30 avril 2026 - Jacques Erard
Le prix de la démocratie selon les Grecs de l’Antiquité
Pour sortir de la crise, tyrannie ou démocratie? En collaboration avec la Fondation Hardt pour l’étude de l’Antiquité classique, l’UNIGE invite le professeur Josiah Ober à présenter les arguments des penseurs grecs sur cette question.

Josiah Ober est professeur de science politique à l’Université Stanford. Ses travaux récents portent sur la rationalité (ancienne et moderne), sur la théorie et la pratique de la démocratie ainsi que sur les politiques de la connaissance et de l’innovation. Photo : DR
Dans les périodes de crise, la tentation est vieille comme la politique: remettre les clés du pouvoir à un homme ou une femme providentielle, au nom de l’ordre et de l’efficacité. À première vue, le dilemme semble caricatural. Qui choisirait sciemment la tyrannie? Pourtant, rappelle l’historien et politiste Josiah Ober, les Grecques et les Grecs de l’Antiquité avaient déjà compris que la servitude peut parfois se présenter sous les habits de la raison. Et que la démocratie, loin d’être un état naturel ou par défaut de l’organisation politique, est une conquête exigeante.
Invité par l’UNIGE et la Fondation Hardt pour une conférence à Uni Mail, le lauréat du Prix Balzan 2025, qui est professeur à l’Université Stanford, s’appuie sur deux récits fondateurs afin d’éclairer une question très contemporaine: que sommes-nous prêts à céder pour vivre dans une société pacifiée?
Arbitre hors pair
Le premier récit est celui de Déiocès, rapporté par Hérodote. Chez les Mèdes, un peuple occupant l’Iran actuel, ce personnage qu’Hérodote décrit comme amoureux de la tyrannie s’impose d’abord en tant qu’arbitre hors pair. Il tranche les conflits, apaise les querelles, se rend indispensable. Puis il se retire, sous prétexte qu’il est fatigué de résoudre les problèmes des autres sans en tirer aucun bénéfice pour lui-même. Le désordre revient. La violence menace. Les Mèdes, qui s’inquiètent, se laissent alors convaincre, au cours d’une assemblée, qu’ils/elles ne peuvent plus se gouverner de manière autonome. Il leur faut un roi. Ce sera Déiocès. Dès lors, l’aspirant autocrate donne libre cours à sa soif de pouvoir, se fait bâtir des palaces, espionne ses sujets et agit en véritable tyran. Et les Mèdes l’acceptent comme tel. Non sous la contrainte, mais au terme d’un calcul. La sécurité contre la liberté.
La tyrannie n’est donc pas seulement une confiscation du pouvoir, elle peut être une délégation consentie. C’est ce qui fait la force du récit, selon Josiah Ober: «Hérodote insiste sur ce point. Les Mèdes ne sont pas des sujets soumis par nature. Ils/elles s’étaient auparavant libéré-es de la domination assyrienne. Rien ne les prédestinait à la tyrannie. S’ils/elles se soumettent, c’est par choix ou du moins au terme d’un raisonnement qui leur paraît rationnel.»
Contrepoint décisif
Le second récit offre un contrepoint décisif. À Athènes, Solon excelle, lui aussi, à trancher les différends. Alors que la cité menace de se déchirer entre riches et pauvres, tous les regards se tournent vers lui. Qui d’autre pour sauver les Athénien-nes? Il serait bien bête de ne pas se proclamer tyran. On l’y pousse. Le moment s’y prête. Mais Solon refuse pour choisir une autre voie, plus ingrate. Il négocie un compromis entre riches et pauvres. Personne n’obtient tout, mais chaque partie obtient une part de ce qu’elle revendiquait. En dépit de cette insatisfaction partagée, tout le monde finit par reconnaître qu’il s’agit là du prix à payer pour éviter l’anarchie. C’est ainsi que naît la démocratie athénienne.
Quels enseignements peut-on tirer de ces récits? «Ils posent le dilemme entre tyrannie et démocratie en termes de comptabilité entre liberté politique et ordre social, analyse Josiah Ober. Il peut être tentant de mettre de côté nos libertés pour vivre dans une société bien ordonnée, mais cette décision implique de renoncer à être des citoyen-nes pour devenir des sujets. La démocratie, elle, exige du temps, de l’engagement, la capacité à négocier et à faire des compromis. La question, telle que la posent les penseurs grecs, consiste à savoir quel prix nous sommes prêt-es à payer pour vivre dans une société où nous jouissons des mêmes droits que nos concitoyen-nes, où nous pouvons régler collectivement nos désaccords, plutôt que d’être soumis-es à l’arbitraire.»
«Citizens or Subjects? Two Ancient Greek Pathways out of Social Crisis»
Conférence de Josiah Ober (en anglais avec traduction simultanée en français)
Jeudi 7 mai à 18h15
Uni Mail - Auditoire 0290 (rez-de-chaussée)