Chapitre VI.
La droite projective et la perspective 1
a
La manifestation la plus simple de la recherche dâune organisation dâensemble reliant les objets spatiaux entre eux selon des systĂšmes soit de points de vue projectifs soit de coordonnĂ©es, est la dĂ©couverte de la droite reprĂ©sentative. La droite ne constitue pas, en effet, une notion topologique, car pour transformer une simple ligne (seule envisagĂ©e par la topologie) en une droite, il est nĂ©cessaire dâintroduire ou bien un systĂšme de points de vue (tels, par exemple que les Ă©lĂ©ments de la ligne se masquent les uns les autres selon une certaine perspective), ou bien un systĂšme de dĂ©placements, de distances et de mesures : la reprĂ©sentation de la droite suppose ainsi lâespace projectif ou lâespace euclidien. Or, cette reprĂ©sentation est loin dâĂȘtre Ă©lĂ©mentaire, malgrĂ© lâopinion traditionnelle des manuels courants de gĂ©omĂ©trie, aussi ignorants des donnĂ©es psychogĂ©nĂ©tiques que de la structure axiomatique de leur propre discipline. Certes la perception de la droite est fort prĂ©coce, encore quâil convienne de rĂ©server la question de lâĂąge Ă partir duquel un bĂ©bĂ© est capable de suivre des yeux ou de la main une forme rectiligne. Mais, comme nous lâavons vu au chapitre I (section I), autre chose, est de percevoir une droite, autre chose est de se la reprĂ©senter, câest-Ă -dire de la construire ou de la reconstruire. Lâanalyse du dessin (chapitre II) nous a en particulier montrĂ© que la copie des figures rectilignes (carrĂ©, rectangle, etc.), donc la simple reproduction de droites perceptives, nâest obtenue quâaprĂšs celle de figures en apparence plus complexes comprenant les rapports topologiques de fermeture, dâenveloppement Ă deux dimensions et de chevauchement sur une frontiĂšre. Quant Ă la construction proprement dite dâune droite, câest-Ă -dire Ă la rĂ©union de deux points limites donnĂ©s par une suite dâautres points quâil sâagit dâintercaler entre eux de façon rectiligne, nous allons voir, au cours du prĂ©sent chapitre, ce quâil en faut penser.
Lâobjet de ce chapitre VI est, en effet, de dĂ©crire la genĂšse de la droite projective Ă partir de lâaction de « viser » et dâanalyser la construction des perspectives Ă©lĂ©mentaires. Or, celles-ci consistent prĂ©cisĂ©ment Ă conserver la forme des droites tout en modifiant leurs longueurs, les parallĂ©lismes, les angles, etc. Câest donc essentiellement le problĂšme de la droite projective que nous avons Ă discuter maintenant, tant en lui-mĂȘme quâĂ propos des premiĂšres perspectives, la droite Ă©tant la seule forme qui se conserve au cours des changements perspectifs.
Section I. â La construction de la droite projective
Il ne sâagira, sous cette rubrique, que de la construction des droites par la conduite de la « visĂ©e ». Mais, si restreint que soit ce problĂšme, il nous paraĂźt mĂ©riter une section spĂ©ciale, car rien nâest plus propre Ă faire saisir la diffĂ©rence entre lâespace perceptif et lâespace reprĂ©sentatif que de constater le caractĂšre tardif de la droite reprĂ©sentative chez des sujets possĂ©dant depuis des annĂ©es la capacitĂ© de reconnaĂźtre perceptivement les droites.
§ 1. Technique et résultats généraux
On dispose dâune table carrĂ©e (ou rectangulaire) et dâune table ronde, ainsi que dâun certain nombre dâallumettes dont chacune est plantĂ©e (par la tĂȘte) en une rondelle de pĂąte Ă modeler lui servant de support. On explique au sujet que ces allumettes verticales reprĂ©sentent des poteaux et quâil va sâagir de les planter pour construire une ligne tĂ©lĂ©phonique bien droite le long dâune route elle aussi parfaitement droite. On commence par situer le premier et le dernier poteau (Ă 20, 30 ou 40 cm lâun de lâautre, selon les cas) Ă Ă©gale distance de lâun des bords de la table carrĂ©e, de façon Ă ce que le sujet, en intercalant les autres poteaux entre ces extrĂȘmes, construise une droite parallĂšle au bord de la table. On ne fait naturellement aucune allusion Ă ce parallĂ©lisme, mais lâexpĂ©rience montre que, sans le dire, le sujet se rĂ©fĂšre effectivement Ă cette droite perceptive constituĂ©e par le bord de la table et quâelle lui facilite grandement les choses. Cette premiĂšre construction achevĂ©e, on place les deux poteaux extrĂȘmes de façon Ă Ă©viter cette fois tout parallĂ©lisme et toute diagonale, lâun prĂšs de lâun des cĂŽtĂ©s de la table et
Stades de la construction de la droite projective.
lâautre le long du cĂŽtĂ© adjacent, la droite demandĂ©e formant donc un angle quelconque par rapport Ă chacun de ces deux cĂŽtĂ©s.
De mĂȘme, on place les deux poteaux extrĂȘmes en deux points de la table ronde, de façon Ă ce que la droite Ă construire suive soit lâun des diamĂštres, ou une corde simple, soit, au contraire, un trajet quelconque sans appui perceptif bien structurĂ©.
Dâautre part, et cela de prĂ©fĂ©rence sur la table ronde, on prĂ©sente Ă lâenfant une suite de poteaux dĂ©jĂ posĂ©s, mais selon une ligne peu droite (lĂ©gĂšre courbure ou zigzags, etc.), en priant le sujet de la rectifier. On lui demande alors oĂč il lui faut se placer pour juger au mieux si la ligne est bien droite ou pas. Si lâenfant ne dĂ©couvre pas tout seul la conduite de la visĂ©e, câest-Ă -dire, sâil ne se met pas spontanĂ©ment dans le prolongement de la sĂ©rie des poteaux pour les mieux aligner, on le place en diffĂ©rentes situations (de cĂŽtĂ©, dans le prolongement, câest-Ă -dire de « bout », etc.) en le questionnant sur les avantages on inconvĂ©nients de ces diverses positions.
Les stades obtenus au moyen de ces quelques questions se sont trouvĂ©s les suivants (voir fig. 18). Au cours du stade I (avant 4 ans) lâenfant nâest pas plus capable de construire une droite mĂȘme parallĂšle au bord de la table, quâil nâest capable de dessiner les droites dont est fait un carrĂ© ou un triangle donnĂ© en modĂšle. Au cours du stade II (de 4 Ă 7 ans environ) le sujet construit avec plus ou moins dâaisance la ligne droite parallĂšle au bord de la table, mais il Ă©choue Ă la reproduire lorsque la ligne fait un angle avec le cĂŽtĂ© le plus voisin de la table : durant le sous-stade II A (jusque vers 6 ans) il y a mĂȘme impossibilitĂ© pour lâenfant, Ă se libĂ©rer des suggestions perceptives exercĂ©es par les bords, tandis quâau niveau II B, il y a libĂ©ration progressive au cours dâessais caractĂ©risĂ©s en particulier par le rĂŽle du geste. Ă partir du stade III (dĂšs 7 ans, avec quelque cas plus prĂ©coces) la droite est construite en nâimporte quelle position par rapport Ă la table et le sujet lâobtient par le moyen de « visĂ©es » spontanĂ©es en se situant dans le prolongement des poteaux Ă aligner.
§ 2. Les niveaux I et II A : incapacitĂ© Ă la construction dâune droite parallĂšle Ă lâun des cĂŽtĂ©s de la table (I) puis dâune droite indĂ©pendante (II A)
Il est utile dâanalyser dâun peu prĂšs les rĂ©actions du stade I, bien quâelles soient parallĂšles Ă celles du mĂȘme niveau rĂ©vĂ©lĂ©es par lâĂ©tude du dessin (chapitre II) ou de la stĂ©rĂ©ognosie (chapitre I) ; plus clairement encore que ces rĂ©actions graphiques ou stĂ©rĂ©ognostiques, elles tĂ©moignent de la diffĂ©rence considĂ©rable sĂ©parant la reprĂ©sentation dâune droite de la perception de cette mĂȘme droite toute construite, ainsi que du primat de la ligne topologique sur la droite projective ou euclidienne lors des dĂ©buts de la reprĂ©sentation. Les sujets du stade I, tout en percevant fort bien une droite et en la distinguant perceptivement dâune courbe, ne parviennent cependant pas Ă construire une droite, mĂȘme parallĂšle Ă un modĂšle rectiligne (tel que le bord de la table) et ne rĂ©ussissent leur construction que si elle est effectuĂ©e directement sur le modĂšle perceptif :
Alb (2 ; 6) est priĂ© dâaligner les arbres (allumettes plantĂ©es dans des disques de pĂąte Ă modeler, appelĂ©s aussi des « enfants qui se donnent la main », etc.) en une « ligne bien faite » sur le bord mĂȘme de la table (non pas parallĂšlement au bord, mais sur la frontiĂšre) : il y parvient sans peine. De mĂȘme on lui dessine une droite sur laquelle il pose successivement huit allumettes sans difficultĂ©. Mais lorsquâil sâagit de refaire la mĂȘme droite parallĂšlement au bord de la table (Ă 10-15 cm) il Ă©choue complĂštement et se borne Ă juxtaposer les Ă©lĂ©ments selon le voisinage le plus, grand possible, aboutissant ainsi Ă une ligne ordonnĂ©e, mais ondulante, et non pas Ă une droite. On met alors Ă 2-3 cm du bord de la table et Ă une vingtaine de cm lâun de lâautre les deux Ă©lĂ©ments extrĂȘmes en priant Alb dâaligner les autres entre deux, parallĂšlement Ă la ligne de ce bord de table : Alb met deux Ă©lĂ©ments Ă la suite du premier, puis deux autres prĂšs du dernier, mais il ne parvient pas Ă placer les deux restants dans lâalignement entre les premiers et les derniers, aboutissant ainsi Ă une ligne sinueuse et non parallĂšle au cĂŽtĂ© de la table.
Au point de vue du dessin, Alb en est au gribouillage et ne sait copier ni un cercle (sous forme de figure fermĂ©e) ni un carrĂ©. Il parvient cependant Ă poser les allumettes le long dâun cercle dessinĂ© dâavance aussi bien que le long dâune droite.
Mic (2 ; 9) parvient de mĂȘme Ă poser les allumettes dressĂ©es le long dâun cercle ou dâune droite dessinĂ©s dâavance ou encore sur le bord mĂȘme de la table, mais Ă quelques cm dĂ©jĂ il ne rĂ©ussit plus Ă faire une droite parallĂšle Ă ce bord, pas plus que sur le linolĂ©um du plancher sans appui ni obstacle perceptif : il pose les Ă©lĂ©ments aussi serrĂ©s que possible en aboutissant Ă des lignes sinueuses.
Dessins du cercle et du carré semblables : griffonnages vaguement fermés.
Pau (3 ; 9) dessine un cercle sous une forme vaguement fermĂ©e et un carrĂ© dâune façon analogue mais contenant des angles et quelques segments de lignes isolables. Il manque Ă©galement le dessin dâune droite simple. Il ne comprend pas (pas plus dâailleurs que les sujets prĂ©cĂ©dents) le mot « droite » dans lâexpression « une route droite », etc. mais comprend ce quâon lui veut lorsque lâon compare les allumettes Ă des enfants qui font une « ronde » ou se mettent « en ligne ». Pour la « ronde » il parvient Ă ordonner sept allumettes en une forme fermĂ©e (Ă 4-5 cm dâintervalles). Pour la ligne (Ă construire Ă©galement par terre, sans appui ni obstacle perceptif), il serre les Ă©lĂ©ments autant que possible et aboutit Ă un arc de cercle. On essaie de les lui faire espacer (« ils se donnent la main comme ça, ils ne sont pas si serrĂ©s », etc.), mais il ne parvient pas Ă en construire une ligne mĂȘme quelconque Ă Ă©lĂ©ments espacĂ©s.
« Maintenant fais un mur de lĂ Ă lĂ (on pose les extrĂȘmes). â (Pau serre les Ă©lĂ©ments prĂšs de lâun de lâautre extrĂȘme, en ligne, mais ne parvient pas Ă joindre les deux segments). â Alors fais-le le long de la table (Ă 2-3 cm du bord, les extrĂȘmes posĂ©s Ă nouveau dâavance). â (Pau aboutit Ă un arc de cercle) ». Plusieurs essais successifs au bord de la table donnent le mĂȘme rĂ©sultat que chez Alb et Mic : la droite est rĂ©ussie sur la ligne mĂȘme du bord, mais elle ne lâest dĂ©jĂ plus Ă 2-3 cm de distance, le parallĂ©lisme ne suffisant pas Ă guider la reprĂ©sentation. En outre, plus les Ă©lĂ©ments sont espacĂ©s, plus la ligne est irrĂ©guliĂšre.
Il y a en outre Ă©chec complet lorsque les extrĂȘmes sont posĂ©s de façon Ă ce que la droite Ă construire coupe un angle de la table. Mais, chose curieuse, on sâaperçoit alors que Pau, sans construire une droite parallĂšle au bord de la table, ne parvient cependant pas Ă abandonner la rĂ©gion voisine de ce bord, la suggestion perceptive constituĂ©e par la ligne du bord ne suffisant donc Ă permettre la construction dâune droite, mais sâopposant cependant Ă la reprĂ©sentation dâune ligne coupant le coin de la table.
Dan (4 ; 0) fait la transition entre le niveau des cas précédents (cas francs du stade I) et le niveau II A : il sait déjà dessiner des cercles et des carrés et parvient à construire une ligne presque parallÚle au bord de la table, donc presque droite. Mais il échoue entiÚrement à réaliser une telle ligne sur un fond neutre (par terre, sans appui ni obstacle perceptif), contrairement aux sujets du niveau II A.
On voit lâintĂ©rĂȘt de ces faits. Dâune part, ces sujets savent bien reconnaĂźtre perceptivement une droite, puisquâils distinguent sans difficultĂ© un carrĂ© dâun cercle (tout faits) et quâils suivent fort bien, en alignant leurs allumettes, une droite dessinĂ©e dâavance ou la ligne mĂȘme du bord de la table. Mais ils nâont pour autant aucune reprĂ©sentation claire de la droite, en tant que reprĂ©sentation symbolique dĂ©passant le champ perceptif ou susceptible dâorienter une construction nouvelle au sein de ce champ. Verbalement, ils ignorent le mot « droite » et ne connaissent que la « ligne » et, graphiquement, ils ne savent pas dessiner des droites. Mais surtout, dĂšs quâil sâagit de construire une droite, mĂȘme parallĂšle (Ă 2-3 cm de distance) au bord de la table, ils Ă©chouent totalement et se bornent Ă rĂ©aliser une ligne topologique, Ă Ă©lĂ©ments successifs trĂšs voisins (les notions de voisinage entre Ă©lĂ©ments sĂ©parĂ©s et dâordre Ă©tant ainsi appliquĂ©es sans difficultĂ©s), mais sans rectitude et avec incurvations diverses (ligne sinueuse ou mĂȘme arc de cercle). En outre, le voisinage semble ĂȘtre indispensable Ă lâĂ©laboration de cet ordre linĂ©aire, car, sitĂŽt les Ă©lĂ©ments trop espacĂ©s, la ligne devient de plus en plus irrĂ©guliĂšre et lâon ne peut plus mĂȘme parler dâune seule ligne.
En bref, le stade I est bien caractĂ©risĂ© par les deux caractĂšres annoncĂ©s : absence de reprĂ©sentation de la droite (malgrĂ© sa connaissance perceptive) et primat de la ligne topologique, dĂ©jĂ susceptible de construction ordonnĂ©e dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments demeurent suffisamment « voisins » les uns des autres.
Quant aux rĂ©actions du sous-stade II A, elles sont Ă©galement dâun vif intĂ©rĂȘt : devenu capable de mettre les poteaux en ligne droite sur un fond neutre (avec dâailleurs quelques difficultĂ©s au dĂ©but (et surtout lorsque cette ligne est parallĂšle Ă un bord de table servant dâappui perceptif Ă la construction, le sujet ne parvient pas Ă se libĂ©rer de la suggestion exercĂ©e par ce bord de table lorsque la droite Ă construire ne lui est plus parallĂšle :
Ber (4 ; 4) dessine un cercle sous forme dâune figure curviligne fermĂ©e, mais ne diffĂ©rencie pas lâun de lâautre le carrĂ© et le triangle, reprĂ©sentĂ©s tous deux par un trait droit complĂ©tĂ© par une parabole qui forme avec lui une figure Ă peu prĂšs fermĂ©e. Lorsquâil sâagit de construire une droite sur un fond neutre, il y rĂ©ussit spontanĂ©ment lorsque lâon nâen dĂ©termine pas dâavance les extrĂ©mitĂ©s et que les Ă©lĂ©ments sont suffisamment serrĂ©s ; lorsquâau contraire on pose dâavance les deux poteaux extrĂȘmes, Ber construit une droite, mais sans pouvoir y englober ces points limites. On met alors lâenfant Ă 1 cm dâune boĂźte (sur le plancher) en lui demandant de la rejoindre : il marche en trajectoire rectiligne, puis pose, Ă notre demande, un bĂąton sur ce trajet. PriĂ© ensuite de poser les poteaux le long de cette ligne (le bĂąton une fois enlevĂ©), il les aligne selon la bonne direction et de façon rectiligne, mais ne parvient pas Ă les espacer (sa droite ne parcourant ainsi que le quart du trajet). Il parvient ensuite Ă poser les poteaux sur le bord mĂȘme de la table, puis parallĂšlement (Ă 30 cm) du bord, mais en ce dernier cas il nâarrive pas non plus Ă espacer les Ă©lĂ©ments. Quant Ă une ligne coupant un coin de la table, il Ă©choue complĂštement et ne parvient Ă construire que deux droites suivant les deux cĂŽtĂ©s de lâangle.
Tea (4 ; 6) est priĂ© de « mettre les enfants en ligne droite » sur le plancher : il ne parvient pas Ă espacer les allumettes, et, mĂȘme aprĂšs avoir parcouru le trajet selon la droite, sa ligne devient sinueuse dĂšs que les Ă©lĂ©ments ne se touchent plus. Il rĂ©ussit par contre « une ronde ». Il arrive en outre Ă construire une droite parallĂšle au bord de la table, mais elle nâest plus rectiligne lorsque les Ă©lĂ©ments sont serrĂ©s. Lorsquâil sâagit de traverser un coin de la table, il ne peut se dĂ©tacher des deux bords, et construit une ligne Ă angle droit, puis en arc de cercle ; on lui demande dâindiquer du doigt le trajet rectiligne, ce quâil fait bien, mais il remet ensuite les allumettes en arc de cercle. Il en est de mĂȘme dans un coin de la chambre, sous lâinfluence des parois Ă angle droit.
Mar (4 ; 8) : « Tu sais ce que câest quâune route toute droite ? Montre comment câest ? â (Il esquisse une droite dâun geste de la main). â Et une route avec des tournants ? â (Il fait le geste de zigzags). â Les trois poteaux (placĂ©s le long de la table Ă quelques cm de distances mais irrĂ©guliĂšrement), ça fait une droite ? â Non. â Arrange-les (il les met en ligne droite). Câest bien droit comme ça ? â Oui. â On va maintenant les Ă©loigner (on les Ă©carte les uns des autres en altĂ©rant quelque peu lâalignement). Câest droit ? â Oui. â Depuis oĂč faut-il regarder pour ĂȘtre sĂ»r que câest droit ? â (Il ne bouge pas). â Si tu te mets lĂ (face au milieu de la rangĂ©e) ? â Câest droit. â Et si tu te mets lĂ (dans le prolongement) ? â Câest pas droit (il les arrange). â Arrange-les maintenant ici, tout droit (parallĂšlement Ă un autre cĂŽtĂ© de la table : il en dispose quatre Ă peu prĂšs droit). Câest sĂ»r que câest droit ? â Pas tout Ă fait. â Depuis oĂč vaut-il mieux regarder ? â (Il se place Ă nouveau de « bout »).
On prie alors Mar dâaligner en « une route toute droite » trois poteaux entre deux Ă©lĂ©ments extrĂȘmes A et E dont lâun (A) est situĂ© en face du milieu de lâun des cĂŽtĂ©s de la table carrĂ©e et lâautre (E) sur le cĂŽtĂ© voisin, la ligne Ă construire nâĂ©tant pas parallĂšle Ă lâun des bords, mais coupant le coin de la table. Mar pose alors B, C et D parallĂšlement au premier cĂŽtĂ© et dans le prolongement de E, le poteau A restant ainsi en dehors de cette droite. « Mais la route doit ĂȘtre droite. Elle fait un tournant ici (AB) ? â Ah oui (il met B entre A et C en ligne droite, mais le segment de droite ABC fait alors un angle avec le segment CDE). â Mais ça tourne ici (C). â Ah oui (il remet B au bord de la table) » ; Mar ne parvient pas Ă construire sa droite entre A et E : tantĂŽt il remet B dans le prolongement de CDE, tantĂŽt il revient aux deux segments droits ABC et CDE mais il nâarrive pas Ă dĂ©placer C et D faute de pouvoir se libĂ©rer de la suggestion perceptive du bord de la table, bien quâil nâen ait jamais Ă©tĂ© question verbalement.
Fran (5 ; 4) arrange de mĂȘme sans difficultĂ© trois poteaux en ligne droite parallĂšlement au bord de la table. Il sâen tient Ă une droite assez approximative, nâestimant pas utile de quitter sa place pour vĂ©rifier et ignorant comme Mar la conduite de la « visĂ©e » ; mais, en sâappuyant sur le parallĂ©lisme perceptif, il parvient nĂ©anmoins Ă une droite acceptable. « Maintenant le bonhomme veut aller de lĂ (A = coin de la table) Ă lĂ (E = face au milieu de lâun des cĂŽtĂ©s, mais Ă 20 cm du bord) sur une route bien droite. â (Fran arrange BCD aprĂšs A en ligne droite parallĂšlement au bord, D Ă©tant proche de E mais sans que E soit sur la droite). VoilĂ . â Elle est bien droite, ta route ? Il nây a pas de tournants ? â Rien quâun ici (CDE). â Alors enlĂšve-le pour que ça soit bien droit de lĂ (A) Ă lĂ (E). â (Fran veut dĂ©placer E). â Non celui-lĂ reste oĂč il est. â Alors je peux pas â Essaie. â (Il serre BDC prĂšs de A, puis les espace et les met parallĂšlement au bord, mais dans le prolongement de E, de telle sorte que le segment EDCB est droit mais sans pouvoir englober A). â Il nây a plus de tournant ? â Oui lĂ (ABC). â Alors enlĂšve-le. â (Il remet BCD dans le prolongement de A en nĂ©gligeant E). â Regarde comment je fais (on met sous ses yeux les poteaux en ligne droite entre A et E). Ăa fait un chemin droit ou pas droit ? â Tout droit. â Pourquoi ne lâas-tu pas fait comme ça ? â Parce que⊠je ne sais pas pourquoi. â Et si je les remets comme toi (ABCD parallĂšles au bord de la table et E en dehors de cette droite), il y a un tournant ou pas ? â Il y a un contour. â Alors mets-les comme il faut, tout droit. â (Il les arrange en arc de cercle entre A et E comme si la rangĂ©e Ă©tait attirĂ©e par le bord de la table). â Câest juste ? â Non. â Alors mets-les en ligne droite. â (Il refait une parallĂšle au bord de la table ABCD sans pouvoir atteindre E !) ».
Lil (5 ; 3) fait une rangĂ©e droite parallĂšlement au bord de la table et corrige une suite en zigzags jusquâĂ la rendre approximativement rectiligne, mais sans visĂ©e. On lui prĂ©sente une droite toute droite, coupant le coin de la table : « Câest bien droit ? â Oui. â OĂč voit-on mieux si câest droit lĂ ou lĂ (dans le prolongement ou de cĂŽtĂ©) ? â LĂ (de cĂŽtĂ©). â Alors mettons-nous Ă cette table (ronde) et fais-moi une droite entre le poteau et celui-lĂ (A et E Ă 30 cm de distance). â (Lil intercale B, C et D, mais en suivant le pourtour curviligne de la table). â Câest droit ou câest rond ? â Câest rond. â Alors essaie de faire droit. â (Lil replace les Ă©lĂ©ments B, C, D, cette fois un peu plus loin du bord mais avec encore une incurvation sensible). â Câest vraiment droit ? â Câest aussi en rond. â On doit faire une droite. â (Lil recommence). La mĂȘme chose ! Je peux pas. Il faudrait la mettre lĂ (diamĂštre de la table ronde : Lil place un Ă©lĂ©ment au centre et construit une droite passant par ce centre). â Mais lĂ (entre A et E : corde coupant le bord) ? â (Refait un arc de cercle). Non, mais câest rond (vexĂ©)⊠Ăa allait si bien avant, maintenant ça ne va plus ! â Et lĂ -dessus (table carrĂ©e) ? â Ăa va (droite parallĂšle au bord). Maintenant câest droit. â Pourquoi ? â Parce que cette table-lĂ Ă©tait ronde et celle-lĂ elle, est droite. â Essaie encore sur la ronde. â Non, je ne peux pas ».
Rog (6 ; 0) met trois allumettes en ligne droite Ă 30 cm de distance les unes des autres, parallĂšlement au bord de la table. « Et comme ça (on dĂ©place lĂ©gĂšrement lâĂ©lĂ©ment mĂ©dian) ? â Non, câest pas droit. â Comment vois-tu ? â ⊠â Mets-toi oĂč câest le mieux pour voir. â (Il reste Ă sa place et rectifie lâalignement au jugĂ©). â Comment sais-tu que câest juste ? â Jâai fait une ligne avec le doigt (il a pointĂ©, en effet, de lâindex les extrĂȘmes, mais sans systĂšme. â Et comme ça (deux poteaux extrĂȘmes situĂ©s chacun au milieu de deux cĂŽtĂ©s adjacents) ? â (Rog pose les Ă©lĂ©ments intercalaires en suivant les deux cĂŽtĂ©s, ce qui fait un angle droit). â Câest droit ? â Non. â Alors arrange-les ? â (Il fait plusieurs essais successifs et aboutit Ă une courbe) ».
Noe (6 ; 6) arrive Ă la droite sans visĂ©e, mais en suivant du doigt, lorsquâil sâagit de placer les poteaux parallĂšlement au bord de la table. Lorsque les extrĂȘmes A et E sont lâun (A) au coin de la table et lâautre au milieu dâun cĂŽtĂ© voisin, mais Ă 20 cm du bord, Noe construit successivement un segment ABCD proche du cĂŽtĂ© parallĂšle, puis un segment BCDE parallĂšle au mĂȘme cĂŽtĂ©, mais Ă 20 cm du bord, sans rĂ©ussir Ă relier A et E par une droite non parallĂšle au cĂŽté ! AprĂšs de nombreux encouragements, il parvient Ă relier A et E par une courbe, Ă convexitĂ© toujours attirĂ©e par le mĂȘme bord de table !
On voit combien sont instructives ces rĂ©actions. Sur le terrain de la perception, chacun de ces sujets sait fort bien reconnaĂźtre une droite et la distinguer dâune courbe ou dâune ligne brisĂ©e. MĂȘme lorsque la rangĂ©e des poteaux coupe lâun des coins de la table, câest-Ă -dire se trouve dans la position oĂč le sujet ne saura prĂ©cisĂ©ment pas reconstruire une droite, il perçoit fort bien si cette rangĂ©e est rectiligne ou non (cf. Lil). Mais dĂšs quâil sâagit de reprĂ©sentation, câest-Ă -dire dĂšs que lâon demande Ă lâenfant de construire, en pensĂ©e ou effectivement, une droite reliant deux Ă©lĂ©ments donnĂ©s A et E, les difficultĂ©s commencent et leur variabilitĂ© se trouve rĂ©vĂ©latrice. Il est un cas oĂč cette difficultĂ© est nulle : câest lorsque la reprĂ©sentation peut elle-mĂȘme sâappuyer sur une perception, câest-Ă -dire sur un modĂšle donnĂ© dont il ne sâagit alors que de la suivre pas Ă pas pour orienter la construction. Telle est la situation quand la droite Ă construire est parallĂšle au bord dâune table carrĂ©e ou rectangulaire : tous les sujets de ce niveau rĂ©ussissent alors la construction, mais nous ne pouvons cependant naturellement pas parler de pure reprĂ©sentation, puisque celle-ci ne consiste quâen une sorte dâimitation guidĂ©e par une perception. Il est un second cas oĂč la difficultĂ©, quoique un peu plus sensible, demeure surmontable : câest celui de la droite Ă construire sur un fond neutre ou Ă Ă©gale distance des cĂŽtĂ©s de la table. Par exemple, Lil rĂ©ussit la construction lorsque la droite parcourt le diamĂštre de la table ronde, sans que la reprĂ©sentation soit alors gĂȘnĂ©e par les bords circulaires, et câest Ă©galement ce qui se passe sur un plateau suffisamment Ă©tendu (le plancher de la piĂšce, par exemple) pour quâaucun obstacle ne contrecarre la construction. Mais, en un tel cas, la reprĂ©sentation peut Ă©galement ĂȘtre conçue comme une sorte dâimitation, non plus actuelle mais intĂ©riorisĂ©e et diffĂ©rĂ©e : la droite imaginĂ©e reproduit, en effet, simplement les perceptions antĂ©rieures des droites connues et ne diffĂšre pas de ce que sont, par exemple, les dessins dâune droite ou dâun carrĂ© exĂ©cutĂ©s de mĂ©moire. Par contre, il est une troisiĂšme situation oĂč la difficultĂ© sâavĂšre insurmontable : câest celle oĂč la droite Ă imaginer reprĂ©sentativement et Ă construire effectivement se trouve en conflit avec les droites ou les courbes perçues dans le voisinage, câest-Ă -dire sur le « fond » (au sens perceptif du « fond » opposĂ© Ă la « figure ») constituĂ© par la table. Alors, en effet, la reprĂ©sentation ne consiste plus Ă imiter simplement me perception actuelle ou antĂ©rieure, mais Ă engendrer des rapports nouveaux au sein dâune configuration ne comportant que des rapports distincts de celui Ă trouver : une opĂ©ration projective, fondĂ©e sur lâaction de viser, ou euclidienne, fondĂ©e sur le dĂ©placement, est alors nĂ©cessaire pour rĂ©soudre la question posĂ©e.
Or, lâintĂ©rĂȘt des rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes est prĂ©cisĂ©ment de montrer que ces opĂ©rations ne sont point encore acquises au niveau considĂ©rĂ©, pour des raisons quâil sâagit de dĂ©terminer. Dans le cas des droites parallĂšles au bord de la table, le sujet se borne Ă un alignement approximatif, sans visĂ©e. Mar, placĂ© successivement Ă cĂŽtĂ© ou dans le prolongement de la rangĂ©e, tĂ©moigne bien dâun contrĂŽle meilleur dans cette seconde situation, comme il est naturel, mais il nâen tire aucun procĂ©dĂ© systĂ©matique pour la suite et, Ă eux seuls, aucun de ces sujets ne songe mĂȘme Ă se placer dans le prolongement de la droite pour la vĂ©rifier, lorsquâon leur demande de trouver le meilleur point de vue Ă cet effet. Quant aux mouvements, Rog dĂ©clare « faire une ligne avec le doigt », mais il ne sâagit lĂ que dâun mouvement imitatif, et non pas dâun systĂšme pour dĂ©terminer la plus courte distance ou pour conserver une mĂȘme direction au cours du dĂ©placement. Aussi bien, lorsquâil sâagit de construire une droite non parallĂšle au bord de la table, les mĂȘmes sujets demeurent-ils incapables, faute de visĂ©e ou de dĂ©placement ordonnĂ© et mĂ©trique, de rĂ©soudre cette question si simple et cherchent Ă supplĂ©er Ă lâopĂ©ration projective ou euclidienne par un simple appel Ă la configuration perceptive.
Nous voyons par exemple Mar, pour relier obliquement A à  E, commencer par une droite BCDE parallĂšle au bord, puis, constatant lâangle ABC, changer de place B pour rectifier le segment AC mais sans oser toucher Ă Â C et D : dâoĂč deux droites ABC et CDE formant encore un angle. Nous voyons surtout Fran osciller entre les deux droites ABCD et BCDE, toutes deux parallĂšles au bord de la table mais lâune proche et comprenant A, lâautre plus Ă©loignĂ©e et comprenant E : dans le premier cas la solution comporte lâangle CDE et dans la seconde lâangle ABC sans que lâenfant parvienne Ă se libĂ©rer de lâobsession du cĂŽtĂ© de la table et Ă relier A et E par une oblique rectiligne ! Ce cas de Fran constitue le comportement le plus habituel des sujets de ce niveau (voir aussi Noe). Or, cette rĂ©action est dâautant plus extraordinaire que, mĂȘme aprĂšs nous avoir vu construire la droite AF, Fran nâarrive pas Ă la reproduire et finit par fournir une courbe Ă convexitĂ© orientĂ©e du cĂŽtĂ© du bord de la table ! Quant Ă Lil, travaillant sur une table ronde, ce sujet ne parvient pas Ă se libĂ©rer des incurvations et remplace les droites par des arcs de cercle. De mĂȘme Rog, pour une droite devant couper lâun des coins de la table, suit les deux bords et construit ainsi dâabord une ligne avec angle de 90° et ensuite un arc de cercle.
On dira peut-ĂȘtre que ces faits intĂ©ressent la perception seule et non pas les opĂ©rations formatrices de la droite : ne parvenant pas Ă dĂ©tacher la « figure » Ă construire au moyen des poteaux du « fond » constituĂ© par la table, le sujet remplace les droites demandĂ©es par des lignes parallĂšles au bord de cette table. Mais il est Ă noter quâil ne sâagit pas en ce cas dâillusion perceptive : lâenfant voit bien quâil nâa pas construit une droite et sâessaie Ă la reconstituer comme telle, la configuration du fond nâintervenant quâĂ titre dâobstacle intellectuel et non pas de facteurs dĂ©formant les perceptions elles-mĂȘmes. LâintĂ©rĂȘt de ces rĂ©actions tient donc bien Ă leur mĂ©canisme intellectuel : parvenant Ă imaginer une droite, lorsque le « fond » perceptif en prĂ©sente de toutes faites, parallĂšles Ă celle quâil sâagit de construire, le sujet nâarrive plus Ă se reprĂ©senter lâimage dâune droite lorsquâelle est indĂ©pendante de celles du fond perceptif ! Tel est le rĂ©sultat observĂ©, qui relĂšve ainsi de la construction de lâimage intuitive et non pas de la perception elle-mĂȘme.
Or, ce rĂ©sultat est extrĂȘmement instructif. Il montre Ă lâĂ©vidence quâil existe deux sortes de reprĂ©sentations spatiales : lâune, simplement intuitive, nâest quâune imitation intĂ©rieure (image mentale) des donnĂ©es antĂ©rieurement perçues et se trouve donc favorisĂ©e ou inhibĂ©e par les configurations perceptives actuelles, tandis que lâautre (non encore constituĂ©e au prĂ©sent niveau) se fonde sur les opĂ©rations et se libĂšre par consĂ©quent de toute configuration perceptive. Il faut ajouter naturellement quâentre ces deux extrĂȘmes se trouvent tous les intermĂ©diaires, constituĂ©s par lâintĂ©riorisation des actions qui modifient la perception et dont lâorganisation progressive conduit prĂ©cisĂ©ment Ă la formation des opĂ©rations.
§ 3. Le stade II B : réactions intermédiaires ; et le stade III : construction opératoire de la droite projective par le moyen des conduites de « visées ».
Le problĂšme qui se pose Ă propos des Ă©checs initiaux dĂ©crits au paragraphe prĂ©cĂ©dent, est de comprendre pourquoi lâopĂ©ration de la « visĂ©e », qui permettrait au sujet de relier les deux poteaux extrĂȘmes au moyen dâune droite en mettant simplement le plus Ă©loignĂ© dans le prolongement visuel du plus rapprochĂ©, ne donne pas lieu Ă une dĂ©couverte plus prĂ©coce. Or, la rĂ©ponse (comme nous le verrons sans cesse Ă propos des diverses questions soulevĂ©es par la construction de lâespace projectif) est assurĂ©ment Ă chercher dans la direction suivante : la dĂ©couverte dâun point de vue particulier, fĂ»t-ce mĂȘme la prise de conscience du point de vue propre momentanĂ©ment occupĂ© par le sujet, est bien plus difficile quâil ne pourrait sembler au premier abord, parce que cette dĂ©couverte ou cette prise de conscience supposent en rĂ©alitĂ© la coordination de tous les points de vue possibles. LâopĂ©ration de la visĂ©e nâest donc pas une action simple, mais le produit dâune diffĂ©renciation et, par consĂ©quent, dâune coordination des divers points de vue en jeu. Câest ce que nous allons voir en Ă©tudiant dâabord les rĂ©actions intermĂ©diaires du sous-stade IIB puis les rĂ©ponses justes du niveau III.
Au cours du sous-stade IIB on assiste, en effet, Ă une diffĂ©renciation progressive des points de vue, dans le contrĂŽle des droites construites parallĂšlement au bord de la table, puis, en corrĂ©lation avec cette diffĂ©renciation mĂȘme, Ă une libĂ©ration graduelle de la configuration perceptive dans le cas des droites Ă construire indĂ©pendamment des cĂŽtĂ©s de la table :
Clau (5 ; 6) : « Tu vas faire une route bien droite avec ces trois poteaux. â (Clau les met droit devant lui, en prenant, mais sans intention, une position de visĂ©e, et il construit ainsi sa droite obliquement par rapport au bord de la table sans remarquer ce dernier). â TrĂšs bien. Maintenant regarde (on place les trois poteaux parallĂšlement au bord de la table, mais selon une ligne non entiĂšrement droite). Câest bien droit, comme ça ? â Oui. â SĂ»r ? â Oui. â Est-ce quâil y a une place oĂč tu serais mieux, pour voir si câest bien droit, que lĂ oĂč tu es maintenant ? â ⊠(pas de rĂ©ponse). â Si tu viens Ă cĂŽtĂ© de moi, ici, la route est bien droite ? â Oui. â Et dâun autre endroit ? â (Il tourne autour des trois poteaux et, lorsquâil les voit de « bout », il sâĂ©crie) Ah non (il les rectifie). â Mets-les Ă une autre place en ligne droite. â (Il les dĂ©place et les aligne devant lui, sans se soucier du bord de la table). â TrĂšs bien. Maintenant je mets ces deux poteaux ici (A au coin de la table et F en face de lâun des cĂŽtĂ©s adjacents, mais Ă 30 cm du bord), mets-moi ces quatre poteaux entre deux pour que ça fasse une ligne droite. â (Clan met alors BC dans le prolongement de A, le segment ABC Ă©tant parallĂšle au bord de la table, puis il met D et E dans le mĂȘme alignement que F le segment DEF Ă©tant Ă©galement parallĂšle au bord de la table, mais en retrait et sans continuitĂ© avec ABC) Non ça ne va pas (il pose alors en une seule ligne BCDEF en nĂ©gligeant A). â Câest droit ? â Ah non (il pose alors ABCDE parallĂšlement au bord en nĂ©gligeant F). â Et maintenant câest droit ? â Ah non, le contour est lĂ (DEF) cette fois (il replace BCDEF Ă distance du bord mais parallĂšlement Ă lui et nĂ©glige A). â Et ça (ABC) ? â Ah oui (il remet ABCDE en nĂ©gligeant Ă nouveau F) Ah non (il essaie enfin de relier directement A et F mais aboutit Ă une ligne sinueuse). â Câest droit ? â Presque. â OĂč faut-il se mettre pour bien voir si câest droit ? â LĂ (il se met dans lâaxe, mais sans se livrer Ă une visĂ©e proprement dite). â Alors arrange-les. â (Il refait une suite parallĂšle au bord de la table ABCD mais met E entre D et F, dâoĂč deux segments droits ABCD et DEF et un angle en D !). â Câest droit ? â Non (il se remet dans lâaxe AF et refait une ligne sinueuse entre deux). â (On enlĂšve tout). Montre avec le doigt la route de (A) Ă (F) ? â (Le montre juste puis met les poteaux Ă peu prĂšs correctement mais sans rectifier au moyen dâune visĂ©e intentionnelle) ».
Luc (5 ; 11) dĂ©bute par la construction dâune droite euclidienne tandis que Clau a spontanĂ©ment commencĂ© par un procĂ©dĂ© projectif 2. Tandis que Clau, en effet, a mis dâemblĂ©e ses poteaux dans la ligne de son regard, Luc cherche au contraire dĂšs lâabord Ă leur imprimer une direction constante. On place A et G parallĂšlement au bord de la table : Luc met alors BCDEF serrĂ©s les uns contre les autres, Ă la suite de A, en les tenant entre les paumes de ses deux mains et en imprimant Ă ses mains la direction de F. « Il faut les mettre plus Ă©cartĂ©s, pour quâil y en ait jusquâici (F). â (Luc les espace alors, en les tenant deux par deux entre ses mains orientĂ©es vers F et en rĂ©pĂ©tant le procĂ©dĂ© de proche en proche pour conserver la direction). â Si tu nâavais que trois allumettes ? â Câest facile (il fait un mouvement de la main de A Ă Â F et place une allumette Ă peu prĂšs au milieu sur la trajectoire). â TrĂšs bien. Mais es-tu sĂ»r que câest droit ? OĂč faut-il te mettre pour voir le mieux si câest droit ? â (Luc tourne autour de la table sans se dĂ©cider pour une position particuliĂšre). On y voit de partout. â Maintenant je vais planter le premier poteau ici et le dernier lĂ (chacun au milieu de deux cĂŽtĂ©s adjacents de la table). Tu vas faire entre les deux une route bien droite. â (Il suit les deux bords de la table, dâoĂč une route comprenant un angle de 90°). â Elle est droite ? â Non, il y a un contour. â Alors ? â (Il arrondit lĂ©gĂšrement lâangle : dâoĂč un arc de cercle). â Câest droit ? â (Il arrondit encore lâangle). Comment volerait un oiseau de lĂ Ă lĂ Â ? â (Montre une droite dâun geste de la main). â Alors mets les poteaux. â (Il les met selon une ligne lĂ©gĂšrement incurvĂ©e). â Câest droit ? â Oui. â Regarde dâun autre endroit ? â (Il fait le tour et, de « bout », constate) Non, on y voit : celui-ci dĂ©passe un peu (il rectifie). â Maintenant on va essayer sur cette table (ronde). â (Pour deux poteaux situĂ©s au bord de la table mais non pas aux deux extrĂ©mitĂ©s dâun diamĂštre, Luc suit tout lâarc de cercle dĂ©crit par le bord, mais sâĂ©crie spontanĂ©ment). Câest pas droit. Comment faire ? â (On met les deux poteaux aux extrĂ©mitĂ©s dâun diamĂštre). Et comme ça ? â Câest difficile (trace une ligne du doigt et arrive Ă faire une droite) ».
Ing (6 ; 1) met trois poteaux en ligne droite : « Mets-les plus loin les uns des autres (il le fait mais la route nâest plus trĂšs droite). Câest droit ? â Oui. â Il y a un endroit meilleur que lĂ oĂč tu es pour voir si câest droit ? â (Il tourne autour de la table et vers 45° de lâaxe, dit) Non, ce nâest pas droit. â DâoĂč voit-on le mieux de lĂ (45°) ou de lĂ (prolongement de la rangĂ©e) ? â Dâici (45°). â Maintenant jâen mets un ici (A au coin de la table) et lâautre lĂ (G Ă 20 cm en face du milieu dâun des cĂŽtĂ©s voisins), mets les poteaux entre deux pour que ça fasse une route bien droite » : il place dâabord BCDEF dans le prolongement de A parallĂšlement au bord de la table, dâoĂč lâangle EFG, puis met EFG en ligne droite parallĂšle au bord de la table et laisse ABCD plus prĂšs du bord, puis il dĂ©place D pour lâajouter Ă EFG, dâoĂč les deux segments ABC et DEFG non continus, puis il place B et C sur une droite oblique entre A et D, dâoĂč deux droites ABCD et DEFG se coupant en D, selon un angle obtus, puis il met E et F dans le prolongement de ABCD et manque ainsi G. Enfin il construit la droite unique ABCDEFG, avec quelques sinuositĂ©s de dĂ©tail. « Câest tout Ă fait droit ? â Non (il se met spontanĂ©ment dans lâaxe pour vĂ©rifier, mais sans visĂ©e proprement dite et il rectifie) ».
Mir (6 ; 2) aligne trois poteaux : « Câest sĂ»r que câest droit ? Tu peux regarder comme tu veux et te lever de ta place si tu veux. â (Mir fait le tour et finalement, dans lâaxe de la rangĂ©e, dit) : Câest lĂ quâon est le mieux (les rectifie). â (On les aligne dans une autre direction). Ils sont droits comme ça ? â (Mir va se mettre dans lâaxe et les rectifie). â Pourquoi tu te mets lĂ Â ? â Parce quâon voit directement comme ça (geste de la main dans le sens de la rangĂ©e). â Et avec ça (un poteau prĂšs du milieu dâun cĂŽtĂ© de la table mais Ă 30 cm Ă lâintĂ©rieur et lâautre au coin voisin) fait une route bien droite. â (Mir construit dâemblĂ©e un bel arc de cercle Ă convexitĂ© orientĂ©e vers le bord de la table puis regarde et sâĂ©crie) Oh ! Vous voyez : elle fait une courbe, la route ! (Corrige lĂ©gĂšrement puis va voir dans lâaxe AG). Câest encore courbe (corrige Ă nouveau et retourne voir dans lâaxe). Maintenant je la vois droite ».
Ces rĂ©actions intermĂ©diaires nous font assister, comme on le voit, Ă la genĂšse de la droite reprĂ©sentative par opposition Ă la droite perceptive, seule accessible aux sujets du niveau II A. On constate, en effet, que chacun de ces enfants, aprĂšs avoir prĂ©sentĂ© les mĂȘmes hĂ©sitations quâen II A lorsque la droite Ă construire est proche du bord rectiligne de la table sans lui ĂȘtre parallĂšle, parviennent ensuite Ă surmonter la difficultĂ© et rĂ©ussissent la confection de la droite. Comment donc y arrivent-ils ?
Notons dâabord que les mĂ©thodes projectives sont loin dâĂȘtre les seules dont dispose lâenfant pour reprĂ©senter ou construire une droite, puisquâil existe au moins trois dĂ©finitions de la droite relatives Ă lâespace euclidien et qui correspondent Ă des actions simples pouvant ĂȘtre directement intuitionnĂ©es : le plus court trajet dâun point Ă un autre (notion qui repose sur un cercle vicieux Ă©vident, envisagĂ©e axiomatiquement, mais qui exprime prĂ©cisĂ©ment lâinterdĂ©pendance des actions ou opĂ©rations de dĂ©placement rectiligne et de mesure), le dĂ©placement conservant sa direction, ou la seule ligne conservant sa forme au cours dâune rotation autour dâun axe constituĂ© par elle-mĂȘme. Nous retrouverons plus loin cette derniĂšre notion due Ă Leibniz (voir volume II chapitre X) et dont lâintervention nâest pas possible dans le dispositif utilisĂ© en ce chapitre pour la construction de la droite. De mĂȘme, la notion (Ă la fois euclidienne et projective) de la droite conçue comme lâintersection de deux plans ne saurait ĂȘtre invoquĂ©e ici et se retrouvera ultĂ©rieurement (chapitre IX du prĂ©sent volume). Il reste donc la droite projective engendrĂ©e par la visĂ©e (alignement selon la direction du regard) ou conservant sa forme indĂ©pendamment des points de vue, et la droite euclidienne dĂ©terminĂ©e par le dĂ©placement le plus court ou conservant sa direction. Or, les faits nous ont montrĂ© que, sitĂŽt dĂ©passĂ© le niveau de la droite perceptive (jusquâen II A), les constructions projectives et euclidiennes apparaissent simultanĂ©ment et sâappuient les unes sur les autres.
Câest ainsi que Clau, Ing et Mir, sans employer encore une mĂ©thode exacte de visĂ©e (comme ce sera le cas au stade III), alignent les objets en fonction de la direction du regard et dĂ©couvrent donc spontanĂ©ment la droite projective par lâintervention du « point de vue ». Au contraire Luc (et tous les sujets semblables que nous aurions pu citer) utilise la mĂ©thode euclidienne de la conservation de la direction du mouvement. Mais il est clair que ces deux sortes de procĂ©dĂ©s sont en fait (câest-Ă -dire psychologiquement) solidaires : lâalignement visuel invoquĂ© par les premiers de ces sujets sâaccompagne frĂ©quemment de mouvements de la main pouvant ĂȘtre substituĂ©s Ă lâordre perspectif du regard et la direction constante du mouvement invoquĂ©e par Luc sâaccompagne dâun contrĂŽle visuel de caractĂšre projectif. Nous avons donc lĂ un premier exemple de lâinterdĂ©pendance des constructions projectives et euclidiennes, et nous retrouverons bien dâautres illustrations de cette corrĂ©lation qui sâavĂšre gĂ©nĂ©rale.
Or, en nous limitant pour lâinstant Ă lâanalyse des notions projectives, comment les sujets citĂ©s parviennent-ils Ă dĂ©couvrir lâalignement visuel, dont le perfectionnement ultĂ©rieur les conduira dĂšs le stade III Ă la conduite de la « visĂ©e » ? Câest, comme nous le disions au commencement de ce paragraphe, par un dĂ©but de diffĂ©renciation, et par consĂ©quent de coordination, des points de vue. Les enfants du niveau II A ne se prĂ©occupent encore en aucune maniĂšre de lâangle sous lequel ils aperçoivent les rangĂ©es de poteaux : ce qui compte, pour eux, câest la configuration perceptive considĂ©rĂ©e en elle-mĂȘme ou plus prĂ©cisĂ©ment en tant quâexprimant les caractĂšres de lâobjet comme tel. Câest ce rĂ©alisme initial qui explique Ă la fois lâantĂ©rioritĂ© de lâespace perceptif sur lâespace reprĂ©sentatif (donc de la droite perceptive sur la reprĂ©sentation de la droite) et la prioritĂ© des intuitions topologiques, nâintĂ©ressant que lâobjet en lui-mĂȘme, sur les intuitions projectives et euclidiennes supposant la coordination des objets entre eux (y compris le sujet). Or, au prĂ©sent niveau II B, nous voyons lâenfant, en partant dâune attitude rĂ©aliste semblable, dĂ©couvrir que la vision nâest pas la mĂȘme des diffĂ©rents points de vue. « On y voit de partout » dit dâabord Luc, tandis quâensuite il dĂ©couvre lâavantage de certaines perspectives sur dâautres, pour contrĂŽler un alignement imparfait. DâoĂč la formule de Mir : dans le prolongement mĂȘme de la rangĂ©e « câest lĂ quâon est le mieux⊠parce quâon voit directement comme ça ». Autrement dit, il y a dĂ©couverte de la droite projective lorsque lâenfant comprend que deux points X et Y peuvent ĂȘtre mis en relation avec lâobservateur S lui-mĂȘme par lâintermĂ©diaire de la ligne du regard SXY : la droite reprĂ©sentative diffĂšre ainsi de la droite perceptive (de mĂȘme que de la ligne topologique quelconque) par la prise de conscience du rĂŽle des points de vue.
Câest pourquoi, lorsquâil sâagit de construire une droite non parallĂšle au bord de la table, ces sujets parviennent, aprĂšs des tĂątonnements reproduisant tous les errements du niveau II A, Ă une solution correcte due prĂ©cisĂ©ment Ă cette diffĂ©renciation progressive des points de vue. AprĂšs sâĂȘtre achoppĂ© au dĂ©tail de la configuration perceptive, lâenfant cherche, en effet, Ă relier directement les termes extrĂȘmes X et Y de la suite des poteaux : or, pour entreprendre cette recherche, il lui faut dĂ©jĂ , en faisant abstraction du fond perceptif, unir X Ă Â Y soit par lâintermĂ©diaire dâun mouvement (procĂ©dĂ© euclidien supposant lâintervention dâun systĂšme virtuel de rĂ©fĂ©rence) soit par lâintermĂ©diaire du regard. Dans ce dernier cas, il y a donc forcĂ©ment diffĂ©renciation des points de vue et câest le choix du point de vue SXY qui permettra alors au sujet de rectifier lâalignement projetĂ©.
Ă partir du stade III (en moyenne vers 7 ans, avec, par consĂ©quent, des cas plus prĂ©coces et dâautres plus tardifs) cette diffĂ©renciation des points de vue est suffisante pour permettre aux sujets des opĂ©rations spontanĂ©es de visĂ©es, consistant Ă assurer lâalignement des poteaux par leur projection les uns sur les autres, le premier marquant tous les suivants du point de vue de lâobservateur :
Wil (5 ; 10) : « Fais une route avec des poteaux rangĂ©s bien droits. â (Il les aligne en les tenant deux Ă deux entre les paumes de ses mains et en conservant la direction, puis se baisse et vise les sommets pour rectifier lâalignement). â Et entre ces deux-lĂ (deux poteaux des deux cĂŽtĂ©s de lâun des coins de la table) ? â Je dois faire comme ça (il montre du doigt le trajet entre les deux puis pose les poteaux intermĂ©diaires). â Comment vois-tu que câest droit ? â (Il vise en se baissant) Oui ».
Bur (6 ; 4) aligne une suite de poteaux et vise en mettant son Ćil Ă la hauteur des allumettes. « Il regarde si câest droit ou sâil y a une bosse. â Et dâici lĂ (coupant le coin de la table) ? â (Il les aligne mais avec une lĂ©gĂšre incurvation dans la direction du bord puis il vise et dit). Ăa fait un rond comme ça (rectifie).
Ton (6 ; 9). « Fais-moi un chemin avec ces trois allumettes. â (Il les pose et vise en se baissant jusquâau niveau de la table). â Et avec ces sept ? â (MĂȘme procĂ©dĂ©). VoilĂ . Câest droit. â On tâa appris Ă faire comme ça ? â Non. » La ligne oblique par rapport aux bords de la table est dâemblĂ©e droite.
Chel (7 ; 7) fait une suite rectiligne de six poteaux et les rectifie au jugé : « OĂč ça va-t-il le mieux pour voir ? â Jâaime mieux ĂȘtre lĂ (dans le prolongement mais sans visĂ©e proprement dite). â Et comme ça (oblique par rapport au bord de la table) ? â (Fait dâemblĂ©e une ligne droite et rectifie de nouveau sans se pencher). â Et ici oĂč es-tu mieux pour voir ? â Je vois mieux de cĂŽtĂ© (oĂč il est). â Comme ça (lĂ©gĂšre incurvation) câest droit ? â Non, parce que vous avez mis ceux-lĂ un peu de cĂŽtĂ©. â Fais encore une toi-mĂȘme (le fait). Câest droit ? â (Se penche dâun cĂŽtĂ©, puis de lâautre et se met dans le prolongement pour finir). Oui (aprĂšs correction) ».
Bon (7 ; 9) fait dâemblĂ©e une droite entre deux poteaux coupant un coin de la table puis corrige en visant dâun Ćil : « Comment tu vois si câest droit ? â Parce que je vise, je regarde dâun Ćil (geste de la main montrant la longueur de la ligne) ».
Ces rĂ©actions, dont les unes tĂ©moignent dâune « visĂ©e » proprement dite (Wil, Bur, Ton et Bon), et les autres dâun alignement effectuĂ© visuellement dâun point de vue dĂ©terminĂ© (dans le prolongement de la rangĂ©e : Chel) montrent Ă lâĂ©vidence ce quâest la droite projective : une ligne topologique avec ses caractĂšres dâordre de succession, etc., mais telle que les Ă©lĂ©ments soient ordonnĂ©s relativement Ă un « point de vue » et se succĂšdent ainsi selon le rapport « devant Ă derriĂšre », le premier des Ă©lĂ©ments masquant tous les suivants.
Mais la droite projective est encore autre chose : elle est, par opposition aux courbes, lâunique ligne conservant sa forme quel que soit le point de vue perspectif (sa longueur seule se transformant avec, pour limite, la rĂ©duction Ă un point). Or, nous verrons au cours de la section II que câest prĂ©cisĂ©ment Ă ce mĂȘme niveau III A que la droite est ainsi diffĂ©renciĂ©e des courbes, lorsque intervient un changement de perspective : au cours des stades I et II, aucune perspective nâĂ©tant comprise, les droites et les courbes conservent naturellement leurs formes, mais faute de transformations projectives. Au cours du sous-stade III A, par contre, les cercles et les courbes sont modifiĂ©s dans la reprĂ©sentation perspective, tandis que la droite demeure rectiligne indĂ©pendamment de ses transformations dimensionnelles. Câest ce que nous allons constater maintenant.
Section II. â La perspective
La construction de la droite projective suppose, comme nous lâavons constatĂ©, une diffĂ©renciation et une coordination progressives des points de vue, autrement dit des perspectives. Dâautre part, la reprĂ©sentation possible (par opposition Ă la perception) des droites orientĂ©es selon toutes les directions constitue la condition essentielle de lâĂ©laboration des perspectives, puisque la droite est prĂ©cisĂ©ment la seule forme qui se conserve au cours des changements perspectifs. Nous voici donc en mesure dâĂ©tudier les perspectives en elles-mĂȘmes. Mais un tel problĂšme Ă©tant fondamental pour la psychologie de lâespace, nous le dissocierons en deux questions distinctes. Au cours de la prĂ©sente section nous chercherons simplement comment lâenfant construit sa reprĂ©sentation dâobjets isolĂ©s vus en perspective, selon leurs dĂ©placements par rapport Ă lâobservateur. Le chapitre suivant sera consacrĂ© au problĂšme de la projection des mĂȘmes objets, dans le domaine des ombres portĂ©es, problĂšme dont la solution sâest rĂ©vĂ©lĂ©e exactement parallĂšle Ă celle de la question des perspectives simples. Alors seulement, au chapitre VIII, nous pourrons aborder le problĂšme de la coordination des perspectives en gĂ©nĂ©ral, dans le cas de plusieurs objets solidaires autour desquels se dĂ©place le sujet.
§ 4. Technique et résultats généraux
Le problĂšme posĂ© aux sujets consiste Ă leur faire imaginer sous quelle forme apparente se prĂ©sentera un objet placĂ© en diverses positions, tel quâune aiguille (pour la droite), un disque, etc. Deux difficultĂ©s techniques se rencontrent alors, lâune Ă©tant de bien faire comprendre quâil sâagit de formes apparentes, donc de perspectives, et non pas de la forme euclidienne de lâobjet, et lâautre Ă©tant de faire reprĂ©senter cette forme sans ĂȘtre entravĂ© par les difficultĂ©s inhĂ©rentes au dessin.
Pour ce qui est du premier point, nous employons tout Ă tour les deux techniques suivantes. Lâune consiste Ă placer Ă cĂŽtĂ© de lâenfant (Ă 90°) une poupĂ©e figurant un bonhomme qui regarde le mĂȘme objet et Ă demander de quelle maniĂšre le bonhomme voit lâobjet. De cette maniĂšre une aiguille vue en toute sa longueur par lâenfant sera donc vue de « bout » par le bonhomme, et rĂ©ciproquement : il en rĂ©sulte que si lâenfant dessine lâaiguille dans sa longueur, on peut alors prĂ©ciser quâil ne sâagit pas de la forme de lâobjet tel quâil la voit, mais tel que le voit le bonhomme, ce qui facilite Ă la fois la comprĂ©hension de la perspective et la schĂ©matisation des formes limites (un point pour lâaiguille de bout, etc.) qui sont rarement perçues de façon exacte du point de vue propre. Mais lâintervention dâune poupĂ©e, câest-Ă -dire dâun observateur autre que lâenfant lui-mĂȘme, peut par ailleurs compliquer les choses, aussi convient-il dâalterner cette premiĂšre technique avec une seconde, consistant Ă changer lâobjet de position devant lâenfant lui-mĂȘme et Ă lui faire prĂ©voir la forme rĂ©sultant de nouveaux changements. On fait, par exemple, subir Ă lâobjet une rotation de 90° ou de 180° en faisant imaginer les positions intermĂ©diaires ou, au contraire, on dĂ©place lâobjet de façon insensible en demandant la prĂ©vision des positions limites, etc.
Quant au mode de reprĂ©sentation de lâobjet, il convient aussi dâemployer simultanĂ©ment deux techniques dont chacune a ses avantages et ses inconvĂ©nients. Lâune est le dessin par lâenfant lui-mĂȘme, rĂ©vĂ©lateur de bien des idĂ©es ou des suppositions inexprimables par le langage seul, mais dâautant plus limitĂ© par les difficultĂ©s motrices que lâenfant est plus jeune. La seconde consiste Ă prĂ©senter Ă lâenfant un choix de dessins tout faits, les uns faux et les autres corrects en demandant de trouver celui qui correspond Ă la position de lâobjet (les dessins inexacts sont confectionnĂ©s dâaprĂšs les erreurs typiques du dessin spontanĂ© de lâenfant : par exemple des cercles diminuant de diamĂštre pour reprĂ©senter la rotation, ou des arcs de cercle non fermĂ©s, etc.).
PrĂ©sentations successives de lâaiguille et du disque vus en perspective.
Les objets utilisĂ©s ont Ă©tĂ© avant tout une aiguille (ou un bĂąton) pour la droite et un disque de bois mince pour le cercle (ou un cercle de mĂ©tal) ainsi que des ellipses, demi-cercles, etc. Mais, outre ces problĂšmes de perspective portant sur les diverses formes possibles dâun objet proche, nous avons posĂ© une question relative Ă lâĂ©loignement. Parmi les dĂ©formations perspectives les plus connues de lâenfant figure, en effet, celle de deux parallĂšles (deux rails rectilignes ou les bords dâune route droite, etc.) qui se rapprochent progressivement avec la distance (« fuyantes »). On peut donc soit faire dessiner Ă lâenfant de telles structures perspectives, soit lui prĂ©senter Ă choix des dessins tout faits reprĂ©sentant des lignes parallĂšles ou des fuyantes, et il est facile de lâinterroger au sujet de ses dessins ou de ses choix.
Il est Ă noter, enfin, que, outre les modifications de formes, il convient dâanalyser les questions de quantifications. Dans le cas du bĂąton ou de lâaiguille en rotation, la forme droite se conserve, mais la longueur diminue graduellement. Dans le cas de la voie vue en profondeur ou dâune barriĂšre qui sâĂ©loigne, on demandera Ă lâenfant de dessiner les travĂ©es perpendiculaires aux rails ou les barreaux verticaux se succĂ©dant jusquâĂ lâhorizon : marquera-t-il alors des diffĂ©rences rĂ©guliĂšres ou simplement des rapetissements quelconques ? Câest le problĂšme de la quantification extensive ou intensive qui peut ĂȘtre abordĂ© ainsi, indĂ©pendamment de toute mĂ©trique.
Les rĂ©ponses fournies Ă ces diverses questions (voir fig. 19 et 20) nous ont permis dâĂ©tablir les stades que voici, en corrĂ©lation avec ceux de la reprĂ©sentation de la droite projective (section I), avec ceux de la projection des ombres (chapitre VII) et de la coordination des perspectives complexes (chapitre VIII).
Le stade I (avant 4 ans), ne comportant pas de dessins adĂ©quats des formes gĂ©omĂ©triques, nâentre pas en ligne de compte ici, ou plutĂŽt les reprĂ©sentations de la perspective que lâon observe (et qui correspondent Ă une incomprĂ©hension de toute perspective reprĂ©sentative) se retrouvent jusquâau dĂ©but du stade II. Le stade II (de 4 Ă 7 ans en moyenne) est, en effet, caractĂ©risĂ© par lâindiffĂ©renciation, totale ou partielle, des points de vue possibles sur lâobjet, celui-ci Ă©tant reprĂ©sentĂ© en lui-mĂȘme indĂ©pendamment de lâangle sous lequel le perçoit lâobservateur.
Au cours dâun sous-stade II A, qui dure jusque vers 5 ans et demi, lâobjet est, en effet, reprĂ©sentĂ© en tant que conservant sa forme et ses dimensions quelle que soit la position de lâobjet par rapport au sujet. Tout au plus les diffĂ©rentes positions sont-elles marquĂ©es par des changements de direction de la figure, mais celle-ci ne change pas en elle-mĂȘme. En outre, il y a en principe confusion entre le point de vue du bonhomme et celui de lâenfant, mais avec, parfois, variations de direction.
Vers la fin du niveau II A on trouve des cas de transition manifestant une certaine conscience de lâinadĂ©quation du dessin et de la reprĂ©sentation en profondeur. En particulier, pour
Ăvolution du dessin en perspective
la position de « bout » lâenfant ne parvient pas Ă un dessin adĂ©quat, mais veut mettre sa feuille en profondeur pour imiter la rĂ©alitĂ© donnĂ©e. Parfois aussi le cercle en perspective est dĂ©jĂ figurĂ© par des ronds plus petits, etc.
Au cours dâun sous-stade II B, par contre, on assiste Ă un dĂ©but de diffĂ©renciation des points de vue, qui se reconnaĂźt essentiellement dans la technique des dessins tout faits Ă choisir, laquelle marque Ă ce niveau une avance nette sur les dessins dus Ă lâenfant lui-mĂȘme. Câest ainsi que les rails sont encore dessinĂ©s parallĂšles, mais donnent lieu au choix des fuyantes. Le cercle en perspective est parfois dessinĂ© plus petit que de face, mais est dĂ©jĂ reconnu comme ellipse. Le bĂąton de bout est souvent dessinĂ© de mĂȘme grandeur ou mĂȘme plus grand que de profil, mais est reconnu Ă titre de petit cercle, etc.
Avec le stade III (Ă partir de 7 Ă 7 ; 6 en moyenne) nous sommes en prĂ©sence dâune diffĂ©renciation nette des points de vue, mais sâeffectuant en deux Ă©tapes, dont lâune (III A) nâintĂ©resse que la forme sans quantification extensive et la seconde (III B vers 8 ; 6 Ă 9 ans) aboutit Ă la quantification extensive, et par consĂ©quent Ă lâachĂšvement des modifications de forme.
Câest ainsi quâau cours du sous-stade III A le dessin dĂ» Ă lâenfant lui-mĂȘme rejoint les choix opĂ©rĂ©s sur les dessins tout faits : les rails sont dessinĂ©s sous forme de fuyantes, ainsi que les barriĂšres (mais sans diminution rĂ©guliĂšre de la dimension clĂ©s travĂ©es ou des barreaux), le bĂąton de bout est dessinĂ© comme un petit cercle (mais sans que sa rotation donne lieu Ă la prĂ©vision dâune diminution graduelle de la longueur, comme si les Ă©tapes successives se prĂ©sentaient par saccades), etc. Il y a parfois encore refus de se reprĂ©senter le cercle en perspective comme une simple droite, mais, en gros, les changements de forme sont compris.
Enfin au niveau III B, dont lâĂąge de 8 ; 6 Ă 9 ans correspond au « rĂ©alisme visuel » du dessin, câest-Ă -dire lâintervention systĂ©matique de la perspective dans le graphisme spontanĂ© de lâenfant, les modifications de forme sont exactement reprĂ©sentĂ©es et sâaccompagnent de transformations quantitatives adĂ©quates dans le dessin.
§ 5. Le stade II : indiffĂ©renciation totale, puis partielle, des points de vue sur lâobjet et reprĂ©sentation de lâobjet lui-mĂȘme, sans perspective
Voici dâabord des exemples du sous-stade II A, au cours duquel lâindiffĂ©renciation demeure complĂšte quant Ă la forme et aux dimensions des objets, seuls des changements de direction marquant la diversitĂ© des points de vue sur lâobjet, en fonction de ses dĂ©placements :
An (5 ; 0) dessine un bĂąton vertical pour le bĂąton placĂ© verticalement devant le bonhomme. Pour la position horizontale (toujours devant le bonhomme), An le dessine Ă nouveau vertical parce que lui-mĂȘme le voit oblique de sa place, et dit : « Il le voit aussi penchĂ©, comme ça (montre son nouveau dessin vertical) : on ne peut pas le faire autrement. » Le crayon Ă©tant placĂ© de « bout » 3 face au bonhomme (donc dans la longueur et horizontal pour lâenfant), celui-ci le dessine horizontal et conservant toute sa longueur.
On reprend les mĂȘmes expĂ©riences devant lâenfant lui-mĂȘme. Il dessine le bĂąton vertical lorsquâil le voit vertical, horizontal lorsquâil le voir horizontal, mais Ă nouveau vertical lorsquâil le voit « de bout ».
Pour le cercle de face devant le bonhomme An le dessine bien rond. Il fait de mĂȘme pour le disque vu horizontalement (vu sur la tranche), en disant : « Celui-lĂ est en mĂȘme temps debout et puis couché ». Ce qui revient sans doute Ă affirmer quâun cercle couchĂ© est toujours un cercle (la constance de la forme primant la perspective). Pour le cercle vu obliquement il le dessine Ă nouveau bien rond en disant : « Il est tournĂ© dâun cĂŽtĂ©, ça fait un peu penchĂ© dâun cĂŽté ». Pour les mĂȘmes positions de lâobjet devant lâenfant lui-mĂȘme, les dessins continuent de donner invariablement des ronds. MĂȘme rĂ©action pour les demi-cercles.
La barriĂšre en profondeur donne un dessin sans perspective, le mĂȘme que les rails qui demeurent parallĂšles.
Zum (5 ; 2) dessine verticalement le bĂąton vu vertical par le bonhomme et horizontalement vu horizontal. Mais il reprĂ©sente de cette derniĂšre maniĂšre Ă©galement le bĂąton vu de bout. « Regarde lien si câest comme ça que le bonhomme voit le bĂąton quand il est comme ça. â Ah non (il le dessine cette fois verticalement) ». On offre alors les dessins tout faits, Ă choix, toujours pour les positions du bĂąton vues par le bonhomme. Les positions horizontales et verticales (sans modifications perspectives) sont retrouvĂ©es correctement mais, pour la position de « bout », Zum hĂ©site entre les positions horizontale et oblique (mais Ă longueur complĂšte).
Pour le disque vu de face il dessine un rond correct, mais pour la tranche (vue verticalement), il dessine Ă nouveau un plein rond : « Attention ! â (Il refait un rond). â Tu vois la mĂȘme chose comme ça (de face) et comme ça (de tranche) ? â Non. â Pourquoi ? â Je ne sais pas. â Essaie de dessiner. â (Ă nouveau un rond). â Tiens ces dessins, essaie de retrouver le rond quâon voit comme ça (face) ? â (Il montre le rond plein). â Et celui quâon voit comme ça (sur la tranche seule) ? â (Il montre la demi-circonfĂ©rence). Parce quâil est comme ça (montre le pourtour du disque) ».
Les rails et la barriĂšre vus en profondeur sont dessinĂ©s sous la forme de parallĂšles et non pas de fuyantes et, dans les dessins tout faits, Zum choisit les parallĂšles (sauf un choix fortuit de fuyantes, quâil ne parvient pas Ă motiver).
Ul (5 ; 2). BĂąton vertical et horizontal : juste. De bout : dessinĂ© horizontal avec longueur pleine. Oblique (raccourci par la perspective) : dessine une oblique Ă longueur entiĂšre. Les dessins Ă choix donnent le mĂȘme rĂ©sultat.
Les disques de face et vu sur la tranche donnent tous deux un rond plein. « Regarde bien (de tranche). â Un rond, je vois. â Tu le vois de la mĂȘme maniĂšre quâavant ? â Oui, la mĂȘme chose. â Et comme ça (oblique) ? â Encore la mĂȘme chose (dessine Ă nouveau un rond plein) ». Dessins Ă choix : pour le disque vu sur la tranche il choisit dâabord une demi-circonfĂ©rence, puis le cercle entier.
Rails en profondeur (dessin) : parallÚles. Avec choix : idem.
Ger (5 ; 5). BĂątons : mĂȘmes rĂ©actions pour le dessin (de bout dessinĂ© verticalement). Dans les dessins tout faits Ger choisit un oblique de longueur entiĂšre pour reprĂ©senter le bĂąton vu de bout. Cercles : mĂȘmes rĂ©actions. Rails et barriĂšre : parallĂšles. Deux dessins Ă choix pour les rails (parallĂšles et fuyantes) donnent une rĂ©action spĂ©cialement nette : « Celui-ci est juste (parallĂšles). Celui-lĂ (fuyantes) nâest pas juste parce que ce nâest pas droit ».
Nic (6 ; 7). Un crayon rouge vertical : « Je vois un crayon (le dessine vertical). â Et comme ça (de pointe) ? â Il le voit autrement (le dessine aussi long mais horizontalement). â Comment il le voit ? â Il voit le rouge au bout. â Et le reste ? â Aussi. â Et comme ça (oblique et raccourci) ? â Il le voit un peu de travers (le dessine penchĂ© mais de mĂȘme longueur). â Il le voit avec la mĂȘme longueur ? â Oui. â Il ne le voit pas plus long, ou moins long ? â La mĂȘme chose ».
Et cette montre (de face) ? â Il la voit toute ronde. â Et comme ça (sur la tranche) ? â Il voit pas toute la montre (il dessine de nouveau un cercle, mais interrompu). â Comment tu la vois toi ? â Je vois deux lignes (dessine cependant un demi-cercle) »
Mer (6 ; 0). Rails : parallĂšles : « Ils sont aussi larges lĂ -bas quâici quand on les voit de trĂšs loin ? â Ils sont les deux la mĂȘme chose. â Et une barriĂšre comme ça (on dessine le dĂ©but) : continue lĂ jusquâau bout de cette longue route. â (Il continue Ă mĂȘme hauteur). â Et Ă la fin on la voit aussi haute ou moins haute ? â La mĂȘme chose. â Continue jusque trĂšs loin. â (Il continue, mais avec une petite diffĂ©rence quâil corrige spontanĂ©ment pour rĂ©tablir la mĂȘme hauteur). Je lâai dessinĂ©e plus petite. â Mais si on regarde une chose de trĂšs loin elle a lâair plus grande ou plus petite ? â Plus petite. â Alors dessine cette barriĂšre comme on la voit de trĂšs loin ? â (Il maintient la hauteur constante). â Elle semble plus petite ou pas, au bout, lĂ -bas ? â Elle nâest pas plus petite ».
Il nâest pas facile de dĂ©terminer au premier abord la vraie nature des difficultĂ©s qui empĂȘchent les enfants de ce premier niveau de comprendre la diversitĂ© des perspectives possibles sur lâobjet, en fonction de ses dĂ©placements. Du point de vue de la perception, ils voient bien â et savent le dire explicitement â que lâobjet change dâaspect selon ses rotations. Ainsi Nic affirme dâemblĂ©e que le bonhomme, mis en prĂ©sence du rayon prĂ©sentĂ© de pointe « le voit autrement », et, mis en prĂ©sence de la montre vue sur la tranche, ne « voit pas toute la montre ». De mĂȘme Mer sait parfaitement quâune chose vue de loin paraĂźt « plus petite », etc. Pourquoi donc ces enfants ne se reprĂ©sentent-ils pas la perspective quâils connaissent si bien perceptivement ? Cela ne tient pas aux difficultĂ©s techniques du dessin, puisque, Ă ce niveau, la mĂ©thode du choix parmi des dessins tout faits donne exactement le mĂȘme rĂ©sultat que la mĂ©thode consistant Ă faire dessiner lâenfant lui-mĂȘme. Câest ainsi que la demi-circonfĂ©rence choisie par Zum pour le disque vu sur la tranche, et qui paraĂźt spĂ©ciale chez lui Ă la mĂ©thode de choix (puisquâil dessine le disque couchĂ© comme un rond plein), se retrouve chez Nic dans le dessin de lâenfant (celui-ci nâayant pas Ă©tĂ© interrogĂ© avec la mĂ©thode des choix). Une autre cause est donc Ă assigner Ă lâincomprĂ©hension de la perspective que la difficultĂ© technique du dessin, et cette autre cause doit ĂȘtre assez gĂ©nĂ©rale pour expliquer le dessin sans perspective lui-mĂȘme, car, dans bien des cas, rien ne serait plus facile Ă lâenfant de dessiner « ce quâil voit » par opposition à « ce quâil sait » de lâobjet : un petit cercle pour un crayon ou une aiguille vus de pointe nâest pas plus compliquĂ© Ă reprĂ©senter quâune boĂźte, et « les deux lignes » dont parle Nic pour dĂ©crire une montre vue sur la tranche sont aussi faciles Ă dessiner quâun rond entier !
Cette cause tient donc Ă la diffĂ©rence essentielle qui subsiste entre la perception et la reprĂ©sentation des perspectives. Voir un objet selon une perspective donnĂ©e, câest le regarder dâun certain point de vue, mais dâun point de vue dont il nâest pas nĂ©cessaire de prendre conscience pour percevoir exactement. Se reprĂ©senter par une image mentale ou reprĂ©senter par le dessin le mĂȘme objet vu selon la mĂȘme perspective, câest au contraire prendre conscience simultanĂ©ment du point de vue sous lequel il est perçu et des transformations dues Ă lâintervention de ce point de vue. En opposition avec la perception de la perspective, la reprĂ©sentation de la mĂȘme perspective implique donc une coordination opĂ©ratoire, ou tout au moins consciente, entre lâobjet et le sujet, en tant que situĂ©s tous deux dans un mĂȘme espace projectif dĂ©bordant lâobjet et comprenant lâobservateur comme tel (puisque cet espace englobe le « tableau visuel », comme disent les gĂ©omĂštres, sur lequel lâobjet est projetĂ©). Or, lâĂ©tude des conduites de « visĂ©e » nous a prĂ©cisĂ©ment montrĂ© (section I) que cette coordination nâest pas encore possible au prĂ©sent niveau. Bref, câest faute dâune prise de conscience ou dâune diffĂ©renciation reprĂ©sentative des points de vue que la perspective nâest pas reprĂ©sentable pour ces sujets, et câest pourquoi ils sâattachent Ă lâobjet en lui-mĂȘme, auquel ils prĂȘtent ainsi une sorte de pseudo-constance de la forme en vertu de ce mĂ©canisme courant selon lequel lâinconscience du point de vue subjectif (ignorance propre Ă lâĂ©gocentrisme) engendre de faux-absolus.
Rien nâest plus propre Ă confirmer cette interprĂ©tation, que lâexamen des conflits qui se prĂ©sentent chez certains sujets entre la connaissance perceptive de la perspective et lâincomprĂ©hension reprĂ©sentative qui lui correspond Ă ce niveau. Câest ainsi que de reprĂ©senter (avec Zum, Ul momentanĂ©ment, Nic, etc.) le disque vu sur la tranche par une demi-circonfĂ©rence ou un cercle interrompu, tĂ©moigne Ă lâĂ©vidence du fait que ces enfants distinguent perceptivement un disque couchĂ© dâun disque vu de face. Mais, sachant donc que perceptivement on voit seulement une partie de lâobjet, ils dessinent, pour reprĂ©senter ce que lâon perçoit selon cette perspective (ou bien ils choisissent parmi les dessins tout faits), non pas justement la figure projective (qui serait une simple barre horizontale), mais une structure exprimant sans perspective la moitiĂ© du pourtour de lâobjet, câest-Ă -dire une partie de ses propriĂ©tĂ©s considĂ©rĂ©es en elles-mĂȘmes. Le « point de vue » nâintervient donc pas comme tel, mais sous la forme dâune dislocation de lâobjet : est dessinĂ© uniquement ce qui peut ĂȘtre vu, mais non pas prĂ©cisĂ©ment sous la forme sous laquelle cette partie perceptible est vue !
Il est vrai que cette rĂ©action, qui nâapparaĂźt pas encore chez les sujets les plus primitifs de ce niveau II A (tel que An), annonce dĂ©jĂ ce que sera le dĂ©but de diffĂ©renciation des points de vue, lequel sâaffirmera au niveau II B. Entre deux, certains sujets lĂ©gĂšrement supĂ©rieurs aux prĂ©cĂ©dents font la transition entre les sous-stades II A et II B. Il est utile dâen citer quelques exemples pour suivre de façon plus continue cette diffĂ©renciation naissante :
Lil (5 ; 2 avancĂ©e) : « Dessine le bĂąton (vertical) comme le bonhomme le voit. â Câest facile : nây a quâune ligne. â Et lĂ (horizontal) ? â VoilĂ , comme ça. â Et posĂ© comme ça ! (de pointe) ? â Mais alors il faudrait faire comme ça (passer Ă travers la feuille) mais ça je peux pas (dessine horizontalement avec longueur entiĂšre en disant). Câest comme ça. â Et toi comment tu le vois (de pointe) ? â (Dessin vertical). â Et si on montre ça au bonhomme (penchĂ© dâavant en arriĂšre) ? â Ăa on ne peut pas. Câest comme ça (dessine oblique Ă longueur pleine). â Et comme ça (penchĂ© vers lâavant) ? â Ăa on ne peut pas du tout, il faudrait le faire comme ça (geste de traverser le papier avec le crayon). â Et ça (cercle de face) ? â Il voit ça (dessine un cercle). â Et si on le met comme ça (vu sur la tranche, horizontal). â Câest justement la mĂȘme chose : jâai dĂ©jĂ fait ça (refait un rond). â Et comme ça (de tranche mais verticalement). â Eh ! bien, on doit lire comme ça (geste indiquant le pourtour). â Dessine ce quâil voit. â Non, on ne peut pas. â (On offre Ă choix les dessins tout faits). Et de ceux-lĂ lequel est le juste ? â (Choisit le cercle entier). â Et ça (la barre reprĂ©sentant le disque vu sur la tranche) ? â Câest pas juste. â Regarde toi-mĂȘme (on prĂ©sente Ă Lil le disque vu sur la tranche horizontalement). â Câest celui-lĂ (cercle plein). â Et comme ça (de tranche, verticalement) ? â Il nây en a point. â Et ça (oblique) ? â Il nây en a point (il y a pourtant des ellipses Ă choix) ».
Mus (5 ; 10). BĂątons vertical et horizontal : dessins corrects. « Et comme ça (vu de bout) ? â Comme ça (geste de piquer sa feuille), mais on ne peut pas le dessiner. â Et toi comment tu le vois (on lui montre le bĂąton vu de bout) ? â Et moi je mets la feuille comme ça (il prend le dessin du bĂąton horizontal et met sa feuille perpendiculairement au plan fronto-parallĂšle). Je le vois comme ça. â Choisis dans ces dessins lequel est le bon ? â (Il choisit le bĂąton Ă longueur entiĂšre). â Et ça (disque de face) ? â (Il dessine un grand rond). â Et si on le met comme ça (de tranche, horizontal) ? â (Il prend son dessin et le place horizontalement Ă la hauteur de ses yeux ; il ne voit alors plus rien et dit) : Mais, on nâarrive pas. Il faudrait une feuille qui soit comme ça. â (Disque vu de tranche mais vertical) ? â Ăa câest pas dur : câest comme ça (il dessine un rond plein). â Et si je le mets devant toi ? â (mĂȘme dessin). Câest ça ».
Cyr (5 ; 8). MĂȘmes rĂ©actions pour le bĂąton. Pour le cercle oblique (penchĂ© dâavant-arriĂšre) il dessine une demi-circonfĂ©rence : Quand câest penchĂ© comme ça, câest ça (montre la partie antĂ©rieure). â Et le bonhomme comment le voit-il (mĂȘme prĂ©sentation donc penchĂ© de gauche Ă droite du point de vue du bonhomme) ? â Comme ça (cercle plein). â Regarde (on lui montre le disque penchĂ© de gauche Ă droite). â Oui, câest comme ça (le dessine en lus petit). â Pourquoi ? â Parce quâil est en bas, câest plus petit. â Câest plus petit quand câest penché ? â Oui ». Cyr traduit donc la forme perspective elliptique en un cercle vu de face mais plus petit !
Rails en profondeur : entiÚrement parallÚles.
Zbi (5 ; 8) dessine un beau rond pour le disque vu de face. On prĂ©sente alors le disque vu de cĂŽtĂ© (tranche seule) en disant explicitement : « Bien, maintenant dessine-le comme ça tout couchĂ©. â Couché ? Ben (il prend sa feuille et la tient horizontalement), maintenant il est couchĂ© (puis il dessine un second cercle semblable au premier). â Câest le mĂȘme ? â Non, parce que celui-lĂ (le second) est couchĂ© et lâautre est debout. â Mais comment le sait-on en regardant ton dessin ? â Jâsais pas comment. â Dessine comment le bonhomme le voit couchĂ©. â (Il dessine un troisiĂšme grand rond). â Et comme ça (penchĂ© en arriĂšre) ? â (Il le dessine plus petit, comme Cyr). â Câest le mĂȘme ? â Non, un est debout et lâautre est penchĂ©. â Câest exprĂšs quâil est plus petit ? â Parce que⊠autrement on ne savait pas quâil est penché ».
Rails : parallĂšles. « Ăa ne devient pas plus petit quand on voit lĂ -bas loin ? â Oui⊠non plus grand plutĂŽt, parce que le train, au bout (Ă lâhorizon) il contourne ».
Mast (6 ; 0). MĂȘmes rĂ©actions : il dessine, chaque fois une droite entiĂšre ou un cercle plein, mais en admettant la diffĂ©rence sans pouvoir lâexprimer, ni verbalement, ni par le dessin : « Il voit la mĂȘme chose quâavant ? â Non, il ne voit pas la mĂȘme chose, mais autrement ». Rails et lignes de poteaux : parallĂšles.
Bur (6 ; 4) dit du bĂąton vu par lâextrĂ©mitĂ© (de « bout ») : « Je ne peux pas faire comme ça : je vois une barre qui part tout loin ». Il la dessine alors verticalement avec longueur entiĂšre.
Nig (6 ; 7) de mĂȘme, dit du cercle en mĂ©tal vu couchĂ© (comme une barre) : « Il faut le dessiner en plat, câest difficile ». Il fait alors un rond plein, en ajoutant : « On ne peut pas sur le papier : il sera la mĂȘme chose que ça (de face) ».
Rails : parallÚles sur le dessin et dans le choix.
Ces cas de transition tĂ©moignent dâun effort infructueux de diffĂ©renciation des points de vue sur lâobjet et relient ainsi de façon continue lâindiffĂ©renciation du niveau II A aux dĂ©buts de diffĂ©renciation du sous-stade II B. Mais cet effort, si infructueux soit-il, marque un progrĂšs dĂ©cisif par rapport au sous-stade II A et constitue bien ainsi le dĂ©but du niveau II B : alors que les sujets du niveau primitif II A reprĂ©sentaient, pour tous les points de vue, lâobjet en lui-mĂȘme ou une partie disloquĂ©e de cet objet, sans admettre que le dessin pĂ»t exprimer en quoi que ce soit la transformation perspective comme telle, ces cas de transition, tout en continuant Ă ne pas se reprĂ©senter cette transformation perspective, formulent cependant le sentiment que le dessin est inadĂ©quat et cherchent Ă montrer pourquoi. Il y a donc prise de conscience du problĂšme, en tant que problĂšme nouveau pour lâenfant, mais sans essai de solution sauf, chez certains, un dĂ©but dâexpression graphique, qui se retrouvera systĂ©matiquement au cours de tout le sous-stade II B et qui consiste Ă reprĂ©senter le cercle penchĂ© par une circonfĂ©rence complĂšte, mais plus petite que pour le cercle vu de face.
Pour ce qui est de la prise de conscience du problĂšme mĂȘme de la perspective, la rĂ©action typique est celle des sujets qui, pour le bĂąton vu de pointe (de « bout »), ont le sentiment quâil faudrait dessiner une droite de longueur normale, mais prĂ©sentĂ©e horizontalement, Ă la hauteur des yeux, exactement comme lâobjet lui-mĂȘme. Câest ainsi que Lil voudrait passer son crayon Ă travers la feuille de papier : « il faudrait faire comme ça, mais ça je peux pas ». Mus rĂ©agit presque selon les mĂȘmes mots, puis il dessine le bĂąton avec sa longueur entiĂšre et met sa feuille de papier en face de ses yeux ; il fait de mĂȘme pour le cercle vu de tranche. Bref, dâune part ces enfants dessinent lâobjet comme il est, et en cela ils sont encore du niveau initial II A. Mais, dâautre part, ils ont dĂ©jĂ conscience du problĂšme posĂ© par le point de vue du sujet sur lâobjet et en cela ils annoncent le niveau II B : seulement, incapables de modifier leur dessin pour exprimer graphiquement la transformation perspective due Ă ce point de vue, ils cherchent simplement Ă placer le dessin lui-mĂȘme dans une position semblable Ă celle de lâobjet ! Il nâest quâun cas oĂč le dessin comme tel est dĂ©jĂ modifiĂ©. Câest, nous venons de le voir, celui des cercles prĂ©sentĂ©s obliquement et reprĂ©sentĂ©s par des cercles pleins, mais plus petits que ceux vus de face. Mais alors, il sâagit dĂ©jĂ dâune rĂ©action du niveau II B. (Cyr et Zbi qui, pour le bĂąton de pointe, rĂ©agissent comme prĂ©cĂ©demment). Quant aux autres rĂ©actions, elles consistent simplement Ă exprimer verbalement que leur dessin est inadĂ©quat (Mast, Bur et Nig).
Si nous passons maintenant aux cas francs du sous-stade II B, nous assistons, par contre, Ă un dĂ©but de diffĂ©renciation dans le dessin lui-mĂȘme, ou du moins dans la maniĂšre dont le sujet choisit, parmi des dessins tout faits, celui qui lui paraĂźt correspondre Ă la perspective donnĂ©e :
Rol (5 ; 5 avancĂ©) dessine correctement le bĂąton vertical et le bĂąton horizontal. Pour le bĂąton vu de « bout », il le dessine horizontal regardĂ© du point de vue du bonhomme et vertical de son point de vue Ă lui (longueurs entiĂšres). Mais lorsquâon lui montre les dessins Ă choix, il dĂ©signe le petit rond comme correspondant Ă ce bĂąton vu de pointe : « Pourquoi celui-ci ? â Parce que câest un petit point et lĂ aussi (sur lâobjet) câest un petit point. â Mets-le comme il est sur le dessin. â (Il le place exactement) ».
Cercle regardĂ© de face du point de vue du bonhomme : Roi dessine comme une ellipse verticale, ce qui constitue un progrĂšs sur le niveau II A puisquâil le voit lui-mĂȘme comme une ellipse et exprime ainsi cette perspective propre par le dessin, mais ce qui traduit dâautre part une erreur de point de vue, puisquâil assimile ainsi la perspective du bonhomme Ă la sienne propre. Le cercle vu par la tranche est Ă©galement reprĂ©sentĂ© par une ellipse, mais horizontale, et le cercle inclinĂ© par une ellipse oblique. Lorsquâon prĂ©sente Ă Roi lui-mĂȘme le cercle dans ces trois positions, il dessine le cercle de face correctement, ainsi que le cercle inclinĂ© de Ÿ, mais pour le cercle vu de tranche, il dit : « Câest plus dur, ça » et le dessine comme une ellipse horizontale. Par contre, il dĂ©couvre immĂ©diatement la barre horizontale parmi les dessins Ă choix.
La rue avec poteaux en profondeur : pas de perspectives, les poteaux Ă©tant « rabattus » (au sens de Luquet) des deux cĂŽtĂ©s de la rue avec grandeurs constantes. Les rails sont dessinĂ©s parallĂšles et sur les dessins Ă choix, Roi dĂ©signe comme juste le dessin Ă lignes parallĂšles : « Câest juste, parce que câest tout droit », tandis que les fuyantes « câest pas juste ».
Mon (6 ; 10). Crayon vertical : juste. « Et comme ça (oblique) ? â (Le dessine de mĂȘme longueur mais penchĂ©). â Il le voit aussi long ou moins long quâavant ? â Moins long, non un peu plus long (il allonge son dessin). â Pourquoi ? â Sais pas. â Et comme ça (plus oblique) ? â Il le voit plus long. â Pourquoi ? â Parce quâil le voit comme ça (montre la position oblique). â Et comme ça (de « bout » ? â Il voit seulement le pointu (dessine un cĂŽne, câest-Ă -dire la pointe du crayon, mais vue de cĂŽtĂ©). â Et comme ça (nouvelle obliquitĂ©) ? â Plus long. â Plus que ça (vertical) ? â Oui ».
Gal (6 ; 10). BĂąton, du point de vue du bonhomme : horizontal et vertical corrects ; de pointe dessinĂ© horizontal Ă longueur entiĂšre. Points de vue propres : mĂȘmes rĂ©actions : « Tu as dessinĂ© la mĂȘme chose (de pointe et horizontal) ; tu vois la mĂȘme chose ? â Non ». Choix correct parmi les dessins tout faits. â Cercles du point de vue du bonhomme et du point de vue propre : de face correct, horizontal (de tranche) dessinĂ© comme « un ovale couché » et, oblique, comme un cercle plus petit. â BarriĂšre et rails : dessinĂ©s parallĂšles, mais le choix se porte sur les fuyantes « parce que les rails sont plus grands, puis toujours plus petits ».
Val (7 ; 0). BĂąton vertical (point de vue propre) : correct. PenchĂ© en arriĂšre : le dessine de mĂȘme longueur en disant : « On nâarrive pas Ă le faire penchĂ© en arriĂšre ». Horizontal (de cĂŽtĂ©) : correct. De pointe : le fait vertical, Ă longueur entiĂšre. Le choix donne (avec suggestion) un petit cercle pour ce dernier, mais pour le bĂąton penchĂ© en arriĂšre Val dit : « Il nây a rien lĂ -dedans (= parmi les dessins offerts). â Ăa reste toujours de la mĂȘme longueur ? â Non⊠Oui, parce quâil est la mĂȘme chose couché ».
Le cercle de face : correct. PenchĂ© en arriĂšre, il est dessinĂ© comme une ellipse : « Ăa fait comme ça. On dirait que câest pas rond, mais câest rond quand mĂȘme ». De tranche, mĂȘme dessin : « On peut pas le dessiner sur un bout de papier. â Comment ça se fait que ça devient tout mince ? â Je ne sais pas. En tout cas il devient comme ça (ellipse), on peut pas le voir autrement ». Choix correct parmi les dessins tout faits.
Rails : dessin avec parallÚles, mais choix des fuyantes « parce que ça devient toujours plus petit (aprÚs hésitation) ».
Ul (7 ; 3). BĂąton vertical : correct. PenchĂ© en arriĂšre : il le dessine plus petit « oui plus courts parce quâon le voit pas trĂšs bien », mais il refuse de le dessiner (et mĂȘme de le reconnaĂźtre parmi les dessins Ă choix) comme un simple rond « parce que si câest comme ça (couchĂ©) on voit encore la ligne ».
Cercle de face : correct. PenchĂ© en arriĂšre : Ă©galement circulaire, mais beaucoup plus petit. « Et si je le mets tout plat ? â On le verra tout plat (le dessine de nouveau circulaire) ». Mais, sur es dessins Ă choix, Ul reconnaĂźt la barre horizontale comme correspondant au cercle vu sur la branche : « Câest peut-ĂȘtre celui-lĂ ellipse) ? â Non, parce quâil faut que ce soit plus bas ».
Ley (7 ; 4). BĂąton vertical : correct. « Et comme ça (de pointe), quâest-ce quâon voit ? â Plus rien. Si un tout petit trait plus lĂ©ger dessine un bĂąton horizontal, de longueur entiĂšre, mais dâun trait fin) ». Mais, sur les dessins Ă choix, Ley accepte le petit rond, aprĂšs avoir contrĂŽlĂ© en action.
Cercle de face : correct. Penché : ellipsoĂŻde. Rails : dâabord parallĂšles, puis fuyantes.
Mic (7 ; 7). BĂątons vertical et horizontal : corrects. De pointe : horizontal Ă longueur entiĂšre : « Câest la mĂȘme chose ? â Non. â Il y a une diffĂ©rence ? â Oui. â Essaie alors de dessiner encore les deux. â (Il dessine deux horizontales parallĂšles, la seconde reprĂ©sentant le bĂąton de « bout ») ». On offre alors les dessins Ă choix, nais, au lieu de choisir le petit rond, Mic prend le dessin horizontal, le place devant le bonhomme et cache de la main les âčâââ de la ligne sauf lâextrĂ©mitĂ© visible. MĂȘme conduite pour le bĂąton penchĂ© en arriĂšre, sauf que la partie laissĂ©e Ă dĂ©couvert est un peu plus longue.
Cercle de face, oblique, penchĂ© en arriĂšre, etc. : dessine toujours le mĂȘme cercle « câest de nouveau la mĂȘme chose, parce quâon ne peut pas faire comme ça », mais, sur les dessins Ă choix, Mic montre lâellipse, ou un cercle plein, mais dont il cache de la main n peu plus de la moitiĂ©.
Rails : parallÚles (dessin et choix), mais barriÚres parallÚles sur le dessin et fuyantes dans le choix.
On trouve encore des cas de ce genre Ă 8 ans, Ă Â 9 et mĂȘme exceptionnellement Ă Â 10. Voici un exemple de lâun de ces sujets retardĂ©s :
Gol (10 ; 9) reprĂ©sente toujours les bĂątons en toutes positions par des lignes, horizontales ou verticales, de mĂȘmes longueurs. Mais, sur les dessins Ă choix, il accepte le raccourcissement et le petit rond. Les cercles Ă©galement sont dessinĂ©s comme des ronds entiers, sauf le disque vu sur la tranche qui est reprĂ©sentĂ© par un arc de cercle peu incurvĂ© « parce que câest rond devant ». Sur les dessins tout faits, il choisit une ellipse mais se refuse Ă aller jusquâĂ la barre horizontale.
Les rails donnent par contre dâemblĂ©e des fuyantes.
Ces rĂ©actions ne traduisent plus simplement la prise de conscience du problĂšme mĂȘme de la perspective, comme les cas de transition entre les niveaux II A et II B, citĂ©s prĂ©cĂ©demment, mais marquent un dĂ©but rĂ©el de diffĂ©renciation entre les points de vue. Or, chose intĂ©ressante, cette diffĂ©renciation naissante sâexprime davantage dans le choix de lâenfant, parmi les dessins tout faits qui lui sont prĂ©sentĂ©s, que dans le dessin effectuĂ© par le sujet lui-mĂȘme, comme si celui-ci, tout en ayant dĂ©jĂ le sentiment que le dessin doit figurer les transformations dues aux changements de point de vue, ne savait encore comment sây prendre pour reprĂ©senter ces modifications.
Câest ainsi que pour les bĂątons vus de « bout » ou obliquement, lâenfant se borne Ă figurer des lignes de longueurs entiĂšres, verticales ou horizontales, mais accepte la reprĂ©sentation sous forme de point ou de petit rond sur les dessins Ă choix (Rol, Gal, Val avec refus pour le bĂąton inclinĂ©, etc.). Ul rĂ©siste encore parce que, sur le bĂąton vu de pointe, « on voit encore la ligne », et Mic cache le reste de la ligne horizontale, sauf le bout ; mais, en principe, cette premiĂšre forme limite de perspective est acquise lorsquâil sâagit de choix.
En ce qui concerne les cercles, il y a frĂ©quemment dĂ©jĂ dessin spontanĂ© dâune ellipse pour la position de trois quarts, mais le cercle horizontal (vu sur la tranche seule) donne une » rĂ©action analogue Ă celle observĂ©e Ă propos du bĂąton de « bout » : il est dessinĂ© soit sous la forme dâune ellipse couchĂ©e (Rol, Gal et Val) soit comme un cercle entier (Ul), mais sur les dessins Ă choix il est reconnu comme une barre.
Les rails et barriĂšres sont, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, dessinĂ©s sans fuyantes, comme si les lignes demeuraient parallĂšles malgrĂ© lâĂ©loignement (ce qui prolonge sans plus les rĂ©actions du niveau II A ou des cas de transition), mais, sur les dessins Ă choix, le sujet reconnaĂźt (sauf certains cas primitifs de ce sous-stade II B, comme Rol) la justesse de la reprĂ©sentation au moyen de fuyantes.
Bref, le propre de tous ces cas est dâentrevoir la diffĂ©renciation des points de vue successifs du sujet, par rapport Ă lâobjet, mais sans pouvoir, sauf dans le cas du cercle transformĂ© en ellipse, figurer eux-mĂȘmes le rĂ©sultat de ces changements de points de vue. Le sujet Val nous fait bien comprendre pourquoi ils nây parviennent point encore : en dessinant spontanĂ©ment son ellipse pour reprĂ©senter le cercle vu obliquement, il prĂ©cise que « ça fait comme ça ; on dirait que câest pas rond, mais câest rond quand mĂȘme ». Autrement dit le sujet est toujours partagĂ© entre le rĂ©alisme de la reprĂ©sentation de lâobjet en lui-mĂȘme et le dĂ©but de diffĂ©renciation de la perspective, mais ce nâest quâen voyant celle-ci figurĂ©e sur des dessins tout faits quâalors cette perspective, dĂ©tachĂ©e de son activitĂ© dâobservateur est objectivĂ©e, pour ainsi dire, sous la forme dâune reprĂ©sentation dĂ©jĂ Ă©laborĂ©e, est acceptĂ©e comme adĂ©quate au point de vue considĂ©rĂ©.
§ 6. Le stade III : diffĂ©renciation opĂ©ratoire, partielle (sous-stade III A) puis complĂšte (sous-stade III B) des points de vue du sujet sur lâobjet, et reprĂ©sentation graphique spontanĂ©e de la perspective
Avec le stade III, enfin (qui dĂ©bute en moyenne vers 7 Ă 8 ans), la diffĂ©renciation croissante des points de vue sâexprime sous la forme dâune reprĂ©sentation de la perspective dans le dessin mĂȘme de lâenfant et non plus seulement dans le choix sâeffectuant parmi des dessins tout faits. Mais, Ă cet Ă©gard, il se pose une question dĂ©licate de frontiĂšres entre les niveaux II B, III A et III B. Ce nâest que vers le milieu du stade III, en effet, câest-Ă -dire Ă partir de 9 ans environ (niveau III B), et non pas dĂšs le dĂ©but de ce stade des opĂ©rations concrĂštes, que les problĂšmes de perspectives Ă©tudiĂ©s en ce chapitre sont tous rĂ©solus. Or, le dĂ©but de la diffĂ©renciation des points de vue se marque, comme nous venons de le constater au paragraphe 5, dĂšs le niveau des intuitions articulĂ©es (II B), mais selon des formes encore peu cohĂ©rentes entre elles, comme cela est de rĂšgle lorsque les questions sont rĂ©solues par voie intuitive et non point par opĂ©rations groupĂ©es et rĂ©versibles. Comment donc dĂ©limiter entre deux le sous-stade III A, caractĂ©risĂ© dans le domaine de la perspective, par des solutions relevant toujours de lâintuition articulĂ©e, mais Ă©manant de sujets dĂ©jĂ capables par ailleurs dâopĂ©rations concrĂštes bien groupĂ©es ? Le critĂšre essentiel dont nous nous sommes servi est que le sujet dĂ©couvre certaines lois de transformation, suffisantes pour Ă©lever ses dessins Ă la hauteur de ses choix parmi les modĂšles tout faits, mais insuffisantes, faute de quantification extensive systĂ©matique, pour rĂ©soudre lâensemble des problĂšmes. Voici quelques exemples, Ă commencer par un cas intermĂ©diaire entre les niveaux II B et III A :
Ther (7 ; 4) dessine dâabord le bĂąton vertical. On lâincline en arriĂšre : Ther le figure de la mĂȘme maniĂšre, puis dit « Non, on le voit plus petit », et elle le reprĂ©sente par un trait atteignant au plus la moitiĂ© de la hauteur du prĂ©cĂ©dent. « Et quand il est tout Ă fait couché ? â Tout petit (petit trait de 2-3 mm) ».
Le cercle penchĂ© donne un cercle plus petit (comme frĂ©quemment au niveau II B) ; encore plus inclinĂ© il donnera un tout petit cercle (mais toujours bien rond). Vu sur la tranche, par contre, il est figurĂ© correctement par un trait horizontal ; la mĂ©thode des choix donne, de son cĂŽtĂ©, pour le cercle inclinĂ© une comprĂ©hension correcte de lâellipse (le cercle rapetissĂ© du dessin de lâenfant Ă©tant sans doute dĂ» Ă lâinfluence de la droite dĂ©croissante).
Les rails et barriÚres sont représentés par des parallÚles, mais il y a choix correct des fuyantes (ce décalage entre le dessin et le choix constituant un reste du niveau II B).
Jea (7 ; 6) dessine le bĂąton vertical et horizontal de longueur normale et le bĂąton inclinĂ© sous la forme dâune oblique plus courte. Le bĂąton vu de « bout » est reprĂ©sentĂ© par une oblique encore plus courte.
Le cercle de face est un rond plein. « Dessine-le maintenant quand je le penche en arriĂšre. â Il faut faire un trait comme ça (trait horizontal par anticipation de la position vue sur la tranche), ou un tout petit comme ça (fait un trait moins long, mais est tentĂ©, Ă lâune des extrĂ©mitĂ©s, de poursuivre par une incurvation reprĂ©sentant le pourtour ; il sâarrĂȘte alors aussitĂŽt en disant) : Non, parce que ça deviendrait comme le rond. â Dessine-le maintenant quand il est tout plat en arriĂšre. â (Ayant dĂ©jĂ reprĂ©sentĂ© en son dessin prĂ©cĂ©dent la situation prĂ©sente, Jea dit) : Je ne sais pas (il dessine un petit cercle et ajoute, comme certains sujets du stade II B) : Il faudrait que le papier soit comme ça (relevĂ©) ».
Le dessin des rails est dâemblĂ©e correct : « Oui, quand câest loin les choses deviennent plus petites ». Mais il nây a pas quantification rĂ©guliĂšre de la dĂ©croissance des intervalles entre les fuyantes, câest-Ă -dire de la longueur des travĂ©es.
Tho (7 ; 6) dessine dâabord les bĂątons horizontal et vertical. On lui montre en troisiĂšme lieu le bĂąton « de bout » : il reprĂ©sente alors spontanĂ©ment une succession de cinq positions allant de la verticale Ă lâhorizontale, en passant par trois obliques de mĂȘmes longueurs mais dont les premiĂšres sont lĂ©gĂšrement incurvĂ©es : « Il est courbe ici, le bĂąton ? â Un peu. â Que vois-tu quand il est comme ça (de pointe) ? â Quâun petit bout. â Que faut-il dessiner ? â Un petit rond. â Et entre deux ? â Un dessin penchĂ© (il dessine cette fois une suite dâobliques dont les premiĂšres sont de mĂȘmes longueurs et les plus inclinĂ©es de plus en plus courtes jusquâau petit cercle figurant la position de « bout »).
Rails : Tho dessine, dâune part, des parallĂšles jusquâĂ un certain degrĂ© dâĂ©loignement et, Ă partir de lĂ , il indique une dĂ©croissance progressive (fuyantes). Tho montre le point oĂč il change ainsi de systĂšme et dit : « On fait tout petit (extrĂ©mitĂ©) puis aprĂšs ça sâagrandit (jusquâau point indiquĂ©) et ça devient tout droit (parallĂšle) ». Autrement dit, il nây a pas quantification rĂ©guliĂšre, mais modification brusque des fuyantes en parallĂšles.
Mur (8 ; 3) dessine correctement le bĂąton vertical, horizontal et de « bout » (petit cercle), mais ensuite, entre la verticale et la position de bout, il figure une sĂ©rie dâobliques de plus en plus inclinĂ©es et toutes de la mĂȘme longueur : « Ăa passe de ça brusquement au petit rond ? â (En fait une plus courte, mais se ravise) Non, il le voit grand (la rallonge) ». Dessins : choix analogues (sans diminution des longueurs).
Cercles : dessine des ellipses pour les inclinaisons et la position vue sur la tranche, mais sans quantifications exactes.
Rails : parallĂšles, puis fuyantes « parce quâil les voit tout loin, parce quâil les voit toujours moins bien, ça devient petit. » Mais les arbres au bord de la route ne sont pas rapetissĂ©es dâautant.
Wag (8 ; 6), de mĂȘme, dessine correctement le bĂąton vertical et de « bout » (petit cercle). Pour une position presque de « bout », il dessine « la moitié » de la longueur, mais pour les autres inclinaisons, il figure des obliques de longueurs entiĂšres : « Alors tout dâun coup ça devient un petit rond ? Il les voit dâabord couchĂ©s, puis rond ? â Non, je ne crois pas ». Sur les dessins Ă choix, il tient alors compte de la dĂ©croissance quantitative.
Cercle : dessine des arcs de cercle toujours plus courts pour les positions inclinées, et une ligne presque droite pour le cercle ou sur la tranche. Choix : ellipses correctes.
Rails : dâabord parallĂšles puis fuyantes.
Ros (8 ; 7) dessine dâabord correctement un bĂąton vu verticalement, puis, penchĂ© en arriĂšre, le figure « plus petit. â Câest exprĂšs que tu le fais plus petit ? â Oui (peu sĂ»r de lui, il prolonge ensuite son dessin). â Et comme ça (de « bout ») ? â Ăa fait rond (dessine un petit rond puis vĂ©rifie avec son crayon). Oui, parce que quand il est devant nous on ne voit que ça ». Choix : revient Ă des longueurs intermĂ©diaires pour les positions obliques « parce quâon voit plus petit ».
Cercle : ellipses pour les positions inclinées et ellipse trÚs étroite pour le cercle sur la branche. Choix : corrects.
Rails : parallĂšles, puis brusquement se rapprochent rapidement. TravĂ©es : Ă©gales entre elles jusquâĂ diminution brusque et irrĂ©guliĂšre.
Il faut noter, Ă propos de ce niveau comme du prĂ©cĂ©dent, que, si lâĂąge moyen des sujets correspond Ă celui des cas citĂ©s, on trouve des exemples retardĂ©s jusquâĂ Â 9 et mĂȘme 10 ans.
La diffĂ©rence entre ces rĂ©actions et celles du sous-stade II B est Ă©vidente. Dâune part, le sujet marque dorĂ©navant sur son dessin lui-mĂȘme la transformation perspective due aux changements de points de vue et ne se borne plus Ă accepter lâidĂ©e de ces modifications lorsquâil se trouve en prĂ©sence de dessins tout faits entre lesquels on lui demande de choisir celui qui correspond au point de vue considĂ©rĂ©. Il y a donc bien reprĂ©sentation anticipĂ©e de la perspective et non plus simplement essai de diffĂ©renciation. Dâautre part, lâenfant ayant atteint par ailleurs un niveau opĂ©ratoire (comme on lâa constatĂ©, au cours de la section I de ce chapitre, pour le problĂšme de la droite, prĂ©cisĂ©ment rĂ©solu Ă ce niveau III A), sa reprĂ©sentation naissante des perspectives constitue bien la reprĂ©sentation dâune transformation, et non pas seulement dâun Ă©tat statique isolĂ©. Câest ainsi que Ther figure la droite de plus en plus inclinĂ©e par des obliques de plus en plus courtes, jusquâĂ la position de « bout » quâil traduit par un trait de 2-3 mm. Jea raccourcit Ă©galement le bĂąton penchĂ©. Tho commence par manquer le raccourcissement, mais voit dâemblĂ©e la sĂ©rie des inclinaisons. Il en est de mĂȘme de Mur qui se dĂ©cide ensuite en faveur du raccourcissement, mais pour se raviser en fin de compte, etc. Bref il y a nettement recherche dâune loi de transformation, et non plus simplement articulation dâintuitions fragmentaires.
Mais, et câest en quoi ce sous-stade III A diffĂšre du sous-stade III B, cette recherche nâaboutit point encore Ă une solution gĂ©nĂ©rale. Autrement dit, bien que ces sujets tĂ©moignent de capacitĂ© opĂ©ratoire, leur solution de ces problĂšmes Ă©lĂ©mentaires de perspective demeure intuitive. La raison de cet Ă©chec partiel est dâailleurs dâun vif intĂ©rĂȘt et lâexistence de ce sous-stade se trouve donc ĂȘtre plus instructive que ne le serait une arrivĂ©e trop rapide Ă la rĂ©ponse juste : si la transformation perspective pressentie par lâenfant ne donne point encore lieu Ă un systĂšme de correspondances opĂ©ratoires rĂ©glĂ©es, câest Ă la fois faute de continuitĂ© et de quantification proprement extensive, parce que le raisonnement du sujet se borne Ă insister sur certains changements de forme qualitative (avec quantification simplement intensive) sans les apercevoir tous ni les relier de façon continue.
Lâexemple des parallĂšles modifiĂ©es en fuyantes avec lâĂ©loignement est particuliĂšrement instructif Ă cet Ă©gard, bien que le mĂȘme phĂ©nomĂšne se retrouve avec les transformations de la droite et du cercle en fonction de la position. Les sujets citĂ©s savent bien que le parallĂ©lisme des rails ne se conserve pas avec la perspective et, Ă partir du cas de Jea, ils essaient dâexprimer cette modification dans leur dessin. Mais, chose curieuse, ce nâest pas sous la forme dâune progression insensible que les sujets conçoivent le rapprochement des droites au fur et Ă mesure quâelles atteignent lâhorizon : ou bien ils se contentent dâun dessin irrĂ©gulier (Jea, etc.), ou bien ils admettent que les rails demeurent parallĂšles jusquâen un point prĂ©cis (par exemple la moitiĂ© de la distance en profondeur), aprĂšs lequel dĂ©butent brusquement les fuyantes : câest ainsi que Tho indique explicitement ce point sur son dessin, comme si le passage des parallĂšles aux fuyantes Ă©tait brusque et discontinu ; chez Ros le dessin prend mĂȘme lâaspect dâune sorte de crayon, avec parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s et transformation soudaine en une pointe finale. Bien entendu, cette absence de rĂ©gularitĂ© dans la progression dĂ©croissante se retrouve dans le dessin des travĂ©es, ou des barreaux de la barriĂšre (ou des poteaux plantĂ©s au bord de la route, etc.), ce dessin Ă©tant demandĂ© prĂ©cisĂ©ment pour permettre dâĂ©valuer la maniĂšre dont le sujet conçoit les rapports quantitatifs en jeu dans la perspective.
En outre, cette absence de quantification extensive se retrouve dans les questions de la diminution de longueur de la droite ou de largeur de lâellipse en cas dâinclinaison progressive du bĂąton ou du cercle. Ou bien, en effet, le raccourcissement de la droite est irrĂ©gulier et se fait comme par saccades, ou bien il est rĂ©gulier comme chez Ther, mais nâaboutit pas au point, ou au petit rond final, Ă titre de limite de ce processus continu. Quant au cercle, la quantification de sa largeur (passage du cercle Ă lâellipse et de lâellipse Ă la barre droite) est encore plus difficile : alors que la plupart des sujets atteignent lâellipse (parfois figurĂ©e dĂ©jĂ dans les dessins du niveau II B), ils ne savent pas la faire varier de largeur ni concevoir la barre (cercle vu sur la tranche) comme la limite de cette variation. Par exemple Jea qui semble anticiper cette barre Ă titre de limite, manque la solution juste une fois le cercle vu sur la tranche. Mur dessine une ellipse spĂ©cialement Ă©troite pour cette derniĂšre position, mais manque le passage Ă la limite ainsi que la quantification des autres ellipses, etc.
Or, il est aisĂ© de comprendre la raison de ces difficultĂ©s de quantification extensive. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale la dĂ©couverte de la perspective est donc due Ă un dĂ©but de diffĂ©renciation et de coordination rĂ©unies des points de vue, câest-Ă -dire Ă une sorte de dĂ©tachement Ă lâĂ©gard de lâobjet considĂ©rĂ© en lui-mĂȘme, et Ă une prise de conscience du rapport qui le relie au point de vue du sujet. Mais il est clair que lâachĂšvement dâune telle construction suppose un systĂšme dâopĂ©rations de mise en relation (relations simples ou additives, et correspondances entre relations par multiplications logiques), et que ces opĂ©rations doivent dâabord ĂȘtre Ă©laborĂ©es qualitativement avant de pouvoir ĂȘtre quantifiĂ©es. Cette Ă©laboration porte effectivement en premier lieu sur les positions caractĂ©ristiques : le bĂąton inclinĂ© (B) est conçu comme paraissant plus court que le bĂąton droit (A) et le bĂąton vu de « bout » (C) comme se rĂ©duisant Ă un petit cercle, etc., ces formes perspectives caractĂ©ristiques ne comportant que des rapports intensifs A > B > C. Mais, une fois construites ces relations, il deviendra tĂŽt ou tard possible au sujet de concevoir, non seulement une suite toujours plus nombreuse de termes intercalaires A > B1 > B2 > B3 > ⊠> C, mais encore, et câest en ceci que consistera la quantification extensive, une rĂ©gularitĂ© dans les diffĂ©rences A â B1 ; B1 â B2 ; B2 â B3, etc. Le processus en question est particuliĂšrement net dans le cas des barreaux de la barriĂšre ou des travĂ©es de la voie, qui sont censĂ©s ĂȘtre Ă distance Ă©gale les uns des autres : si A, B, C, D⊠constituent ces Ă©lĂ©ments successifs, et Aâ, Bâ, Câ, etc. les diffĂ©rences qui les sĂ©parent (A â Aâ = B ; B â Bâ = C, etc.), la quantification extensive se rĂ©duira simplement, en ce cas, Ă une dĂ©croissance rĂ©guliĂšre telle que ces diffĂ©rences Aâ, Bâ, Câ⊠etc. demeurent constantes ou soutiennent entre elles un rapport constant. Or, câest prĂ©cisĂ©ment ce que les sujets de ce sous-stade ne comprennent pas encore, puisquâils passent par saccades des grandes aux petites travĂ©es. On voit par exemple des enfants qui dessinent les travĂ©es selon trois grandeurs, dâabord les proches, grandes et Ă©gales entre elles (A = B = C = âŠ), puis les Ă©lĂ©ments plus Ă©loignĂ©s et plus petits, mais aussi considĂ©rĂ©s comme Ă©gaux entre eux (F = G = H = âŠ) et enfin les plus distants, tout petits, mais encore Ă©gaux entre eux (X = Y = Z = âŠ), dâoĂč la fausse sĂ©rie (A = B = C = âŠ) > (F = G = H = âŠ) > (X = Y = Z = âŠ), telles que les diffĂ©rences Aâ, Bâ, Câ ou Fâ, Gâ, Hâ, etc. restent nulles, seules Ă©tant admises les diffĂ©rences brusques sĂ©parant lâun des trois ensembles du suivant.
Les réactions du sous-stade III B, par contre, nous font assister à la fois à une généralisation opératoire des relations découvertes au niveau III A et à la quantification extensive dont nous venons de constater la carence à ce niveau précédent. La généralisation opératoire consiste à permettre au sujet de concevoir comme continue la transformation dont les intuitions du niveau III A ne lui fournissait encore que les étapes caractéristiques, tandis que la quantification extensive permet de mathématiser aussitÎt les transformations qualitatives ainsi généralisées.
Voici quelques exemples, Ă commencer par un cas ayant atteint le niveau III B en cours mĂȘme dâexpĂ©rience :
Han (8 ; 0) dessine dâabord le bĂąton vertical. « Et si je le penche un peu en arriĂšre, comment faut-il le dessiner ? â (Longue rĂ©flexion). Il faut le faire plus petit. (Le dessine un peu plus petit). â Et si je le penche un peu plus ? â Il faut le faire encore plus petit. â Et tout Ă fait couché ? â à la fin on ne voit que le petit rond. »
Le cercle est dessinĂ© de face. « Et si je le couche un peu ? â Comme ça (ellipse), parce quâon voyait avant toute la largeur. Maintenant on voit moins. â Et un peu plus couché ? â Il sera moins large que lĂ (que le prĂ©cĂ©dent). â Et Ă la fin ? â Il sera comme ça (barre) ».
Les dessins Ă choix donnent lieu aux mĂȘmes rĂ©flexions. On lui prĂ©sente entre autres un simple arc de cercle : « Ăa câest pas juste. Pour faire ce dessin, il faudrait lâaplatir ou le recourber (le cercle lui-mĂȘme) ».
La route est dessinĂ©e toujours plus Ă©troite avec des arbres de grandeur rĂ©guliĂšrement dĂ©croissante. Les rails de mĂȘme avec travĂ©es « toujours plus minces ».
Wag (9 ; 4) fait une sĂ©rie de droites, de plus en plus courtes jusquâau point, pour les positions du bĂąton sĂ©riĂ©es entre la verticale et la vision de « bout ». De mĂȘme, il construit une suite dâellipses toujours moins larges jusquâĂ la simple barre, pour les inclinaisons successives du cercle. Les rails sont dâemblĂ©e corrects, avec travĂ©es de largeur rĂ©guliĂšrement dĂ©croissante : « Il les voit toujours un peu plus minces (courtes) parce quâelles sont plus loin ». Le dessin se poursuit ainsi en diminution constante pour plus de 30 élĂ©ments.
Moc (9 ; 10). Droite : « Je la vois moins longue⊠moins longue⊠encore plus petite », etc. ; de « bout », ce nâest plus quâun point : « Câest le commencement, on peut pas dessiner le reste ». Rails : progression dĂ©croissante rĂ©guliĂšre.
Lam (9 ; 11). Le bĂąton inclinĂ© donne une droite toujours plus courte : « Il est moins long parce que ça cache un bout. On le voit moins long. », puis « Il est encore un peu moins long que lâautre parce que plus on le penche, plus ça cache un petit bout. On le voit chaque fois un peu plus court ».
Tor (10 ; 7) assimile au contraire le raccourcissement du bĂąton Ă lâĂ©loignement de lâautre bout, et non pas au fait que lâavant masque lâarriĂšre : « La barre devient plus petite, parce quâelle est plus loin : câest comme quand je pars ou comme un caillou quâon laisse tomber dans la vallĂ©e. â Et aprĂšs ça deviendra comment ? â Un point » (il dessine une suite de verticales de longueurs dĂ©croissante jusquâau point limite).
Les rails sont dessinés non seulement avec travées toujours plus courtes, mais avec intervalles réguliÚrement décroissant dans le sens de la longueur entre les travées successives.
Wil (11 ; 10). MĂȘmes rĂ©actions. Le cercle inclinĂ© donne lieu Ă des ellipses toujours plus minces. « Et Ă la fin ? â On ne verrait quâune barre si le cercle Ă©tait bien fait ». Les rails et les travĂ©es sont comme chez Tor : « Câest toujours plus serrĂ©, mais en rĂ©alitĂ© câest toujours la mĂȘme distance ».
Telles sont les formes atteintes en fin de compte par le raisonnement de lâenfant. On en remarque les deux caractĂšres corrĂ©latifs de transformation opĂ©ratoire continue et de quantification extensive.
Le premier fait frappant dans ces rĂ©actions est, en effet, lâexplication qualitative que lâenfant fournit lui-mĂȘme des opĂ©rations qui engendrent la perspective, par une mise en relation entre lâobjet et le point de vue du sujet. Au cours du sous-stade III A le sujet dĂ©couvre dĂ©jĂ la transformation liĂ©e aux changements de points de vue et il en recherche mĂȘme la loi, mais il Ă©choue Ă la construction opĂ©ratoire de cette derniĂšre, ne parvenant quâĂ lâintuition des principales formes perspectives caractĂ©ristiques. Au contraire, nous voyons les enfants citĂ©s Ă lâinstant insister spontanĂ©ment sur les deux principaux rapports qui relient, selon les diffĂ©rentes positions, lâobjet au point de vue du sujet : les projections Ă distance et les sections dues au fait que la partie antĂ©rieure de lâobjet masque Ă des degrĂ©s divers la partie postĂ©rieure. Autrement dit, aprĂšs quâau sous-stade III A la droite projective ait Ă©tĂ© dĂ©couverte grĂące Ă la conduite de la visĂ©e, les opĂ©rations intervenant en cette derniĂšre sont Ă©tendues, au cours de ce stade III B, au cas des perspectives en gĂ©nĂ©ral.
On se rappelle, en effet, que contrairement Ă la ligne topologique constituant un objet envisagĂ© en lui-mĂȘme, la droite projective dĂ©bute lorsque les Ă©lĂ©ments de cette ligne sont mis en relation avec un sujet les considĂ©rant de « bout » et les percevant comme se masquant les uns les autres. Or, cette conduite de la visĂ©e permet dĂ©jĂ au niveau III A, non seulement de construire une droite indĂ©pendamment des configurations perceptives lui servant de « fond » (voir section I), mais encore de diffĂ©rencier les droites des courbes, les premiĂšres Ă©tant les seules Ă conserver leur forme au cours des changements de perspective. Câest que la conduite de la visĂ©e implique elle-mĂȘme sous une forme Ă©lĂ©mentaire les opĂ©rations de section (un Ă©lĂ©ment masquant tous les autres vus de « bout ») et de projection (la droite changeant de direction et de longueur selon le point de vue, mais conservant toujours sa forme rectiligne, avec pour limite le point). Ce sont ces deux opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires que lâenfant du niveau III B dĂ©gage explicitement et gĂ©nĂ©ralise jusquâĂ en tirer une construction opĂ©ratoire des transformations perceptives.
Pourquoi, en effet, le bĂąton se raccourcit-il, ou le cercle se transforme-t-il en ellipses toujours moins larges, lors de lâinclinaison progressive de lâobjet ? Câest, nous dit Lam, « parce que plus on le penche plus ça cache un petit bout : on le voit chaque fois un peu plus court ». Dâautre part, la partie la plus Ă©loignĂ©e du bĂąton penchĂ© « devient plus petite parce quâelle est plus loin », dit Tor, et il ajoute « câest comme quand je pars » (et quâon me voit de loin) ou « comme un caillou quâon laisse tomber dans la vallĂ©e ». Le double processus de la section de lâimage projective par celles qui la masquent et de la diminution projective des dimensions de lâimage avec lâĂ©loignement Ă©tant ainsi formulĂ©, il va de soi que ces sujets, comprenant la loi mĂȘme des transformations perspectives, peuvent alors construire la forme correspondant Ă chaque point de vue en fonction des dĂ©placements de lâobjet. Les opĂ©rations qualitatives succĂšdent de la sorte Ă la simple intuition des formes perspectives les plus caractĂ©ristiques (niveau III A), grĂące Ă la continuitĂ© introduite dans la loi de transformation.
On comprend en outre comment, sitĂŽt Ă©laborĂ©es ces opĂ©rations qualitatives de mise en relations et de mise en correspondances, la quantification extensive devient possible par ample reconnaissance de la rĂ©gularitĂ© des changements, câest-Ă -dire dâun rapport constant entre les diffĂ©rences, et cela, indĂ©pendamment de toute mĂ©trique consistant Ă reporter une diffĂ©rence choisie comme unitĂ©. Lorsque, par exemple, Han et Wag disent des travĂ©es entre les rails quâelles sont « toujours un peu plus minces », câest-Ă -dire courtes, et que Wil prĂ©cise que « câest toujours plus serré », tout en conservant « en rĂ©alitĂ© la mĂȘme distance », il est clair que ces sujets Ă©tablissent entre chaque travĂ©e et la suivante ou entre chaque intervalle sĂ©parant deux travĂ©es et le suivant un rapport permanent, es diffĂ©rences comme telles Ă©tant ainsi quantifiĂ©es sans que lâenfant se contente dâune simple sĂ©riation qualitative. Comment ce rapport constant est-il dĂ©couvert ? Non pas par une voie mĂ©trique, mais (en analogie avec la mĂ©thode devenue gĂ©nĂ©rale en gĂ©omĂ©trie projective) par voie de pure construction graphique : câest la construction des fuyantes qui entraĂźne le rapport de dĂ©croissance constante entre les largeurs de ces travĂ©es ou entre les intervalles successifs.
Au total, on voit donc combien simplement et combien rapidement sâĂ©laborent les relations projectives Ă©lĂ©mentaires Ă partir des rapports topologiques initiaux, une fois ceux-ci groupĂ©s en fonction dâune coordination des « points de vue ». La droite projective, tout dâabord, est une suite continue de points ordonnĂ©s telle que, envisagĂ©e de « bout », le premier point masque tous les autres. Cette notion, une fois construite sous sa forme concrĂšte (au niveau III A), le sujet devient capable de concevoir les transformations perspectives liĂ©es aux divers points de vue possibles sur lâobjet, selon ses positions. Or, cette construction ne consiste Ă nouveau quâĂ grouper les rapports topologiques de voisinage et de sĂ©paration, dâordre et dâenveloppements, ainsi que de continuitĂ©, mais selon un ensemble de points de vue coordonnĂ©s entre eux. Les trois dimensions topologiques dues aux relations dâordre (« entre ») et dâenveloppement (voir chapitre IV § 2) prennent, en effet, sitĂŽt reliĂ©es Ă un « point de vue » dĂ©terminĂ©, les significations nouvelles que voici. Soit, par exemple, un objet envisagĂ© dâun certain point de vue : il existe alors dâautres Ă©lĂ©ments Ă sa gauche ou Ă sa droite et « entre » lesquels il est placĂ© du point de vue du sujet (tandis que, topologiquement, ces notions de gauche et de droite ne prĂ©sentent aucune signification en dehors des deux sens de parcours dâune ligne considĂ©rĂ©e en elle-mĂȘme) ; il existe, dâautre part, des Ă©lĂ©ments situĂ©s au-dessus ou au-dessous de lui, du point de vue du sujet, ces seconds rapports caractĂ©risant une deuxiĂšme dimension selon la hauteur ; il existe enfin des Ă©lĂ©ments situĂ©s devant ou derriĂšre lui, le long de la droite qui le relie au point de vue du sujet, et ces nouveaux rapports caractĂ©risent une troisiĂšme dimension selon la profondeur. Les relations « entre » (une dimension) ou les enveloppements Ă deux ou Ă trois dimensions acquiĂšrent ainsi une signification enrichie du seul fait de leur subordination Ă un « point de vue » (lâintervention de ce dernier Ă©tant nĂ©cessaire comme on le sait depuis Kant pour dĂ©finir ces notions usuelles de gauche et de droite). Enfin, si une droite isolĂ©e caractĂ©rise une seule dimension, des faisceaux ou des gerbes de droites constitueront, selon les relations prĂ©cĂ©dentes, un plan projectif ou un espace Ă trois dimensions, susceptibles dâentraĂźner entre eux divers rapports de projection ou de section.
Câest au moyen de ces relations nouvelles de gauche et de droite, de dessus ou de dessous et dâavant ou dâarriĂšre que le sujet parvient alors Ă comprendre sous forme de projections ou de sections les transformations perspectives dâune droite ou dâun cercle et Ă les rĂ©duire Ă des opĂ©rations exprimant prĂ©cisĂ©ment la coordination des points de vue. Câest ainsi quâune droite verticale, donc situĂ©e en hauteur parallĂšlement au tableau visuel du sujet, est reprĂ©sentĂ©e par celui-ci comme diminuant de longueur lorsquâelle est ensuite inclinĂ©e dâavant en arriĂšre, parce que lâenfant comprend quâelle perd alors en hauteur, considĂ©rĂ©e de son point de vue, ce quâelle gagne en profondeur : le processus est en outre interprĂ©tĂ© comme conduisant de façon continue au cas limite oĂč sa longueur apparente se rĂ©duit Ă un point, parce que toute la hauteur primitive de la droite est, en fin de compte, distribuĂ©e en profondeur, toujours du mĂȘme point de vue.
Bref, la droite permettant la comprĂ©hension de la projection, et les trois dimensions de lâespace projectif conduisant Ă la notion de la section dâun ensemble de droites par un plan, les deux opĂ©rations essentielles de la projection et de la section deviennent ainsi suffisamment accessibles Ă lâenfant pour donner lieu aux explications que lâon a lues dans les observations citĂ©es comme exemples du niveau III B. Mais la construction de la droite elle-mĂȘme, ainsi que des divers rapports qui dĂ©rivent de sa synthĂšse avec les relations topologiques initiales, supposent, en fin de compte, la dĂ©couverte du rĂŽle des points de vue, autrement dit leur diffĂ©renciation et leur coordination rĂ©unies. Comment donc expliquer cette dĂ©couverte ? Lorsque lâon attribue, avec F. Enriques, la genĂšse de la gĂ©omĂ©trie projective Ă lâinfluence de la perception visuelle, on oublie que le « point de vue » de la perception est toujours Ă©gocentrique, donc Ă la fois incomplet (câest-Ă -dire dĂ©formant dans la mesure oĂč il demeure incomplet) et surtout inconscient de lui-mĂȘme. DĂ©couvrir lâexistence du point de vue propre câest, au contraire, le situer parmi les autres, câest-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment le diffĂ©rencier des autres et le coordonner avec eux. Or, la perception est essentiellement inapte Ă remplir cette tĂąche, puisque prendre conscience du point de vue propre, câest, en fait, sâen libĂ©rer, et un systĂšme dâopĂ©rations proprement dites, câest-Ă -dire composables entre elles et rĂ©versibles, est indispensable Ă cet effet. Il nâest donc pas surprenant quâil faille attendre le milieu du stade III pour que les perspectives sâorganisent, tandis que, perceptivement, elles sont donnĂ©es dĂšs les « constances » visuelles Ă©laborĂ©es au cours de la premiĂšre annĂ©e. Mais par cela mĂȘme, nous comprenons que les analyses prĂ©cĂ©dentes, portant exclusivement sur les perspectives relatives Ă un seul objet Ă la fois, prĂ©sentĂ© en des positions successives Ă un seul sujet, ne sauraient suffire Ă la solution du problĂšme : si vraiment la dĂ©couverte du rĂŽle des points de vue suppose leur coordination, câest cette coordination mĂȘme quâil sâagit dâĂ©tudier, en analysant les perspectives liĂ©es Ă divers observateurs simultanĂ©s, par rapport Ă un ensemble dâobjets solidaires entre eux. Câest ce que nous ferons au chapitre VIII. Seulement, il convient encore dâĂ©tudier auparavant les projections en elles-mĂȘmes, indĂ©pendamment de la perspective, de maniĂšre Ă contrĂŽler ce que nous venons de supposer du rĂŽle de la droite dans la construction de cet ensemble de notions.