22 septembre 2020 - Jacques Erard

 

Analyse

Une géographe
qui fait des bulles

Fruit d’un travail de terrain effectué durant le confinement, la BD «Fenced In» de la professeure Juliet Fall (Faculté des sciences de la société) a fait l’objet d’une publication dans une revue scientifique. Une première.

 

 

fenced-In-1-J.jpg

Illustrations: «Fenced In». Politics and Space (EPC), SAGE Journals

 

Le 25 mars 2020, le Conseil fédéral annonce la fermeture des frontières de la Suisse avec tous les États de Schengen. Pratiquement du jour au lendemain, les lignes de démarcation entre Genève et la France, qui avaient fini par se fondre dans le paysage et dans nos habitudes comme des lieux de passage un peu obsolètes, se transforment en dispositif de tri des personnes et de verrouillage du territoire.

Lire la suite

 

Professeure au Département de géographie et environnement (Faculté des sciences de la société), Juliet Fall travaille depuis de nombreuses années sur la frontière comme objet géographique. Le semi-confinement ayant rendu l’exercice habituel de la recherche compliqué, elle profite de balades familiales à vélo, pour se livrer à une enquête de terrain. Une première escapade la conduit à une petite douane non loin de Bardonnex. La route est barrée par plusieurs rangées de barrières métalliques sur lesquelles ont été collés les avis d’interdiction de passage et des rubans adhésifs de police.

«Pas de doute, nous sommes enfermé-es», songe-t-elle. Cependant, quelque chose de bien plus étonnant et intéressant se dessine au fil des balades suivantes. À certains endroits, le dispositif semble avoir été improvisé à l’aide de branchages ramassés à la hâte et maladroitement déposés sur le bitume. Ailleurs, un bloc de béton est planté au milieu de nulle part dans un champ avec les traces d’un tracteur qui le contournent.

fenced-In-5.jpg

«C’était du théâtre. Je ne dis pas que la fermeture des frontières était une mauvaise idée, souligne Juliet Fall. Je fais entièrement confiance aux autorités sanitaires dans leurs décisions et je n’ai pas de jugement à ce propos. Mais il y avait dans ce geste un acte purement performatif: montrer qu’on a rétabli les frontières en les mettant en scène. La frontière exprime habituellement une certaine forme de violence institutionnelle et étatique. Là, elle était comme suggérée. Cela tenait du talisman. Quand on a peur, on en revient aux vieux réflexes: se barricader, se protéger de la menace extérieure. Geste paradoxal au demeurant que cette mise en scène de l’autre et de l’ailleurs comme étant la menace, alors que c’est la personne à côté de nous qui risque de nous transmettre le virus!»

Fascinée par ce spectacle, la chercheuse photographie. Et se retrouve assez vite avec un matériel visuel consistant. Ayant l’habitude d’utiliser la bande dessinée comme support pédagogique dans ses cours, l’idée lui vient de créer un discours de recherche dans une forme totalement nouvelle en partant de ces images. Ce travail aboutit à une BD publiée le 30 juin dans la revue Politics and Space (EPC 2020, Vol. 38(5) 771-794), une revue classée parmi les 15 meilleures en géographie et en administration publique. À la connaissance de la chercheuse, c’est probablement la première fois qu’une bande dessinée est ainsi publiée dans une revue scientifique de géographie.

«Le support visuel m’a permis de construire un récit offrant différents niveaux de lecture, explique Juliet Fall. L’article a énormément circulé, auprès de mes collègues et de mes proches. Je reçois des messages de personnes très diverses hors du milieu académique qui se disent passionnées et interpellées par le sujet. Je n’aurais jamais eu ce type de réaction avec un article scientifique standard, beaucoup plus linéaire. Je n’ai pas le sentiment d’avoir simplifié mon propos, mais je crois qu’il est accessible en raison de sa forme qui offre plusieurs lectures possibles. C’est intéressant. Cela signifie que l’on peut produire des objets de recherche qui ne sont pas de la vulgarisation mais qui peuvent se lire de différentes manières.»

Dans ce travail, la géographe aborde, par exemple, des thématiques de la géographie féministe qui lui permettent de contextualiser l’évocation incessante de l’espace domestique et de la nation à l’image de ce foyer, où l’on se sent protégé parmi ses proches. «Cette symbolique était renforcée par les affiches omniprésentes dans les lieux publics: l’incitation à rester chez soi. J’ai photographié un panneau sur l’autoroute qui indiquait non pas «Entrée en France difficile», mais «Sortie restreinte». On nous enfermait pour nous protéger. C’est une idée assez étonnante que j’ai reprise pour le titre de la BD, Fenced In, qu’on pourrait traduire par "enclôturés". La prison n’est pas loin.»

En se mettant elle-même en scène dans son récit, l’auteure apporte également une perspective intimiste à sa réflexion. Qu’en est-il des frontières entre les personnes et les corps dans un espace public où l’on avance masqué-es et où les poignées de main et les embrassades sont proscrites? «Cela pose des questions géographiques fondamentales. Avec le confinement, nous avons été rendu-es attentifs et attentives à nos rapports à l’espace dans nos relations interpersonnelles – la distance sociale –, et dans nos déplacements ainsi que nos voyages.»

fenced-In-6.jpg

 

 

Analyse