27 août 2026 - Alexandra Charvet
«Performance et bien-être ne s’opposent pas»
Début juillet, l’UNIGE accueillait la 9e Conférence internationale sur la théorie de l’autodétermination, un cadre de référence permettant de comprendre ce qui nourrit la motivation, l’engagement et le bien-être à l’école, au travail ou dans la vie quotidienne.

Que ce soit à l’école ou dans le monde du travail, l’idée selon laquelle il faudrait choisir entre l’exigence et l’épanouissement est largement remise en question par la recherche. Image: CineLens25
Comment se motiver durablement? Que ce soit au travail, à l’école ou pour sa santé, la théorie de l’autodétermination (SDT) apporte une réponse simple: tout comme il a des besoins physiologiques fondamentaux – manger, boire et dormir –, chaque individu a trois besoins psychologiques fondamentaux: le besoin d’autonomie (prendre des décisions et contrôler sa propre vie), le besoin de compétences (maîtriser des tâches et se sentir compétent dans ses activités) et le besoin de relations sociales (se connecter avec les autres et se sentir soutenu). Si certains contextes favorisent la satisfaction de ces besoins et créent des conditions propices à l’engagement, d'autres environnements peuvent, à l’inverse, les entraver, voire engendrer des frustrations, réfrénant ainsi la motivation. Le modèle permet ainsi d’expliquer tant les comportements individuels du quotidien que les phénomènes de société.
«La théorie de l’autodétermination s’intéresse à ce qui pousse une personne à agir de son plein gré, plutôt que sous la pression ou la contrainte, explique Julien Chanal, directeur du SDT Geneva Center et maître d’enseignement et de recherche à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation. Pendant longtemps, on a considéré que plus une personne était motivée, mieux c’était. La SDT montre au contraire que toutes les motivations n’ont pas la même valeur: certaines favorisent davantage l’engagement, le bien-être et l’épanouissement que d’autres.» Lorsqu’un besoin psychologique n’est pas satisfait, les comportements ont tendance à être motivés par des facteurs comme la culpabilité, le désir de faire plaisir à quelqu’un ou encore l’obligation liée au cadre professionnel. Si cette démarche permet d’atteindre certains objectifs, elle s’accompagne souvent d’un coût psychologique important qui, à long terme, peut contribuer à l’épuisement professionnel.
Essor de la théorie de l’autodétermination
Pour faire le point sur les dernières avancées en la matière, le SDT Geneva Center organisait, début juillet, la 9e Conférence internationale sur la théorie de l’autodétermination (SDT 2026), qui a réuni plus de 750 participant-es venu-es d’une cinquantaine de pays. Travail, école, santé, parentalité ou encore comportements pro-environnementaux: les multiples domaines d’application de la SDT ont été passés au crible, avec l’ambition de mieux faire connaître cette théorie développée dans les années 1980 mais encore relativement confidentielle en Europe. «Aujourd’hui, la théorie connaît un essor remarquable, constate Julien Chanal. Richard Ryan, un de ses cofondateurs, figure parmi les psychologues les plus cité-es au monde et les preuves scientifiques continuent de s’accumuler: dans le domaine de l’éducation par exemple, des études portant sur plus de 300’000 élèves confirment l’importance de soutenir les besoins psychologiques fondamentaux pour favoriser la motivation et la réussite.»
La conférence était aussi l’occasion pour l’équipe genevoise de présenter ses derniers résultats de recherche. Il s’agissait d’évaluer l’impact de la formation des enseignant-es aux principes de la SDT sur leurs comportements, à savoir de déterminer s’ils et elles étaient ensuite mieux à même de créer des environnements favorables à la motivation des élèves. Les scientifiques ont ainsi analysé les interactions entre enseignant-es et élèves avant et après une formation. Premier constat: le personnel enseignant adopte déjà très majoritairement des comportements favorables à la motivation qui représentent près de 90% des interactions observées. «La formation visait surtout à affiner certaines pratiques, notamment en matière de soutien à l’autonomie, précise Julien Chanal. Plutôt que d’imposer une consigne de manière directive, l’enseignant-e peut, par exemple, davantage associer l’élève à la démarche et lui laisser une marge de participation.» À l’issue de la formation, les enseignant-es ont augmenté les comportements soutenant l’autonomie et réduit certaines attitudes plus contrôlantes. Des ajustements modestes qui ont pourtant suffi à modifier significativement la dynamique de la classe et l’engagement des élèves.
Soutenir les enseignant-es
«De nombreuses recherches montrent que lorsque les besoins psychologiques fondamentaux des enfants ne sont pas satisfaits à l’école, ceux-ci sont susceptibles d’adopter des comportements problématiques, comme la triche, les conduites antisociales ou certaines prises de risque, continue Julien Chanal. Plutôt que de se focaliser uniquement sur ces comportements, il est donc essentiel de s’intéresser à ce qui les sous-tend: le vécu des élèves au quotidien.» Dans les écoles où le climat est perçu comme très contrôlant ou peu soutenant, les frustrations psychologiques sont plus fréquentes, tout comme les comportements déviants. À l’inverse, des environnements qui répondent aux besoins des élèves favorisent davantage les comportements pro-sociaux et l’engagement. «Au fond, le problème, ce n'est pas que les élèves manquent de motivation, c’est que les besoins psychologiques des enseignant-es sont de plus en plus sous tension, avec des répercussions directes sur leurs pratiques pédagogiques et leur propre engagement», regrette Julien Chanal. Selon les principes de la SDT, les difficultés actuelles relèvent en effet avant tout de l’environnement professionnel: pression administrative, réformes successives, attentes des parents et exigences de performance. Lorsque les besoins d’autonomie, de compétence et de reconnaissance des professionnel-les de l’enseignement sont fragilisés, leur propre motivation s’érode. À l’inverse, un-e enseignant-e qui se sent soutenu-e et valorisé-e est davantage en mesure de nourrir la motivation de ses élèves. Et c’est précisément sur ce levier que l’équipe genevoise entend agir. Afin de diffuser encore plus largement la théorie, le SDT Geneva Center finalise ainsi actuellement un MOOC destiné aux professionnel-les de l’éducation, complété par un ouvrage pratique proposant des outils et des pistes d’action.
«La théorie de l’autodétermination montre que performance et bien-être ne s’opposent pas, précise Julien Chanal. Que ce soit à l’école ou dans le monde du travail, l’idée selon laquelle il faudrait choisir entre l’exigence et l’épanouissement est largement remise en question par la recherche. Au contraire, les personnes qui voient leurs besoins psychologiques fondamentaux satisfaits sont à la fois plus performantes, plus engagées et en meilleure santé mentale. Ce constat vaut aussi pour les élèves. Favoriser leur bien-être ne signifie pas renoncer à l’exigence académique. Les études montrent qu’un climat soutenant, combiné à des attentes élevées, constitue au contraire l’un des plus puissants leviers de réussite.»