- Vie académique
Antoine Flahault: retour sur douze ans à la tête de l'Institut de santé globale
À son arrivée à Genève début 2014, Antoine Flahault a eu pour mission de créer et développer l'Institut de santé globale (ISG) de la Faculté de médecine. Médecin, épidémiologiste, spécialiste des maladies infectieuses respiratoires, il est aussi un infatigable défenseur d’une vision pragmatique et équitable de la santé globale. À l’occasion de son départ à la retraite de l’Université de Genève et des Hôpitaux universitaires de Genève, il revient sur la construction d'un institut novateur au cœur de la Genève internationale, sur les défis de la communication scientifique et sur les menaces qui pèsent aujourd'hui sur le multilatéralisme en santé.
Numéro 54 - octobre 2025
Professeur Flahault, lorsque vous arrivez à Genève pour créer un nouvel Institut de santé globale, comment avez-vous défini les missions que vous vouliez porter?
À l'époque, la définition même de la santé globale n'était pas très claire. Pour stimuler une réflexion collective, j'ai réuni un petit groupe d’experts du domaine en Suisse avec Marcel Tanner, qui était alors directeur du Swiss Tropical Public Health Institute avant de présider les Académies suisses des Sciences, Ilona Kickbusch, qui dirigeait le Centre de santé globale du Graduate Institute de Genève (IHEID), Fred Paccaud, mon homologue à l'UNIL, Gérard Escher, alors le conseiller auprès du président de l’EPFL, et Didier Wernli, encore doctorant avant de devenir professeur au Global Studies Institute de l’UNIGE. Ensemble, nous avons proposé et publié une définition de la santé globale construite sur six piliers. Ils ont constitué l’architecture des stratégies que nous voulions mettre en place dans ce nouvel institut pour la recherche comme pour l’enseignement.
Le premier pilier, c'est évidemment la dimension géographique, planétaire, de la santé globale, qui s'intéresse aux problèmes de santé qui traversent les frontières, comme les épidémies de maladies infectieuses, mais aussi l’obésité, le diabète, le tabagisme, ou encore la couverture sanitaire universelle. Le deuxième pilier, assez disruptif dans le champ de la santé publique, a été de proposer une approche transdisciplinaire pour inclure des expertises allant au-delà de la seule interdisciplinarité académique qu’offre plus classiquement l’Université. Pour répondre aux problèmes de santé globale, nous pensions que l’on ne pouvait en effet pas rester uniquement entre chercheurs/euses et enseignant-es. Il nous fallait inclure la société civile, avec les ONG et les milieux activistes par exemple, les politiques, les organisations internationales. De même que le secteur privé, bien sûr sans naïveté et en toute transparence.
Ce qui nous amène au troisième pilier: le "system thinking". Il s'agit d'une approche systémique des problèmes nécessaire pour traiter leur complexité. Cette méthodologie de recherche vise à mieux intégrer l'ensemble des compétences pour éviter aux disciplines impliquées de travailler en parallèle, dans des silos qui ne se rencontrent pas. Le quatrième pilier est celui de l’innovation, et notamment les nouvelles technologies de l’information, les biotechnologies ainsi que toutes les solutions techniques innovantes lorsqu’elles sont pragmatiques. Par exemple, le Rwanda recourt à des drones pour acheminer des vaccins ou des flacons de sang aux quatre coins du pays en respectant la chaîne du froid, pour un coût raisonnable et dans le respect de l’environnement. Ce type de technologies peut parfois faciliter le travail de terrain, pour autant qu’elles restent accessibles.
Le cinquième pilier est celui de la durabilité et du respect de l’environnement. Nous avons proposé cette définition avant les Accords de Paris sur la lutte contre le dérèglement climatique, mais nous avions déjà conscience que les initiatives pour la santé dans le monde devaient veiller à l’empreinte carbone qu’elles risquaient de générer, une empreinte alors qu’elle est déjà lourde de la part des systèmes de soins. L’Institut de santé globale a ainsi créé la première unité One Health d’une faculté de médecine en Suisse, chargée de réfléchir aux questions situées à l’interface de la santé humaine, animale et l’environnement. Enfin, le sixième pilier, particulièrement attendu pour un institut genevois de santé globale, ce sont les droits humains – on ne pouvait pas penser la santé globale sans se préoccuper d’équité, de justice sociale, de droits des femmes, des enfants, des minorités notamment. On était encore loin il y a douze ans, de la pandémie de COVID, mais on pensait déjà que les responsables de la santé dans le monde devaient veiller au respect des droits humains lors de toutes les interventions sanitaires. Parfois, les mesures de santé publique engendrent des restrictions vis-à-vis des libertés individuelles fondamentales. Même pour le bien commun et la santé publique, il convenait de le savoir et de le baliser. La création d’une unité sur les droits humains et internationaux au sein de l’ISG allait dans ce sens.
Vous avez aussi voulu construire l’ISG sur un socle déjà existant…
La chance qui m'a été donnée était effectivement d’arriver avec un héritage très riche. Un Institut de médecine sociale et préventive existait depuis de nombreuses années et a constitué la base de départ, le terreau sur lequel a pu se développer l’ISG. Des personnalités déjà très impliquées en santé globale ont contribué à façonner l’ISG tel qu’il est aujourd’hui, comme le professeur Jean-François Etter, qui travaillait sur la prévention du tabac et des addictions, notamment avec l’Office fédéral de la santé publique, la professeure Bettina Borisch qui coordonnait à Genève la Fédération mondiale des associations de santé publique, autrefois basée à Washington, ou encore le professeur Emmanuel Kabengele qui travaillait sur le Noma pour que l’OMS le reconnaisse comme maladie tropicale négligée, ce qui est advenu en 2023. Par ailleurs, le double ancrage local et international de l’Institut allait être assuré dès le départ, notamment grâce au Registre genevois des tumeurs qui tenait déjà un rôle de leader tant en Suisse qu’en Europe. Sa direction est assurée par professeur Marc Ryser depuis peu.
Genève a-t-elle encore une place à part pour la santé globale?
La santé globale fait partie des plus grands succès de la Genève internationale. Il y a bien sûr des organisations internationales très actives à Genève dans d’autres domaines, mais aucune à ma connaissance n’a réussi, comme l’a fait l'OMS depuis l’après-guerre, à attirer autant d’organisations, ONG, sociétés savantes, ou fondations dans le domaine de la santé (on en dénombre plus de 350), avec quelques vaisseaux amiraux comme le Fonds mondial, GAVI, et bien sûr le CICR et la FICR. La santé globale de la Genève internationale allie un idéal humaniste universel et la préoccupation de rendre la santé plus accessible à tous et toutes. Genève qui voit converger chaque année au mois de mai tous les gouvernements en charge de la santé pour se rendre à l’Assemblée mondiale de la Santé, instance de gouvernance de l’OMS qui a une place unique au monde.
Pour revenir à l’ISG, l’un de ses objectifs était aussi l'enseignement. Un succès?
Dans ce contexte très particulier et très attractif de Genève pour la santé globale, nous avons, dès le lancement de nos formations, attiré un très grand nombre de candidat-es. Nous portons trois masters, en santé publique, en management des organisations de santé (en français) et en santé globale (en anglais), ainsi qu'un programme doctoral en santé globale. Grâce à cet afflux permanent de candidatures, nous avons la chance d’avoir des étudiant-es de très grande qualité dont beaucoup ont trouvé - jusqu’à présent - des emplois dans la Genève internationale. Le succès de notre programme doctoral tient aussi au format original que nous avons proposé avec l’appui substantiel de la Swiss School of Public Health, la faîtière de nos instituts académiques suisses du domaine. Nos doctorant-es peuvent continuer à travailler à temps plein dans des ONG ou des OI, et valoriser académiquement une partie des résultats de leur travail lorsqu’il qualifie pour une activité de recherche productive et publiée dans des journaux scientifiques à comité de lecture. De plus, au sein du Global Studies Institute, une structure interfacultaire de l'UNIGE, nous avons pu mettre en place notre master de santé globale qui réunit des professeur-es de compétences très variées issu-es de différentes facultés. Nous avons ainsi recruté à mi-temps à la Faculté de médecine la Professeure Stéphanie Dagron, restée pour son autre mi-temps dans sa Faculté de droit d’origine. Les soutiens du rectorat de l’UNIGE et du décanat de la Faculté de médecine ont permis ces montages peu classiques grâce à leur grande ouverture d’esprit et leur vision alignée avec notre vision.
La pandémie de COVID-19 a soudainement placé la santé mondiale au cœur de l'actualité. En tant qu’épidémiologiste, vous avez été l’un des visages médiatiques de la science...
Fait ironique: en août 2019, notre projet de NCCR (l’appel à projets flagship du FNS) qui portait sur la prévision et la préparation des émergences épidémiques avait été rejeté parce que les autorités fédérales estimaient alors que les maladies transmissibles ne représentaient plus un problème majeur de santé publique pour le pays! Mais le travail réalisé pour ce NCCR n’a pas été perdu, loin de là, puisqu’il nous a permis de tisser des liens entre les institutions suisses qui allaient s’avérer très précieux. Ainsi l’ISG, l’EPFL et l’ETHZ ont pu rapidement proposer une plateforme de prévisions épidémiologiques globales qui furent très fortement médiatisées durant la pandémie et publiée dans la prestigieuse revue nord-américaine PNAS. Dès début 2020, l'Institut s'est positionné pour servir le pays et au-delà de nos frontières avec son expertise et ses analyses épidémiologiques. Nos chercheurs et chercheuses sont souvent monté-es au créneau, notamment la professeure Olivia Keiser, spécialiste de modélisation mathématique, qui a accepté de coordonner un ambitieux programme de surveillance épidémiologique des hôpitaux suisses. Pour ma part, avec le professeur Idris Guessous, le professeur Andrew Azman et la professeure Silvia Stringhini qui dirigeait le Bus Santé des HUG, nous avons réalisé l'une des premières enquêtes de séroprévalence publiée au monde (dans le Lancet). Comme j'étais co-directeur de la Swiss School of Public Health, nous avons partagé notre protocole genevois et permis aux autres cantons de développer le programme Corona Immunitas, au sein des universités suisses.
Avant même mon arrivée à l’ISG, mes recherches avaient été orientées sur les maladies transmissibles, notamment respiratoires. J’avais ainsi déjà acquis une habitude – certes moindre - de prise de parole médiatique, sur la grippe notamment. Lors de la pandémie de COVID-19, l'exposition médiatique a été extraordinairement plus intense, mais pour moi cela faisait partie de mon travail. Mes mentors m’avaient enseigné qu’en santé publique, il y a le mot "public". Cette discipline académique, plus peut-être encore que les autres, devait savoir parler au public, expliquer et décrypter la complexité des crises sanitaires. Le Kiel Institute, un think tank allemand très réputé, a d'ailleurs montré que le service public de l’information, parce qu’il se fonde sur les meilleures preuves scientifiques du moment, a été la mesure la plus efficace contre la pandémie de COVID-19 durant sa phase pré-vaccinale. En effet, si les fermetures d’écoles, les contrôles aux frontières et autres pass sanitaires, s’étaient avérés efficaces à lutter contre la propagation du coronavirus, l’information scientifique publique de qualité les surpassait tous.
Cette période a aussi révélé une défiance envers la science...
En effet, mais les attaques contre la science ne datent pas d’aujourd’hui. Cela dit, durant la pandémie, alors que les restrictions sanitaires ont été souvent très lourdes pour nos concitoyen-nes, elles ont été remarquablement suivies. Les opposant-es à cette stratégie de réponse à la pandémie représentaient une minorité, certes très vocale et parfois même violente, fortement amplifiée par les réseaux sociaux. Mais en Europe, la population a largement conservé une très grande confiance en la science et leurs autorités. En témoignent les hauts niveaux de couverture vaccinale atteints dans des délais très courts. Reconnaissons qu’il y a pu avoir parfois une certaine arrogance de notre monde académique et que nous avons trop rapidement taxé d’antiscience ou d’antivax des personnes qui se posaient simplement des questions légitimes sur la qualité ou l’innocuité des vaccins qu’on leur proposait. Avoir des doutes fait partie de la démarche scientifique et, avec le recul, il faut admettre que des torts ont parfois été des deux côtés.
Pour en revenir à l’actualité, la crise du multilatéralisme vous inquiète-t-elle, notamment avec le retrait américain de l’OMS?
L'arrêt quasi total des financements nord-américains aux organisations internationales en charge de la santé et de l’humanitaire et la dissolution de l'agence américaine du développement ont déjà des conséquences très préoccupantes et parfois très lourdes, notamment pour les personnes qui bénéficiaient directement de ces aides pour leur accès aux soins de santé. Pour l'OMS, perdre 20% de son budget n’est évidemment pas négligeable. Cependant, gardons en tête que le budget global de l’OMS est à peine plus important que celui des HUG, donc s’il y a une volonté politique pour compenser ce retrait, il sera assez aisé de le faire. La direction de l’OMS cherche quant à elle à réduire ses dépenses.
Ce qui semble plus préoccupant, outre ces questions budgétaires, c’est la perte d'influence et d’expertise qu’entraîne ce retrait des États-Unis, qui emportent avec eux tous les pays occidentaux. On peut redouter le risque d’une dilution des valeurs d’équité et de droits humains qui ont prévalu dans les organisations internationales et que l’Amérique a porté depuis l’après-guerre. L'absence de l'expertise et de l’influence nord-américaines pourrait se traduire à terme par un grignotage des valeurs que nous avions déclaré universelles mais dont on se rend compte aujourd’hui qu’elles ne sont jamais définitivement acquises. Les États-Unis sont en train de laisser un vide que d'autres pourraient s'empresser de vouloir combler, et pas nécessairement avec la même vision du monde.
Le Geneva Health Forum joue-t-il un rôle dans ces débats?
Le Geneva Health Forum, dirigé par le docteur Eric Comte et co-présidé par l’UNIGE et les HUG, se tient chaque année en marge de l’Assemblée mondiale de la santé. Il est devenu un lieu où peuvent se rencontrer très librement la société civile et notamment ses acteurs de terrain, les milieux académiques suisses et internationaux, les responsables politiques, les acteurs du secteur privé et la Genève internationale dans une atmosphère de dialogue académique et de neutralité qui manquent parfois au sein des organisations onusiennes. C'est devenu un lieu où l'on peut discuter de façon apaisée mais exigeante sur le plan scientifique. Plusieurs résolutions portées par la suite à l’Assemblée mondiale de la Santé ont germé dans les cercles de discussion du Geneva Health Forum, par exemple le Noma et les morsures de serpent.
Un dernier sentiment à l’heure de tourner une page importante de votre carrière?
Même si je vais poursuivre mes activités de recherche et d’enseignement au sein de l'Université Paris Cité et à l’Inserm durant ces prochaines années, j'ai vécu ici les plus belles heures de ma vie professionnelle. Outre les étudiant-es et les doctorant-es évoqué-es plus tôt qui ont irrigué l’ISG avec beaucoup de générosité et de talent, des personnalités brillantes ont rejoint l’ISG: Stéphanie Dagron pour les droits internationaux, Nicolas Ray pour la géographie de la santé, Olivia Kaiser pour l'épidémiologie et la modélisation, Karl Blanchet pour l'humanitaire, Andrew Azman pour le choléra, Marc Ryser pour l’épidémiologie du cancer. La collaboration étroite avec le Service de médecine tropicale et humanitaire dirigé par François Chappuis aux HUG a également représenté un atout et un soutien inestimables dans la construction de l’ISG. Un partenariat avec Duke University se construit aujourd’hui, avec l’arrivée de Liz Turner, biostatisticienne. Toutes ces compétences, entourées d’équipes très dynamiques et productives, travaillent au service de la santé globale et continueront à faire prospérer l’ISG dont je suis convaincu que la Genève internationale a grand besoin.
Revoir la conférence du 23 septembre 2025
«Santé globale: les utopies inachevées du multilatéralisme»