L'intelligence collective, qu'est-ce que c'est ? 

 

Ça vous a déjà traversé l’esprit de vous comparer intellectuellement à une fourmi ? Non ? C’est normal. Pas besoin de beaucoup d'ego pour sentir qu'on est plus intelligent-e. On en reparlera quand elles auront inventé le tupperware ou le post-it.

En revanche, une fourmilière est capable de gérer ses déchets, cultiver des champignons, optimiser ses routes, monter des hôpitaux de fortune pour soigner les blessées… Et ça, sans qu'aucune d'entre elles ne l'ait décidé ou organisé ! Quelqu’un pour m’expliquer comment plein de fourmis peuvent être beaucoup plus intelligentes que chacune de ses membres ?

Il faut se résoudre à un constat qui pourrait en piquer certains : en groupe on est capable de résoudre des problèmes que seul-e, on n'aurait pas pu. Prenons Wikipédia : théoriquement, on aurait pu l'écrire tout seul-e. Ça aurait été très long, surement moins juste et avec toujours un (un seul ?) temps de retard. Dans cet exemple, des centaines de milliers de contributeurs/trices amènent de la qualité et de la rapidité en ne suivant que quelques règles de base. On voit que la synergie d'un groupe a une puissance bien supérieure à la somme de chacun de ses individus. Ce qui est remarquable dans Wikipedia, c'est que des millions de personnes ont accordé leur confiance à des inconnu-es pour toucher, corriger, améliorer leur travail. Sans jamais se rencontrer.

Pour peu qu'on s'intéresse à un sport d'équipe (on en a des fortes chez nous : foot, hockey…), on remarque rapidement qu'une équipe fonctionne bien si elle se connait, connait ses partenaires et que chacun de ses membres est capable d'adapter son jeu aux circonstances, à ses capacités et à celles de ses partenaires. À l’inverse, quand le groupe est désorganisé, on risque plutôt de marquer des buts contre son camp (et le retour au vestiaire fait mal) ! Eh bien l’intelligence collective c’est pareil, il ne suffit pas de mettre un groupe de personnes ensemble dans la même pièce pour que ça fonctionne, il faut encore que ces personnes pensent par elles-mêmes, avec des points de vue qui diffèrent, puis qu'ils/elles trouvent une bonne façon de les combiner.

Mais le plus étonnant, quand on regarde la nature de près, c'est que les animaux grégaires n'ont pas toujours de chef-fe qui décide du plan à suivre ou des actions à faire. Vous allez me dire : et le loup alors ! Merci, très bon exemple. Ce à quoi on pense, quand on imagine le fonctionnement de la meute, relève d’une image d'Épinal qu’il faudrait nuancer en se penchant sur les recherches récentes. On serait plutôt dans un système décentralisé, fondé sur la confiance et l’expérience partagée. Quant à nos fourmis ? La reine n'est reine que de nom — une fourmilière est totalement autoorganisée.

Et chez les humains, est-ce qu’il y a des choses qui marchent de manière collective ? En réalité, plein : les marchés financiers, les plateformes collaboratives (Wikipédia, l'open source), les sondages, et la fameuse "sagesse des foules" de James Surowieck. C’est une théorie élaborée un siècle après une constatation faite par Francis Galton: lors d'une foire agricole, plusieurs centaines de personnes (expert-es et profanes mélangés) ont estimé le poids d'un bœuf. Aucune n'avait la bonne réponse. Mais la médiane* de toutes leurs estimations ? Moins de 1% d'écart avec le poids réel. Même les expert-es n'ont pas fait mieux. Oui, c’est troublant comme résultat, et surtout très reproductible !

Alors pourquoi ça fonctionne ? Les atouts d'un groupe en intelligence collective reposent sur plusieurs piliers :

  • Avoir des profils diversifiés. Mettre dix personnes qui pensent pareil dans une pièce, c'est juste multiplier la même idée par dix. Ce qui enrichit, c'est la diversité des expériences.
  • Pouvoir exposer chacun son point de vue en toute indépendance. Pas de pression sociale ou hiérarchique et pas de jugement.
  • Décentraliser les décisions. Elles doivent être débattues et prises là où se trouve les informations les plus pertinentes avec les personnes en première ligne. Dans une armée, l’état-major règle les problèmes stratégiques pour coordonner les différents régiments, navire, avion, etc. tandis que sur un porte-avion spécifique, le/la commandant-e et les mécanicien-nes à bord discutent et décident localement des besoins matériels nécessaires pour le bon fonctionnement des opérations.
  • Agréger les contributions, c'est la botte secrète de l'intelligence collective. Ça permet de combiner les fragments d'information de chacun pour faire émerger une solution que personne n'aurait trouvée seul-e. Dans une bibliothèque où l'accueil doit être assuré en tout temps, chaque employé-e connaît ses propres contraintes — vacances scolaires, mariage en juillet, voyage non déplaçable. Mis en commun, ces fragments permettent de construire un planning optimal que ni le/la manager seul-e ni n'importe quel employé-d isolé-d n'aurait pu établir.

Et le ciment de tout ça ? La confiance. Sans elle, la diversité devient confrontation, l'indépendance devient repli sur soi, et la décentralisation devient n'importe quoi.

Ces conditions idéales, au cas où ce n’était pas clair, on ne les retrouve pas en restant dans une bulle, sociale ou médiatique. Je pense en particulier aux algorithmes des réseaux sociaux qui évitent de nous confronter aux avis divergents et nous enferment dans nos biais de confirmation.

Du coup, l'intelligence collective, c'est quoi ? C'est l'art de trouver des solutions ensemble, en profitant de la connaissance de personnes aux profils différents. Ces gens doivent être au plus proche des problèmes à résoudre et libres de s'exprimer sans pression externe, dans l'intérêt de la collectivité. Bien sûr, ce moment de réflexion doit être encadré pour tendre vers une synergie positive et non vers de la dispersion, mais plein de cadres d'intelligence collective existent et ont fait leurs preuves.

Question piège : quelle est la valeur de l'intelligence collective alors qu'une IA peut réfléchir plus vite avec une connaissance plus vaste ? À votre avis, faut-il les opposer ou les faire coexister voire les nourrir l'un l'autre ? Le sujet est vaste et ouvre beaucoup d'autres questions. J'espère y revenir une prochaine fois.

 

*la médiane est la valeur du milieu de toutes les valeurs mises dans l'ordre (ou la moyenne des deux du milieu s'il y a un nombre pair d'éléments). Pour l'anecdote, plus tard, Galton a aussi calculé la moyenne qui était encore plus précise sur le poids du bœuf.

Article rédigé par Aurélie Schröder, avec l'aide de Claude


"J'ai utilisé l'intelligence collective pour décider du resto de vendredi : résultat, entre les goûts et les allergies, on a mangé des sandwichs triangle sous la pluie."Une facilitatrice affamée.