Conclusions a
Deux questions générales restent à examiner dans cette conclusion celle des rapports entre les « groupements » logiques et les « groupes » mathématiques, et celle de la signification des groupements dans le mécanisme psychologique de la pensée.
I. Groupements et groupes
On peut interprĂ©ter de deux maniĂšres bien diffĂ©rentes les relations entre les groupements et les groupes. Selon la premiĂšre qui, nous semble-t-il, est celle qui prĂ©vaut ordinairement, les groupes seuls sont considĂ©rĂ©s comme des unitĂ©s ou des totalitĂ©s vĂ©ritables, et, lorsque le systĂšme total et rigide du groupe ne peut pas ĂȘtre formĂ©, alors les rĂšgles de composition et les propriĂ©tĂ©s dâassociativitĂ© ou de rĂ©versibilitĂ© que lâon rencontre dans le cas de telle ou telle opĂ©ration sont considĂ©rĂ©es comme ne constituant pas, par leur rĂ©union, un tout, mais comme Ă©tant simplement comparables Ă dâautres propriĂ©tĂ©s opĂ©ratoires isolĂ©es, telles la commutativitĂ© ou la distributivitĂ©, qui peuvent ĂȘtre prĂ©sentes ou absentes dans une transformation donnĂ©e. Selon cette premiĂšre interprĂ©tation, le groupe est une notion premiĂšre et ce que nous appelons groupement ne serait que la rencontre de quelques caractĂšres partiels des groupes, mais ne constituerait pas une unitĂ© rĂ©elle comparable Ă celle dâun groupe comme tel. Selon une seconde interprĂ©tation, au contraire, et qui sera la nĂŽtre, le « groupement » logique, dans lequel chaque Ă©lĂ©ment joue donc le rĂŽle dâidentique vis-Ă -vis de lui-mĂȘme (et par consĂ©quent vis-Ă -vis des Ă©lĂ©ments dâordre supĂ©rieur pour lâaddition et dâordre infĂ©rieur pour la multiplication), est une totalitĂ© dĂ©finie, au mĂȘme titre que le groupe auquel il est entiĂšrement comparable en son fonctionnement. La seule diffĂ©rence fondamentale est quâau lieu de procĂ©der par itĂ©ration de lâunitĂ©, il procĂšde par emboĂźtements et dĂ©boĂźtements, dâoĂč lâunicitĂ© de lâopĂ©ration identique dans le cas du groupe et sa multiplicitĂ© dans celui du groupement. Mais la parentĂ© de ces deux sortes de structures nâen est pas moins Ă©vidente, puisquâil suffit de rĂ©unir en un seul tout les groupements additifs de classes et de relations pour obtenir le groupe additif des nombres entiers, ainsi que les groupements multiplicatifs des classes et des relations pour en tirer le groupe multiplicatif des nombres positifs.
Pour justifier cette seconde interprĂ©tation, qui serait donc celle de la parentĂ© des groupes et des groupements, il convient de reprendre briĂšvement, en un examen rĂ©trospectif gĂ©nĂ©ral, la discussion des quatre sortes de difficultĂ©s que nous avons rencontrĂ©es dans la construction des « groupements », et qui correspondent prĂ©cisĂ©ment aux quatre critĂšres de tout groupe. Pour ce qui est, dâabord, de la composition elle-mĂȘme, nous avons constatĂ© la nĂ©cessitĂ© de sĂ©rier les Ă©lĂ©ments pour pouvoir les grouper, une collection de classes ou de relations non sĂ©riĂ©es ne constituant comme telle aucun groupement. En second lieu, il ne peut y avoir associativitĂ© dans les groupements logiques que si lâon choisit comme Ă©lĂ©ments les Ă©galitĂ©s entiĂšres, câest-Ă -dire des jugements proprement dits (A + Aâ = B) ou des raisonnements (A [?] B) + (B [?]C) = (A [?]C), les, classes et les relations nâĂ©tant pas associatives indĂ©pendamment de ces Ă©galitĂ©s. En troisiĂšme lieu, lâintroduction des opĂ©rations inverses dans les calculs nâest possible que moyennant certaines rĂšgles qui prĂ©cisent les conditions de validitĂ© des simplifications et des tautifications dans les suites de signes mĂȘlĂ©s. En quatriĂšme lieu, enfin, lâexistence des identiques spĂ©ciales entraĂźne certaines Ă©quivoques apparentes de composition, chaque Ă©lĂ©ment jouant le rĂŽle dâidentique par rapport Ă dâautres en certaines circonstances dĂ©terminĂ©es.
1° En premier lieu, la composition de chacun des huit groupements que nous avons dĂ©crits suppose une sĂ©riation des Ă©lĂ©ments, sĂ©riation simple ou avec correspondance entre les sĂ©ries. On peut assurĂ©ment considĂ©rer toute relation asymĂ©trique comme un segment de sĂ©rie mais alors il faut se demander si le groupe nâest pas dans la sĂ©riation comme telle, en tant quâopĂ©ration mathĂ©matique, et non dans la relation conçue alors comme simple contenu de la sĂ©rie ? Quant aux classes, dont aucune ne constitue de sĂ©rie en tant que classe (Ă la diffĂ©rence des relations asymĂ©triques dont chacune suppose au moins deux termes sĂ©riables), nous nâavons pu les « grouper » quâen sĂ©riant les inclusions elles-mĂȘmes, de la classe de dĂ©part aux classes supĂ©rieures : dâoĂč, Ă nouveau, et Ă plus forte raison, la question de savoir si le groupement nâest pas dans la sĂ©riation seule et non dans les classes qui sont sĂ©riĂ©es en suites hiĂ©rarchiques.
Supposons, pour faire comprendre cette distinction, que nous comptions les classes A, B, C⊠en attribuant Ă chacune un nombre, ordinal ou cardinal. Nous pourrions alors poser 1 + 1 = 2 ; 2 + 1 = 3 ; ⊠etc. Mais il serait absurde dâen conclure que les classes ainsi dĂ©nombrĂ©es constituent un groupe identique Ă celui des nombres entiers, car le groupe serait alors dans les nombres eux-mĂȘmes servant Ă dĂ©nombrer ces classes et non pas dans les classes en tant que rĂ©alitĂ©s logiques. Ne pourrait-on pas de mĂȘme, soutenir que la suite A + Aâ = B ; B + Bâ = C ; ⊠constitue un groupement en tant seulement que suite ou que sĂ©rie, et non pas en tant que systĂšme de classes ? En effet, si je cherche à « grouper » les classes de cette suite avec celles dâun systĂšme quelconque, je nây parviens quâen Ă©tablissant au prĂ©alable une nouvelle hiĂ©rarchie des emboĂźtements englobant en elles tous les Ă©lĂ©ments considĂ©rĂ©s.
Mais on peut rĂ©pondre que si le dĂ©nombrement dâune suite ou dâune collection de ces classes demeure extĂ©rieur au mĂ©canisme de constitution de ces classes, leur sĂ©riation hiĂ©rarchique, par contre, ne fait que de traduire lâordre de leurs emboĂźtements, câest-Ă -dire le mĂ©canisme mĂȘme des inclusions qui dĂ©finissent ces classes et en dehors duquel elles ne seraient pas. La sĂ©rie hiĂ©rarchique, câest la classification elle-mĂȘme, envisagĂ©e en son ensemble, et il va de soi, dĂšs lors, que les groupements I-IV expriment bien les rapports des classes entre elles, puisque chaque classe est solidaire dâune classification.
Pour ce qui est des relations, dâautre part, il est Ă©galement vrai que leur groupement suppose comme condition, nĂ©cessaire leur sĂ©riation ou celle des termes entre lesquels elles se dĂ©veloppent. On ne saurait ainsi tirer la relation (A < B) des deux relations (A < C) et (B < C) si lâon nâa pas au prĂ©alable Ă©tabli la sĂ©rie (A < B < C). Mais la sĂ©riation mĂȘme a prĂ©cisĂ©ment Ă©tĂ© effectuĂ©e au moyen des relations (A < B) et (B < C). Comme nous lâavons vu (chap. VII, Introd. et Rem. I) les opĂ©rations du groupement V reviennent simplement Ă dire : « Si A est plus petit que B, et si B est plus petit que C, alors non seulement A est plus petit que C, mais encore il y a une plus grande diffĂ©rence entre A et C quâentre A et B et quâencore B et C.« Et inversement : « Si A est plus petit que C, si B est plus petit que C et que la diffĂ©rence entre B et C est comprise dans celle qui existe entre A et C, alors A est plus petit que B. » La sĂ©riation ne consiste ainsi quâĂ inclure les unes dans les autres les diffĂ©rences elles-mĂȘmes exactement comme la sĂ©riation hiĂ©rarchique des classes consiste Ă distinguer, grĂące Ă leur extension, les diffĂ©rents rangs dâinclusion progressive. Pas plus dans le cas des relations que dans celui des classes, cette sĂ©riation ne demeure donc extĂ©rieure Ă la construction logique elle-mĂȘme. Aucune mesure proprement dite nâintervient, en effet, dans ces gradations, autres que les comparaisons donnĂ©es en « plus » et en « moins » dans les relations comme telles : il nâest aucun besoin, pour composer la sĂ©rie, de savoir si a = aâ, ou si a < aâ, si b = bâ ou si aâ = bâ âŠetc. Lâordre seul suffit, et cet ordre est impliquĂ© dans les relations Ă©lĂ©mentaires elles-mĂȘmes.
Mais on rĂ©pondra peut-ĂȘtre que si les degrĂ©s de la sĂ©rie ne sont pas mesurĂ©s, ils peuvent nĂ©anmoins ĂȘtre comptĂ©s. Et lâon dira mĂȘme sans doute que nous les avons prĂ©cisĂ©ment comptĂ©s et que tous les symboles employĂ©s dans cet ouvrage, pour les classes (soit A, B, CâŠ) aussi bien que pour les relations (soit a, b, câŠ) sont des nombres dĂ©guisĂ©s, puisque nous faisons correspondre chaque rang dâune sĂ©rie hiĂ©rarchique ou linĂ©aire Ă une lettre, câest-Ă -dire Ă une autre sĂ©rie, et que deux sĂ©ries se correspondant de façon biunivoque constituent une numĂ©ration. Aussi bien pourrions-nous appeler I, II, III⊠les classes A, B, C⊠et 1, 2, 3⊠les relations a, b, c⊠Mais nous ne croyons pas que ces arguments prouvent lâintervention du nombre dans la sĂ©rie. Il faut, en effet, distinguer les signes et les choses signifiĂ©es et, mĂȘme si lâon dĂ©signe par des chiffres les classes dâextension graduĂ©e ou les relations de diffĂ©rences croissantes, cela ne les transforme pas plus en nombres que, par exemple, le fait dâappeler 1 âŠÂ 15 les quinze premiĂšres associations dâidĂ©es dĂ©clenchĂ©es par une image ne transformerait ces associations en rĂ©alitĂ©s numĂ©riques. Quant Ă la correspondance biunivoque entre les termes de deux ou plusieurs sĂ©ries, nous avons vu (chap. V et IX) combien cette opĂ©ration peut demeurer qualitative lorsque lâon fait correspondre entre eux des attributs ou des rapports de qualitĂ© et non point des unitĂ©s dĂ©jĂ arithmĂ©tisĂ©es. Sans doute, on peut compter les correspondances, ou les qualitĂ©s correspondantes et doubler ainsi la correspondance logique par une correspondance mathĂ©matique, mais ce sont lĂ , de nouveau, deux opĂ©rations distinctes lâune de lâautre.
Mais il est des cas oĂč lâĂ©galitĂ© des degrĂ©s dâune sĂ©rie, câest-Ă -dire les relations Ă©lĂ©mentaires a, aâ, bâ, câ⊠semble imposĂ©e par la nature des choses et oĂč le nombre des termes paraĂźt impliquĂ© dans la relation comme telle. Câest ainsi que la relation « A est lâarriĂšre-grand-pĂšre de B », soit (A â c B) suppose 4 individus (A, B et les deux intermĂ©diaires) ainsi que 3 relations (a, aâ et bâ), chacune dĂ©finie par le mĂȘme rapport de paternitĂ© â a (dâoĂč bâ = aâ = a). Ne sont-ce donc pas des nombres ? Tant que nous posons (c + c = c), câest-Ă -dire que nous nâitĂ©rons pas, mais que nous tautifions une relation composĂ©e avec elle-mĂȘme, le groupe demeure de nature logique : il sâagit simplement de rapports qualitatifs, dont chacun est unique en soi puisquâil sâĂ©tablit entre individus particuliers et ne peut ainsi ĂȘtre additionnĂ© Ă lui-mĂȘme. Seulement peut-ĂȘtre dira-t-on que la notation 2 du calcul de lâaddition des classes et des relations (section 2 des chapitres III et VII) enveloppe malgrĂ© tout une itĂ©ration numĂ©rique : si A1 + A2 = B et si b1 + b2 = d, nây a-t-il pas itĂ©ration des structures de classes A et A en B et des structures de relations b et b en d ? Il ne servirait naturellement de rien de rĂ©pondre que lâon peut Ă©crire A + Aâ = B ou b + bâ + câ = d, car alors on demandera si tout le systĂšme des sĂ©riations des classes ou des relations nâest pas prĂ©cisĂ©ment un systĂšme dâitĂ©rations dĂ©guisĂ©es, avec une unitĂ© de base (A ou a), qui est, dans le cas dit Ă©numĂ©ration simple, qualitativement Ă©gale Ă chaque terme secondaire, les termes primaires Ă©tant alors conçus comme des doubles, triples, quadruples, etc., unitĂ©s (A ou a) ?
Pour ce qui est des relations de famille, il est facile de rĂ©pondre que la rĂ©pĂ©tition du rapport qualitatif â a tient Ă la nature ou au contenu du rapport envisagĂ© et non pas Ă la structure formelle, employĂ©e, et que, dans le cas des autres relations, rien ne permet de supposer une telle Ă©galitĂ© quantitative ni de calculer le nombre des termes intĂ©ressĂ©s en chaque relation. Dans la notation de nos sections 2, en particulier, il est clair que lorsque lâon pose A1 + A2 = B ou a1 + a2 = b, on considĂšre alors simplement A2 comme un Aâ (= « un autre A » ou = B â A1) ou a2 comme un aâ (= b â a1) sans savoir si lâon a A = Aâ ou si a = aâ, quantitativement ni sans avoir besoin de les compter. On pourrait dire, il est vrai, que par dĂ©finition B = 2 A ; C = 3 A ; âŠetc. Mais nous, nâutilisons prĂ©cisĂ©ment jamais cette opĂ©ration de numĂ©ration, puisquâelle reviendrait Ă considĂ©rer A1 et A2 ou A1; A2 et A3 (= Bâ), etc., comme Ă©tant Ă la fois substituables et sĂ©riables (chap. XI), tandis que nous opposons qualitativement A1 (= A); A2 (= Aâ) et A3 (= Bâ) et que, par consĂ©quent, nous distinguons la tautologie (A2 + Aâ = Aâ) ou (A2 + A2 = A2), etc., de lâaddition des classes diffĂ©rentes (A1 + A2 = B). Il ne faut donc point confondre lâ« énumĂ©ration » des termes A1 A2 ⊠etc., contenus en B, ou en C, etc., avec la « numĂ©ration », la premiĂšre de ces opĂ©rations Ă©tant impliquĂ©e en toute structure logique, mais nâimpliquant pas la seconde.
Mais il demeure naturellement quâen plus des opĂ©rations logiques auxquelles nous nous sommes limitĂ©, on pourrait compter les classes, relations et tous les termes en prĂ©sence dans nâimporte quelle transformation logique ; et que toute Ă©numĂ©ration qualitative peut conduire Ă une numĂ©ration proprement dite. Il convient donc malgrĂ© tout de nous poser la question de principe : nos groupements logiques ne sont-ils pas de simples groupes mathĂ©matiques, mais appliquĂ©s Ă une matiĂšre qualitative ou plutĂŽt dissociĂ©s de toute considĂ©ration numĂ©rique, une sorte dâanalysis situs des classes et des relations, mais empruntant sa technique au nombre lui-mĂȘme ? Or, Ă cette question, la rĂ©ponse la plus topique consistera Ă invoquer prĂ©cisĂ©ment les difficultĂ©s du groupement dâordre logique, câest-Ă -dire la multiplicitĂ© des identiques et les consĂ©quences quâelle entraĂźne (limitations de lâassociativitĂ© et du calcul des rĂ©sorptions et tautifications en cas dâintervention des opĂ©rations inverses). Seulement, la rĂ©ponse ne revient-elle pas Ă dire : les groupements sont bien de nature logique puisquâils sont des groupes incomplets : mais alors en dĂ©finitive prĂ©sentent-ils encore une parentĂ© avec les groupes ? DâoĂč le dilemme : ou bien ces groupes seront parfaits, et alors leur nature en sera mathĂ©matique et non plus purement logique, ou bien ils seront dâordre logique et alors ils ne seront plus comparables aux vĂ©ritables groupes.
Nous croyons au contraire que les particularitĂ©s relatives Ă lâopĂ©ration identique, Ă lâassociativitĂ© et aux opĂ©rations inverses attestent la nature logique des systĂšmes en question, mais sans enlever aux groupements leur parentĂ© avec les vĂ©ritables groupes. AssurĂ©ment il y a lĂ en partie une question de mots, et, pour cette part, elle est sans intĂ©rĂȘt. Mais, par delĂ les mots, sâil est possible comme nous lâavons tentĂ© au cours du chap. XI, de rendre compte des groupes additif et multiplicatif de lâarithmĂ©tique Ă©lĂ©mentaire par la fusion des groupements additifs et multiplicatifs de classes et de relations il est assurĂ©ment lĂ©gitime de considĂ©rer les « groupements » comme Ă©quivalant, en logique, Ă ce que sont les groupes en mathĂ©matiques.
2° En ce qui concerne lâassociativitĂ©, la question se pose de la maniĂšre suivante pourquoi les termes (+ A) et (â A) ou (+ a) et (â a) ou (Ă A) et ( : A) ne sont-ils pas associatifs entre eux et pourquoi faut-il, pour sauvegarder lâassociativitĂ©, nâassocier les unes avec les autres que des Ă©galitĂ©s complĂštes, telles que (A + Aâ = B) ou (a Ă b = ab), choisies comme Ă©lĂ©ments et composĂ©es selon le principe des « suites homogĂšnes » (voir chap. III, Rem. III) ?
Il est clair, en effet, que ces Ă©galitĂ©s seront toujours associatives si lâon peut dissocier et rĂ©partir leurs termes dans les deux membres de lâopĂ©ration totale. Mais alors est-ce encore lĂ de lâassociativitĂ©, ou celle-ci demeure-t-elle formelle et recouvre-t-elle au fond une rĂ©sistance irrĂ©ductible Ă lâassociation ?
Il convient de nâĂȘtre pas dupes des mots et de fixer concrĂštement le sens des opĂ©rations. Associer des termes en eux-mĂȘmes ou des opĂ©rations isolĂ©es, tels que 1 + (1 â 1) = (1 + 1) â 1, câest montrer que leur composition aboutit au mĂȘme rĂ©sultat dans lâassociation a (bc) que dans lâassociation (ab) c. Or, câest ce qui est impossible avec les classes et les relations, car A + (A â A) nâest pas Ă©gal Ă (A + A) â A, la premiĂšre association donnant A et la seconde 0 (Ă cause de la loi de tautologie). Par contre, associer des Ă©galitĂ©s, telles que a = (1 + 1 = 2); b = (4 â 2 = 2) et c = (5 â 3 = 2), sous la mĂȘme forme a (bc) = (ab) c, câest bien aboutir aussi au mĂȘme rĂ©sultat (11 â 5 = 6) si lâon additionne tous les termes positifs Ă part et tous les termes nĂ©gatifs Ă part, mais, comme rien nâinterdit dâeffectuer en cours de route toutes les transformations lĂ©gitimes, lâassociativitĂ© de ces trois Ă©galitĂ©s signifie simplement quâen les composant selon le mode a (bc) on aboutit au mĂȘme jeu dâĂ©galitĂ©s vraies quâen les composant selon le mode (ab)c. Câest de cette derniĂšre maniĂšre que lâon peut toujours associer les qualitĂ©s logiques, mais alors câest que lâon dissocie en cours de route les termes compris en chaque Ă©galitĂ©, pour les brasser au point que lâĂ©galitĂ© finale ne dĂ©pende plus nĂ©cessairement de la disposition initiale des trois Ă©galitĂ©s associĂ©es. Est-ce lĂ encore de lâassociativité ?
Par exemple, si a = (A + Aâ = B); b = (A + Aâ = B) et c = (â A â Aâ = â B) 1, on a bien a (bc) = (ab)c, parce que la suite a(bc) = (ab)c Ă©tant alors hĂ©tĂ©rogĂšne, on ne peut pas tautifier (ab) avant dâen avoir soustrait (c). Mis quel est le sens concret dâune telle associativité ?
Examinons donc la question de fond. Du point de la logique (par opposition aux nombres), un terme isolĂ©, mĂȘme dĂ©terminĂ© par un signe opĂ©ratoire, câest-Ă -dire par une opĂ©ration virtuelle, ne prĂ©sente aucun sens en lui-mĂȘme. Si, par exemple, A = les Batraciens alors (+ A) ou (â A) ou (Ă A) etc. ne sont que des indications possibles, câest-Ă -dire des termes de jugements ou de raisonnements non encore effectuĂ©s, et en eux-mĂȘmes ils ne sont rien. Au contraire, une Ă©galitĂ© entiĂšre, mĂȘme tautologique telle que A + A = A ou conduisant mĂȘme Ă lâannulation dâune classe, telle que A â A = 0, est un jugement, câest-Ă -dire une opĂ©ration vraie, qui se suffit Ă elle-mĂȘme et prĂ©sente une signification. (A + A = A) signifie que « Si je rĂ©unis tous les Batraciens Ă la classe des Batraciens, je ne change rien Ă cette classe » et (A â A = 0) que « Si jâexclus tous les Batraciens de la classe des Batraciens, jâannule cette classe ». Les deux affirmations sont assurĂ©ment dĂ©nuĂ©es de nouveautĂ© dans une classification achevĂ©e, mais elles peuvent prĂ©senter un sens concret pour le systĂ©maticien qui hĂ©site Ă refondre ou Ă supprimer une famille zoologique au cours de la recherche de la classification la meilleure. DĂšs lors, lâassociativitĂ© des termes isolĂ©s demeure Ă©quivoque « Les Batraciens ajoutĂ©s aux (Batraciens moins les Batraciens) » et « Les (Batraciens ajoutĂ©s aux Batraciens) moins les Batraciens » ne sont pas Ă©quivalents, parce que ce sont lĂ des accumulations de termes pouvant donner lieu Ă deux jugements diffĂ©rents ou au mĂȘme jugement, selon que lâon Ă©crit la seconde suite (A + A â A) = 0 ou A + A = 0 + A, en transfĂ©rant le (â A) dans le second membre (câest pourquoi lâĂ©quivoque doit ĂȘtre levĂ©e moyennant les rĂšgles de calcul que nous rappellerons Ă lâinstant). Au contraire, lâassociativitĂ© des Ă©galitĂ©s entiĂšres prend un sens prĂ©cis : câest quâen associant des jugements vrais de nâimporte quelle maniĂšre, on retrouve les mĂȘmes jugements vrais et leurs implications, un seul et mĂȘme jugement vrai pouvant (comme on le verra Ă nouveau sous 3°) sâexprimer sous nâimporte quelle forme nĂ©gative ou positive. Câest ainsi que (A â A = 0) a la mĂȘme signification concrĂšte que (A = A), ce qui est formellement exact par transfert de (âA) dans le second membre ; ou que si C = les Animaux, B = les VertĂ©brĂ©s (A = les Batraciens et Aâ = les VertĂ©brĂ©s autres que les Batraciens) et Bâ = les InvertĂ©brĂ©s, alors (B + Bâ = C) signifie la mĂȘme chose que (C â Bâ = B) ou (C â B = Bâ) et que (C â Bâ = A + Aâ) ou (C â Bâ â Aâ = A) ne diffĂšrent en rien par le sens de (A + Aâ + Bâ = C). Il est donc parfaitement conforme aux processus rĂ©els de la pensĂ©e dâappliquer lâassociativitĂ© aux Ă©galitĂ©s elles-mĂȘmes, mĂȘme en brassant leurs termes au cours des transformations du calcul, puisque ces Ă©galitĂ©s sont des jugements et que leur signification demeure identique au cours du dĂ©placement des termes.
En bref, si lâon rĂ©serve le nom dâassociativitĂ© Ă celle des termes isolĂ©s, les groupements logiques ne sont pas associatifs, car les termes (+A) et (âA) nâont pas, comme (+1) et (â1) de signification indĂ©pendante des Ă©galitĂ©s, câest-Ă -dire des jugements, dans lesquelles ils sont insĂ©rĂ©s (et cela Ă cause des rĂšgles de tautologie et de rĂ©sorption que le nombre remplace par celle dâitĂ©ration). Mais les groupements logiques sont bien associatifs dĂšs que lâon Ă©tend la notion dâassociativitĂ© aux Ă©galitĂ©s elles-mĂȘmes : or cela est correct formellement, puisque ce sont prĂ©cisĂ©ment ces Ă©galitĂ©s que nous avons choisies comme Ă©lĂ©ments de tels groupements, et cela est vrai psychologiquement, puisque, le jugement est lâunitĂ© rĂ©elle de la pensĂ©e et que la signification concrĂšte dâun jugement donnĂ© (A + Aâ = B) est, identique Ă celle de ses transformations (B â A = Aâ), etc.
3° En fin de compte, la question de lâassociativitĂ© dĂ©pend ainsi de la troisiĂšme, câest-Ă -dire du problĂšme des rĂšgles de calcul conditionnant les compositions dans lesquelles intervient lâopĂ©ration inverse. Nous avons dĂ©jĂ discutĂ© de la portĂ©e de ces rĂšgles (chap. III, Rem. II et chap. V, Rem. I). Il convient donc de nây revenir que de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, pour dĂ©terminer la nature des opĂ©rations inverses eu Ă©gard Ă la nature des groupements logiques.
En un mot, on se rappelle que dans les suites dâadditions de mĂȘme signe il faut tautifier et rĂ©sorber avant de simplifier, parce que la simplification intĂ©resse les deux membres de lâĂ©galitĂ© et que les emboĂźtements doivent ĂȘtre complets avant de pouvoir appliquer ce procĂ©dĂ© de calcul. Dans les suites mixtes (homogĂšnes) la simplification doit au contraire prĂ©cĂ©der les tautifications et les rĂ©sorptions, puisque de telles suites constituent un mĂ©lange dâemboĂźtements et de dĂ©boĂźtements et quâalors les deux autres procĂ©dĂ©s, qui nâintĂ©ressent quâun membre Ă la fois des Ă©galitĂ©s, rompraient lâĂ©quilibre sâils Ă©taient appliquĂ©s avant les simplifications nĂ©cessaires.
Tout le problĂšme est donc de savoir sâil est lĂ©gitime ou quand il est lĂ©gitime de transfĂ©rer un terme dâun membre Ă lâautre dâune Ă©galitĂ©, en changeant son signe, et câest en quoi les rĂšgles soulĂšvent la question de la nature des opĂ©rations inverses en gĂ©nĂ©ral, dans lâordre logique comparĂ© au domaine des mathĂ©matiques.
Soient ces deux jugements : (B + Bâ = C) et (A + A = A) avec les significations suivantes (voir sous 2°) : « Les InvertĂ©brĂ©s (Bâ) et les VertĂ©brĂ©s (B) sont tous les Animaux » et « Les Batraciens (A) rĂ©unis aux Batraciens sont encore les Batraciens ». Si je transfĂšre le second terme du premier membre de ces Ă©galitĂ©s dans le second membre, jâobtiens :
B = C â Bâ qui est correct.
et A = A â A qui est absurde.
La raison en est claire. Le jugement B = C â Bâ, soit « Les VertĂ©brĂ©s sont tous les Animaux exceptĂ©s les InvertĂ©brĂ©s » ou « A part les InvertĂ©brĂ©s il nây a rien de plus dans la classe des Animaux que les VertĂ©brĂ©s eux-mĂȘmes » est exactement Ă©quivalent au jugement (B + Bâ = C), soit « Les VertĂ©brĂ©s et les InvertĂ©brĂ©s rĂ©unis sont tous les Animaux ». En un tel cas, lâopĂ©ration inverse est parfaitement logique et ne signifie rien de plus que lâopĂ©ration directe exprimĂ©e sous une forme nĂ©gative. Au contraire, le jugement « Les Batraciens sont tous les Batraciens exceptĂ©s les Batraciens » est absurde, parce que jâexclus de la classe des Batraciens les Batraciens eux-mĂȘmes, au lieu dâen exclure seulement les termes que je ne pouvais plus y inclure parce quâils Ă©taient dĂ©jĂ inclus dans la classe A. Le jugement vrai, câest-Ă -dire exprimant correctement cette opĂ©ration inverse, consisterait Ă dire : « Les Batraciens sont tous les Batraciens, y compris ceux que je ne puis plus ajouter Ă la classe des Batraciens, parce quâils y sont dĂ©jĂ contenus, et si jâexclus ces derniers je ne change rien Ă la classe des Batraciens ». Autrement dit, lâĂ©galitĂ© (A + A = A) devrait sâĂ©crire (A + A = A + A) et alors le transfert impliquant lâopĂ©ration inverse sâĂ©crirait (A = A + A â A), ce qui est correct.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il faut donc distinguer deux sortes dâopĂ©rations inverses, relatives Ă deux sortes dâopĂ©rations directes ; les unes rĂ©elles et les autres fictives. Les opĂ©rations directes rĂ©elles sont celles qui rĂ©unissent les uns aux autres des termes non identiques ou non dĂ©jĂ inclus les uns dans les autres, tandis que les opĂ©rations directes fictives sont les tautologies, rĂ©sorptions ou absorptions. DâoĂč les opĂ©rations inverses rĂ©elles, qui sont dâune portĂ©e fondamentale pour la pensĂ©e, car elles en assurent la rĂ©versibilitĂ©, et les opĂ©rations inverses fictives qui sont la rĂ©plique des opĂ©rations directes fictives et sont Ă©galement tautologiques.
LâopĂ©ration inverse rĂ©elle est celle qui exprime sous une forme nĂ©gative un jugement thĂ©tique non tautologique. Nous venons dâen rappeler un exemple Ă propos de lâaddition des classes B = C â Bâ. En voici un autre Ă propos de celle des relations : (a + aâ = b) = (b â aâ = a), soit pour concrĂ©tiser : « Si, dans une lignĂ©e masculine A est le pĂšre de B, et B le pĂšre de C, alors A est le grand-pĂšre de C » = « Si A est le grand-pĂšre de C et que C est le fils de B, alors A est le pĂšre de B ». Ou pour la multiplication : (A1 Ă B2 = A1A2 + A1Aâ2) = (A1B2 : B2 = A1), soit : « Selon quâils appartiennent Ă la classe des Protestants (A2) et Ă celle des non-Protestants (Aâ2), les Suisses (A1) se rĂ©partissent en Suisses protestants et en Suisses non-protestants » = « Abstraction faite de leur rĂ©partition en Protestants et en non-Protestants, les Suisses protestants et non-protestants sont tous les Suisses », etc. etc.
LâopĂ©ration inverse fictive consiste au contraire Ă soustraire dâune classe ou dâune relation des Ă©lĂ©ments qui ne sây trouvent plus contenus, ou Ă dissocier une classe ou une relation dâune correspondance qui nâexiste plus : lâopĂ©ration rĂ©elle ayant dĂ©jĂ Ă©tĂ© effectuĂ©e, lâopĂ©ration fictive se borne alors Ă rĂ©pĂ©ter pour la forme la soustraction ou lâabstraction (division), en ajoutant cette rĂ©pĂ©tition tautologique Ă la soustraction ou Ă la division rĂ©elles antĂ©rieurement effectuĂ©es :
A â Aâ = B â Aâ â Aâ parce que A = B â Aâ
A1Â :Â B2= A1B2Â :Â B2Â :Â B2 parce que A1Â =Â A1B2Â :Â B2
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâopĂ©ration inverse fictive consiste donc, comme lâopĂ©ration directe fictive Ă effectuer Ă nouveau une opĂ©ration lorsquâelle lâa dĂ©jĂ Ă©tĂ© antĂ©rieurement. Le parallĂšle est si Ă©vident quâil suffit de mettre ces Ă©galitĂ©s sous forme positive pour trouver des tautologies : (A + Aâ + Aâ = B + Aâ) et (A1 Ă B2 Ă B2 = A1B2 Ă B2). Cependant, si seules les opĂ©rations nĂ©gatives rĂ©elles ont ainsi une signification concrĂšte, les opĂ©rations nĂ©gatives fictives, tout comme les tautologies et rĂ©sorptions positives, rĂ©sultent du libre-jeu de la pensĂ©e spontanĂ©e et surgissent nĂ©cessairement au cours des combinaisons dâopĂ©rations effectives â dans la vie comme dans le calcul logistique. Si lâon nous permet une illustration un peu profane, on connaĂźt le scrupule de ce garçon de restaurant qui se refusait Ă servir « un bifsteek sans pommes de terres », parce que les pommes de terres nâĂ©taient pas prĂ©vues au menu du jour et qui offrait en Ă©change « un bifsteek sans Ă©pinards » parce quâil disposait en fait dâĂ©pinards et pouvait par consĂ©quent les exclure lĂ©gitimement. Cette petite histoire est pleine dâenseignements. Dâun cĂŽtĂ©, si le garçon a bien compris la diffĂ©rence des opĂ©rations inverses fictives et des soustractions logiques rĂ©elles, il est assurĂ©ment trop rigoriste en rejetant les premiĂšres : on peut tout inverser et tout exclure dans la forme, et (A â Aâ) est donc une opĂ©ration Ă prĂ©voir. Mais, dâun autre cĂŽtĂ©, toute opĂ©ration nĂ©gative fictive est rĂ©ductible Ă une nĂ©gative rĂ©elle. Si lâon cherche Ă effectuer lâopĂ©ration (A â Aâ = B â Aâ â Aâ) on ne peut trouver que (A = B â Aâ) et si lâon compose (A1 : B2 = A1B2 : B2 : B2) on nâobtient que (A1 = A1B2 : B2). Cela montre, par antiphrase, la rĂ©alitĂ© des opĂ©rations nĂ©gatives vraies, qui consistent Ă inverser effectivement une opĂ©ration positive rĂ©elle, tandis que les opĂ©rations nĂ©gatives fictives ne parviennent pas Ă atteindre lâinversion effective, faute de termes Ă inverser. Si (A â Aâ) est une opĂ©ration Ă prĂ©voir formellement, il reste ainsi quâen logique un terme Aâ nâa de signification quâemboĂźtĂ© dans une classe B et que lâon ne peut exclure effectivement Aâ dâun autre terme quelconque, tel que A, sâil nây est pas inclus. En mathĂ©matiques, au contraire, on peut toujours enlever nâ Ă Â n, parce que nâimporte quel nombre est toujours compris dans nâimporte quel autre, mĂȘme si lâon aboutit Ă poser par exemple 2 â 3 = â1. Donc, si formellement (A â Aâ) et les autres opĂ©rations inverses fictives peuvent ĂȘtre composĂ©es avec toute opĂ©ration quelle quâelle soit, câest Ă la condition â on saisit une fois de plus pourquoi â de ne chercher dâassociativitĂ© quâentre les jugements entiers (les Ă©galitĂ©s de type A + Aâ = B transformĂ©es ou non en B â A = Aâ ou en B â Aâ = A).
On comprend maintenant, en leur principe, les rĂšgles qui prĂ©sident au calcul des compositions, lorsque des opĂ©rations inverses sont en jeu. Les termes isolĂ©s (+A) ; (ĂA) ; (âA) ; (:A) ; (+a) ; ⊠etc. ne sont pas indĂ©finiment mobiles parce quâils ne sont pas dissociables sans plus des emboĂźtements ou sĂ©riations dont ils font partie. Câest lĂ la vraie limitation des groupements logiques par rapport aux groupes mathĂ©matiques. Mais câest une limitation relative aux opĂ©rations fictives. Tant que lâon compose entre elles des opĂ©rations rĂ©elles, quâelles soient nĂ©gatives ou positives, peu importe, les groupements logiques demeurent dans la mĂȘme situation de mobilitĂ© que les groupes arithmĂ©tiques. DĂšs que les opĂ©rations fictives entrent en jeu, quâelles soient Ă©galement positives ou nĂ©gatives, alors on parvient bien Ă composer les termes de toute origine, quâil sâagisse de classes dĂ©boĂźtĂ©es de leur hiĂ©rarchie ou de relations dĂ©segmentĂ©es de leur sĂ©riation linĂ©aire, mais Ă la condition expresse de prĂ©ciser les rĂšgles qui rendent « homogĂšnes » les rĂ©emboĂźtements et les resĂ©riations dans les deux membres de lâĂ©galitĂ©.
Il nây a lĂ aucune entorse faite au principe mĂȘme des groupes. Rappelons, en effet, quâil suffit, pour abrĂ©ger lâemploi de telles rĂšgles, de ne jamais ni tautifier ni rĂ©sorber ou absorber de termes isolĂ©s mais seulement des Ă©quations comme telles (des termes de valeur Ă©gale dans les deux membres de lâĂ©quation). Voir chap. III, rem. III. Dans ce cas, le calcul logique ne diffĂšre pas formellement du calcul arithmĂ©tique.
Au total, ces considérations aboutissent donc toutes à souligner la légitimité des opérations inverses réelles, dont les opérations négatives fictives ne sont que la réplique tautologique, exactement comme les opérations directes fictives sont la réplique tautologique des opérations thétiques réelles.
4° Cette situation ainsi que les prĂ©cĂ©dentes rĂ©sultent en dĂ©finitive de la quatriĂšme et principale diffĂ©rence qui sĂ©pare les groupements logiques des groupes mathĂ©matiques. En un groupe arithmĂ©tique lâopĂ©ration identique est unique : + 0 ou Ă 1. Dans les groupements logiques au contraire, outre lâ« identique gĂ©nĂ©rale » qui est Ă©galement unique, il existe les « identiques spĂ©ciales » et chaque Ă©galitĂ© joue le rĂŽle dâidentique par rapport Ă elle-mĂȘme, puisquâen se rĂ©pĂ©tant, ses Ă©lĂ©ments se tautifient : (A + Aâ = B) + (A + Aâ = B) = (A + Aâ = B) car A + A = A ; Aâ + Aâ = Aâ et B + B = B. DĂšs lors, chaque Ă©galitĂ© additive joue en outre le rĂŽle dâidentique par rapport Ă celles dâordre supĂ©rieur, puisquâelle se rĂ©sorbe en elles Ă cause prĂ©cisĂ©ment de la tautologie : A + B = B parce que A + (A + Aâ) = A + Aâ = B. Dans la multiplication, chaque Ă©galitĂ© joue par contre ce rĂŽle supplĂ©mentaire dâidentique par rapport Ă celles dâordre infĂ©rieur, puisquâelle sâabsorbe en elles : A Ă B = A parce que A Ă (A + Aâ) = AA. Dans le groupement prĂ©liminaire des Ă©galitĂ©s, enfin, chaque terme joue naturellement le rĂŽle dâidentique par rapport Ă tous les autres.
On pourrait tirer de ces faits lâobjection que les compositions propres aux « groupements » ne sont pas univoques, puisque si (1) A + Aâ = B, lâaddition (2) A + B donne aussi la somme B. Mais si lâon dĂ©compose A + B en A + (A + Aâ) = B, on voit que les deux additions (1) et (2) sont en rĂ©alitĂ© les mĂȘmes, la seconde sâaccompagnant seulement dâune tautologie supplĂ©mentaire.
La raison de ces diffĂ©rences est donc claire les opĂ©rations arithmĂ©tiques ignorent la tautologie et connaissent une unitĂ© itĂ©rante + 1, tandis que lâunitĂ© des groupements logiques, A ou a, est toute qualitative, donc relative aux termes qui lâemboĂźtent, et, par consĂ©quent, non itĂ©rante, mais soumise Ă la rĂšgle de tautification, qui explique elle-mĂȘme les rĂšgles de rĂ©sorption ou dâabsorption, et, par consĂ©quent, la pluralitĂ© des opĂ©rations identiques 2.
ComparĂ©e Ă la simplicitĂ© des groupes arithmĂ©tiques, dont lâĂ©lĂ©ment est + n ou Ă n, cette complexitĂ© des Ă©lĂ©ments logiques et de leurs groupements dĂ©note une diffĂ©rence essentielle de nature. Cette opposition sâexplique tout entiĂšre au moyen des raisons dĂ©veloppĂ©es au cours du chapitre XII. La mobilitĂ© des Ă©lĂ©ments-nombres tient Ă leur caractĂšre rigoureusement homogĂšne, puisquâils sont tous formĂ©s par les compositions successives de la mĂȘme unitĂ© itĂ©rante. Leur mobilitĂ© provient ainsi de leur caractĂšre de classes et de relations rĂ©unies. Au contraire, une classe ou une relation particuliĂšre est donnĂ©e en ses qualitĂ©s propres et nâest comme telle rĂ©ductible Ă aucune autre. Lorsque lâon compose deux ou plusieurs classes et deux ou plusieurs relations entre elles, il est donc toujours nĂ©cessaire de savoir de quelles classes ou de quelles relations il sâagit. DâoĂč les rĂ©partitions en A et en Aâ ou en a et en aâ, et si lâon parle simplement dâune cl. A quelconque ou dâune relation a quelconque (notations des sections 2 des chapitres III, V, VIII et IX), la nĂ©cessitĂ© de spĂ©cifier par des indices (A1 ou A2 etc.) la diffĂ©rence et lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© qualitative de ces termes. Il sâensuit que tout groupement purement logique doit exprimer les connexions entre les termes dont on parle et ceux qui les englobent, et alors, faute de sĂ©riation interne, les classes restent figĂ©es dans leurs emboĂźtements, et, faute dâĂ©quivalence entre elles, les relations asymĂ©triques demeurent enrobĂ©es dans leurs sĂ©ries, tandis quâun nombre, Ă©tant formĂ© dâunitĂ©s Ă©gales et sĂ©riĂ©es Ă la fois, est indĂ©finiment mobile et peut constituer comme tel un Ă©lĂ©ment de groupe. Par contre, les unitĂ©s complexes que constituent les Ă©galitĂ©s logiques, câest-Ă -dire les jugements ou raisonnements proprement dits, acquiĂšrent une mobilitĂ© relative, parce quâelles dĂ©sarticulent les hiĂ©rarchies et les sĂ©ries linĂ©aires selon leur anatomie vraie, qui est celle de lâopĂ©ration entiĂšre : câest pourquoi elles parviennent Ă constituer des groupements.
Nous pouvons donc maintenant retourner la question de tout Ă lâheure et exprimer lâalternative comme suit : si lâon dĂ©clare par dĂ©finition que seuls les groupes mathĂ©matiques sont des totalitĂ©s opĂ©ratoires vĂ©ritables, alors les groupements logiques ne peuvent avoir de parentĂ© avec eux. Mais sâil peut y avoir dâautres totalitĂ©s fonctionnant Ă la maniĂšre des groupes mathĂ©matiques, alors les groupements logiques en constituent dâauthentiques. Ces groupements logiques participent des groupes mathĂ©matiques par une commune unitĂ© de systĂšme. Mais ils ne les fondent en aucune maniĂšre. Il faut au contraire concevoir les groupes arithmĂ©tiques, les groupements de classes et les groupements de relations comme un seul grand systĂšme, qui exprime le mĂ©canisme de lâintelligence en gĂ©nĂ©ral. Les groupes mathĂ©matiques constitueraient le tronc principal de cet arbre gĂ©nĂ©alogique unique, mais seraient doublĂ©s de deux troncs secondaires puisant aux mĂȘmes racines : sĂ©ries de relations, hiĂ©rarchie de classes et suites de nombres se dĂ©velopperaient ainsi, diffĂ©renciĂ©s dĂšs le dĂ©but, mais tirant du sol la mĂȘme sĂšve et croissant parallĂšlement, jusquâĂ mĂȘler enfin leurs branches en des ramifications de plus en plus enchevĂȘtrĂ©es.
II. Conclusions psychologiques
Nous avons introduit cette Ă©tude en dĂ©finissant lâintelligence par la rĂ©versibilitĂ©, et les Ă©tats dâĂ©quilibre de la pensĂ©e par la notion de groupement. Les groupements logiques une fois construits, on doit pouvoir, en retour, faire correspondre Ă leurs propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales et Ă leurs rapports mutuels un certain nombre de faits psychologiques : câest ce que nous aimerions montrer briĂšvement pour conclure.
Une remarque prĂ©liminaire sâimpose. Parmi les groupements quâil est possible de dĂ©velopper au moyen des opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires de la logique, la division la plus profonde nâest pas sans doute celle, tout extĂ©rieure, des sĂ©ries de classes et des sĂ©ries de relations, mais celle quâexprime la dualitĂ© rĂ©elle des sĂ©ries hiĂ©rarchiques et des sĂ©ries linĂ©aires et qui oppose ainsi les groupements II, IV, VI, et VIII aux groupements I, III, V, et VII. Cette rĂ©partition ne correspond donc pas immĂ©diatement au dualisme des classes et des relations, mais aux fonctions plus gĂ©nĂ©rales qui les ont probablement engendrĂ©es et qui sont celle de la classification gĂ©nĂ©alogique ou hiĂ©rarchique et celle de la sĂ©riation linĂ©aire ou de la gradation qualitative.
Nous constatons, en effet, que lâaddition complĂšte des classes secondaires (II) est lâexpression de toutes les opĂ©rations additives que lâon peut effectuer sur un systĂšme de classes hiĂ©rarchiques multiples (par opposition aux classes dâune Ă©numĂ©ration simple ou des termes dâune sĂ©rie linĂ©aire de relations), construit sur le modĂšle des classifications zoologiques, botaniques ou de toute classification gĂ©nĂ©alogique. La multiplication co-univoque des classes (IV) est, dâautre part, le rĂ©sultat de la multiplication de toute suite dâemboĂźtements du type prĂ©cĂ©dent avec une suite simple. Quant Ă lâaddition secondaire des relations symĂ©triques (VI) et aux multiplications co-univoques de relations (VIII), il sâagit prĂ©cisĂ©ment dâopĂ©rations portant sur ce que nous avons appelĂ© des « relations de classes » (chap. VII, Rem. II), câest-Ă -dire des relations entre individus dĂ©finis par leur appartenance Ă un systĂšme dĂ©fini de classes : Ă cet Ă©gard les groupements VI et VIII constituent la rĂ©plique sous forme de relations des groupements II et IV. Les quatre groupements pairs II, IV, VI et VIII sont donc solidaires et expriment, bien la structure hiĂ©rarchique dâordre classificatoire.
Quant aux groupements impairs (I, III, V et VII), il faut noter dâabord que les additions de relations asymĂ©triques (V) et les multiplications bi-univoques de relations (VII) expriment la gradation en (+) ou en (â) ou la correspondance entre deux gradations. Quant Ă lâaddition simple des classes (I), elle se borne Ă rĂ©unir les classes selon leur position dans la hiĂ©rarchie et sans tenir compte de leur composition interne (Ă lâopposition de II). Le groupement I peut donc sâappliquer sans plus aux termes dâune sĂ©rie linĂ©aire de relations ou dâune Ă©numĂ©ration simple. Câest ce que lâon observe en toute classification linĂ©aire (comme celle des pĂ©riodes gĂ©ologiques) et non gĂ©nĂ©alogique. Quant Ă la multiplication biunivoque des classes (III) il va de soi que la correspondance terme Ă terme entre deux ou plusieurs suites de classes suppose que les termes de ces suites puissent ĂȘtre simplement Ă©numĂ©rĂ©s ou distribuĂ©s en sĂ©ries linĂ©aires : câest le cas de la plupart des tables Ă double entrĂ©e.
En bref, il existe une opposition gĂ©nĂ©rale dâordre fonctionnel entre les groupements de classification gĂ©nĂ©alogique et ceux de sĂ©riation linĂ©aire ou de gradation, on pourrait presque dire entre les groupements de « genres » et les groupements de « lois », sâil est entendu que la logique pure ne dĂ©passe pas le champ des lois qualitatives. On voit dâemblĂ©e lâimportance concrĂšte de cette distinction, puisque la classification et la sĂ©riation sont bien les deux pĂŽles de toute activitĂ© rationnelle dans les domaines non directement accessibles Ă la mesure numĂ©rique.
On pourrait dĂ©velopper la chose en analysant le fonctionnement psychologique de la pensĂ©e dans les sciences dâobservation ou dâexpĂ©rience qualitative non encore parvenues Ă lâanalyse mathĂ©matique. Mais il est bien plus intĂ©ressant de chercher si, dans la construction mĂȘme des notions et des raisonnements, au cours du dĂ©veloppement mental, on peut mettre en correspondance les processus gĂ©nĂ©tiques avec cette analyse logistique des groupements. Si la chose est possible, ce serait une premiĂšre vĂ©rification de lâhypothĂšse, Ă©noncĂ©e au dĂ©but de notre recherche, dâun parallĂ©lisme entre les lois de la formation gĂ©nĂ©tique et les connexions mises en lumiĂšre par la construction axiomatique. Nous avons consacrĂ© tout cet ouvrage Ă essayer de dĂ©montrer que les opĂ©rations logiques constituent des groupements. Mais Ă quoi cet effort peut-il bien servir ? Lorsque les mathĂ©maticiens Ă©tablissent quâun systĂšme de transformations obĂ©it au principe des groupes, câest pour appliquer Ă ce systĂšme les propriĂ©tĂ©s inhĂ©rentes Ă tout « groupe » mathĂ©matique. Si lâon nâa guĂšre cherchĂ© Ă retrouver des groupements en logique câest Ă©videmment que, tout en estimant sans doute que leur existence allait de soi, on discernait mal leur application possible.
Or, si le groupe est bien Ă concevoir comme la forme dâĂ©quilibre que prend la pensĂ©e au terme de son Ă©laboration gĂ©nĂ©tique, on peut se demander quel rĂŽle il joue au cours du dĂ©veloppement lui-mĂȘme. De ce point de vue, lâanalyse des groupements logiques peut servir dâinstrument de dissection pour lâĂ©tude de lâĂ©volution de lâintelligence entiĂšre. Si lâon se refuse, en effet, Ă considĂ©rer les ĂȘtres logiques comme des IdĂ©es subsistant en soi, vers lesquelles la pensĂ©e en sa genĂšse devrait tendre par une finalitĂ© externe et dâautant plus mystĂ©rieuse, il ne reste quâĂ envisager les formes dâĂ©quilibre comme lâachĂšvement dâune organisation vivante dont le fonctionnement interne dĂ©terminerait prĂ©cisĂ©ment la structure des groupements. Toute lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique de la logique, câest-Ă -dire principalement lâanalyse du dĂ©veloppement de la pensĂ©e de lâenfant, nous paraĂźt vĂ©rifier cette hypothĂšse, et câest ce que nous aimerions indiquer maintenant en quelques notations rapides, nous permettant, pour ce qui est du dĂ©tail de la dĂ©monstration, de renvoyer le lecteur Ă dâautres ouvrages.
Commençons par Ă©tablir que les deux fonctions fondamentales dont il a Ă©tĂ© question Ă lâinstant, de la classification hiĂ©rarchique et de la sĂ©riation linĂ©aire correspondent prĂ©cisĂ©ment dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e, aux deux conditions essentielles de lâĂ©laboration psychologique des classes et des relations. Il y a lĂ un premier rĂ©sultat Ă souligner et qui commande toute la question de parallĂ©lisme entre la construction axiomatique et la construction gĂ©nĂ©tique.
Pour ce qui est des classes, il peut sembler au premier abord que lâenfant doive ĂȘtre Ă tout Ăąge capable dâĂ©laborer des concepts. En particulier, dĂšs, lâemploi du langage, chaque substantif et chaque adjectif paraĂźt devoir correspondre en son esprit Ă une classe, indĂ©pendamment des schĂšmes sensori-moteurs antĂ©rieurs Ă la parole et qui sont les concepts pratiques. Cela est bien exact, si lâon dĂ©signe du nom de classe nâimporte quel schĂšme sâappliquant Ă une collection dâobjets semblables. Mais si lâon appelle classe une collection susceptible de gĂ©nĂ©ralitĂ© vraie, câest-Ă -dire comportant la dĂ©termination tous eu Ă©gard aux objets quâelle subsume, alors prĂ©cisĂ©ment les schĂšmes de lâenfant nâatteignent le niveau des classes logiques quâĂ partir du moment oĂč ils constituent des schĂšmes hiĂ©rarchiques, câest-Ă -dire oĂč ils remplissent les conditions des groupements I et II.
Nous prĂ©sentons, par exemple, Ă des sujets de 4 Ă 7 ans une collection de perles en bois dont une vingtaine de brunes et deux blanches. Lâenfant est alors parfaitement capable de former le concept des perles en bois et de dire : « Elles sont toutes en bois », ainsi que celui des perles brunes ou des perles blanches, en dĂ©clarant que « toutes ne sont pas brunes », « il y a seulement, deux blanches », etc. Ă nous en tenir Ă ces premiĂšres donnĂ©es, nous pourrions donc avoir lâillusion de classes correctement construites et prĂȘtes Ă fonctionner en un raisonnement quelconque. Mais ce nâest quâune apparence et il suffit de poser la question « y a-t-il lĂ davantage de perles en bois ou de perles brunes ? », ou « pourrait-on faire un collier plus long avec les perles en bois ou avec les perles brunes ? », etc., pour que lâenfant se rĂ©vĂšle incapable dâune telle inclusion : il pense que les perles brunes sont plus nombreuses que les perles en bois, celles-ci Ă©tant alors rĂ©duites aux perles blanches seulement. Il ne sert de rien de rappeler au sujet que les brunes sont aussi en bois. Il le sait bien, mais il ne parvient pas Ă penser au tout et Ă la partie Ă la fois : ou bien il considĂšre la totalitĂ© des perles en bois, mais il nĂ©glige alors les sous-classes des brunes et des blanches, ou bien il cherche Ă comparer la classe des brunes Ă celle des perles en bois, mais alors il ne parvient pas Ă faire autre chose que de les situer au mĂȘme niveau hiĂ©rarchique et ne retrouve donc plus les perles en bois que dans les deux blanches. On voit ainsi que, faute de classification hiĂ©rarchique A (= les brunes) + Aâ (= les blanches) = B (= les perles en bois), les trois ensembles constituĂ©s par lâenfant ne sont pas de vraies classes, mais de simples schĂšmes dĂ©nuĂ©s de dĂ©termination prĂ©cise quant Ă leurs gĂ©nĂ©ralitĂ©s respectives 3.
Il est permis de gĂ©nĂ©raliser ce premier exemple, car tout le raisonnement propre Ă la petite enfance a pu ĂȘtre appelĂ© « transduction », par opposition Ă la dĂ©duction rigoureuse, et cela Ă cause prĂ©cisĂ©ment de cette absence de dĂ©termination quant Ă lâextension des jugements. La transduction est une fusion directe de schĂšmes semi-gĂ©nĂ©raux et une fusion irrĂ©versible puisquâil lui manque le mĂ©canisme des emboĂźtements hiĂ©rarchiques et des dĂ©boĂźtements corrĂ©latifs. La chose peut ne pas apparaĂźtre lors dâun raisonnement spontanĂ©, parce quâalors le langage masque lâinsuffisance de gĂ©nĂ©ralitĂ© des propositions. Mais il suffit de demander au sujet la preuve ou la justification de ce quâil avance pour voir en toute clartĂ© le dĂ©faut de dĂ©termination.
On constate ainsi, que la condition essentielle de formation des groupements de classes, câest-Ă -dire la sĂ©riation hiĂ©rarchique des emboĂźtements, ou, plus briĂšvement, la classification elle-mĂȘme, se trouve correspondre Ă la condition premiĂšre de la formation psychologique des classes : Ă la construction des totalitĂ©s et des parties, celles-lĂ Ă©tant considĂ©rĂ©es comme la somme de celles-ci. Toutes les opĂ©rations que nous avons rĂ©unies sous le nom de « colligation » logique (chap. XII) prennent de ce point de vue une signification psychologique fondamentale, puisquâelles trouvent leur parallĂšle dans le mĂ©canisme gĂ©nĂ©tique dont lâĂ©laboration occupe toute la petite enfance.
Quant Ă la condition de formation des groupements de relations asymĂ©triques, il est tout aussi clair que, sur le terrain psychologique, la sĂ©riation linĂ©aire est la condition mĂȘme de la constitution de ces relations. Une expĂ©rience trĂšs simple permet de mettre la chose en lumiĂšre. On donne Ă lâenfant trois ou quatre cailloux A, B, C et D, de poids diffĂ©rents, mais sans que la perception du volume suffise Ă leur Ă©valuation, et lâon demande soit lequel de tous est le plus lourd ou le plus lĂ©ger, soit une simple sĂ©riation, mais Ă la condition de ne comparer les objets que deux Ă deux. Or, il est facile de le constater en parallĂšle exact avec ce que nous venons de dire des classes, le sujet ne parvient Ă construire de vraies relations quâen fonction dâune sĂ©riation dâensemble et, dans le cas oĂč il nâarrive pas Ă effectuer correctement une sĂ©riation de trois termes au moins, les rapports isolĂ©s quâil Ă©tablit ne sont des relations quâen apparence seulement. En effet, au cours du premier des stades psychologiques que cette expĂ©rience permet dâobserver, lâenfant pose, par exemple, A < C (soit < = plus lĂ©ger et > = plus lourd) et place A et C lâun Ă cĂŽtĂ© de lâautre, puis il prend B et le met dâemblĂ©e aprĂšs C en dĂ©clarant quâil est le plus lourd. Il est clair, en une telle solution, que la comparaison A < C nâest pas une relation, puisque lâenfant se croit autorisĂ© Ă considĂ©rer B comme Ă©tant le plus lourd des trois en vertu dâun raisonnement purement prĂ©dicatif (tel que « A est plus lĂ©ger que C, alors A et C sont lĂ©gers et B lourd » ou « A est plus lourd que C, alors B est lĂ©ger »). Au cours dâun stade un peu supĂ©rieur, lâenfant renonce Ă ce genre de raisonnements par qualitĂ©s absolues et ne pĂšse plus les cailloux isolĂ©ment. Mais la vraie relation nâest pas encore construite pour autant : si, par exemple, le hasard des pesĂ©es conduit lâenfant Ă poser A < B et A < C, il conclura Ă (A < C < B) aussi bien quâĂ (A < B < C) sans comprendre que de (A < C) et de (A < B) il ne peut rien tirer pour ce qui est de la relation entre B et C. Sâil doit sĂ©rier quatre cailloux, le sujet, aprĂšs avoir pesĂ©, par exemple, A < D et B < C, posera (A <D <B < C), ou mĂȘme il lui arrivera de conclure (A < B < D < C), parce que « A et B sont tous les deux les plus lĂ©gers » dans les couples dâobjets comparĂ©s deux Ă deux. Il y a donc « prĂ©relation » et non pas encore relation, car une relation non composable nâest assurĂ©ment quâĂ demi-relative (sauf naturellement si le sujet Ă©nonce des raisons lĂ©gitimes de ne pas composer). Enfin, au dernier stade, lâenfant parvient Ă poser (A < B) + (B < C) = (A < C) et Ă sĂ©rier (A <B < C) 4. Il convient de distinguer deux facteurs diffĂ©rents dans la dĂ©couverte de cette solution : 1° la capacitĂ© de conclure (A < C) aprĂšs avoir pesĂ© (A < B) et (B < C) ; 2° la comprĂ©hension du fait que, pour construire une sĂ©rie, chaque terme doit ĂȘtre comparĂ© Ă la fois au prĂ©cĂ©dent et au suivant, et quâainsi on ne peut rien tirer de (A < B) et de (A < C) si lâon nâa pas comparĂ© B et C entre eux. Or, lâexpĂ©rience montre prĂ©cisĂ©ment que ces deux dĂ©couvertes, qui sont psychologiquement distinctes lâune de lâautre, sont nĂ©anmoins solidaires : avant dâatteindre le niveau oĂč il sait se refuser Ă sĂ©rier (A < C < B) lorsquâil a seulement pesĂ© (A < B) et (A < C), lâenfant nâest jamais sĂ»r que (A < C) si (A < B) et (B < C) et a besoin dâun contrĂŽle expĂ©rimental pour se convaincre. La sĂ©riation linĂ©aire est donc bien une condition de lâĂ©laboration des relations transitives asymĂ©triques elles-mĂȘmes, et rĂ©ciproquement, dans le mĂȘme sens que la sĂ©riation hiĂ©rarchique est condition de lâĂ©laboration des classes et rĂ©ciproquement.
Ce double rĂ©sultat montre dâemblĂ©e que les conditions prĂ©alables du groupement des opĂ©rations logiques correspondent Ă des constructions psychologiques effectives et ne constituent pas de simples artifices du calcul logistique. Cette constatation prĂ©liminaire va nous permettre maintenant dâaborder le problĂšme central quâest celui de la signification gĂ©nĂ©tique des groupements eux-mĂȘmes.
Aucun auteur nâa jamais doutĂ© de lâimportance que prĂ©sentent, pour le raisonnement rĂ©el ou le fonctionnement psychologique de la pensĂ©e, les propriĂ©tĂ©s de transitivitĂ© (composition simple) et dâassociativitĂ© des opĂ©rations logiques sous leur aspect positif ou thĂ©tique (opĂ©rations directes par opposition aux inverses), puisque ce sont les deux caractĂšres qui assurent Ă ces opĂ©rations leur vertu constructive, câest-Ă -dire qui expliquent la possibilitĂ© de la dĂ©duction elle-mĂȘme. Dâautre part, les opĂ©rations identiques, soit la tautologie ou lâabsorption, sans prĂ©senter dâintĂ©rĂȘt spĂ©cial pour la pensĂ©e productive, sont reconnues de tous comme caractĂ©ristiques des opĂ©rations logiques par opposition aux opĂ©rations mathĂ©matiques. Par contre, on est loin dâavoir insistĂ© autant sur les opĂ©rations inverses que sur les opĂ©rations directes, sauf naturellement en ce qui concerne lâinverse des relations asymĂ©triques, qui sont aussi visiblement importantes que les relations directes, et sauf le cas de la nĂ©gation en gĂ©nĂ©ral. Mais prĂ©cisĂ©ment, au lieu dâenvisager les opĂ©rations nĂ©gatives binaires, dâordre (B â A) ou (C â B), etc., ou (AB : B = A, etc.), on a surtout considĂ©rĂ© la nĂ©gation comme une opĂ©ration unitaire, se bornant Ă dĂ©finir âA par rapport Ă lâUnivers du Discours, et Ă poser ainsi (â A = non A). On nâa donc guĂšre cherchĂ© Ă codifier les opĂ©rations inverses correspondant aux mots « sauf », « excepté », « abstraction faite », etc., conçues comme binaires, en Ă©tablissant un parallĂšle entre (âA) ou ( : A) et les relations inverses. A fortiori, il peut sembler que lâeffort tentĂ© dans cet ouvrage pour constituer une systĂ©matisation des opĂ©rations inverses et une construction de groupements formels soit dĂ©nuĂ© de toute signification psychologique et de toute importance concrĂšte si lâon compare ces opĂ©rations inverses aux compositions directes et lâassociativitĂ© gĂ©nĂ©rale Ă celle des seules opĂ©rations positives. Câest donc lĂ quâest le principal problĂšme de la signification gĂ©nĂ©tique des groupements.
Or, lâobservation psychologique montre, au contraire, que les compositions directes, y compris la transitivitĂ© des relations et lâassociativitĂ© des opĂ©rations positives en gĂ©nĂ©ral, loin dâĂȘtre naturelles Ă lâesprit en formation, et encore moins innĂ©es, ne se construisent que peu Ă peu, et quâelles ne deviennent possibles et rigoureuses quâĂ partir du moment oĂč prĂ©cisĂ©ment elles prennent une signification opĂ©ratoire et cela grĂące Ă lâĂ©laboration des opĂ©rations inverses, la condition sine qua non de la construction psychologique dâune opĂ©ration Ă©tant la dĂ©couverte ou plus prĂ©cisĂ©ment la constitution de sa rĂ©versibilitĂ©.
Dans les deux exemples que nous venons de citer, on constate, en effet, que les compositions directes (A + Aâ = B) (= les perles brunes + les perles blanches = toutes les perles en bois) et (A < B) + (B < C) = (A < C) ne sont pas accessibles dâemblĂ©e au sujet. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il ne saurait y avoir de composition des inclusions (syllogisme) ni de transitivitĂ© des relations (dĂ©duction relative) tant quâil nây a pas de sĂ©riation hiĂ©rarchique ou linĂ©aire des termes en prĂ©sence. Or, la mise en sĂ©ries hiĂ©rarchiques ou linĂ©aires suppose prĂ©cisĂ©ment, du point de vue de la construction gĂ©nĂ©tique, la dĂ©couverte des opĂ©rations inverses, et cela de la façon suivante.
Pour ce qui est des inclusions de classes, certains des sujets interrogĂ©s dĂ©clarent quâil ne saurait y avoir plus de perles en bois que de perles brunes parce que, si lâon fait un collier avec les brunes pour en mesurer la longueur, on ne peut pas situer en mĂȘme temps ces perles brunes dans le collier des perles en bois ; les brunes Ă©tant donc dĂ©jĂ utilisĂ©es par ailleurs : le collier des perles en bois ne contiendra donc que les deux blanches. Un tel raisonnement, qui tĂ©moigne du rĂ©alisme naĂŻf des « expĂ©riences mentales » primitives, est remarquable Ă deux points de vue. Quant au mĂ©canisme de la pensĂ©e en gĂ©nĂ©ral, il montre clairement la diffĂ©rence existant entre une perception ou mĂȘme une reprĂ©sentation irrĂ©versibles et un raisonnement logique : dans la reprĂ©sentation dâordre perceptif, la rĂ©alitĂ© spatio-temporelle dâun mĂȘme lot de perles ne peut ĂȘtre situĂ©e dans deux colliers Ă la fois, tandis que le raisonnement consiste Ă construire et Ă dĂ©faire successivement ces deux mĂȘmes colliers tout en considĂ©rant les rĂ©sultats de ces transformations comme simultanĂ©s, celles-ci nâĂ©tant quâhypothĂšses ou assomptions, câest-Ă -dire opĂ©rations indĂ©pendantes du dĂ©roulement physique dans le temps. En second lieu, du point de vue de la construction de lâinclusion elle-mĂȘme, on voit que pour inclure A en B il faut nĂ©cessairement soustraire Aâ Ă Â B et poser le rapport A = B â Aâ. En effet, pour comprendre que les perles brunes appartiennent Ă la collection des perles en bois ou sont en bois, il faut saisir que les perles brunes ne sont rien de plus que « toutes les perles en bois sauf ou exceptĂ©es les blanches » : sans cette soustraction, la notion que les perles en bois sont constituĂ©es par la rĂ©union des blanches et des brunes, demeure inopĂ©rante, le tout sâĂ©vanouissant dĂšs que lâattention est dirigĂ©e sur une partie sĂ©parĂ©e de lui. Et, pour effectuer ces opĂ©rations, il faut comprendre Ă©galement que les perles brunes sont Ă la fois brunes et en bois, soit (A Ă B = A B), et que, si lâon parle de perles brunes, câest seulement « abstraction faite » de leur matiĂšre, soit (AB : B = A). LâopĂ©ration inverse est donc psychologiquement nĂ©cessaire Ă la construction de lâinclusion, et cela, non seulement sous la forme de la nĂ©gation en gĂ©nĂ©ral, mais encore et surtout sous la forme des soustractions (exclusions) et divisions (abstractions) logiques particuliĂšres. Câest pourquoi le raisonnement de lâenfant met si longtemps Ă devenir rĂ©ellement dĂ©ductif, la gĂ©nĂ©ralitĂ© vraie et lâinclusion vĂ©ritable se distinguant prĂ©cisĂ©ment de la gĂ©nĂ©ralitĂ© apparente et de la fausse inclusion par une rĂ©gulation des exclusions et des dissociations autant que par systĂ©matisation de lâopĂ©ration directe, dont elles constituent la condition nĂ©cessaire.
Quant Ă la composition, ou transitivitĂ©, des relations (A < B) et (B < C), pourquoi lâenfant pose-t-il (A < C < B) aprĂšs avoir pesĂ© (A < B) et (A < C) ? Simplement parce quâil ignore que la sĂ©rie (A < B < C), comme toute sĂ©rie linĂ©aire, implique que chaque terme M soit Ă la fois M < N et M > L : il nây a donc pas de sĂ©riation possible sans lâintervention de lâopĂ©ration inverse, et, tant que le sujet ne cherche pas, dans lâensemble A, B et C, un moyen terme qui satisfasse simultanĂ©ment Ă (B < C) et Ă (B > A), il ne peut attribuer de transitivitĂ© vraie aux rapports quâil Ă©tablit (mĂȘme si par hasard il a mesurĂ© dâemblĂ©e A < B et B < C, auquel cas la transitivitĂ© quâil Ă©tablira sera, quoique vraie en fait, de valeur aussi illusoire que celle de la fausse gĂ©nĂ©ralitĂ© des classes non composables entre elles).
On comprend maintenant quelle est, du point de vue de la construction gĂ©nĂ©tique de la pensĂ©e, la signification des « groupes » et spĂ©cialement celle des opĂ©rations inverses. Le « groupement » est la condition sine qua non de la mobilitĂ© de la pensĂ©e, qui distingue le raisonnement lĂ©gitime, câest-Ă -dire lâintelligence elle-mĂȘme, de lâintuition ou de la perception. Le critĂšre de lâintelligence par rapport Ă la perception est assurĂ©ment lâintervention des « opĂ©rations ». Or, on pourrait conclure en un mot : une transformation ne devient opĂ©ratoire, câest-Ă -dire logique, quâĂ partir du moment oĂč elle comporte une inverse. Tant que ne sont pas constituĂ©es les inverses, au sens oĂč nous les avons dĂ©finies, la pensĂ©e demeure limitĂ©e par les lois de la perception : les classes apparentes ne sont que des collections perçues en un tout, ou perceptibles comme telles, câest-Ă -dire des totalitĂ©s intuitives, dont la nature a Ă©tĂ© prĂ©cisĂ©e par les psychologues de lâĂ©cole dite de la « Gestalttheorie », et les relations apparentes ne sont que des rapports pratiques et rigides. Les « perles brunes » ou les « perles en bois » perçues alternativement dans la boĂźte sont ainsi des totalitĂ©s fermĂ©es et donc irrĂ©versibles comme toute perception. Leur caractĂšre de bloc peut donner lâillusion de la totalitĂ© conceptuelle, mais ce nâest quâune apparence, car, pour atteindre le niveau des Ă©lĂ©ments de jugements on de raisonnements abstraits, il faut prĂ©cisĂ©ment que ces totalitĂ©s, sans ĂȘtre brisĂ©es, soient articulĂ©es et rendues mobiles par leur subordination Ă des opĂ©rations rĂ©versibles. Câest ici quâapparaĂźt le rĂŽle des inverses : le « groupe » est une totalitĂ© devenue mobile et dont le dynamisme dissout les structures statiques de la perception. M. Wertheimer a tentĂ© dâexpliquer le syllogisme par une restructuration comparable Ă celle de la perception : « tous les hommes sont mortels » serait une premiĂšre « structure » dont la totalitĂ© commande les parties, « Socrate est un homme » une seconde structure du mĂȘme type, et le raisonnement consisterait Ă fondre ces deux ensembles rigides en un tout tel que lâĂ©lĂ©ment de la seconde structure soit pour ainsi dire dĂ©centrĂ© pour ĂȘtre absorbĂ© par la premiĂšre. Sans doute, mais cette restructuration, lorsquâelle sâopĂšre par raisonnement et non pas seulement par une imagerie dâordre reprĂ©sentatif ou perceptif, ne consiste pas Ă remplacer deux structures rigides par une nouvelle totalitĂ© immobile : elle consiste au contraire Ă subordonner ces unitĂ©s Ă des opĂ©rations mobiles et rĂ©versibles qui transcendent prĂ©cisĂ©ment les lois de la perception. Toute construction de classes et de relations suppose ce mĂȘme processus de dissolution des « Gestalt » et dâĂ©laboration opĂ©ratoire qui constitue les groupements. Si lâĂ©lĂ©ment de la perception est la totalitĂ© structurĂ©e, lâĂ©lĂ©ment du jugement et du raisonnement est lâopĂ©ration rĂ©versible, câest-Ă -dire un acte et non plus une forme. Câest pourquoi, bien que la logistique contemporaine soit engagĂ©e surtout dans le calcul des propositions, avons-nous tenu Ă vĂ©rifier lâexistence du mĂ©canisme des groupements sur le terrain mĂȘme de la logique des classes et des relations, qui est celui sur lequel lâenfant Ă©labore les premiĂšres notions logiques, au moyen dâopĂ©rations rĂ©versibles qui dissolvent lâintuition perceptive ou reprĂ©sentative pour constituer le systĂšme mobile du jugement.
Un exemple fera comprendre lâimportance de ce processus : câest celui des raisonnements utilisĂ©s par lâenfant pour construire les premiers principes de conservation de son univers. Durant toute la petite enfance, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment la pĂ©riode durant laquelle il nây a ni dĂ©duction hiĂ©rarchique ni dĂ©duction relative possibles, il nây a pas de conservation parce que la perception prime tout raisonnement. Il suffit ainsi de dĂ©former une boulette dâargile pour que lâenfant admette que son poids augmente ou diminue et que sa matiĂšre mĂȘme change de quantitĂ©. Il suffit quâun morceau de sucre fonde pour que sa substance et son poids sâĂ©vanouissent ou quâun grain de maĂŻs se gonfle par la chaleur pour que sa substance et son poids sâaccroissent aux yeux du sujet, etc. Or, entre 7 et 11 ans environ, lâenfant construit une sĂ©rie dâinvariants successifs, tels que la conservation de la quantitĂ© de substance, celle du poids et mĂȘme celle du volume (dans le cas des dĂ©formations de la boulette dâargile). Bien plus, il affirme cette conservation indĂ©pendamment de tout contrĂŽle empirique de dĂ©tail et y croit comme Ă une vĂ©ritĂ© nĂ©cessaire ou a priori. Comment donc parvient-il Ă vaincre aussi complĂštement les apparences perceptives pour Ă©laborer des rapports purement rationnels ? Lâidentification simple (« vous nâavez rien enlevĂ© ni ajouté ») nâexplique pas le processus, puisquâelle pourrait ĂȘtre invoquĂ©e Ă tout Ăąge et ne sert de rien aux petits. De telles notions supposent en rĂ©alitĂ© toute une construction rĂ©versible et mĂȘme une double composition : celle des rapports de tout et de partie, dâabord, qui permettent au sujet de dĂ©clarer, par exemple, que chaque grain de sucre fondu pĂšse un petit peu et que « tous les grains ensemble, ça fait le poids du morceau 5 » et celle des relations de longueur, largeur et Ă©paisseur (« quand la boulette sâallonge, elle devient plus mince », etc.). Ces deux sortes de compositions constituent de vĂ©ritables groupements logiques, dont les notions de conservation sont les invariants, et des groupes tels que lâenfant lui-mĂȘme prenne conscience de la rĂ©versibilité : on peut retrouver, dit-il, la forme initiale, refaire le tout avec les parties, compenser chaque dĂ©formation par une transformation inverse, etc.
Bien plus, si lâon se place sur ce terrain de lâintelligence concrĂšte et de la causalitĂ© physique, les groupements logiques y jouent un tel rĂŽle que câest jusquâau niveau de lâintelligence sensori-motrice antĂ©rieure au langage quâil faut remonter pour en trouver la source. Au reste, lâexplication cĂ©lĂšbre quâHenri PoincarĂ© a donnĂ©e de la construction de lâespace au moyen du groupe expĂ©rimental des dĂ©placements revient prĂ©cisĂ©ment Ă attribuer lâorganisation groupale aux systĂšmes sensori-moteurs Ă©lĂ©mentaires, et si lâĂ©laboration psychologique de ce groupe est peut-ĂȘtre plus complexe que ne lâa pensĂ© le grand mathĂ©maticien, nous avons pu vĂ©rifier le bien fondĂ© de cette hypothĂšse gĂ©nĂ©rale en ce qui concerne non seulement la gĂ©omĂ©trie de la premiĂšre annĂ©e, mais encore la constitution de la notion dâobjet elle-mĂȘme 6.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, nous pouvons donc admettre que le mĂ©canisme des groupes commande bien lâĂ©laboration de la pensĂ©e logique, et cela dĂšs sa forme dâintelligence pratique. Le groupement est ainsi, non seulement la loi dâĂ©quilibre Ă laquelle obĂ©it la pensĂ©e achevĂ©e, mais encore, en tant que processus conduisant Ă une rĂ©versibilitĂ© progressive, il est loi dâĂ©volution ou raison de la direction suivie par la pensĂ©e en son dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique. Quant Ă savoir alors dâoĂč provient le groupement comme tel, du point de vue psychologique, on peut tenter dâen rendre compte par les conditions de toute organisation psycho-motrice, câest-Ă -dire par lâĂ©quilibre de lâassimilation et de lâaccommodation, qui dâantagonistes au dĂ©but se coordonnent au cours de leur Ă©volution et engendrent ainsi ces cycles dont la rĂ©versibilitĂ© se traduit rĂ©flexivement par la structure groupale 7.
Si nous poursuivons maintenant ce parallĂšle entre la construction logistique et le dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique, nous pourrions entrer dans le dĂ©tail des groupements logiques Ă©tudiĂ©s au cours des chapitres prĂ©cĂ©dents. Mais nous nous bornerons Ă quelques indications seulement, car cela dĂ©passerait par trop les cadres de cet ouvrage dây insister, comme il conviendrait pour convaincre un lecteur mĂ©fiant Ă lâĂ©gard de la psychologie.
Pour ce qui est du groupement prĂ©liminaire des Ă©quivalences pures, tout dâabord, il est important de noter que ce groupement ainsi, au mĂȘme titre que les autres, suppose une Ă©laboration gĂ©nĂ©tique complexe, dans laquelle le rĂŽle des inverses est, il est vrai, masquĂ© par le caractĂšre symĂ©trique de la relation dâĂ©galitĂ©, mais qui ne lâimplique pas moins. Nous prĂ©sentons Ă cet Ă©gard Ă des enfants de 4 Ă 7 ans trois barres semblables de mĂȘme mĂ©tal, soit non colorĂ©es, soit vernies de diffĂ©rentes couleurs, ainsi quâun morceau de plomb de mĂȘme poids que chacune des barres. Nous les faisons alors peser deux Ă deux, pour Ă©tudier les infĂ©rences qui sâensuivent 8. Lorsque les barres ne sont pas colorĂ©es, lâenfant le plus jeune conclut facilement que (A = B) + (B = C) = (A = C). Mais il nây a lĂ aucun raisonnement, ces barres Ă©tant indiscernables Ă la perception : il ne sâagit donc que dâune fusion immĂ©diate et non discursive. Par contre, il suffit que les barres soient colorĂ©es pour que les sujets les moins Ă©voluĂ©s hĂ©sitent Ă conclure que A = C. Câest lĂ , peut-ĂȘtre, lâexemple le plus direct et le plus simple que lâon puisse donner de la prĂ©logique enfantine, câest-Ă -dire du caractĂšre non innĂ©, mais construit de la logique. Lorsque lâenfant rĂ©ussit Ă rĂ©soudre ce problĂšme il suffit alors, aprĂšs quâil ait constatĂ© lâidentitĂ© de poids du plomb avec A et lâĂ©galitĂ© A = B, de lui demander si le poids du plomb sera Ă©gal Ă B pour que tout soit Ă recommencer, tant est faible la logique lorsquâelle est aux prises avec une apparence perceptive contraire. Or, comment lâenfant parvient-il Ă la solution juste ? Sans que lâon puisse parler encore dâinverses faute dâopĂ©rations proprement dites, il est nĂ©anmoins clair que la rĂ©versibilitĂ© sâannonce dĂ©jĂ dans la mobilitĂ© de lâĂ©quivalence : la solution correcte apparaĂźt lorsque la rigiditĂ© qualitative de la perception est dissoute par le jeu rĂ©versible des substitutions, câest-Ă -dire lorsque lâenfant comprend que si A = B = C⊠alors B et C peuvent ĂȘtre mis en toute circonstance Ă la place de A, mĂȘme lorsque A Ă©quilibre, contre toute attente, la poids du morceau de plomb sur la balance.
Pour ce qui est des additions simples de classes, nous avons dĂ©jĂ , donnĂ© lâexemple des perles en bois : si les difficultĂ©s dâinclure sont ce que nous avons vu dans le cas de ces trois classes, il est inutile de revenir sur lâaddition complĂšte qui augmente simplement le nombre des emboĂźtements. LâĂ©tude de toute classification chez lâenfant, fournit, Ă cet Ă©gard, les vĂ©rifications voulues, ainsi que pour la multiplication co-univoque des classes.
La multiplication simple des classes conduit Ă une notion essentielle pour le dĂ©veloppement de la logique, celle qui sâexprime par les mots « à la fois ». Or, si toute inclusion suppose prĂ©cisĂ©ment ce rapport, il nâen prĂ©sente pas moins une difficultĂ© systĂ©matique pour lâenfant. Nous en avons vu tout Ă lâheure, un exemple, toujours Ă propos des perles, dans lâincapacitĂ© des petits Ă comprendre que les perles brunes sont « à la fois » brunes et en bois, et lâon en pourrait fournir autant quâon le voudra. Mais le problĂšme intĂ©ressant est de savoir comment lâenfant parvient Ă lâutilisation correcte de cette opĂ©ration. Or, une fois de plus, câest Ă lâoccasion des nĂ©gations et des inverses que sâeffectue la rĂ©gulation des compositions directes. Il y a tout dâabord Ă considĂ©rer le cas de la multiplication Ă produit nul, ou disjonction, qui est fondamental Ă ce point de vue : (A Ă Aâ = 0). De mĂȘme que dans la multiplication arithmĂ©tique, (cf. o Ă n et o/n), la multiplication nulle des classes ne se confond pas avec lâopĂ©ration inverse (x : y = x/y ou AB : B = A) mais signifie lâimpossibilitĂ© dâopĂ©rer rĂ©ellement. Le langage marque la chose au moyen des alternatives, câest-Ă -dire des mots « ou⊠ou ». Or chacun sait prĂ©cisĂ©ment la difficultĂ© Ă©prouvĂ©e par le petit enfant Ă manier ces termes en un raisonnement, et, en retour, la frĂ©quence des fausses oppositions implicites qui dominent ses jugements (telle lâopposition des qualitĂ©s « brunes » et « en bois » dans le raisonnement dĂ©jĂ citĂ©). Le rĂ©glage des alternatives ou disjonctions est donc un facteur essentiel de celui des multiplications. Mais surtout, lâopĂ©ration inverse joue en un tel domaine un rĂŽle dont on se doute trop peu, parce quâil est masquĂ© par le langage qui lâexprime presque toujours en termes positifs. La division des classes (AB : B = A) se traduit en effet, non seulement par les mots « abstraction faite » (ou « indĂ©pendamment » de leur matiĂšre (B) ces perles (AB) sont brunes (A) », mais en tant que brunes (câest-Ă -dire AB dissociĂ© de B) », ou « comme telles » etc. Or, ainsi formulĂ©e lâopĂ©ration inverse intervient sans cesse dans lâĂ©laboration des multiplications. Pour rĂ©soudre correctement le problĂšme des perles et dĂ©couvrir que les perles en bois sont plus nombreuses que les brunes lâenfant doit, en effet, comprendre que B = AB + AâB ( les perles en bois sont les perles brunes en bois plus les perles blanches en bois »), mais il ne saisira jamais la chose sâil nâest pas capable des deux sortes dâinverses suivantes : 1° (AB : B = A) et (AâB : B = Aâ), câest-Ă -dire « câest indĂ©pendamment de leur matiĂšre que ces perles sont classĂ©es brunes ou blanches » et surtout 2° (AB : A = B) et (Aâ B : Aâ = B), câest-Ă -dire « câest en tant que caractĂ©risĂ©es par leur matiĂšreâŠÂ » ou « indĂ©pendamment de leur couleur⊠que les perles brunes rentrent dans lâensemble des perles en bois et peuvent ĂȘtre rĂ©unies aux blanches ». PrĂ©sentĂ©e ainsi, lâopĂ©ration inverse de la multiplication des classes intervient nĂ©cessairement, comme on le voit, dans nâimporte quel raisonnement : elle est aussi essentielle Ă la pensĂ©e vivante que la multiplication elle-mĂȘme, puisquâelle exprime lâabstraction et la multiplication la gĂ©nĂ©ralisation.
Voici encore un exemple. Nous avons jadis prĂ©sentĂ© aux enfants le problĂšme suivant : « Il ne reste que trois couteaux dans un magasin. Deux de ces couteaux ont deux lames ce sont ceux qui coĂ»tent 8 francs et 10 francs. Deux de ces mĂȘmes couteaux ont un tire-bouchon : ce sont ceux qui coĂ»tent 10 francs et 12 francs. Je choisis celui qui a Ă la fois deux lames et un tire-bouchon : Combien coĂ»te-t-il ? » Or, jusquâen plein Ăąge scolaire, une tendance invincible pousse lâenfant Ă croire Ă lâexistence de quatre couteaux, malgrĂ© les donnĂ©es, ou Ă additionner 8 ou 10 francs Ă Â 10 ou Ă 12 francs. Si nous dĂ©signons les deux couteaux Ă deux lames (B1) par les symboles A1 et Aâ1 et les deux couteaux Ă tire-bouchon (B2) par les symboles A2 et Aâ2, le sujet nâarrive donc pas Ă faire la multiplication (B1 Ă B2 = B1B2 = Aâ1A2) donc Ă comprendre que Aâ1 = A2. Or, comprendre cette intersection ; câest comprendre : que (A1 Ă A2 = 0), (A1 Ă Aâ2 = 0), etc., donc quâun seul couteau est dans les deux classes Ă la fois ; et 2° que (Aâ1A2 : A2 = Aâ1) et (Aâ1A2 : Aâ1 = Aâ2), câest-Ă -dire « câest en tant seulement quâil a deux lames que le couteau Ă 10 francs est dans le premier ensemble », ou « câest indĂ©pendamment de son tire-bouchon que le couteau Ă 10 francs est dans le premier ensemble », etc. Ici de nouveau, la comprĂ©hension de lâopĂ©ration inverse est donc entiĂšrement corrĂ©lative de celle de lâopĂ©ration directe.
Pour ce qui est maintenant de lâaddition des relations nous avons dĂ©jĂ citĂ© lâexemple des cailloux Ă sĂ©rier selon leur poids, et nây revenons donc pas. Par contre, il est utile de mentionner le caractĂšre effectif du groupement et le rĂŽle des inverses dans le cas de la multiplication des relations. Soient par exemple, deux volumes Ă©gaux de matiĂšres de densitĂ© diffĂ©rente, telles une boule de cire et une boule dâargile. AprĂšs les avoir soupesĂ©es, lâenfant est priĂ© de confectionner une boule dâargile de mĂȘme poids que celle de cire. La multiplication des relations (plus dense) Ă (plus petit) = (mĂȘme poids) suppose ainsi une coordination inverse, dont la difficultĂ© mais, dâautre part, lâimportance pour la constitution de la pensĂ©e logique sont dâobservation courante 9.
Enfin, lâaddition complĂšte des relations symĂ©triques ainsi que la multiplication co-univoque des relations de famille sont dâun intĂ©rĂȘt spĂ©cial pour le dĂ©veloppement de la logique de lâenfant, et montrent une fois de plus le rĂŽle fondamental des inverses. En effet, si, du point de vue formel, lâinverse dâune relation symĂ©trique est identique Ă lâopĂ©ration directe, cette rĂ©ciprocitĂ© suppose toute une construction psychologique pour se constituer. Câest ainsi que le simple problĂšme de savoir combien de frĂšres et de sĆurs ont leurs propres frĂšres et sĆurs met la plupart des petits enfants dans un grand embarras tel qui nâa quâun frĂšre ; dĂ©clare que ce frĂšre nâa pas de frĂšre, car il nây a que lui-mĂȘme et son frĂšre dans la famille, etc. 10 Il en est dâailleurs de mĂȘme pour bien dâautres relations symĂ©triques, mĂȘme intransitives comme « voisin », « étranger », etc. En de tels cas lâĂ©laboration de la relation inverse est la condition nĂ©cessaire et suffisante de celle de la relation directe. On ne saurait, en effet, considĂ©rer la notion de frĂšre comme comprise si elle nâest pas symĂ©trique : du reste la dĂ©finition mĂȘme que donne le sujet en fait foi (« un frĂšre est un garçon qui vient aprĂšs », etc.).
En bref, toutes les transformations que nous avons Ă©tudiĂ©es en cet ouvrage et classĂ©es en huit groupements se trouvent ĂȘtre essentielles pour le dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique de la logique. Le caractĂšre de groupement de ces opĂ©rations apparaĂźt donc non pas comme une abstraction formelle mais comme une rĂ©alitĂ© concrĂšte et vivante. On peut mĂȘme aller jusquâĂ dire que toutes les lois du groupement sont nĂ©cessairement reconnues Ă un moment donnĂ© par lâesprit comme des normes de la pensĂ©e, y compris, et nous dirions mĂȘme surtout, la rĂšgle de rĂ©versibilité : de la rĂ©ciprocitĂ© propre aux relations symĂ©triques qui commandent Ă toute la logique des classes, jusquâĂ lâabstraction inverse des opĂ©rations de multiplication, les inverses apparaissent comme les conditions de la rigueur, tandis que les opĂ©rations directes sont sources de productivitĂ©.
Il nous reste enfin à savoir si les conclusions obtenues sur les rapports des classes et des relations avec le nombre sont également justifiées par un parallÚle psycho-génétique.
PrĂ©cisons dâabord, Ă cet Ă©gard, le rapport mutuel des classes et des relations dans le dĂ©veloppement gĂ©nĂ©tique de la pensĂ©e de lâenfant. Aux niveaux Ă©lĂ©mentaires, on pourrait croire au primat des jugements prĂ©dicatifs, donc des classes sur les relations. En effet, les relations symĂ©triques commencent, ainsi quâon vient de le voir par nâĂȘtre pas rĂ©ciproques. Quant aux relations asymĂ©triques, elles demeurent Ă lâĂ©tat de « prĂ©relations » et conduisent donc elles aussi Ă de faux absolus : la droite et la gauche en soi, le lourd et le lĂ©ger etc. Mais si les relations semblent ainsi subordonnĂ©es aux classes, celles-ci ne sont pas non plus constituĂ©es, dĂšs le dĂ©but, puisquâelles demeurent Ă lâĂ©tat de simples schĂšmes Ă rapports internes rigides. LâĂ©tat initial ne peut donc ĂȘtre caractĂ©risĂ© que par une sorte dâindiffĂ©renciation ou de compromis entre les deux, mais de compromis entre tendances antagonistes : la pseudo-gĂ©nĂ©ralisation de la qualitĂ© empĂȘche la gĂ©nĂ©ralitĂ© vraie. De lĂ le progrĂšs consiste en une dissociation, et avec complĂ©mentarité : la gĂ©nĂ©ralitĂ© appuie la relativitĂ© et rĂ©ciproquement. Par exemple, câest en concevant la rĂ©ciprocitĂ© de la relation de frĂšre que lâenfant parvient Ă construire correctement la classe des frĂšres Ă une mĂȘme famille, ou câest en gĂ©nĂ©ralisant lâexplication de la flottaison des solides par le poids quâil dĂ©couvre la relation du poids au volume des corps immergĂ©s, etc. 11
Cela posĂ©, comment se construit le nombre ? Lâobservation psychologique montre en premier lieu que la condition nĂ©cessaire de sa constitution, Ă savoir la correspondance bi-univoque entre deux collections, nâest pas suffisante malgrĂ© lâopinion gĂ©nĂ©ralement rĂ©pandue. Il est, en effet, un niveau mental au cours duquel lâenfant peut Ă©changer terme Ă terme deux ensembles sans croire Ă leur Ă©quivalence durable, cette Ă©quivalence pouvant ĂȘtre altĂ©rĂ©e dĂšs que lâon change la disposition des parties 12. Cette rĂ©action initiale, dont nous avons multipliĂ© les occasions de contrĂŽle est essentielle du point de vue de la thĂ©orie des groupements logiques : elle montre quâil existe une correspondance intuitive avant toute constitution du nombre, et que cette correspondance est une opĂ©ration dâordre logique autant que mathĂ©matique. Pour que la correspondance se quantifie et engendre le nombre, une seconde condition est donc nĂ©cessaire : que les ensembles correspondants deviennent invariants et soient ainsi douĂ©s de conservation. Or cette constance des collections, que la correspondance ne suffit point Ă assurer, requiert elle-mĂȘme deux conditions qui procĂšdent prĂ©cisĂ©ment de la logique des classes et de celle des relations : lâinclusion des parties dans le tout et la coordination des relations.
Voici, par exemple, une collection de perles que lâenfant verse lui-mĂȘme dâun verre bas et large dans un tube allongĂ© et mince, ou une collection de 8 jetons disposĂ©s en deux sĂ©ries parallĂšles de 4 dont on dĂ©tache la rangĂ©e supĂ©rieure pour la mettre Ă la suite de la rangĂ©e infĂ©rieure. Dans les deux cas lâenfant croit Ă lâaugmentation du nombre des Ă©lĂ©ments, dans le cas des perles parce que le niveau est devenu plus haut et dans celui des jetons parce que la rangĂ©e totale sâest allongĂ©e. Que lui faudra-t-il comprendre pour renoncer Ă cette double illusion ? 1° quâun tout demeure identique Ă lui-mĂȘme indĂ©pendamment de lâarrangement des parties : par exemple, que la rangĂ©e infĂ©rieure des jetons (Aâ) jointe Ă la rangĂ©e supĂ©rieure (A) donne le mĂȘme ensemble B selon que lâon compte B = A + Aâ ou B = Aâ + A. 2° Que les relations en jeu qui dĂ©terminent la configuration dâensemble de la collection se coordonnent et en particulier se compensent : ainsi la colonne des perles dans le tube a perdu en largeur ce quâelle a gagnĂ© en hauteur ; ou encore les rangĂ©es de jetons ont gagnĂ© en longueur ce quâelles ont perdu en largeur, de telle sorte que la sĂ©riation linĂ©aire correspond Ă la sĂ©riation sur deux rangs, etc.
Or, si lâon procĂšde des collections spatiales dâobjets discontinus, dĂ©nombrables mais point encore dĂ©nombrĂ©s, aux nombres eux-mĂȘmes, on constate que ces deux aspects parallĂšles dâinclusion et de relation subsistent jusque dans la structure intime du nombre, oĂč lâon retrouve alors la double nature de classe et de sĂ©rie ainsi que nous avons essayĂ© de lâĂ©tablir au cours des chapitres XI et XII.
Contentons-nous dâun exemple trĂšs simple. Une fois que lâenfant a rĂ©ussi Ă comprendre lâĂ©quivalence de poids du morceau de plomb et des trois barres dont il a Ă©tĂ© question tout Ă lâheure Ă propos du groupe des Ă©quivalences pures, nous mettons sur un plateau de la balance deux barres et sur lâautre une barre et le plomb. Deux rĂ©actions peuvent alors se produire, lâune qualitative ou conceptuelle, lâautre quantitative ou arithmĂ©tique. Pour les plus jeunes, en effet, le plateau contenant le plomb pĂšsera plus, parce que le plomb est lourd en soi et surtout parce quâil y a deux sortes diffĂ©rentes dâobjets tandis que sur lâautre plateau les objets sont de mĂȘme espĂšce. Il suffit ainsi que lâon compare les objets couples Ă couples pour que lâĂ©quivalence des termes isolĂ©s soit oubliĂ©e : ce raisonnement redevient alors purement conceptuel. Soient A = la barre blanche, Aâ = la rouge, Bâ = la bleue ; C = les barres et Câ = le plomb. Lâenfant raisonne donc comme suit : A + Aâ â  Bâ + Câ parce que Câ est dâune autre classe que C (que A + Aâ + Bâ) tandis que A et Aâ sont de la mĂȘme classe C. Au stade suivant, au contraire, le sujet dĂ©clare que le poids est le mĂȘme puisque tous les objets sont Ă©quivalents et quâon a deux objets sur chaque plateau. En quoi le raisonnement sâest-il modifié ? Dâabord en ce que les qualitĂ©s envisagĂ©es sont subordonnĂ©es Ă une Ă©quivalence plus gĂ©nĂ©rale A = Aâ = Bâ = Câ est quâainsi les classes initiales perdent leurs cadres particuliers pour ĂȘtre fusionnĂ©es en une seule classe D = les objets Ă©quivalents par leur poids. Cependant il est un cadre que le sujet nâabolit pas : câest celui des couples comme tels. Ces couples peuvent ĂȘtre quelconques en leur contenu (A + Aâ) = (A + Bâ) = (A + Câ) = (Aâ + Bâ) = ⊠etc. Comment donc de tels cadres peuvent-ils subsister puisque les objets qui les forment sont devenus homogĂšnes ? Câest ici quâintervient le second aspect du nombre, la sĂ©riation : les objets rĂ©unis en un couple Ă©tant Ă©quivalents, leur seule diffĂ©rence, câest-Ă -dire la condition sine qua non qui leur permet dâĂȘtre « deux » tout en Ă©tant semblables entre eux, est quâils constituent les deux termes de la relation asymĂ©triques : « aprĂšs » dans le sens de « Aâ est un autre A posĂ© aprĂšs ». En effet, pour que lâenfant puisse Ă©tablir une correspondance entre les deux objets situĂ©s sur le premier plateau de la balance et les deux objets situĂ©s sur le second, il faut bien quâil les sĂ©rie dans un ordre quelconque, car il ne saurait y avoir de correspondance sans une sĂ©riation des termes correspondants. DĂšs lors, la collection, mĂȘme rĂ©duite Ă un couple, constitue une suite asymĂ©trique sans cesser dâĂȘtre une collection de termes substituables
A « vient aprĂšs » Aâ, si câest Aâ qui est dâabord mis en correspondance avec Bâ ou avec Câ ; ou Aâ« vient aprĂšs » A si lâordre est autre, etc. Mais il y a toujours un ordre choisi de sĂ©riation, et, relativement Ă cet ordre, le « second » est diffĂ©rent du « premier » parce quâil est lâautre terme de la relation asymĂ©trique inhĂ©rente Ă lâacte de sĂ©rier ; de plus, si toute diffĂ©rence qualitative, est Ă©liminĂ©e entre les termes au profit de lâĂ©quivalence pure, seuls ces rangs de sĂ©riation diffĂ©rencient encore les objets. Câest pourquoi les couples ainsi construits ne sont plus des classes, mais des nombres, câest-Ă -dire des collections dâobjets Ă la fois Ă©quivalents et sĂ©riĂ©s. Le raisonnement a naturellement Ă©tĂ© le mĂȘme pour des ensembles de 6 ou 8 objets Ă comparer en deux collections. Bref, dans toute expĂ©rience de ce genre, lâaddition logique « et » devient addition arithmĂ©tique dans la mesure oĂč chaque objet est conçu Ă la fois comme Ă©quivalent ou substituable aux autres, et comme cependant diffĂ©rent dâeux parce que sĂ©riables.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le nombre apparaĂźt bien ainsi comme une fusion des caractĂšres de la classe, soit lâĂ©quivalence des termes rĂ©unis en chaque classe et lâemboĂźtement des classes les unes dans les autres, avec les caractĂšres de la relation, soit la non-Ă©quivalence des termes en tant que distinguĂ©s par leur rang dans une sĂ©riation quelconque. Câest la rĂ©union de ces deux sortes de caractĂšres qui distingue, en derniĂšre analyse, la correspondance qualitative et la correspondance numĂ©rique caractĂ©risĂ©e par lâĂ©quivalence durable des collections correspondantes.
Or, lâintĂ©rĂȘt de lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique est de permettre de vĂ©rifier cette hypothĂšse non pas seulement par lâanalyse directe des exemples de quantification analogues Ă celui que nous venons de citer, mais au moyen de la contre-Ă©preuve suivante. Si le nombre est un systĂšme de classes et de relations rĂ©unies, il ne saurait donc se gĂ©nĂ©raliser quâune fois les classes et les relations Ă©laborĂ©es et câest pourquoi il faut attendre la fin de la petite enfance pour constituer une arithmĂ©tique proprement dite. Mais inversement, les classes et les relations Ă©tant ainsi conçues comme des aspects dissociĂ©s du nombre, elles seront non seulement complĂ©mentaires entre elles, comme on lâa vu plus haut, mais encore solidaires du nombre lui-mĂȘme, en tant que comportant une arithmĂ©tique implicite. Câest bien ce que nous enseigne prĂ©cisĂ©ment lâexemple des perles brunes Ă inclure dans les perles en bois : une telle inclusion nâest possible que si la classe des perles en bois est conçue comme plus « nombreuses » dâun terme au moins que celle des perles brunes. Sans un rĂ©seau de nombres virtuels tendu entre les objets, les concepts ne sauraient comporter dâextension dĂ©finie ni les propositions atteindre de gĂ©nĂ©ralitĂ© prĂ©cise, pas plus que la sĂ©riation ne pourrait parvenir Ă lâordre effectif câest en quoi les classes, les relations et les nombres sont psychologiquement dĂ©pendants les uns des autres tout en sâengageant en des directions diffĂ©rentes.
Il est facile, enfin, dâĂ©tablir par les mĂȘmes mĂ©thodes les rapports existant entre la multiplication et la mise en correspondance bi-univoque. Lorsquâen effet, lâenfant parvient Ă mettre en correspondance deux collections avec Ă©quivalence durable, il arrive aussitĂŽt Ă Ă©tendre la correspondance Ă plusieurs ensembles Ă la fois et Ă comprendre ainsi lâopĂ©ration multiplicative : la frontiĂšre naturelle des stades de construction des notions est donc Ă situer entre la correspondance intuitive sans Ă©quivalence et la correspondance bi-univoque vraie, et celle-ci, cette fois conquise, entraĂźne dâemblĂ©e la multiplication (logique et arithmĂ©tique simultanĂ©ment).
Au total, on voit lâutilitĂ© de poursuivre parallĂšlement lâanalyse gĂ©nĂ©tique et la construction logistique des notions : Ă chaque problĂšme soulevĂ© par lâemploi de lâune de ces mĂ©thodes correspond une question fĂ©conde pour le dĂ©veloppement de lâautre et seule leur comparaison permanente libĂšre lâesprit du double rĂ©alisme de lâempirisme et de la dĂ©duction absolue.