériels, le manque de rampe pour personnes en fauteuil par exemple, et immatériels, l’isolement spatial et donc social des logements conçues pour les personnes âgées. La ville d’aujourd’hui n’est pas adaptée aux personnes âgées.
Le conférencier indique qu’il existe un désir dans la conception de la ville de demain de séparer le public (les activités, les commerces, les parcs, l’espace urbain) et le privé (le chez-soi). Ceci implique donc que nous nous retrouvons aujourd’hui avec des immeubles dédiés aux personnes âgées, éloignés des points de « vie », éloignés de l’espace urbain, les excluant alors de la société.
Il faut alors comprendre l’espace urbain comme un espace social et relationnel. Il faut cesser de penser qu’il y a une ségrégation entre le domicile et l’espace urbain, ils sont, de fait, interconnectés : l’un ne peut pas être penser sans l’autre. Nous pouvons ainsi dépasser la conception du voisinage limitée aux interactions qui ont lieu au domicile des individus. La ville de demain n’est pas pensée pour les personnes âgées.
J’avoue avoir été particulièrement touchée par la question de la définition de la vieillesse apportée par les conférencier.e.s. Sur quels critères qualifions-nous un individu de personne âgée ? Non seulement, il existe un flou sur la définition mais en plus, personne ne se reconnait en tant que personne âgée. Il y aura toujours plus vieux/vieilles et/ou plus malades que nous. Quand à moi-même, étudiante en master de sociologie, je ne me sens pas vieille, pourtant, je suis déjà plus vieille qu’hier et continuerait à vieillir demain. Je pense alors que l’importance ne réside pas dans l’établissement d’une définition claire et précise qui permettrait de s’identifier ou non à une personne âgée, mais plutôt de traiter les individus en tant que tel avec leurs particularités, qu’il s’agisse de l’âge, du genre, de la taille, de la santé physique et/ou cognitive. Si on se pense et se traite comme des égaux/égales, il nous sera possible de construire la ville d’aujourd’hui et de demain pour nous tous et toutes. Pour Jose Antonio Garcia Carrera, construire la ville pour les plus de 85 ans, c’est construire la ville pour toutes et tous.
Le message de cette conférence est clair : il faut penser la ville pour tout le monde, et pour ce faire, il nous faut collaborer. Le mélange de tous et toutes les acteur.ice.s de terrain, allant des associations, des architectes, des professionnel.le.s de santé, aux gérant.e.s de magasin est primordial pour pouvoir faire avancer les choses.
Bibliographie :
Armbruster Elatifi, U. (2022). Les usages de la ville par les personnes âgées : une étude ethnographique [Thèse de doctorat]. doi: 10.13097/archive-ouverte/unige:159560
Un texte rédigé à la suite de la conférence du 7 mai 2025 d'Aline Chamahian intitulé "FORGER SA TRAJECTOIRE RÉSIDENTIELLE ET VIVRE SON LOGEMENT AU FIL DE L'ÂGE"
La conférence d’Aline Chamahian, Forger sa trajectoire résidentielle et vivre son logement au fil de l’âge, m’a profondément interpellée. Elle ne parle pas simplement de logement, mais de ce que cela signifie d’habiter le monde quand on vieillit. Derrière les petits bricolages, les hésitations à déménager ou à adapter son intérieur, se cache une lutte invisible pour continuer à exister socialement.
Un premier aspect fort de la conférence est la mise en lumière des contraintes socio-économiques qui façonnent la trajectoire résidentielle des aînés : statut d’occupation, charges, dettes, précarité énergétique, coût des travaux d’adaptation... Ces réalités structurent les possibles bien plus que les envies. Ce n’est donc pas qu’une affaire de confort ou d’accessibilité, mais bien une question d’inégalités sociales profondément ancrées. Le logement devient ainsi un révélateur des positions sociales accumulées au fil d’une vie.
Un deuxième point central est l’attachement affectif et symbolique au domicile. Aline Chamahian parle d’un lieu habité non seulement physiquement, mais émotionnellement. Le domicile est mémoire, histoire, preuve d’un parcours. Il est parfois inadapté, mais il reste "chez soi". Le quitter, ce serait perdre plus qu’un toit : ce serait perdre un ancrage identitaire. Cet attachement entre en tension avec les contraintes matérielles, et parfois, les décisions sont suspendues à ce dilemme non résolu.
Vient ensuite la question des stratégies d’adaptation, ce que la conférencière nomme avec justesse « bricolages » ou « petits arrangements ». Dormir dans le salon, bloquer un étage, chauffer une seule pièce... Ces gestes ne sont pas anodins. Ils sont des manières de résister, de continuer à maîtriser un espace qui devient parfois hostile, sans pour autant renoncer à son autonomie. On ne parle pas ici de solutions miracles, mais d’un art de faire avec, souvent solitaire et silencieux.
C’est à ce moment que Bourdieu (1979 ; 1996) me revient en tête, notamment à travers la lecture qu’en propose Lahouari Addi (2004). Le capital social, dans cette perspective, n’est pas simplement un réseau ou une capacité de mobilisation : c’est une ressource inégalement répartie qui permet de se maintenir dans une position valorisée. Toutefois, dans le cas du vieillissement à domicile, la capacité à bien vieillir chez soi, à anticiper un déménagement ou à adapter son logement grâce à des travaux dépend aussi et peut-être surtout du capital économique. Addi souligne que dans la modernité, ces formes de capital sont souvent héritées et reproduites, ce qui accentue les écarts. Ce que Chamahian décrit comme des trajectoires "forgées", Bourdieu pourrait y voir des luttes de position dans l’espace social, où le capital économique conditionne concrètement les possibilités d’action.
En filigrane, Chamahian questionne aussi le rôle des politiques publiques. Le "maintien à domicile" est aujourd’hui un mot d’ordre presque incontesté. Mais que signifie-t-il concrètement pour ceux qui n’ont ni les moyens d’adapter leur logement, ni les aides humaines pour rester dignement ? Ce maintien peut parfois se transformer en assignation à résidence, si l’on ne prend pas en compte les conditions de vie réelles. Comme le dirait Bourdieu (1998), on appelle "choix" ce que la structure rend nécessaire.
Enfin, ce que je retiens surtout, c’est la force tranquille de celles et ceux qui résistent à leur manière. Ce sont des personnes âgées qui continuent de s’accrocher à leur autonomie, à leur quartier, à leur salon familier, même quand tout semble pousser à partir. Il y a là une forme de dignité ordinaire, de poétique de l’habiter, qui mérite toute notre attention. Ce n’est pas un refus du changement, mais un acte de présence au monde.
Cette conférence m’a donné envie de regarder différemment les espaces les plus simples : une marche d’escalier, une table de cuisine, une fenêtre sur cour. Ce sont des lieux de mémoire, mais aussi de bataille. Et peut-être que forger sa trajectoire résidentielle, ce n’est pas seulement s’adapter à son âge, mais inventer une manière d’exister pleinement dans un monde qui n’a pas toujours prévu de place pour les vieux.
Bibliographie :
Addi, L. (2004). Pierre Bourdieu revisité. La notion de capital social. In L’anthropologie du Maghreb. Lecture de Bourdieu, Geertz, Gellner et Berque (pp. 141–153). Paris : Awal Ibis Press. [Version HAL : https://shs.hal.science/halshs-00398946]
Bourdieu, P. (1979). La distinction : Critique sociale du jugement. Paris : Éditions de Minuit.
Bourdieu, P. (1996). Méditations pascaliennes. Paris : Seuil.
Un texte rédigé à la suite de la conférence du 14 mai 2025 de Mihaela Nedelcu et Elma Hadžikadunić, « VIEILLIR À TRAVERS LES FRONTIÈRES : LES DÉFIS DE LA MOBILITÉ TRANSNATIONALE À L'ÂGE DE LA RETRAITE»
Dans la continuité des trajectoires résidentielles présentées par Aline Chamahian, les enjeux autour des mobilités transnationales apportent de nouveaux questionnements. En se situant à l’intersection de l’avancée en âge et de la migration, Mihaela Nedelcu croise plusieurs catégories pour analyser la mobilité transnationale à l’âge de la retraite : la volonté de quitter le pays, d’y rester ou de partir pour quelques mois dans l’année; et le fait d’être un.e migrant.e de travail ou n’ayant pas de passé migratoire (voir également Nedelcu et Ravazzini (2024) que j’ai utilisé pour écrire ce texte).
Je retiens principalement un profil définit par Mihaela Nedelcu et Elma Hadžikadunić qui se situe à l’intersection des ressources économiques, sociales et légales et qui pose des questions concernant les inégalités dans les choix possibles au moment de la retraite : le.la migrant.e de travail.
Enjeux du profil du.de la migrant.e de travail
Les questions de la perte de revenu à la retraite sont bien connues (Guggisberg et al., 2024). Mihaela Nedelcu et Elma Hadžikadunić s’accordent à dire que les enjeux économiques sont centraux dans les décisions ou même la possibilité de quitter ou non le pays. Selon le coût de la vie, la retraite n’est pas suffisante pour subvenir à ses besoins. De plus, l’accès à certaines aides ou prestations sociales à la retraite peut permettre aux personnes d’avoir un revenu décent. En particulier, les travailleur.euse.s immigré.e.s ont eu un travail peu qualifié, ont envoyé une partie de leur salaire à leur famille, ont vu leur santé décliner à cause de la pénibilité du travail et se retrouvent à la retraite sans revenu suffisant pour vivre.
La question du revenu est aussi liée à celle du statut de séjour. En effet, Elma Hadžikadunić explique que, selon la période d’arrivée dans le pays, le fait d’avoir un statut légal ou non, d’obtenir la nationalité ou non, de pouvoir bénéficier d’une retraite, d’un regroupement familial, etc, ne permet d’envisager que certaines possibilités de mobilité. Ainsi, par exemple, les personnes qui n’ont pas pu cotiser pendant plusieurs années en raison de leur statut légal se retrouvent pénalisées à la retraite, voire doivent la retarder.
Le lien social est très important à la retraite, particulièrement avec le vieillissement (Seifert et Martin, 2024). Pour les migrant.e.s de travail, l’enjeu est aussi de savoir si la famille suit le.la travailleur.euse ou si elle reste au pays. De même, à l’âge de la retraite, est-ce qu’on rejoint sa famille au pays ou est-ce qu’on en a construit une nouvelle au fil des ans dans le pays de travail? Cela consiste à choisir entre deux périodes de vie. A cela s'ajoutent un aspect genré, en particulier pour les femmes qui, dans le rôle de care, de soutien et de transmission, sont divisées entre leur époux, leurs enfants et/ou petits-enfants.
Ce que j’en retiens
Ces trois enjeux concernent des situations réelles complexes et leur croisement crée un véritable dilemme pour les personnes. Cela ouvre le débat sur la prise en charge des personnes vulnérables qui cumulent statut migratoire complexe, revenus insuffisants et avancée dans l’âge. J’ai été surprise de ne pas avoir pensé à ce profil avant la séance, étant biaisée par les enjeux qui m’entourent concernant plutôt les couples transfrontaliers franco-suisses et les troisièmes générations de migrant.e.s. C’est donc un enseignement sur mes propres biais, ma réflexivité et mon ouverture aux enjeux sociaux qui m’entourent actuellement.
Bibliographie
Chamahian Aline (7 mai 2025), Forger sa trajectoire résidentielle et vivre son logement au fil de l’âge. Communication présentée au Forum de recherche sociologique 2025, Genève.
Guggisberg Martina, Häni Stephan, Modetta Caterina, Oehrli Dominique et Papinutto Michaël (2024), Situation financière de la population à l’âge de la retraite, In Panorama de la société suisse 2024, Vieillesse et vieillissement dans la société contemporaine, pp.33-48.
Nedelcu Mihaela et Ravazzini Laura (2024), Vieillir sur place, à l’étranger ou à travers les frontières, In Panorama de la société suisse 2024, Vieillesse et vieillissement dans la société contemporaine, pp.73-85.
Seifert Alexander et Martin Mike (2024), Participation et exclusion sociale dans la société vieillissante d’aujourd’hui, In Panorama de la société suisse 2024, Vieillesse et vieillissement dans la société contemporaine, pp.49-59.
Un texte rédigé à la suite de la conférence du 21 mai 2025 de Manon Labarchède "L’HOSPITALITÉ EN
QUESTION: L’ARCHITECTURE AU SERVICE DE L’ACCUEIL DES PERSONNES ÂGÉES EN ÉTABLISSEMENT"
Introduction
Le cycle de conférences du Forum de recherche sociologique de 2025 s’est conclu avec la présentation de Manon Labarchède et l’intervention de Florian Erard. L’une, architecte et chercheuse post-doctorante en sociologie, et l’autre, directeur de la Fegems (Fédération genevoise des structures d’accompagnement pour seniors), nous ont partagé leur expertise sur la façon dont l’architecture joue un rôle fondamental dans l’accompagnement des personnes âgées, en particulier dans les établissements médico-sociaux. Lors de la conférence intitulée « L’hospitalité en question : l’architecture au service de l’accueil des personnes âgées en établissement », Manon Labarchède a proposé une exploration des différentes architectures et de la façon dont elles influencent la qualité de vie des résident.e.s et des personnes touchées par la maladie d’Alzheimer. La rencontre entre le directeur d’une fédération genevoise et une chercheuse post-doctorante travaillant en France a permis de prendre conscience que, malgré la distance géographique, les problèmes architecturaux demeurent sensiblement identiques.
Les lunettes de l’architecte
Manon Labarchède a commencé sa présentation en nous rappelant que l’architecture conditionne les modalités d’usage des lieux et organise les rapports sociaux. Elle a pris pour exemple la salle d’amphithéâtre pensée de sorte que la personne qui parle soit mise en avant. Les sièges sont souvent tournés vers elle, une estrade la surélève et le pupitre est généralement centralisé face au reste de la salle. C’est dans ce cadre qu’elle poursuit sa présentation ; en s’arrêtant sur les différentes formes d’hospitalité des établissements du vieillissement.
Entre contrôle et l’inclusion
Trois configurations architecturales ont été mises en avant : les unités dédiées, les établissements spécialisés et les projets innovants. Elle ne les a pas présentées comme telles mais l’ordre de présentation des configurations architecturales donne le ton : de mal en mieux. L’hospitalité est le concept mobilisé par la chercheuse pour penser les conditions d’accueil.
Les unités dédiées sont, pour la plupart, conçues spécifiquement pour des personnes atteintes de maladies neurodégénératives. Elles incarnent une hospitalité contrôlée visant à tout organiser pour contenir les résident.e.s et assurer un contrôle facilité. Cette logique de surveillance, nous dit Manon Labarchède, évoque le modèle du panoptique formulé par Jeremy Bentham et repris par Michel Foucault. Espaces fermés, circulations balisées, zones collectives centralisées, les modalités du panoptique sont respectées tout comme ses intentions : la liberté est sacrifiée au nom de la sécurité. Mais les résident.e.s sont-ils/elles vraiment en sécurité quand on sait que ces modalités architecturales tendent à renforcer les troubles cognitifs ?
Les établissements spécialisés, quant à eux, tendent à s’éloigner des logiques propres aux unités dédiées en proposant des espaces au sol, des parcours de déambulation étendus, une concentration des services vers l’intérieur, des logiques qui rappellent l’expérience proposée par les hôtels « all-inclusive ». Manon Labarchède parle d’une hospitalité austérascisée. L’ouverture de ces établissements ne reste cependant qu’apparente puisqu’ils demeurent généralement tournés vers l’intérieur et reproduisent pour la plupart le schéma architectural de l’unité dédiée mais de façon étalée.
Enfin, les projets innovants, comme présentés par la chercheuse, proposent une hospitalité inclusive. Le modèle institutionnel est abandonné au profit d’une « vie ordinaire ». L’enjeux est de préserver la sensation du chez soi en mettant l’accent sur des façades plus chaleureuses, une insertion urbaine ou encore en masquant les différentes matérialisations du médical. Elle nous a présenté plusieurs projets innovants comme celui des maisonnettes interconnectées où les professionnel.les circulent par des portes situées entre les maisons en passant le moins possible par la porte d’entrée afin de faciliter les déplacements et de les rendre plus discrets.
D’un chez soi à l’autre
L’un des moments qui m’a probablement le plus marqué, a été la réponse que la chercheuse a formulée à ma question sur la possibilité et la nécessité d’inclure les personnes concernées par les nouveaux projets architecturaux. Elle m’a expliqué qu’au bout du compte le désir reste le même : les gens ont envie de se sentir à la maison. Dans cet état d’esprit, il n’est en effet pas forcément obligatoire de mobiliser les personnes concernées. De plus, dans sa situation, il aurait fallu inclure des personnes atteintes d’un stade avancé de la maladie d’Alzheimer – ce qui pose des questions éthiques et pratiques en vue de la réalisation d’un projet participatif.
Une petite question pour la fin ?
A la fin de la conférence, Manon Labarchède a senti que j’avais encore une question et m’a invité à la lui poser. Je lui ai demandé comment les systèmes de surveillance changeaient avec les nouveaux modèles architecturaux qui permettent certes plus d’autonomie mais moins de contrôle. Elle m’a répondu que la surveillance était plus difficile à assurer mais que c’était un risque que les résident.e.s et leurs proches étaient prêt.e.s à prendre. J’ai alors pris conscience que la définition de la qualité de vie en EMS peut difficilement être unanime. Elle diffère selon les points de vue : celui des résident.e.s, de leurs proches et des institutions. Une interrogation demeure : comment les faire converger ?
Un texte rédigé à la suite de la conférence du 21 mai 2025 de Manon Labarchède "L’HOSPITALITÉ EN
QUESTION: L’ARCHITECTURE AU SERVICE DE L’ACCUEIL DES PERSONNES ÂGÉES EN ÉTABLISSEMENT"
La dernière séance du forum L’hospitalité en question, l’architecture au service de l’accueil des personnes âgées en établissement, a proposé une réflexion sur le rôle de l’architecture dans l’accueil des personnes âgées. Présentée par Manon Labarchède, architecte s’appuyant sur sa thèse en sociologie soutenue en 2021, cette conférence a élargi notre compréhension de l’hébergement médicalisé en France, au croisement des logiques sociales, spatiales et thérapeutiques.
L’architecture et ses représentations
Dès les premières instants, la conférencière rappelle une évidence souvent ignorée : l’architecture n’est pas neutre. Mais est porteuse de valeurs, de représentations et de rapports sociaux. Elle cite Jean Nouvel, un architecte français qui a conçus le tribunal de grande instance de Nantes. Pour être honnête, ce bâtiment m’était totalement inconnu. En allant le découvrir sur internet, j’ai pris conscience de la force symbolique de cette architecture, susceptible de matérialiser des représentations collectives et des rapports sociaux. Ce déclic m’a permis de mieux comprendre en quoi l’architecture des établissements pour personnes âgées ne se limite pas à des considérations techniques ou esthétiques, mais participe activement à la construction de rapports sociaux et de logiques d’accueil. Certains établissements pour personnes âgées évoluent vers une architecture plus intégrée. Accueillant un nombre important de résident-es, ces lieux regroupent les activités sociales et médicales. Leur conception repose sur une logique d’émancipation par la circulation, tout en occupant une surface importante.
La conférencière cite des projets innovants, comme le Village Alzheimer de Saint-Paul-lès-Dax, qui mise sur l’hospitalité inclusive. Il ne s’agit plus de recréer une institution, mais de favoriser une vie ordinaire dans un environnement partagé avec le quartier. Ici, l’architecture opère un tournant en multipliant les petits espaces, en jouant sur la discrétion des dispositifs de soins et en désengorgeant les zones communes. Cependant, il est souligné que ce « cadre domestique » peut paraitre parfois factice. En effet, dans bien des lieux, les meubles tels que vaisseliers ou bibliothèques relèvent davantage de la mise en scène que de l’usage réel.
L’évolution des modèles architecturaux de ces institutions suit une chronologie symbolique. Dans un premier temps, la référence hospitalière prédomine, traduisant une logique pathologique du vieillissement centrée sur le soin et le contrôle. Elle est ensuite progressivement remplacée par une référence hôtelière, marquant une volonté de répondre aux attentes d’une clientèle, avec un souci accru du confort et des services. Aujourd’hui, c’est la référence domestique qui s’impose, visant à promouvoir une vie ordinaire et une hospitalité plus inclusive. Dans cette perspective, l’article « Comment les architectes pensent l’EHPAD du futur », publié sur Sweet Home, insiste sur l’importance de penser une architecture centrée non plus sur les pathologies, mais sur les désirs et les pratiques quotidiennes des résidents. L’auteur y défend une conception sur mesure, fondée sur l’écoute des futurs habitants, et adaptée aux spécificités locales. Il s’agit d’un renversement fondamental, penser les lieux de vie pour et avec les personnes âgées, plutôt que pour répondre à des logiques exclusivement médicales.
Conclusion personnelle
Cependant, cette évolution vers une architecture domestique pose une question essentielle. Où se situe désormais la place du soin ? La tendance à en minimiser la visibilité, en le dissimulant dans des dispositifs discrets ou en réduisant les signes cliniques, traduit une tension entre la volonté de normaliser la vie en institution et la réalité des besoins médicaux. Ces évolutions architecturales cherchent à concilier cadre de vie ordinaire et accompagnement, mais reste à interroger leur capacité à articuler durablement hospitalité, soin et inclusion dans un équilibre soutenable.
En conclusion, ce que cette conférence m’a apporté, c’est la conviction que l’architecture peut et doit être un vecteur de dignité. Il ne s’agit pas simplement de construire des bâtiments agréables, mais de penser l’espace comme un levier de lien social, de liberté et de soin respectueux. La grille de lecture proposée, à la fois sociologique et architecturale, m’invite à regarder les établissements non comme des lieux fermés mais comme des espaces à ouvrir, à réinventer.
Bibliographie :
Faure, A. (2020). Comment les architectes pensent l’EHPAD du futur. Sweet Home. https://sweet-home.info/etudes-de-cas/habitat-inclusif/comment-les-architectes-pensent-lehpad-du-futur/