Chapitre II.
Les rapports spatiaux Ă©lĂ©mentaires et le dessin : l’« espace graphique »1 a

Dans la section I du chapitre prĂ©cĂ©dent, nous avons cherchĂ© Ă  montrer que l’espace perceptif se construit selon un ordre de succession procĂ©dant de rapports topologiques initiaux Ă  des rapports projectifs et mĂ©triques conjoints, puis enfin Ă  des rapports d’ensemble liĂ©s aux dĂ©placements des objets les uns relativement aux autres. AprĂšs quoi (Section II) nous avons tentĂ© de dĂ©montrer que le passage de la perception Ă  la reprĂ©sentation imagĂ©e (ou intuition reprĂ©sentative et non plus perceptive) suppose Ă  la fois une reconstruction des relations dĂ©jĂ  acquises sur le plan perceptif et une continuitĂ© fonctionnelle entre cette construction nouvelle et la construction perceptive antĂ©rieure, puisque toutes deux utilisent la matiĂšre sensible Ă  titre de signifiants (indices perceptifs ou images symboliques d’ordre reprĂ©sentatif), et que toutes deux recourent au mouvement et Ă  l’assimilation sensori-motrice pour la construction mĂȘme des rapports signifiĂ©s, c’est-Ă -dire des « formes » elles-mĂȘmes. Bien plus, nous avons vu que cette construction s’effectue sur les deux plans dans le mĂȘme ordre, c’est-Ă -dire en commençant par les rapports topologiques pour n’atteindre qu’ensuite les formes euclidiennes, mais avec un dĂ©calage de quelques mois ou annĂ©es entre la perception visuelle et la reprĂ©sentation dĂ©clenchĂ©e par la stĂ©rĂ©ognosie.

Or, cet ordre de succession n’a rien de nĂ©cessaire et se trouve mĂȘme si peu conforme aux idĂ©es habituelles sur la reprĂ©sentation spatiale, qu’à notre connaissance il n’a jamais encore Ă©tĂ© reconnu. Il aurait pu se produire, au contraire, que la perception, ayant progressivement atteint le niveau des rapports projectifs et mĂ©triques (constance des formes et des grandeurs) et des rapports d’ensemble (dimensions coordonnĂ©es en fonction des dĂ©placements objectifs), l’espace reprĂ©sentatif dĂ©butĂąt par des coordinations euclidiennes gĂ©nĂ©rales, pour ne procĂ©der qu’ensuite Ă  l’élaboration des rapports projectifs (perspective) et, enfin seulement, Ă  l’abstraction des relations topologiques Ă©lĂ©mentaires. Ce renversement de l’ordre gĂ©nĂ©tique perceptif n’aurait rien eu d’absurde, car la science gĂ©omĂ©trique elle-mĂȘme a suivi ce chemin : les ÉlĂ©ments d’Euclide ne portent que sur la gĂ©omĂ©trie mĂ©trique et les similitudes, la gĂ©omĂ©trie projective n’a pris corps qu’au xviie siĂšcle (Desargues), au xviiie (Monge) et au xixe (Poncelet), tandis que l’Analysis situs ou topologie est une conception toute moderne. Il aurait donc pu se faire que la reprĂ©sentation intuitive elle-mĂȘme, comme l’analyse rĂ©flexive, ait renversĂ© l’ordre de la genĂšse rĂ©elle, et c’est ce que l’on admet gĂ©nĂ©ralement quand on ne confond mĂȘme pas l’ordre rĂ©flexif avec l’ordre gĂ©nĂ©tique, Ă  la maniĂšre des auteurs de traitĂ©s Ă©lĂ©mentaires qui partent de la distance et des figures euclidiennes simples comme s’il s’agissait des « élĂ©ments » rĂ©els de la construction de l’espace.

Il s’agit donc de vĂ©rifier de prĂšs si vraiment la construction de l’espace reprĂ©sentatif repasse par les mĂȘmes phases, avec un dĂ©calage de quelques annĂ©es, que celles de l’espace perceptif, et surtout si l’on assiste effectivement d’abord Ă  une reconstruction, sur le plan de l’intuition imagĂ©e, des rapports topologiques simples, puis seulement Ă  une réélaboration des notions projectives et mĂ©triques et enfin Ă  une construction d’ensemble des systĂšmes de coordonnĂ©es et des coordinations perspectives. Or, cette vĂ©rification est dĂ©licate, pour la raison suivante qui explique en mĂȘme temps pourquoi on a si peu songĂ© Ă  cette deuxiĂšme maniĂšre d’interprĂ©ter les choses. Il va bien sans dire, en effet, qu’une fois apte Ă  la reprĂ©sentation imagĂ©e, l’enfant demeure, sur le plan perceptif, au bĂ©nĂ©fice des conquĂȘtes dĂ©jĂ  achevĂ©es par l’activitĂ© perceptive et l’intelligence sensori-motrice. Il saura donc, perceptivement, ce qu’est une distance, une droite, une figure mĂ©trique (tel qu’un carrĂ©, Ă  cĂŽtĂ©s Ă©gaux entre eux) ou une perspective, tout en ne sachant transposer ces rĂ©alitĂ©s en pensĂ©e ou en reprĂ©sentation lorsque la perception directe ne soutient plus son effort. S’il existe un niveau de la reprĂ©sentation oĂč seules les intuitions topologiques sont accessibles Ă  l’enfant, elles s’attacheront donc Ă  des perceptions euclidiennes ou projectives, et c’est ce qui trompe l’observateur non averti. Il s’agit ainsi, pour reconstituer l’ordre gĂ©nĂ©tique rĂ©el de l’espace reprĂ©sentatif, de dissocier soigneusement la perception et la reprĂ©sentation, et mĂȘme, Ă  l’intĂ©rieur du reprĂ©sentatif, l’élĂ©ment d’imagination sensible ou symbolique et les rapports vĂ©ritablement compris et utilisĂ©s.

C’est pourquoi il nous a paru utile de poursuivre l’étude des rapports Ă©lĂ©mentaires intervenant dans l’espace reprĂ©sentatif, amorcĂ©e au chapitre I, par l’analyse du dessin, ou plus prĂ©cisĂ©ment de l’« espace graphique ». Nous avons dĂ©jĂ  vu, Ă  propos de la stĂ©rĂ©ognosie, que le dessin vĂ©rifie le primat des rapports topologiques avant de pouvoir atteindre les formes euclidiennes. Mais, d’une part, les rapports projectifs n’intervenaient pas en de telles Ă©preuves, et, d’autre part, il s’agissait de dessins exĂ©cutĂ©s d’aprĂšs des perceptions tactiles et non pas seulement en fonction de modĂšles visuels. Que fournit donc, Ă  cet Ă©gard, l’étude du dessin ordinaire, soit spontanĂ© et inspirĂ© par des souvenirs visuels, soit provoquĂ© en prĂ©sence de modĂšles perçus de façon uniquement visuelle ? C’est ce que nous voudrions examiner en ce chapitre.

Nous savons bien les objections que l’on a faites Ă  l’emploi du dessin comme indice du dĂ©veloppement de la reprĂ©sentation spatiale. Stern, Decroly et bien d’autres ont montrĂ© que la structure d’un dessin, par exemple eu Ă©gard Ă  la troisiĂšme dimension, ne traduit pas toujours celle de la reprĂ©sentation 2. Il est clair, en effet, que, supposant une technique particuliĂšre, le dessin sera d’autant plus en retard sur la reprĂ©sentation elle-mĂȘme qu’il portera sur des ensembles plus complexes et plus difficiles Ă  figurer. Aussi l’exploration de l’espace enfantin par la seule analyse du dessin serait-elle effectivement bien aventureuse. Mais si l’on contrĂŽle cette analyse par d’autres procĂ©dĂ©s, et surtout si l’on s’en tient aux caractĂšres gĂ©nĂ©raux des graphismes portant sur des figures usuelles et simples, il n’est pas douteux que le dessin constitue un certain mode de reprĂ©sentation spatiale : l’« espace graphique » est l’une des formes de l’espace reprĂ©sentatif et L. Brunschvicg expliquait mĂȘme la genĂšse de la gĂ©omĂ©trie par la pratique du dessinateur 3. C’est Ă  ce point de vue que nous allons nous placer, d’abord pour rĂ©sumer briĂšvement ce que l’on peut dire de l’espace dans le dessin spontanĂ© et ensuite en faisant copier aux enfants des formes gĂ©omĂ©triques Ă©lĂ©mentaires.

Section I. — L’espace du dessin spontanĂ©

Chacun connaßt les trois grands stades qui, une fois passé le niveau du simple gribouillage, caractérisent le dessin enfantin et que Luquet a baptisés : incapacité synthétique, réalisme intellectuel et réalisme visuel. Ce sont ces trois niveaux de développement que nous allons chercher à interpréter du point de vue de la représentation spatiale.

§ 1. Le stade I : « incapacité synthétique »

Un garçon de 3 ; 6, citĂ© par Luquet (Le Dessin enfantin, p. 154, fig. 85) dessine un bonhomme sous la forme d’une grosse tĂȘte Ă  laquelle sont accrochĂ©s deux lignes (les bras), deux autres lignes (les jambes) et un petit tronc sans relations avec les membres. La tĂȘte contient deux yeux, un nez et une bouche, mais celle-ci est au-dessus de celui-lĂ . Que signifie un tel dessin, si typique de l’« incapacitĂ© synthĂ©tique », si l’on cherche Ă  l’interprĂ©ter, du point de vue de la reprĂ©sentation spatiale de l’enfant de 3-4 ans ?

Il ne comporte assurĂ©ment aucun enseignement du point de la perception spatiale elle-mĂȘme : il est clair que ce sujet verrait, en prĂ©sence de l’objet, les bras et les jambes attachĂ©s au tronc et non pas Ă  la tĂȘte, et la bouche au-dessous et non pas au-dessus du nez. Pourquoi donc le dessin ne correspond-il pas Ă  la perception ? Luquet invoque Ă  cet Ă©gard les facteurs auxquels il est, en effet, le plus naturel de penser d’abord : maladresse du geste qui ne parvient pas Ă  exĂ©cuter l’intention et caractĂšre bornĂ© et discontinu de l’attention enfantine. Mais est-ce lĂ  vraiment tout et une lacune de l’attention n’est-elle pas souvent rĂ©vĂ©latrice de la carence d’une fonction (reprĂ©sentation, etc.) dont le type particulier d’attention en jeu ne constitue que la centration momentanĂ©e ? Le dessin est une reprĂ©sentation, c’est-Ă -dire qu’il suppose la construction d’une image bien distincte de la perception elle-mĂȘme, et rien ne prouve que les rapports spatiaux dont est faite cette image soient du mĂȘme niveau que ceux dont tĂ©moigne la perception correspondante. Voyant un nez au-dessus d’une bouche, le sujet peut fort bien, lorsqu’il cherche Ă  Ă©voquer ces Ă©lĂ©ments, et non plus Ă  les percevoir, en inverser l’ordre faute non pas seulement d’adresse graphique ou d’attention, mais encore et surtout des instruments de reprĂ©sentation spatiale nĂ©cessaires pour reconstituer cet ordre selon la dimension verticale. Sans doute le dessin est-il parfois plus complexe que l’image visuelle purement intĂ©rieure, mais il se pourrait que cela ne fĂ»t pas toujours le cas. Luquet cite une fillette de 3 ; 6 Ă©galement qui reprĂ©sente une maison par une sorte de triangle, mais prĂ©cise qu’elle voulait atteindre une autre forme et fait quatre gestes reprĂ©sentant les cĂŽtĂ©s du rectangle qu’elle ambitionnait de dessiner. Il y a bien, en ce cas, dĂ©calage entre l’image et le dessin, mais on peut se demander si l’image intĂ©rieure elle-mĂȘme atteignait le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, les angles droits, etc., ou s’il s’agissait aussi d’une vague esquisse : on sait, en effet, la difficultĂ© des petits Ă  poser parallĂšlement un certain nombre de tiges rectilignes 4. À voir les sujets du chapitre I qui, vers 3 ; 6, ne savent pas distinguer, Ă  l’exploration tactile, un cercle d’un carrĂ© ou d’un triangle, il semble bien que le dessin traduise plus qu’une maladresse technique relative au graphisme seul.

Pour en dĂ©cider, il suffit de comparer les caractĂšres du dessin aux rĂ©sultats des expĂ©riences portant sur les mĂȘmes rapports et qui seront consignĂ©s dans les chapitres suivants. On pourrait dire alors que le dessin ne nous apprend rien. Il permet, au contraire, de constater le caractĂšre spontanĂ© de structures propres Ă  la reprĂ©sentation, que seules des expĂ©riences plus ou moins artificielles permettent ensuite Ă  analyser dans le dĂ©tail. C’est Ă  ce point de vue que nous nous placerons exclusivement ici : l’évolution du dessin fournit le cadre gĂ©nĂ©ral au sein duquel pourront se situer les analyses ultĂ©rieures.

À cet Ă©gard, et en nous limitant donc aux affirmations contrĂŽlables par d’autres techniques que la seule Ă©tude du dessin, le niveau de l’incapacitĂ© synthĂ©tique prĂ©sente le grand intĂ©rĂȘt de constituer une reprĂ©sentation de l’espace qui nĂ©glige les rapports euclidiens (proportions et distances) et les rapports projectifs (perspectives avec projections et sections) et qui dĂ©bute Ă  peine dans la construction des rapports topologiques, sans rĂ©ussir Ă  les dominer lorsqu’il s’agit de figures complexes. Examinons donc un Ă  un ces derniers rapports :

1. Pour ce qui est, tout d’abord, du « voisinage », qui constitue sans doute le rapport le plus Ă©lĂ©mentaire de l’espace, il est clair qu’il intervient en tout dessin dĂ©passant le simple gribouillage et que, dans la figuration d’un visage, par exemple, les diverses parties dessinĂ©es sont voisines les unes des autres au lieu d’ĂȘtre dispersĂ©es aux quatre coins de la feuille de papier. Mais en une figure complexe, telle que prĂ©cisĂ©ment la reprĂ©sentation d’un bonhomme, si le voisinage est respectĂ© dans les grandes lignes, il ne l’est plus du tout dans le dĂ©tail : rattacher les bras et les jambes Ă  la tĂȘte, alors que le tronc est figurĂ© par ailleurs, en est un bon exemple. Luquet en cite bien d’autres : doigts attachĂ©s au bras, queue d’un chien fixĂ©e en avant de la tĂȘte, etc.

2. Le rapport de « sĂ©paration » intervient Ă©videmment aussi, dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments dessinĂ©s sont distinguĂ©s les uns des autres. Mais, dĂ©jĂ  dans les figures gĂ©omĂ©triques simples que nous Ă©tudierons dans la section II, nous constaterons la difficultĂ© du sujet Ă  « sĂ©parer » les Ă©lĂ©ments qu’il reprĂ©sente globalement (cĂŽtĂ©s d’un quadrilatĂšre, etc.). À plus forte raison en est-il ainsi des formes complexes.

3. Il est donc naturel que les relations d’ordre (dont nous verrons qu’elles constituent la synthĂšse des rapports de voisinage et de sĂ©paration) ne fassent que dĂ©buter Ă  ce niveau, et cela tout au plus pour des couples de termes dont il s’agit de dĂ©terminer la position relative. DĂšs qu’il intervient des ensembles de plusieurs termes, il y a incoordination et c’est celle-ci qui exprime prĂ©cisĂ©ment l’« incapacitĂ© synthĂ©tique » du dessin : renversement des rapports de gauche et de droite (queue du cĂŽtĂ© de la tĂȘte chez un chien de profil), de dessus et dessous (bouche, nez et yeux inversĂ©s) ou de devant et derriĂšre. Or, cette carence de l’ordre entre plusieurs Ă©lĂ©ments correspond Ă  ce que nous vĂ©rifierons directement au chapitre III : une suite de perles de couleurs diffĂ©rentes n’est pas reproduite dans l’ordre donnĂ© (avant 4 ans) mais simplement dans ses Ă©lĂ©ments isolĂ©s.

4. Les rapports d’entourage ou d’enveloppement se marquent de la maniĂšre la plus claire lorsqu’il s’agit de figures simples (nous en verrons, Ă  la section II, l’exemple pour des petits cercles figurĂ©s Ă  l’intĂ©rieur, Ă  l’extĂ©rieur ou sur la frontiĂšre de courbes fermĂ©es), mais ils donnent lieu Ă  de frĂ©quentes erreurs pour les figures complexes : yeux en dehors du visage, boutons Ă  cĂŽtĂ© de la tĂȘte ou du corps (Ă  3 ; 6 et 4 ; 6 : cf. Luquet, op. cit., p. 158 et fig. 91), toit rentrant dans une maison au lieu de lui demeurer extĂ©rieur (ibid., p. 162, fig. 95), etc. Nous constaterons aux mĂȘmes Ăąges, les difficultĂ©s de l’enveloppement Ă  propos des nƓuds (chapitre IV).

5. Enfin, si les rapports Ă©lĂ©mentaires de continuitĂ© et de discontinuitĂ© se marquent dans les grandes lignes, ils demeurent bien diffĂ©rents dans les figures complexes, de ce qu’ils seront ultĂ©rieurement. L’un des caractĂšres de l’incapacitĂ© synthĂ©tique est, en effet, prĂ©cisĂ©ment la simple juxtaposition des Ă©lĂ©ments, par opposition Ă  leur liaison continue : un cavalier demeurera suspendu au-dessus de son cheval, un chapeau au-dessus d’une tĂȘte, etc.

Bref, si chacun des rapports topologiques les plus primitifs commence Ă  ĂȘtre indiquĂ© sitĂŽt que dĂ©bute le dessin des formes proprement dites, ces relations n’en demeurent pas moins dĂ©pourvues de gĂ©nĂ©ralitĂ© dans le cas des structures complexes, c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment de celles que l’enfant exprime le plus volontiers dans ses dessins spontanĂ©s : bonshommes, animaux, maisons, etc. On comprend que l’espace graphique de ce niveau soit a fortiori dĂ©pourvu des relations euclidiennes de distances, de proportions, et surtout des directions d’ensemble selon les trois dimensions, ainsi que des rapports de perspective, etc. Mais ce primat du topologique sur les autres caractĂšres, avec inachĂšvement des rapports topologiques eux-mĂȘmes, est-il rĂ©ellement l’indice d’une loi d’évolution de l’espace graphique, comparable Ă  ce que nous avons cru entrevoir (chapitre I, section I) dans l’évolution des perceptions, ou bien est-il imputable Ă  une simple maladresse technique de caractĂšre moteur ? Sans exclure naturellement le rĂŽle de ces derniers facteurs, nous allons pouvoir vĂ©rifier la premiĂšre de ces hypothĂšses par l’examen du niveau suivant.

§ 2. Stade II : le « réalisme intellectuel »

Une fois capable de synthĂšse graphique, laquelle (avons-nous vu au chapitre I), suit d’assez prĂšs les progrĂšs de l’exploration dans les Ă©preuves de stĂ©rĂ©ognosie portant sur les formes, l’enfant se fixe — et pour longtemps — à un type particulier de dessin, que tous les auteurs ont dĂ©crit et que Luquet a particuliĂšrement bien analysé : le « rĂ©alisme intellectuel », consistant Ă  dessiner, non pas ce que le sujet voit de l’objet (rĂ©alisme visuel fondĂ© sur la perspective), mais « tout ce qui « y est » (Luquet, op. cit. p. 224) ». Il n’est plus question, par consĂ©quent, d’attribuer, Ă  ce second niveau, les caractĂšres de la reprĂ©sentation spatiale graphique Ă  la seule maladresse technique ou Ă  l’« inattention ». Nous sommes en prĂ©sence, au contraire, d’un schĂšme en partie intentionnel et Ă  coup sĂ»r systĂ©matique et durable. Quelle est donc sa signification gĂ©omĂ©trique ou spatiale ?

Sans vouloir forcer les choses, ni prĂȘter Ă  l’enfant de ce second stade une gĂ©omĂ©trie proprement dite, qu’il pourrait formuler et dĂ©velopper, on peut cependant constater que le « rĂ©alisme intellectuel » constitue un mode de reprĂ©sentation spatiale dans lequel les rapports euclidiens et projectifs dĂ©butent Ă  peine, et sous une forme encore incohĂ©rente en leurs connexions, tandis que les rapports topologiques esquissĂ©s au stade prĂ©cĂ©dent trouvent leur application gĂ©nĂ©rale Ă  toutes les figures et l’emportent, en cas de conflit, sur les nouveaux rapports.

Les relations topologiques Ă©lĂ©mentaires sont, en effet, respectĂ©s en toutes les situations. 1. Les voisinages sont corrects ou du moins recherchĂ©s : les bras et les jambes sont attachĂ©s au tronc, les yeux Ă  la tĂȘte et un Ɠil est toujours situĂ© Ă  cĂŽtĂ© de l’autre, mĂȘme s’il s’agit d’un profil et que le voisinage contredit alors la perspective et la coordination euclidienne elle-mĂȘme. 2. Les sĂ©parations se marquent au fur et Ă  mesure de l’analyse des Ă©lĂ©ments distincts. 3. Il existe dans les dessins compliquĂ©s (paysage, maison, etc.) un ordre de succession, non pas selon chacune des dimensions d’un systĂšme de coordonnĂ©es, mais selon un sens de parcours correspondant Ă  une suite effective possible : par exemple dans le plan d’une maison ou d’un jardin, les Ă©lĂ©ments se suivent comme si l’ensemble Ă©tait contractĂ© ou Ă©tirĂ© en divers sens, mais dans un ordre objectif tout de mĂȘme. 4. Les relations d’entourage, d’enveloppement et d’intĂ©rioritĂ© prennent une grande importance, puisqu’en un grand nombre de situations l’intĂ©rieur des choses est figurĂ© par transparence : les aliments dans un estomac, un canard dans son Ɠuf (Luquet, loc. cit., p. 162 fig. 96), des pommes de terre dans le sol (ibid., p. 167, fig. 98), etc. 5. Enfin la continuitĂ© est marquĂ©e, par opposition aux juxtapositions extĂ©rieures du stade I.

Quant aux rapports projectifs et euclidiens, s’ils commencent Ă  se construire au cours de ce stade (comme nous le verrons dans la section II pour les figures euclidiennes), leur caractĂšre incohĂ©rent au sein du « rĂ©alisme intellectuel » va prĂ©cisĂ©ment de pair avec un espace reprĂ©sentatif non structurĂ© eu Ă©gard aux perspectives ou aux distances, c’est-Ă -dire sans coordination des points de vue ni coordonnĂ©es gĂ©nĂ©rales ; il exprime par consĂ©quent Ă  nouveau la prĂ©sence d’une reprĂ©sentation essentiellement topologique, admettant le caractĂšre Ă©lastique et dĂ©formable des objets, pourvu que les relations prĂ©cĂ©dentes soient respectĂ©es. C’est ainsi qu’un mĂȘme dessin tĂ©moigne d’un mĂ©lange de points de vue inconciliables : dans l’une des figures reproduites par Luquet (p. 179, fig. 111), on voit simultanĂ©ment un cheval de profil, une voiture vue de face, mais couchĂ©e sur un plan horizontal et ses roues rabattues sur les cĂŽtĂ©s ; de plus, les diverses faces de cet ensemble sont simplement Ă©tirĂ©es pour ĂȘtre vues Ă  la fois. Quant au soi-disant « rabattement », frĂ©quent Ă  ce stade, il est si peu analogue Ă  une vraie opĂ©ration projective de ce nom que nous verrons au chapitre X combien celle-ci demeure incomprĂ©hensible Ă  l’enfant au niveau des rabattements spontanĂ©s du dessin, tandis qu’elle se constitue (aprĂšs 7-8 ans) prĂ©cisĂ©ment une fois que disparaissent les pseudo-rabattements du rĂ©alisme intellectuel. Pour ce qui est, d’autre part, des rapports euclidiens eux-mĂȘmes, il est clair que le rĂ©alisme intellectuel marque l’apparition des droites, des angles, des cercles, carrĂ©s et autres formes gĂ©omĂ©triques simples, encore que sans mesures ni proportions prĂ©cises. Mais la construction de ces Ă©lĂ©ments n’aboutit nullement, Ă  ce niveau, Ă  une structuration euclidienne d’ensemble de l’espace et les caractĂšres propres au rĂ©alisme intellectuel sont contraire aussi Ă©loignĂ©s d’une telle organisation que de la coordination des points de vue perspectifs. Par exemple, lorsque l’enfant rend une tĂȘte de profil avec deux yeux, ou un cavalier de profil avec deux jambes, ou un ensemble de maisons vues de toutes sortes de points de vue Ă  la fois, il y a contradiction avec la structure euclidienne autant qu’avec la structure projective : l’objet est dĂ©formĂ© comme s’il Ă©tait plastique et les distances ou a fortiori les coordonnĂ©es ne jouent pas plus de rĂŽle que les perspectives.

Bref, on peut interprĂ©ter gĂ©omĂ©triquement le rĂ©alisme intellectuel du dessin enfantin en disant que, tout en empruntant ses Ă©lĂ©ments Ă  un dĂ©but de construction projective (car, pour mĂ©langer les « points de vue », il faut dĂ©jĂ  Ă©laborer un certain nombre de rapports projectifs, sans pour autant parvenir Ă  les coordonner entre eux) et euclidienne (s’agissant Ă  nouveau des Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes, et non pas encore de leur coordination d’ensemble), cette structure graphique particuliĂšre exprime un espace reprĂ©sentatif dont le niveau intuitif est de caractĂšre principalement topologique et consiste avant tout en rapports de voisinage, de sĂ©paration, d’ordre, d’enveloppement et de continuitĂ©. La ressemblance entre ce genre de dessin et son modĂšle est donc, en fait, une sorte d’« homĂ©omorphie » grossiĂšre, c’est-Ă -dire de correspondance bi-univoque et bi-continue, mais demeurant purement intuitive et essentiellement qualitative, sans coordination des relations projectives ni mĂ©triques qui se diffĂ©rencient cependant dĂ©jĂ  au sein de cet ensemble topologique. C’est pourquoi, nous trouverons, au niveau du « rĂ©alisme intellectuel » un dĂ©but de dessin correct des formes euclidiennes (section II de ce chapitre) et un dĂ©but de construction des rapports projectifs (voir la droite projective au chapitre VI) mais pas encore de coordination perspective d’ensemble (chapitre VIII) ni de comprĂ©hension des proportions (chapitre XII), ni surtout de systĂšmes de coordonnĂ©es (chapitre XIII) susceptibles de s’appliquer Ă  un plan d’ensemble (chapitre XIV).

§ 3. Stade III : le « réalisme visuel »

Vers 8-9 ans en moyenne apparaßt enfin une forme de dessin soucieuse simultanément des perspectives, des proportions et des mesures ou distances.

L’intĂ©rĂȘt de ce « rĂ©alisme visuel » est triple. En premier lieu, son caractĂšre tardif par rapport au « rĂ©alisme intellectuel » : une fois faite la part de la persĂ©vĂ©ration et de la « conservation du type » qu’invoque avec raison Luquet pour expliquer la durĂ©e parfois surprenante du rĂ©alisme intellectuel, il n’en reste pas moins que cet ordre de succession des structures graphiques semble indiquer le caractĂšre ultĂ©rieur des intuitions reprĂ©sentatives (par opposition aux perceptions elles-mĂȘmes) de caractĂšre projectif et euclidien. Or, toute la suite de nos Ă©tudes confirmera cette interprĂ©tation.

En second lieu, l’examen de ce rĂ©alisme visuel semble montrer que les rapports projectifs (perspective) ne prĂ©cĂšdent pas les rapports euclidiens (mesure, coordonnĂ©es et proportions), ni l’inverse, mais que ces deux systĂšmes se construisent solidairement en s’appuyant mĂȘme l’un sur l’autre. Ici encore, l’expĂ©rimentation directe vĂ©rifiera cette connexion.

Mais surtout, en troisiĂšme lieu, le rĂ©alisme visuel montre, par ses diffĂ©rences mĂȘmes avec le rĂ©alisme intellectuel, la nature des rapports projectifs et euclidiens, en opposition avec les rapports topologiques. Ceux-ci procĂšdent de proche en proche et restent attachĂ©s Ă  la figure considĂ©rĂ©e comme un tout sans relation avec d’autres. Les rapports projectifs, au contraire, dĂ©terminent et conservent les positions rĂ©elles des figures les unes par rapport aux autres (et ceci Ă  la diffĂ©rence du « mĂ©lange des points de vue », des pseudo-rabattements, etc., propres au stade prĂ©cĂ©dent) et les rapports euclidiens dĂ©terminent et conservent leurs distances rĂ©ciproques (coordonnĂ©es). Il s’agit donc, dans ces deux cas, de systĂšmes d’ensemble par opposition Ă  la construction de proche en proche. Ici encore, toute la suite de ce volume confirmera le bien-fondĂ© d’une telle distinction.

Section II. — Le dessin des formes gĂ©omĂ©triques

Les grandes lignes de l’évolution de l’espace graphique Ă©tant ainsi rappelĂ©es, il convient maintenant de chercher Ă  analyser la construction de quelques formes gĂ©omĂ©triques simples, telles que le cercle, le carrĂ©, le triangle, le losange, etc. Il s’agit donc d’étudier le dessin de ces figures elles-mĂȘmes, sous leur aspect euclidien ou topologique. Quant au dessin des perspectives, nous le retrouverons aux chapitres VI à X ; l’expression des proportions et la construction des plans d’ensemble, enfin, seront Ă©tudiĂ©es aux chapitres XII et XIV.

Le dessin des figures comme telles soulĂšve, en effet, une sĂ©rie de questions d’un certain intĂ©rĂȘt. Nous ne reviendrons pas sur les problĂšmes de la perception et de l’image spatiale envisagĂ©e en elles-mĂȘmes, que nous venons de discuter au cours du chapitre I : si nous allons retrouver les mĂȘmes rĂ©actions Ă  propos de ce type particulier d’image imitative constituĂ© par le dessin qu’à propos de la stĂ©rĂ©ognosie, ce sont la construction des rapports gĂ©omĂ©triques eux-mĂȘmes et l’« abstraction des formes » dont il s’agit maintenant de pousser l’analyse.

Or, de ce point de vue, la copie des figures gĂ©omĂ©triques dans le dessin des petits de 2 Ă  7 ans fournit un rĂ©sultat important pour la thĂ©orie psychologique de l’espace reprĂ©sentatif : tout en connaissant dĂ©jĂ  bien, par la perception visuelle, les formes euclidiennes telles que le cercle, le carrĂ©, le triangle ou le losange, etc., il se trouve que ce ne sont pas les caractĂšres perceptifs de « bonne forme » prĂ©sentĂ©s par ces figures qui priment d’abord dans le dessin, mais bien, comme nous l’avons dĂ©jĂ  Ă©tabli Ă  propos de la stĂ©rĂ©ognosie, les caractĂšres topologiques de voisinage, de fermeture, d’entourage, etc.

§ 4. Technique et résultats généraux

Nous commençons, Ă  la fois pour mettre l’enfant en confiance et pour nous rendre compte du niveau de son dessin spontanĂ©, par demander Ă  chaque sujet le dessin d’un « bonhomme » de mĂ©moire.

AprĂšs quoi nous faisons copier (en tout ou en partie) la sĂ©rie des modĂšles suivants, dont on remarquera que les uns insistent sur certains rapports topologiques, que d’autres constituent de simples formes euclidiennes et que les troisiĂšmes combinent les deux sortes de rapports (enlacement total ou partiel de formes euclidiennes, etc.) : 1° Une grande figure fermĂ©e irrĂ©guliĂšre de 4-5 cm de longueur comportant, Ă  l’extĂ©rieur, un petit cercle de 2-3 mm de diamĂštre, proche de sa frontiĂšre (fig. 2, n° 1). 2° Une mĂȘme figure avec petit cercle intĂ©rieur Ă  la frontiĂšre (et proche d’elle). 3° Une mĂȘme figure avec petit cercle sur la frontiĂšre (moitiĂ© intĂ©rieur moitiĂ© extĂ©rieur) 5. 4° Un grand cercle. 5° Un carrĂ©. 6° Un triangle Ă©quilatĂ©ral. 7° Une ellipse. 8° Un rectangle de cĂŽtĂ©s 2 × 1. 9° Deux cercles disjoints de 3 cm de diamĂštre, sĂ©parĂ©s par 1 cm d’intervalle.

Fig. 2.
ModÚles de dessins à copier (21 formes)

10° Deux mĂȘmes cercles contigus. 11° Deux mĂȘmes cercles interfĂ©rant entre eux avec 1 cm de largeur commune entre leurs deux centres. 12° Un cercle avec triangle Ă©quilatĂ©ral inscrit en lui, dont les angles atteignent sa circonfĂ©rence. 13° Un cercle avec triangle isocĂšle inscrit dont le sommet est situĂ© au centre et dont les deux autres angles atteignent la circonfĂ©rence. 14° Un cercle de 4 cm de diamĂštre avec petit triangle Ă©quilatĂ©ral de 1,5 cm de cĂŽtĂ©s inscrit en son centre. 15° Un triangle Ă©quilatĂ©ral de 4,5 cm de cĂŽtĂ© avec circonfĂ©rence inscrite adjacente aux trois cĂŽtĂ©s. 16° Un mĂȘme triangle avec circonfĂ©rence de 4 cm de diamĂštre dĂ©bordant ses trois cĂŽtĂ©s selon des arcs de cercles Ă©gaux. 17° Un carrĂ© avec une diagonale. 18° Un losange de 4 cm de cĂŽtĂ©. 19° Le mĂȘme losange avec une diagonale le dĂ©composant en deux triangles Ă©quilatĂ©raux. 20° Une croix formĂ©e de deux traits (+). 21° La mĂȘme prĂ©sentĂ©e avec rotation de 45° (×).

Fig. 3.
Gribouillage pur.

D’autre part, pour dissocier le facteur technique et moteur du dessin de la reprĂ©sentation spatiale elle-mĂȘme, nous avons prĂ©sentĂ© aux enfants une sĂ©rie de petites baguettes (allumettes dont on coupe le bout) de maniĂšre Ă  ce qu’ils construisent les formes rectilignes. On donne, par exemple, 12 allumettes pour la construction d’un carrĂ© et, si celle-ci est trop difficile on rĂ©duit le nombre. Cette technique permet souvent de mieux juger des intentions reprĂ©sentatives du sujet mais elle n’est pas elle-mĂȘme sans inconvĂ©nient : si le nombre des baguettes correspond terme Ă  terme Ă  celui des cĂŽtĂ©s, il y a suggestion, et s’il le dĂ©passe, la difficultĂ© de la composition excĂšde ordinairement celle de la reprĂ©sentation graphique.

Notons encore que, chez les tout petits (gribouillage simple ou lĂ©gĂšrement diffĂ©renciĂ©) il convient d’observer soigneusement l’influence Ă©ventuelle du modĂšle visuel. On peut Ă©galement donner une incitation motrice, sous forme de mouvement dirigĂ©, puis Ă©tudier la copie sans aide nouvelle.

Cela dit, les résultats obtenus se sont trouvés remarquablement semblables à ce que les épreuves stéréognosiques nous ont permis de constater.

Au cours d’un stade 0 (correspondant Ă  l’impossibilitĂ© d’appliquer les Ă©preuves de stĂ©rĂ©ognosie) on n’observe encore aucune intention de dessin : il y a gribouillage pur (fig. 3), sans transformations en fonction des modĂšles visuels (jusque vers 2 ; 6 Ă  2 ; 11).

Le stade I se subdivise en deux sous-stades distincts. Au cours du sous-stade I A (jusque vers 3 ; 6 Ă  3 ; 10) on assiste Ă  certaines modifications du gribouillage sous l’effet des modĂšles, avec diffĂ©renciation selon qu’il s’agit de formes ouvertes ou fermĂ©es : c’est ainsi que, sans rĂ©ussir Ă  copier des croix ou des cercles, l’enfant se livre, selon qu’il regarde l’une ou l’autre de ces deux formes, Ă  des gribouillages nettement distincts (voir fig. 4). Au niveau I B (en moyenne de 3 ; 6 Ă  4 ans), par contre, on peut parler de dessins proprement dits, mais, chose fort intĂ©ressante, ce sont les rapports topologiques qui sont seuls indiquĂ©s avec prĂ©cision, tandis que les rapports euclidiens sont manquĂ©s (voir fig. 5) :

Fig. 4.
Gribouillages différenciés du sous-stade I A.
Fig. 5
Exemples de dessins du sous-stade I B

c’est ainsi que le cercle est reprĂ©sentĂ© sous la forme d’une courbe fermĂ©e, sans rĂ©gularitĂ© mĂ©trique, mais que les carrĂ©s et triangles sont indiffĂ©renciĂ©s du cercle, c’est-Ă -dire Ă©galement figurĂ©s par des courbes fermĂ©es avec simplement parfois quelques indications symboliques (filaments sortant du cercle pour reprĂ©senter les angles, etc.). Seules les formes ouvertes sont diffĂ©renciĂ©es de ces derniĂšres, comme la croix (figurĂ©e par deux ou plusieurs segments de lignes qui se coupent 6). Or, Ă  ce mĂȘme niveau I B, ainsi caractĂ©risĂ© par l’indiffĂ©renciation entre les figures rectilignes et curvilignes, les rapports topologiques des formes 1 à 3 c’est-Ă -dire les courbes fermĂ©es avec un petit cercle extĂ©rieur, intĂ©rieur ou chevauchant la frontiĂšre, sont exactement indiquĂ©s ! De mĂȘme les emboĂźtements de figures sont reprĂ©sentĂ©s par des cercles emboĂźtĂ©s (voir fig. 5).

Fig. 6.
Dessins intermédiaires entre les niveaux I B et II A.

Le stade II (Ă  partir de 4 ans en moyenne) est caractĂ©risĂ© par la diffĂ©renciation progressive des formes euclidiennes. À un niveau intermĂ©diaire entre les sous-stades I B et II A, il y a dĂ©but de distinction entre les formes curvilignes et rectilignes, mais avec encore indiffĂ©renciation des diverses formes rectilignes entre elles (carrĂ© et triangle notamment). Autrement dit, les droites et les angles sont dĂ©jĂ  marquĂ©s, mais sans tenir compte de leurs nombres. C’est le plus souvent le rectangle qui dĂ©clenche une figuration exacte (pour ce niveau intermĂ©diaire, voir fig. 6). Au cours du sous-stade II A (voir fig. 7), il y a diffĂ©renciation progressive des formes, selon leurs angles et mĂȘme leurs dimensions : le carrĂ©, le rectangle et le triangle sont diffĂ©renciĂ©s ainsi que le cercle et l’ellipse. Les carrĂ©s et losanges avec diagonales (17 et 19) sont rĂ©ussis, mais pas le losange simple (18). Les croix (+ et ×) sont diffĂ©renciĂ©es et cette diffĂ©renciation marque la dĂ©couverte des obliques. Les figures emboĂźtĂ©es sont reproduites avec leurs formes respectives, mais sans analyse suffisante des points de contact (par contre les cercles contigus (10) sont rĂ©ussis). Enfin, au cours du sous-stade II B, le losange est rĂ©ussi : et il y a composition progressive des figures emboĂźtĂ©es, Ă  l’exception de 16 (fig. 8).

Fig. 7.
Exemples de dessins du sous-stade II A.

Enfin au cours d’un stade III (Ă  partir de 6 ; 6 ou 7 ans) toutes les Ă©preuves sont rĂ©ussies, y compris les figures composĂ©es telles que 16 (avec le cercle dĂ©bordant en trois places le triangle).

Fig. 8.
Exemples de dessins du sous-stade II B.

On constate ainsi l’existence d’une Ă©volution trĂšs analogue Ă  celle des dessins spontanĂ©s, Ă  un dĂ©calage constant prĂšs en faveur des formes gĂ©omĂ©triques, plus simples que les formes naturelles.

§ 5. Le stade 0 : simples mouvements rythmés. Le stade I : premiÚres différenciations (I A), puis début des courbes fermées (I B)

Le stade 0 est caractĂ©risĂ© par le pur griffonnage, c’est-Ă -dire par l’incapacitĂ© Ă  fermer une ligne pour constituer une figure, mĂȘme avec l’aide de l’expĂ©rimentateur :

Ther (1 ; 9) et Mar (2 ; 8) ne parviennent qu’à des gribouillages informes lorsqu’on leur demande de copier des cercles. On leur prend alors la main et on trace avec elles quatre Ă  six circonfĂ©rences de 2-3 cm de diamĂštre en leur demandant ensuite d’en refaire seules : les lignes prĂ©sentent alors un mĂ©lange de vagues droites (mouvement rythmique d’aller en retour) et de lignes incurvĂ©es mais sans fermetures, trop semblables les unes et les autres Ă  ce que ces sujets faisaient spontanĂ©ment pour y voir une moindre influence des modĂšles visuels ou moteurs.

Luc (2 ; 5) est priĂ© de dessiner « quelque chose », Ă  choix (bonhomme, etc.). Le rĂ©sultat est un gribouillage au sein duquel on trouve autant de trajets vaguement rectilignes (allers et retours d’un rythme ininterrompu) que de trajets curvilignes ou tendant vers la forme circulaire (le mouvement rythmique s’incurvant au lieu de reprendre Ă  peu prĂšs le mĂȘme chemin au retour qu’à l’aller). On cherche ensuite Ă  faire copier un cercle, d’abord librement, puis aprĂšs avoir guidĂ© la main du sujet. Dans ce dernier cas, Luc, priĂ©e de continuer seule commence par fournir des gribouillages Ă  rythmes plutĂŽt circulaires, mais par simple persĂ©vĂ©ration et retombe ensuite dans le mĂȘme mĂ©lange semi-rectiligne et semi-curviligne que prĂ©cĂ©demment. La copie de carrĂ©s effectuĂ©e selon les mĂȘmes trois temps (tracĂ© libre, puis guidĂ© et de nouveau libre) donne exactement le mĂȘme rĂ©sultat : quelques rythmes semi-rectilignes par persĂ©vĂ©ration, puis le mĂ©lange des deux.

On voit que ces sujets ne sont pas encore influencĂ©s par un modĂšle gĂ©omĂ©trique quelconque, mĂȘme aprĂšs avoir eu la main guidĂ©e un certain nombre de fois dans le tracĂ© Ă  reproduire. Ce n’est pas sur cette observation banale qu’il convient d’insister, mais sur le fait qu’à ce niveau, oĂč l’enfant n’est donc pas encore apte Ă  la copie d’une forme, le griffonnage soit spontanĂ©, soit provoquĂ© par la demande infructueuse de cette copie, prĂ©sente deux caractĂšres intĂ©ressants, du point de vue de la psychologie de la reprĂ©sentation spatiale ultĂ©rieure.

Le premier de ces caractĂšres ne concerne pas l’espace comme tel, mĂȘme sous sa forme d’espace graphique, mais le fonctionnement du comportement idĂ©o-moteur d’oĂč sortiront peu Ă  peu, au cours des stades suivants, des dessins toujours plus prĂ©cis et, en fin de compte, les opĂ©rations constructives elles-mĂȘmes des formes gĂ©omĂ©triques (en particulier si, comme nous l’avons supposĂ© au chapitre I, la forme est « abstraite » de l’action propre du sujet plus que de l’objet auquel elle s’applique). Ce premier caractĂšre est, en effet, celui d’un simple rythme : l’expression la plus Ă©lĂ©mentaire du graphisme de l’enfant est le rĂ©sultat d’un va-et-vient continu de la main sur le papier et c’est de ce jeu rythmique de mouvements que se diffĂ©rencieront les premiĂšres formes au cours du stade I. Or, la chose est importante Ă  noter, car tout mĂ©canisme mental Ă©volue du rythme au « groupement », par l’intermĂ©diaire de rĂ©gulations, coordonnant d’abord les Ă©lĂ©ments des rythmes initiaux, et aboutissant ensuite, par leur rĂ©versibilitĂ© croissante, Ă  des formes diverses de groupements 7. Dans le cas de la construction des formes gĂ©omĂ©triques, il en est ainsi de la maniĂšre la plus Ă©vidente : c’est Ă  partir de ces mouvements rythmĂ©s constituĂ©s par les griffonnages que vont se diffĂ©rencier trĂšs graduellement les formes ultĂ©rieures curvilignes et rectilignes, par une sĂ©rie de rĂ©gulations perceptivo-motrices et intuitives que nous pourrons suivre au cours des stades ultĂ©rieurs, et ce sont les produits de ces rĂ©gulations morphogĂ©nĂ©tiques qui se « grouperont » finalement en opĂ©rations spatiales composables selon des modes bien dĂ©finis.

Un second caractĂšre de ces mouvements rythmĂ©s est important Ă  signaler Ă  cet Ă©gard : ils contiennent dĂ©jĂ  Ă  l’état indiffĂ©renciĂ© tous les Ă©lĂ©ments de ce qui constituera ultĂ©rieurement le dessin des droites, des courbes et des angles, bien que le sujet soit encore incapable de les extraire ou les « abstraire » du rythme d’ensemble. Lorsque le mouvement rythmĂ© ne constitue qu’un aller et retour simple, il aboutit Ă  des vagues droites et, sitĂŽt que le retour ne suit pas exactement le trajet de l’aller ou qu’aprĂšs avoir circulĂ© de gauche Ă  droite et retour, la main du sujet s’oriente de haut en bas et retour, les droites forment entre elles des angles aigus, droits ou obtus. À l’autre extrĂȘme, c’est-Ă -dire quand, par ses mouvements rythmĂ©s, le sujet veut couvrir le plus de surface possible, il finit par des mouvements quasi circulaires ressemblant aux fils d’un peloton qu’on dĂ©vide 8. De ces divers dessins on pourrait donc tirer des segments de vraies droites, des angles variĂ©s, des ellipses et presque des cercles. Le sujet Luc est mĂȘme si prĂšs de cette diffĂ©renciation possible qu’il persĂ©vĂšre un instant dans les formes curvilignes, puis rectilignes, aprĂšs qu’on ait guidĂ© sa main dans le dessin d’un cercle ou d’un carrĂ©, puis il retombe dans l’indiffĂ©renciation. Mais dĂšs le stade suivant nous allons assister aux dĂ©buts d’une diffĂ©renciation rĂ©elle.

Le stade I A, en effet, est caractĂ©risĂ© par le fait que l’enfant, aprĂšs avoir dĂ©butĂ© par de simples griffonnages quelconques comme au niveau 0, sans que ceux-ci diffĂšrent les uns des autres en fonction du modĂšle visuel initial, devient capable, aprĂšs quelques exercices et surtout aprĂšs avoir eu la main guidĂ©e par l’expĂ©rimentateur, de diffĂ©rencier ces mouvements rythmĂ©s initiaux dans un sens qui s’oriente plus ou moins nettement vers la copie, non pas du modĂšle, mais de certains de ses aspects :

Rol (3 ; 0) fournit d’abord, dans ses gribouillages spontanĂ©s, les rythmes de haut en bas, de gauche et droite, avec angles divers et les mouvements cycliques, dont il a Ă©tĂ© question au stade 0. On guide sa main dans le sens de traits discontinus parallĂšles d’abord horizontaux puis verticaux. Dans les deux cas, il donne ensuite des lignes en partie discontinues (les mouvements rythmiques Ă©tant nettement interrompus Ă  frĂ©quentes reprises, par opposition aux entrelacs initiaux) et orientĂ©s, en premier lieu dans la direction horizontale (sans qu’il s’agisse de droites proprement dites) et, dans le second cas, selon diverses directions obliques tendant vers la verticale. Quant aux cercles, ils donnent lieu, aprĂšs quelque exercice, Ă  des mouvements uniquement cycliques, mais se prolongeant indĂ©finiment selon un rythme continu sans fermeture.

À noter encore la diffĂ©renciation nette des deux formes topologiques 1 et 2 (grande courbe fermĂ©e avec petit cercle soit extĂ©rieur soit intĂ©rieur Ă  la frontiĂšre). Dans le premier cas, la grande courbe est reprĂ©sentĂ©e par une ligne incurvĂ©e et, Ă  l’endroit oĂč se trouve le petit cercle (c’est-Ă -dire nettement Ă  l’extĂ©rieur de la frontiĂšre), Rol marque un petit gribouillage, informe mais bien placĂ©. Quant Ă  la forme 2 (petit cercle intĂ©rieur), l’ensemble de la figure est reprĂ©sentĂ© par un vaste peloton de mouvements cycliques, sans diffĂ©renciation entre la courbe extĂ©rieure et le cercle intĂ©rieur, mais le tout nettement diffĂ©renciĂ© Ă  la forme 1.

Jac (3 ; 6), de mĂȘme, diffĂ©rencie ses griffonnages rythmiques de la maniĂšre suivante. Le cercle donne un long fil entortillĂ© 3-4 fois sur lui-mĂȘme et ouvert aux deux extrĂ©mitĂ©s, mais Ă  directions uniquement incurvĂ©es. Le carrĂ© donne un ensemble au premier abord semblable mais dans lequel on distingue quelques coupures et quelques lignes un peu plus droites. Il en est de mĂȘme du triangle. La croix, par contre, donne une ligne brisĂ©e, comparable Ă  un Ă©clair, par distension des mouvements rythmĂ©s se diffĂ©renciant en zigzags.

Mon (3 ; 8) figure un bonhomme par un gribouillage informe et reprĂ©sente le cercle, le carrĂ© et le triangle par des ensembles de filaments incurvĂ©s et discontinus. Les formes 6-8 (cercles sĂ©parĂ©s, tangents ou interfĂ©rents) donnent lieu Ă  des pelotons de lignes entortillĂ©s. Mais la croix (+) est Ă  nouveau diffĂ©renciĂ©e sous la forme de zigzags dĂ©butant comme ceux de Jac et finissant en entrelacs. La croix (×) donne lieu Ă  quelques lignes discontinues, les unes disjointes, les autres interfĂ©rentes.

On voit l’intĂ©rĂȘt de ces premiĂšres diffĂ©renciations. Il convient, pour les analyser, de distinguer deux questions, selon la maniĂšre dont l’enfant semble rĂ©partir les modĂšles perçus en figures ouvertes et fermĂ©es et la maniĂšre dont il cherche Ă  briser le rythme de son propre mouvement continu, pour exprimer les caractĂšres de ces modĂšles. Or, ces deux processus ne convergent pas nĂ©cessairement, car, mĂȘme pour figurer un modĂšle fermĂ©, le sujet est d’abord obligĂ© d’interrompre son propre rythme moteur et de marquer ainsi des discontinuitĂ©s non voulues.

Le problĂšme posĂ© Ă  l’enfant consiste, en effet, Ă  rĂ©aliser une forme dĂ©finie Ă  partir de mouvements rythmĂ©s oscillant eux-mĂȘmes entre de vagues zigzags et des formes cycliques. Par consĂ©quent, mĂȘme pour faire un cercle, il s’agit d’interrompre le rythme continu tout en profitant de ses boucles ou de ses fermetures spontanĂ©es. C’est ce que font Rol et Jac, dont les cercles sont formĂ©s de plusieurs tours de spirale plus ou moins entrelacĂ©s, coupĂ©s au dĂ©but et Ă  la fin sans jonction possible de ces extrĂ©mitĂ©s, mais interrompus plus rapidement que s’il s’agissait d’un gribouillage quelconque : le cercle est donc obtenu par une sorte d’interruption des mouvements cycliques, sa non-fermeture Ă©tant due Ă  la difficultĂ© technique seule, comme en tĂ©moigne la grande diffĂ©rence de sa reprĂ©sentation avec celle des lignes discontinues (Rol) ou des croix (Jac et Mon), dont l’ouverture est voulue. Notons encore, avant d’en venir Ă  ces derniĂšres, que les carrĂ©s, triangles, etc. sont figurĂ©s comme trĂšs semblables au cercle, mais avec un effort de diffĂ©renciation dans le sens des rythmes d’aller et de retour par opposition aux mouvements cycliques, et avec davantage de discontinuitĂ©s (ce qui marque un dĂ©but d’indication dans le sens des droites et des angles).

Quant aux segments de droites parallĂšles (Rol) et aux croix (Jac et Mon) on peut nettement parler au sujet de leur copie d’un effort pour marquer le caractĂšre ouvert de ces figures (par opposition Ă  la non-fermeture d’ordre technique dont il vient d’ĂȘtre question). Rol parvient, Ă  l’occasion des premiers, Ă  un ensemble de filaments en partie discontinus, et Jac et Mon aboutissent, pour les croix, Ă  une diffĂ©renciation des mouvements rythmĂ©s d’aller et retour dans le sens de zigzags distendus.

Dans tous ces cas on constate donc que l’enfant cherche Ă  obtenir la forme, soit fermĂ©e (cercles, carrĂ©s, triangles, etc.) soit ouverte (parallĂšles et croix), par une sorte d’extraction Ă  partie des rythmes initiaux, Ă  l’occasion du modĂšle perçu. Quant aux caractĂšres de ces premiĂšres formes tendant ainsi Ă  s’abstraire du mouvement propre, on voit qu’ils sont essentiellement topologiques : ce sont avant tout la fermeture et l’ouverture qui frappent le sujet, ainsi que, dans le cas de Rol (formes 1-2), la situation extĂ©rieure ou intĂ©rieure par rapport Ă  la frontiĂšre fermĂ©e.

Notons, pour terminer, que l’abstraction du cercle Ă  partir des griffonnages rythmiques correspond Ă  la marche sans doute la plus frĂ©quente du dessin spontanĂ©. C’est ainsi que Simone Luquet a dĂ©butĂ© par des sortes de ronds pour ne faire un bonhomme que dans son second dessin (Luquet, Les dessins d’un enfant, p. 3). Les bonhommes eux-mĂȘmes, Ă©tant d’abord reprĂ©sentĂ©s par de simples tĂȘtes munies d’appendices, ne constituent, d’autre part, qu’une spĂ©cification des significations possibles de ces cercles, ainsi diffĂ©renciĂ©s Ă  titre de premiĂšres formes reconnaissables au sein du gribouillage initial. C’est ce passage du gribouillage en voie de diffĂ©renciation (I A) aux premiĂšres formes dĂ©finies qui marque l’apparition du niveau I B.

Avec le stade IB dĂ©butent, en effet, les premiers cercles rĂ©ellement fermĂ©s, les premiĂšres croix avec croisement rĂ©ussi de lignes, ainsi que les rapports d’intĂ©rioritĂ© et d’extĂ©rioritĂ© (formes 1-3). Ces premiĂšres diffĂ©renciations nettes dĂ©butent en moyenne peu avant 4 ans, ce qui correspond aux Ă©tapes du dessin spontanĂ©. On sait, Ă  cet Ă©gard, par les recherches statistiques de H. Hetzer, qu’à 3 ans l’enfant ne parvient spontanĂ©ment qu’à des griffonnages, le 10 % seulement des cas, en moyenne, leur assignant, aprĂšs coup, une signification reprĂ©sentative ; Ă  4 ans un tiers font comme ces derniers, un tiers trouvent une signification pendant le dessin et un tiers seulement le lui assignant d’avance. À 5 ans enfin le 80 % des sujets posent ce but au prĂ©alable.

Voici des exemples de ce stade I B, à commencer par trois cas de transition entre les niveaux I A et I B :

Ber (3 ; 9) parvient, pour le cercle, Ă  une figure de 4-5 cm formĂ©e de deux lignes seulement, l’une en demi-cercle, la seconde quelque peu ondulĂ©e, mais s’ajustant avec la premiĂšre aux deux extrĂ©mitĂ©s pour la fermer Ă  1-2 mm prĂšs. Le carrĂ© est reprĂ©sentĂ© sous forme de deux figures irrĂ©guliĂšres et fermĂ©es, accolĂ©es l’une Ă  l’autre. Le triangle est une figure bien fermĂ©e, elliptique et sans angles, puis, lors d’un second essai, aboutit Ă  une sĂ©rie de lignes croisĂ©es, mais incoordonnĂ©es, pour redevenir une figure fermĂ©e d’ensemble.

La croix, par contre, donne lieu à une différenciation trÚs curieuse. Elle débute par une figure cyclique fermée (persévération du type précédent), pour aboutir ensuite à des ellipsoïdes, mais systématiquement pourvus, sur deux des cÎtés opposés, de longs filaments exprimant deux branches.

Le bonhomme est une vaste figure fermée, complétée par des lignes entrecroisées qui la cloisonnent sans ordre.

Jea (3 ; 9) est un exemple instructif Ă  analyser du point de vue de la technique des baguettes, car, malgrĂ© son Ăąge, il n’a jamais dessinĂ© et devrait donc atteindre un niveau bien supĂ©rieur avec la reconstruction au moyen des baguettes que dans son dessin. Or, il n’en est rien. Le dessin du carrĂ©, du triangle et du cercle aboutissent au mĂȘme rĂ©sultat : des gribouillages informes, pour commencer, peu Ă  peu diffĂ©renciĂ©s en figures fermĂ©es (mais Ă  pourtour incertain faute d’habiletĂ© acquise). Quant aux baguettes, Jea ne rĂ©ussit spontanĂ©ment aucune forme rectiligne, bien qu’autorisĂ© Ă  n’employer qu’un nombre de baguettes Ă©quivalent Ă  celui des cĂŽtĂ©s. Par exemple pour le carrĂ©, il commence par orienter quatre baguettes en Ă©ventail >< puis il met trois cĂŽtĂ©s Ă  angles droits, mais ne rĂ©ussit pas Ă  fermer la figure au moyen d’une quatriĂšme baguette, qu’il place Ă  l’extĂ©rieur de l’ensemble ; ensuite il aligne trois baguettes et dresse une quatriĂšme Ă  angle droit, etc. Pour le triangle, il place deux baguettes Ă  angle droit, mais ne sait que faire de la troisiĂšme ; puis il aligne les trois baguettes en une droite ; ensuite il construit une figure Ă  trois cĂŽtĂ©s et Ă  deux angles droits (comme son Ă©bauche de carrĂ©), puis revient aux angles Ă  deux cĂŽtĂ©s. Pour le losange, il construit une figure ouverte Ă  cinq baguettes, puis une croix, puis une figure Ă  un angle droit, mais Ă  quatre Ă©lĂ©ments. La croix (rĂ©ussie par hasard Ă  propos du losange) est Ă©galement manquĂ©e : elle est reprĂ©sentĂ©e successivement par une droite, par un zigzag Ă  trois Ă©lĂ©ments et par un demi-carrĂ©. Le rectangle donne lieu Ă  des combinaisons multiples sans fermeture ni mĂȘme angles droits (Ă  cinq et six Ă©lĂ©ments), etc. Par contre, aprĂšs dĂ©monstration, c’est-Ă -dire lorsque Jea peut imiter le dĂ©tail des mouvements de l’expĂ©rimentateur, il rĂ©ussit la croix (+), le carrĂ© et le triangle, mais manque le rectangle et a fortiori le losange.

Yvo (3 ; 10) figure un rond au moyen d’un seul trait, d’abord en spirale puis, au second essai, fermant exactement. Les carrĂ©s, triangles, ellipses, rectangles, etc. donnent lieu Ă  la mĂȘme figure. Les cercles sĂ©parĂ©s (6) ou contigus (7) donnent lieu Ă  deux figures fermĂ©es disjointes, mais pour les cercles interfĂ©rents (8), Yvo rĂ©ussit une intersection nette (deux fois de suite). Les figures contenant d’autres formes inscrites (9, 10, 11 et 12) donnent toutes lieu Ă  la mĂȘme forme fermĂ©e, mais avec gribouillage Ă  l’intĂ©rieur, respectant donc les rapports d’intĂ©rioritĂ©, mais non de contiguĂŻtĂ©. Le carrĂ© avec diagonale aboutit Ă  un vague cercle traversĂ© de part en part par une ligne.

Les croix, enfin, donnent lieu Ă  des lignes isolĂ©es qui se coupent de diverses maniĂšres. Le signe (×) en particulier donne un long filament coupĂ© successivement par trois lignes presque droites.

Fra (3 ; 6) est en progrĂšs sur les deux sujets prĂ©cĂ©dents et constitue le premier cas franc du niveau I B. Les bonshommes sont du type « tĂȘtard » : tĂȘte contenant deux Ă©normes yeux et longs filaments reprĂ©sentant tout le reste. Le carrĂ© donne une belle ellipse (d’un seul trait et bien fermĂ©e) ; les cercles, triangles et rectangles : idem. Les formes contenant une figure inscrite (9 etc.) aboutissent Ă  des ellipsoĂŻdes en contenant d’autres Ă  leur intĂ©rieur. Les cercles contigus ne se touchent pas, mais les deux cercles interfĂ©rents donnent une chaĂźne de 10-12 cercles Ă  enlacements bien marquĂ©s. Les formes fermĂ©es Ă  petit cercle intĂ©rieur ou extĂ©rieur (1 et 2) sont rĂ©ussies et le petit cercle sur la frontiĂšre (3) donne lieu Ă  une recherche exacte en ses intentions quoique techniquement manquĂ©e. Les croix, enfin (+ et ×) sont Ă  quatre branches distinctes, mais la croix complĂšte (du modĂšle de la Croix-Rouge) est reprĂ©sentĂ©e par un cercle.

Gen (4 ans) donne, Ă  titre de dessins spontanĂ©s un vaste gribouillage reprĂ©sentant « des omelettes qui sautent », puis une courbe fermĂ©e d’oĂč sortent 7 ou 8 poils et reprĂ©sentant un chat, un cercle simple figurant « un petit bĂ©bé » ; enfin il dessine un sapin en formant le tronc d’une longue droite et les branches par des droites perpendiculaires (les aiguilles et les pives par un griffonnage gĂ©nĂ©ral) : il est donc capable de figurer des droites et des angles.

Or, Gen Ă©choue complĂštement Ă  dessiner un carrĂ©, qu’il exprime par une ligne ondulĂ©e (zigzags curvilignes). Le cercle, le rectangle et l’ellipse sont semblables : courbes fermĂ©es. La croix seule est diffĂ©renciĂ©e, sous la forme de deux droites qui se coupent. Les deux cercles contigus, sĂ©parĂ©s ou interfĂ©rents ne sont pas diffĂ©renciĂ©s les uns des autres. Par contre, les trois figures topologiques 1-3 sont parfaitement rĂ©ussies, en particulier le petit cercle sur la frontiĂšre de la courbe fermĂ©e.

Moc (3 ; 11) fournit un bonhomme Ă  ventre diffĂ©renciĂ© et quatre lignes pour les membres. Le cercle est rĂ©ussi, le carrĂ© est d’abord circulaire, puis contient un dĂ©but d’angle obtus et curviligne.

Les trois figures 1-3 sont entiĂšrement rĂ©ussies (y compris le petit cercle sur la frontiĂšre). Les cercles interfĂ©rents et sĂ©parĂ©s sont rĂ©ussis, les cercles contigus sont d’abord disjoints, puis rĂ©unis par quelques traits. Un cercle inscrit dans un autre donne : 1° une forme fermĂ©e avec une ligne extĂ©rieure destinĂ©e Ă  l’entourer, mais se refermant sur elle-mĂȘme au dehors ; 2° mĂȘme essai en petit ; 3° rĂ©ussite par analogie avec la forme 2.

Mal (4 ; 4) rĂ©ussit les figures 1-3 formĂ©es d’une courbe fermĂ©e avec un petit cercle extĂ©rieur, intĂ©rieur et sur la frontiĂšre. Il rĂ©ussit par consĂ©quent aussi le cercle, figurĂ© par une courbe fermĂ©e, mais reprĂ©sente le carrĂ© exactement de la mĂȘme maniĂšre. Le triangle est trĂšs voisin, mais contient un cĂŽtĂ© presque droit, avec deux angles curvilignes. L’ellipse n’est pas diffĂ©renciĂ©e du rectangle, sauf que celui-ci est figurĂ© par un ovale prolongĂ© d’un filament Ă  chaque extrĂ©mitĂ© (pour marquer les angles). Le losange a la mĂȘme forme que le rectangle mais les filaments sont latĂ©raux (pour marquer les angles obtus). Les cercles disjoints, interfĂ©rents et contigus sont rĂ©ussis, ces derniers Ă©tant techniquement disjoints, mais reliĂ©s l’un Ă  l’autre par un trait marquant leur contiguĂŻtĂ©. Le carrĂ© Ă  diagonale est reprĂ©sentĂ© par une forme elliptique, avec de vagues angles et traversĂ©e par une mĂ©diane. La croix (+), par contre, est parfaitement rĂ©ussie.

Fran (5 ; 3 retardĂ©) rĂ©ussit un bonhomme Ă  bras et jambes sortant de la tĂȘte et Ă  pieds diffĂ©renciĂ©s. Les figures topologiques 1-3 sont d’emblĂ©e copiĂ©es. Le cercle et le carrĂ© sont semblables, mais celui-ci est ensuite figurĂ© par une forme circulaire dont sortent d’abord deux puis quatre traits pour figurer les angles. Le triangle est un cercle dont sort un filament. L’ellipse et le rectangle sont semblables. Les cercles disjoints sont rĂ©ussis, mais les cercles contigus interfĂšrent comme le modĂšle avec interfĂ©rence rĂ©elle. Toutes les formes avec figures inscrites ainsi que les carrĂ©s Ă  diagonales sont reprĂ©sentĂ©s par des formes circulaires fermĂ©es en contenant une semblable Ă  l’intĂ©rieur.

Til (5 ; 2). MĂȘmes rĂ©actions, avec carrĂ© circulaire, mais rĂ©ussite des figures topologiques 1-3.

Ces rĂ©actions sont fort instructives quant aux relations entre les rapports topologiques Ă©lĂ©mentaires et les rapports euclidiens, quant aux relations entre ces mĂȘmes formes topologiques et les « bonnes formes » perceptives, et enfin quant Ă  l’« abstraction » de la forme en gĂ©nĂ©ral.

Mais, pour comprendre ces trois points, il convient de partir de la technique mĂȘme du dessin de l’enfant, laquelle conditionne naturellement Ă  la fois l’abstraction des formes et la prĂ©fĂ©rence accordĂ©e Ă  certaines d’entre elles sur d’autres. Le problĂšme technique se pose en termes trĂšs simples : il s’agit d’interrompre ou de briser le rythme primitif du griffonnage, c’est-Ă -dire de le dĂ©composer en certains Ă©lĂ©ments, puis d’ajuster entre eux ces Ă©lĂ©ments, c’est-Ă -dire de les recomposer par une suite de rĂ©gulations simultanĂ©ment perceptivo-motrices et intuitives. Les sujets Ber et Yvo, qui font la transition entre les sous-stades I A et I B, nous montrent comment la dĂ©composition du mouvement rythmique d’ensemble, amorcĂ©e au niveau I A, se poursuit en s’accompagnant des premiĂšres recompositions : deux lignes courbes sont ajustĂ©es par Ber jusqu’à faire un cercle, et deux lignes fermĂ©es sont accolĂ©es par lui pour donner un carré ; une seule ligne est peu Ă  peu fermĂ©e par Yvo pour aboutir au cercle, et plusieurs lignes vaguement droites sont reliĂ©es entre elles pour exprimer la croix. En chacun de ces cas, le mouvement rythmique est donc interrompu et, au rythme d’ensemble, succĂšde une sĂ©rie de mouvements partiels, obligĂ©s par consĂ©quent de se coordonner entre eux grĂące Ă  un ensemble de rĂ©gulations successives, dues Ă  l’action des perceptions les unes sur les autres, de chaque mouvement sur le suivant ou des images reprĂ©sentatives elles-mĂȘmes. N’étant nullement encore capable d’opĂ©rations rĂ©versibles, c’est bien, en effet, Ă  ces rĂ©gulations perceptivo-motrices et intuitives (c’est-Ă -dire relatives aux images prolongeant une telle activitĂ© perceptive et motrice) que revient dĂšs ce niveau le rĂŽle de diriger la construction graphique des formes.

Or, Ă  quel genre de formes aboutit en premier lieu un tel mĂ©canisme ? La rĂ©action trĂšs frappante de tous les sujets montre que des structures telles qu’une grande forme fermĂ©e avec un petit cercle intĂ©rieur ou extĂ©rieur Ă  la frontiĂšre (ou mĂȘme Ă  cheval sur la frontiĂšre), sont bien plus faciles Ă  reprĂ©senter que celles du carrĂ©, du triangle, du rectangle, etc. et que l’opposition des formes ouvertes (la croix) avec les formes fermĂ©es est bien mieux rendue que celle des formes rectilignes et angulaires avec les formes curvilignes. En un mot, ce sont les rapports topologiques qui semblent primer dans tous les cas, tandis que les rapports euclidiens ne sont pas encore diffĂ©renciĂ©s.

D’oĂč provient, en effet, le succĂšs des formes 1 à 3 ? Ce sont des structures combinant simplement les rapports de voisinage, de sĂ©paration et d’enveloppement et ne comportant ni droites ni angles, etc. Dans les figures 1 et 2 le petit cercle est voisin du pourtour de la forme fermĂ©e, mais sĂ©parĂ© de lui par un faible intervalle ; dans les mĂȘmes formes le petit cercle est extĂ©rieur ou intĂ©rieur, donc non enveloppĂ© ou enveloppĂ© par lui ; dans la forme 3 le petit cercle est Ă  la fois voisin et non sĂ©parĂ© de la frontiĂšre, et Ă  la fois extĂ©rieur et intĂ©rieur au grand. Or, ce sont ces trois rapports de voisinage, de sĂ©paration et d’enveloppement qui sont immĂ©diatement compris et correctement indiquĂ©s par le dessin de l’enfant, malgrĂ© la difficultĂ© technique de situer un petit cercle Ă  cheval sur la frontiĂšre de la grande forme fermĂ©e (Fra manque encore ce rapport, quoique cherchant visiblement Ă  l’exprimer, tandis que tous les sujets suivants rĂ©ussissent).

Pourquoi donc, Ă©tant capables de reproduire ainsi les figures 1-3, ces mĂȘmes sujets ne diffĂ©rencient-ils pas les rectangles, carrĂ©s et triangles des cercles ou des ellipses et ne rĂ©ussissent-ils que les croix (+) parmi les figures rectilignes ? Dira-t-on qu’il s’agit lĂ  de simple difficultĂ© motrice, le cercle correspondant Ă  un mouvement unique et naturel parce qu’incurvĂ©, tandis que les carrĂ©s et triangles comporteraient des droites, plus difficiles Ă  rĂ©aliser, et un ajustement intentionnel de ces droites selon certaines directions et certains angles, leur fermeture devant ĂȘtre composĂ©e Ă  partir d’élĂ©ments discontinus au lieu d’ĂȘtre donnĂ©e d’un bloc ? Mais, d’une part, le cercle est parfois obtenu par composition, comme chez Ber qui ajuste les extrĂ©mitĂ©s de deux arcs distincts. D’autre part, il existe autant de droites (approximatives) et d’angles, dans le gribouillage spontanĂ© de l’enfant que de formes circulaires, et Gen parvient mĂȘme Ă  dessiner un sapin avec tronc rectiligne et branches Ă  angle droit, c’est-Ă -dire, tous les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă  la construction d’un carrĂ© qu’il ne parvient cependant pas Ă  copier ! Enfin, pour ce qui est de la combinaison intentionnelle des lignes, la reproduction des formes 1 à 3 montre assez qu’elle est rĂ©alisable : mettre un petit rond Ă  cheval sur la frontiĂšre d’une surface fermĂ©e semble vraiment aussi compliquĂ© que d’ajuster quatre droites, et cependant les sujets rĂ©solvent ce premier problĂšme et manquent le second.

La question ne tient donc pas Ă  la simple technique motrice, mais au mode mĂȘme de la composition, c’est-Ă -dire au type des rĂ©gulations nĂ©cessaires pour aboutir Ă  la construction de la forme Ă  partir des Ă©lĂ©ments dĂ©coupĂ©s au sein du rythme initial. Or, les rapports topologiques Ă©lĂ©mentaires ne requiĂšrent Ă  cet Ă©gard que les compositions les plus simples et surtout que celles dont toutes les autres indiquent l’intervention nĂ©cessaire mĂȘme aprĂšs que les rapports projectifs et euclidiens se soient diffĂ©renciĂ©s Ă  partir des premiers. C’est ainsi que, sitĂŽt le mouvement rythmique disloquĂ© en Ă©lĂ©ments discrets, le fait mĂȘme de relier ou non ceux-ci engendre des rapports de voisinage ou de sĂ©paration, de fermeture avec enveloppements ou d’ouverture, de succession ordonnĂ©e et de continuitĂ©. Ce sont simplement ces relations, inhĂ©rentes au rĂ©glage comme tel des dĂ©buts de la composition, qu’exprime le dessin, par opposition aux rĂ©glages supposant des directions (parallĂ©lismes et angles avec distinction des droites et des incurvations), dont la rĂ©gulation est plus complexe. Les rapports topologiques sont donc premiers parce qu’inhĂ©rents aux rĂ©gulations les plus simples de l’action dont la forme est abstraite.

Il est intĂ©ressant, Ă  cet Ă©gard de constater la rĂ©ussite de la croix linĂ©aire (+), par opposition aux carrĂ©s, rectangles, triangles, etc. tous indiffĂ©renciĂ©s du cercle et de l’ellipse. La raison en est Ă©videmment qu’elle est une figure ouverte (deux ou plusieurs lignes interfĂ©rant sans plus), tandis que toutes les autres (y compris la croix avec Ă©paisseur, ramenĂ©e par Fra Ă  un cercle) sont des figures fermĂ©es. Au sujet de ces derniĂšres il serait inexact de dire que le cercle et l’ellipse sont copiĂ©s correctement avant les carrĂ©s, etc. et que ceux-ci sont assimilĂ©s Ă  des cercles. En rĂ©alitĂ©, l’enfant de ce niveau ne s’occupe en rien des caractĂšres mĂ©triques et projectifs du cercle, et ne retient de lui dans sa reprĂ©sentation (nous disons bien reprĂ©sentation, car, dans la perception il y a naturellement discrimination exacte du cercle et du carrĂ©) que ses caractĂšres topologiques et surtout sa fermeture : c’est une « courbe de Jordan » (c’est-Ă -dire l’image topologique d’un cercle) et non pas un cercle qu’il dessine en rĂ©alité ! Pour la mĂȘme raison le triangle, le carrĂ©, etc. sont eux aussi reprĂ©sentĂ©s par des simples courbes fermĂ©es, les figures Ă©tant effectivement, de ce point de vue Ă©lĂ©mentaire, « homĂ©omorphes » au cercle. Ce n’est que trĂšs progressivement qu’ils en seront diffĂ©renciĂ©s, comme chez Mal qui figure le rectangle par une courbe fermĂ©e curviligne pourvue de deux filaments (voir aussi le losange), chez Fran qui reprĂ©sente le triangle par une mĂȘme forme cyclique avec un seul filament, ou comme chez Mon qui insĂšre des droites et des becs dans la courbe fermĂ©e initiale pour marquer les cĂŽtĂ©s et les angles. MĂȘme la croix simple (+) commencĂ©e, chez Ber, par une telle diffĂ©renciation (ellipsoĂŻde pourvue de longs filaments), avant d’ĂȘtre dessinĂ©e directement comme une figure ouverte avec lignes croisĂ©es.

C’est Ă©galement en fonction des rapports topologiques que sont reprĂ©sentĂ©es les figures contenant Ă  leur intĂ©rieur d’autres formes inscrites : elles sont toutes dessinĂ©es comme des courbes fermĂ©es enveloppant, dans la surface qu’elles dĂ©limitent ainsi, d’autres courbes quelconques, sans souci des formes ni des distances. Quant aux deux grands cercles sĂ©parĂ©s, contigus ou interfĂ©rents, l’intersection est figurĂ©e correctement et la contiguĂŻtĂ© l’est en gĂ©nĂ©ral par un ou plusieurs traits reliant les deux formes fermĂ©es. Mais ces figures sont, chose curieuse, un peu plus difficiles que les formes 1-3 (dont deux d’entre elles leur sont homĂ©omorphes), parce que ces derniĂšres constituent une seule figure d’ensemble tandis que les grands cercles donnent davantage l’impression de deux totalitĂ©s distinctes qu’il s’agit de raccorder.

Au total, on voit ainsi comment ce primat gĂ©nĂ©ral des rapports topologiques, eu Ă©gard aux rapports euclidiens non encore diffĂ©renciĂ©s des premiers, permet de rĂ©pondre aux deux autres questions que nous posions au dĂ©but de cette discussion. D’une part, il est clair que la reprĂ©sentation graphique de ce niveau I B, comme d’ailleurs de tout le stade I, ne se conforme nullement aux donnĂ©es de la perception contemporaine du mĂȘme niveau, qui sont depuis longtemps de caractĂšre projectif et euclidien : en particulier, loin d’ĂȘtre dĂ©terminĂ©e par les « bonnes formes » perceptives, cette reprĂ©sentation exprime essentiellement les conditions Ă©lĂ©mentaires de composition des figures, c’est-Ă -dire un aspect bien plus actif que perceptif de cette construction. En second lieu, et par le fait mĂȘme, l’« abstraction des formes » ne s’effectue pas Ă  partir des seuls objets perçus comme tels, mais bien davantage Ă  partir des conditions mĂȘmes de l’action permettant de reconstituer ces objets en leur structure spatiale. C’est pourquoi les premiĂšres formes ainsi abstraites sont de caractĂšre topologique et non pas euclidien, parce que les rapports topologiques expriment les coordinations les plus simples du rĂ©glage entre les Ă©lĂ©ments moteurs dissociĂ©s du rythme primitif, par opposition aux coordinations nĂ©cessaires aux formes euclidiennes qui supposeront des rĂ©gulations plus complexes.

§ 6. Le stade II : la différenciation des formes euclidiennes

On peut prendre comme critĂšre de l’apparition du second stade la rĂ©ussite de la copie d’un carrĂ©, ou du moins d’un rectangle (celui-ci Ă©tant en gĂ©nĂ©ral atteint un peu auparavant). Les statistiques de Binet et Simon ont montrĂ© depuis longtemps que cette copie du carrĂ© constitue un test d’ñge mental de 4 ans et Terman a retrouvĂ© les mĂȘmes rĂ©sultats aux États-Unis. Les rectangles et carrĂ©s une fois acquis, le triangle les suit de prĂšs (avec souvent mĂȘme inversion dans l’ordre de succession), mais le losange vient beaucoup plus tard (6 ans d’aprĂšs Binet et mĂȘme 7 ans aux États-Unis, d’aprĂšs Terman), pour des raisons qu’il sera intĂ©ressant de rechercher.

Dans les grandes lignes, on trouve donc une évolution étonnamment parallÚle (comme au stade I) à celle des niveaux successifs du stade II de la stéréognosie. Le niveau de transition entre les sous-stades I B et II A est caractérisé par la simple différenciation des cycles et des droites, au sein de structures encore en partie curvilignes, mais sans distinction nette des carrés et des triangles. En voici quelques exemples, à commencer par un cas appartenant presque encore au niveau I B :

Den (3 ; 4) dĂ©bute par un bonhomme-tĂȘtard, rĂ©ussit les figures 1-3 et le cercle, puis dessine le carrĂ© comme un cercle, mais avec une esquisse d’angle analogue Ă  celles de Moc (en I B). Le triangle contient un angle net en bec, mais fermĂ© par une courbe trĂšs incurvĂ©e, puis deux droites parallĂšles Ă©galement fermĂ©es par des arcs de cercle. Le rectangle, par contre, est spontanĂ©ment trĂšs agrandi et prĂ©sente deux grands traits presque rectilignes et contenant chacun un angle droit ; ajustĂ©s Ă  leurs extrĂ©mitĂ©s, Ă©galement Ă  angles droits, ils forment ainsi un rectangle correct.

Ren (3 ; 10) rĂ©ussit les figures 1-3 et le cercle (un grand trait qui ferme mal avec, rajoutĂ©, un petit trait « pour fermer »). Le carrĂ© contient trois droites ajustĂ©es, avec un angle aigu et l’autre obtus, le quatriĂšme cĂŽtĂ© Ă©tant curviligne et mĂȘme ondulĂ©. Un nouvel essai le rend Ă  trois cĂŽtĂ©s dont un curviligne. Le triangle est par consĂ©quent presque rĂ©ussi, sauf un cĂŽtĂ© curviligne. Le rectangle commence par une droite (long cĂŽtĂ©), puis deux petits cĂŽtĂ©s parallĂšles et le quatriĂšme curviligne. Le losange, enfin, est une sorte d’ellipse avec quatre droites la traversant au hasard Ă  inclinaisons variĂ©es. Les autres figures sont semblables Ă  celles du niveau I B.

Mon (3 ; 11) rĂ©ussit presque le carrĂ© sauf un cĂŽtĂ© un peu curviligne, mais ne donne que deux droites au rectangle en les rĂ©unissant par un trait largement ondulĂ©. Le triangle est Ă  trois cĂŽtĂ©s curvilignes, avec un beau bec (analogue aux angles du griffonnage spontanĂ©) pour l’un des angles et une petite bande surajoutĂ©e au sommet pour marquer ce second angle ; le troisiĂšme angle est arrondi. Le losange est un carrĂ© mais se prolongeant sans fermeture en une forme analogue au triangle prĂ©cĂ©dent.

Lou (4 ; 6) marque une belle diffĂ©renciation progressive du carrĂ© Ă  partir du cercle : un cĂŽtĂ© curviligne avec une fermeture en parabole, puis un angle curviligne fermĂ© par un autre symĂ©trique (d’oĂč quatre cĂŽtĂ©s curvilignes), puis essai d’une seule droite qui aboutit Ă  un arc de cercle et enfin quatre grands cĂŽtĂ©s rectilignes ajoutĂ©s Ă  angles presque droits. Le triangle a la forme d’un long obus, puis d’un rectangle fermĂ© par un arc de cercle.

Amb (4 ; 9) a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© simultanĂ©ment avec les techniques du dessin et des baguettes. Le carrĂ© donne lieu Ă  des dessins marquant les mĂȘmes diffĂ©renciations que les sujets prĂ©cĂ©dents : d’abord une ellipsoĂŻde irrĂ©guliĂšre, puis un angle aigu (d’un seul trait) mal fermĂ© par un arc de cercle et enfin un angle presque droit (Ă  deux traits) fermĂ© par une courbe irrĂ©guliĂšre tendant Ă  reprĂ©senter les deux cĂŽtĂ©s symĂ©triques aux premiers. Or, avec les baguettes, Amb ne rĂ©ussit pas mieux : il construit des figures Ă  quatre cĂŽtĂ©s mais non fermĂ©es, les unes avec angles rentrants (aigus) les autres avec deux angles obtus, d’oĂč de larges lacunes Ă  deux des quatre angles (et une forme de trapĂšze Ă  grand cĂŽtĂ© discontinu). Avec des cordons de pĂąte Ă  modeler la figure ferme encore moins : ┘ └ Quant aux triangles, les dessins et les reconstructions avec baguettes sont singuliĂšrement semblables : ce sont des figures Ă  quatre ou cinq cĂŽtĂ©s (parfois mĂȘme davantage), fermant mal, mais avec un ou deux angles aigus, ou bien des figures ouvertes Ă  trois cĂŽtĂ©s (et deux angles droits). Le losange, par contre, ressemble davantage Ă  un triangle dans le dessin (d’abord un angle Ă  deux cĂŽtĂ©s seulement, puis un triangle presque fermĂ©, ensuite un quadrilatĂšre et un pentagone irrĂ©guliers) ; or, la technique des baguettes donne exactement le mĂȘme rĂ©sultat : un triangle Ă  trois Ă©lĂ©ments, puis une figure Ă  sept Ă©lĂ©ments intermĂ©diaire entre le triangle et le pentagone.

Jac (4 ; 10) réussit le carré, mais le triangle, malgré plusieurs essais, contient aussi quatre cÎtés dont un ou deux curvilignes. Le rectangle est réussi. Les figures inscrites commencent à avoir une forme autre que circulaire : le triangle dans le cercle est soit un carré avec filament (pour marquer le sommet) soit un triangle curviligne à trois cÎtés (en progrÚs sur le triangle simple).

Rog (5 ; 2) rĂ©ussit presque le carrĂ© (un angle encore curviligne), mais le triangle est un rectangle, puis un carrĂ© ouvert prolongĂ© d’une sorte de dĂŽme. Le losange est un ovale fermĂ©, puis un quadrilatĂšre ouvert, puis une sorte de long obus : « C’est dur Ă  faire la pointe ».

Zez (5 ; 4) dessine un bonhomme avec cheveux, tronc (et cƓur), bras (issus du cou), mains et bras, etc. : « rĂ©alisme intellectuel ». Ses carrĂ©s et rectangles demeurent semblables entre eux, mais Ă  angles et cĂŽtĂ©s droits. Le triangle est d’abord un rectangle muni d’un angle curviligne, puis une figure formĂ©e de trois rectangles ouverts les uns sur les autres par leur centre (comme un trĂšfle Ă  feuilles rectangulaires), puis enfin un dĂŽme (quinze jours aprĂšs le triangle Ă©tait acquis).

Hel (5 ; 8). Le carrĂ© est rĂ©ussi ; mais le triangle est d’abord un carrĂ© muni, Ă  deux des angles opposĂ©s, de traits qui les prolongent ; puis il est figurĂ© par un dĂŽme.

On assiste ainsi, Ă  ce niveau de transition, qui marque le dĂ©but du second stade, Ă  une diffĂ©renciation progressive des angles et des droites, avec rĂ©ussite soit du rectangle et en partie du carrĂ©, soit du triangle mais sans que ces deux derniĂšres formes soient diffĂ©renciĂ©es : tantĂŽt comme chez Jac, Rog et Hel le triangle ressemble Ă  un carrĂ©, tantĂŽt comme chez Ren et en partie Den c’est le carrĂ© qui ressemble Ă  un triangle ou Ă  ce qu’en fait l’enfant. La question est donc de comprendre cette genĂšse des angles et de formes rectilignes Ă  partir des figures fermĂ©es et curvilignes du niveau I B, dont elles sont issues, ainsi que le pourquoi de cette indiffĂ©renciation relative des figures rectilignes entre elles.

Sur le premier point, les prĂ©sents rĂ©sultats confirment bien ce que nous avons vu Ă  propos du niveau correspondant de la stĂ©rĂ©ognosie : c’est l’analyse des angles qui conduit Ă  la dĂ©couverte des droites plus que l’inverse. Les premiers carrĂ©s ou triangles sont des cercles diffĂ©renciĂ©s par un ou deux angles. Or, l’angle lui-mĂȘme, avant d’ĂȘtre obtenu par un ajustement de droites discontinues (comme chez Ren), est construit de deux maniĂšres : soit par transformation d’un arc de cercle en une sorte de pointe mousse, soit par un mouvement rapide d’aller et retour (avec Ă©cartement entre les deux trajets), aboutissant Ă  ces maniĂšres de becs (cf. Mon) que l’on trouve dans les griffonnages spontanĂ©s. L’angle est donc extrait des mouvements rythmiques initiaux, comme les formes cycliques elles-mĂȘmes, et ce n’est qu’à partir de telles extractions que se diffĂ©rencie la droite comme telle, jusqu’au moment oĂč l’angle pourra ĂȘtre Ă  son tour reconstituĂ© par une rĂ©union de droites.

Or, c’est prĂ©cisĂ©ment parce que cet ajustement de droites dessinĂ©es isolĂ©ment est beaucoup plus difficile Ă  rĂ©gler que l’abstraction de l’angle pris en bloc, que les premiĂšres figures rectilignes sont mal diffĂ©renciĂ©es entre elles. Une droite Ă©tant donnĂ©e, il s’agit, en effet, pour la rĂ©unir Ă  d’autres selon certains angles, de tenir compte Ă  la fois des inclinaisons et parallĂ©lismes, du nombre des Ă©lĂ©ments, des points de jonction et des distances, et l’on comprend d’emblĂ©e que la rĂ©gulation de cet ensemble est bien plus compliquĂ© Ă  la fois que celle des simples rapports topologiques du stade I, et que celle des angles donnĂ©s en une seule piĂšce selon les procĂ©dĂ©s de diffĂ©renciation dĂ©crits Ă  l’instant. C’est pourquoi Ren construit son rectangle avec deux lignes seulement, comportant chacune un angle presque droit. Mais c’est aussi pourquoi l’on voit tant de formes incomplĂštes, les angles dessinĂ©s d’abord par l’enfant Ă©tant simplement fermĂ©s par des lignes incurvĂ©es, sans pouvoir ĂȘtre coordonnĂ©es Ă  d’autres lignes 9.

C’est au cours du sous-stade II A que ces coordinations s’établissent grĂące Ă  une sĂ©rie de rĂ©gulations de dĂ©tail portant notamment sur les dimensions et inclinaisons des lignes. D’oĂč la diffĂ©renciation du carrĂ©, du triangle et du rectangle entre eux, du cercle et de l’ellipse, etc. :

Alb (4 ; 1 avancĂ©) donne d’emblĂ©e des carrĂ©s corrects, mais prĂ©sente pour le triangle un processus de diffĂ©renciation graduelle : d’abord un rectangle, mais dont l’un des petits cĂŽtĂ©s est prolongĂ© par un angle aigu, ouvert et extĂ©rieur au rectangle ; puis un trapĂ©zoĂŻde Ă  deux angles droits, un obtus et un aigu, prolongĂ© d’une ligne extĂ©rieure faisant angle comme prĂ©cĂ©demment ; Ă  nouveau une mĂȘme figure ; enfin un triangle correct par fermeture de cet angle extĂ©rieur et suppression du reste. L’ellipse et le rectangle : exacts. Les figures inscrites dans des cercles commencent Ă  se prĂ©ciser : les contacts sont manquĂ©s mais Alb indique avec prĂ©cision ses erreurs.

Le losange est un quadrilatĂšre ouvert. La croix (×) n’est pas encore diffĂ©renciĂ©e de (+) et la diagonale du carrĂ© est encore manquĂ©e. Le losange avec diagonale est figurĂ© comme une ellipse avec sa mĂ©diane.

Bert (4 ; 6). Cercle, carrĂ© et rectangle rĂ©ussis. Le triangle est d’emblĂ©e correct : un angle d’une seule piĂšce fermĂ© par une droite. La fig. 12 est rĂ©ussie aprĂšs deux Ă©checs (triangle inscrit touchant le cercle extĂ©rieur) et 14 Ă©galement (inscrit et non contigu) mais 13 est manquĂ©. La fig. 16 (triangle Ă  angles sortants du cercle) est d’emblĂ©e presque juste. Le carrĂ© avec diagonale est rĂ©ussi. Le losange simple donne une sĂ©rie d’essais infructueux : trois cĂŽtĂ©s d’un carrĂ©, avec angle aigu rentrant Ă  la place du quatriĂšme (d’oĂč une forme de mitre d’évĂȘque), puis un rectangle dessinĂ© obliquement, un pentagone, un carrĂ© prolongĂ© d’un trait Ă  l’un de ses angles, un triangle, etc. Par contre le losange avec diagonale (19) donne un carrĂ© surmontĂ© d’un triangle puis deux triangles opposĂ©s par la base. Les deux croix (+ et ×) sont diffĂ©renciĂ©es.

On essaie, pour les losanges, de la construction avec baguettes. Or, Bert ne parvient pas davantage Ă  les construire qu’avec le dessin : il aboutit au mĂȘme quadrilatĂšre ouvert et est obligĂ© de le fermer avec une cinquiĂšme baguette, d’oĂč un pentagone. Le losange avec diagonale par contre donne deux triangles corrects.

Dav (5 ; 2) rĂ©ussit le carrĂ©, le triangle (trois traits distincts ajustĂ©s), l’ellipse (distincte du cercle), le rectangle, mais Ă©choue Ă  marquer les contacts dans les triangles inscrits (12 et 13) ainsi que dans les cercles inscrits, tout en respectant les formes. Il rĂ©ussit le carrĂ© Ă  diagonale et diffĂ©rencie les croix (+ et ×). Mais le losange donne lieu d’abord Ă  un rectangle ouvert sur un trapĂ©zoĂŻde, puis deux angles aigus opposĂ©s et rĂ©unis par deux droites parallĂšles (sans ces derniers Ă©lĂ©ments le losange serait correct !) ; aprĂšs quoi il dessine un angle aigu et essaie de lui trouver son symĂ©trique : « Ça devrait ĂȘtre comme en haut, mais j’arrive pas ! ». Le losange avec diagonale donne un pentagone avec essai de construire son symĂ©trique : « Ça devrait ĂȘtre comme ici », puis un triangle sur un carrĂ©, mais avec sentiment de l’échec : « Ici ça devrait ĂȘtre aussi pointu ».

Pag (5 ; 3). Cercle, carré et triangles corrects ; mais le losange est un carré avec filaments pour indiquer les pointes, puis un carré non fermé, puis un angle droit mal fermé par un angle aigu mais tendant vers la forme juste. Avec quatre allumettes, Pag construit un carré sur pointe, avec huit également, mais avec douze le quadrilatÚre reste ouvert sans plus aucune ressemblance avec le losange.

Cil (5 ; 3). De mĂȘme, aprĂšs triangles et carrĂ©s corrects, dessine le losange comme un quadrilatĂšre irrĂ©gulier. Or, avec les allumettes il rĂ©ussit avec quatre et Ă©choue avec huit et douze : carrĂ©s avec angle curviligne, rectangle penchĂ©, un angle obtus sans symĂ©trique et avec fermeture quelconque.

RĂ©ussit un cercle dĂ©bordant un triangle concentrique et dit qu’il est « entre dehors ».

Tea (5 ; 5) dessine le losange comme un carrĂ©. Avec les baguettes il fait de mĂȘme, et avec six Ă©lĂ©ments Ă©galement. Mais aprĂšs avoir rĂ©ussi un triangle avec dix allumettes, il construit le losange comme un carrĂ© sur pointes.

Mic (5 ; 6) dessine le losange comme un carrĂ© surmontĂ© d’un triangle. Avec douze allumettes il construit un grand angle qu’il ferme en arc de cercle.

Gent (5 ; 8) rĂ©ussit le triangle, le carrĂ©, l’ellipse. Le triangle inscrit dans un cercle avec angles contigus Ă  celui-ci est manquĂ© puis remplacĂ© par un carrĂ© contigu. Le carrĂ© Ă  diagonale est rĂ©ussi aprĂšs avoir dessinĂ© une mĂ©diane. Le losange est un angle aigu fermĂ© par une parabole puis deux angles aigus opposĂ©s mais ne se rejoignant pas. Il est rĂ©ussi avec diagonale.

Gent a beaucoup de peine Ă  diffĂ©rencier la croix (×) de (+) et ne parvient qu’à de lĂ©gĂšres inclinaisons.

Geo (6 ; 1) rĂ©ussit triangles, carrĂ©s, rectangles, etc. Son losange demeure un carrĂ© sur pointe. Or, avec allumettes, il construit aisĂ©ment le triangle mais, pour le losange, il n’arrive pas Ă  fermer l’angle aigu dont il est parti : « Je ne peux pas ».

Pau (6 ; 7). MĂȘmes rĂ©actions. La construction du losange par allumettes est trĂšs curieuse : un angle aigu prolongĂ© de un, puis de deux Ă©lĂ©ments parallĂšles, puis un pentagone Ă  deux angles droits, puis rĂ©gulier. Avec douze Ă©lĂ©ments Pau construit un quadrilatĂšre surmontĂ© d’une pointe comme les dessins habituels.

Telles sont les rĂ©actions ordinaires du sous-stade II A. On constate qu’aprĂšs les diffĂ©renciations globales de l’angle et des cĂŽtĂ©s rectilignes opĂ©rĂ©es au niveau prĂ©cĂ©dent Ă  partir des formes curvilignes et des mouvements rythmĂ©s initiaux, il y a dorĂ©navant effort de composition Ă  partir des Ă©lĂ©ments diffĂ©renciĂ©s eux-mĂȘmes. Mais cette composition, qui est le vrai moteur de l’« abstraction » des formes, ne procĂšde encore nullement par opĂ©rations rĂ©versibles comme ce sera le cas Ă  partir du stade III : elle procĂšde par rĂ©glages successifs et tĂątonnants, donc par rĂ©gulations Ă  la fois perceptivo-motrices et inhĂ©rentes Ă  l’intuition imagĂ©e. À cet Ă©gard, trois sortes de rĂ©gulations sont Ă  noter particuliĂšrement.

Les premiĂšres portent sur les distances et longueurs. La rĂ©ussite du carrĂ© et sa diffĂ©renciation d’avec le rectangle, celles de l’ellipse et du cercle, etc. marquent le dĂ©but d’un effort pour tenir compte des Ă©galitĂ©s ou inĂ©galitĂ©s de longueurs : le carrĂ© a quatre cĂŽtĂ©s Ă©gaux, le cercle lui-mĂȘme tend vers l’égalitĂ© des rayons, l’ellipse est rendue plus allongĂ©e, etc. Il est intĂ©ressant de noter combien tardive est l’apparition de ces rapports, connus depuis longtemps de la perception, et dont la construction graphique ne se soucie qu’à partir de la diffĂ©renciation des formes rectilignes et curvilignes (niveau de transition entre I B et II A). Or, il ne faudrait pas croire qu’il n’y ait lĂ  que le rĂ©sultat des difficultĂ©s techniques du dessin, puisque l’analyse de la stĂ©rĂ©ognosie nous a montrĂ©, au mĂȘme niveau II A seulement, l’apparition des mises en relation de longueurs et de distances dans l’exploration tactile et la rĂ©cognition des formes. Inutile d’insister sur le fait que ces rapports dimensionnels intervenant dans la construction graphique ne sont rĂ©glĂ©s que par de simples rĂ©gulations perceptives et intuitives et nullement encore par des mesures opĂ©ratoires.

En second lieu, il faut noter l’effort, non toujours couronnĂ© de succĂšs, pour appliquer aux formes euclidiennes elles-mĂȘmes les relations de contiguĂŻtĂ© et de sĂ©paration, dĂ©terminant les positions dans le cas des figures inscrites en d’autres. Tant qu’il s’agit de formes fermĂ©es quelconques, on a vu combien sont prĂ©coces ces rapports topologiques relatifs aux frontiĂšres et aux enveloppements, mais il va de soi qu’ils sont Ă  reconstruire sur le plan euclidien sitĂŽt qu’il s’agit de les concilier avec des formes mĂ©triques dĂ©finies. C’est ce qu’on a dĂ©jĂ  vu plus haut pour les deux cercles (9 Ă  11) et ce qui s’observe maintenant pour toutes les combinaisons de figures inscrites.

Mais, en troisiĂšme lieu, le rĂ©glage le plus intĂ©ressant Ă  suivre Ă  ce niveau est celui des inclinaisons, inconnu jusqu’ici, mais nĂ©cessaire Ă  la diffĂ©renciation du triangle et du carrĂ©, Ă  celle des croix + et × et surtout Ă  la construction des diagonales et du losange lui-mĂȘme. Jusqu’à ce sous-stade II A, en effet, l’enfant ne parvenait ni Ă  marquer la diffĂ©renciation d’inclinaison des croix, ni Ă  rĂ©ussir les diagonales, ni mĂȘme, et cela faute de pouvoir diriger les inclinaisons, Ă  dissocier les triangles des carrĂ©s ou l’inverse. Au prĂ©sent niveau, au contraire, soit de 4 ; 6 Ă  5 ; 6 ou 6 ans, on assiste Ă  un effort systĂ©matique pour les rĂ©gler, malgrĂ© des difficultĂ©s assez durables (voir Gent Ă  5 ; 8 pour les croix, etc.). Or, ce problĂšme des inclinaisons se retrouvera bien souvent au cours de nos Ă©tudes et notamment Ă  propos de l’horizontale et de la verticale elles-mĂȘmes et des systĂšmes de coordonnĂ©es (chapitres XIII et XIV), notions dont la construction est beaucoup plus tardive (vers 8-9 ans seulement). Il importe donc, dĂšs maintenant, d’introduire une distinction essentielle : lorsqu’il s’agit de juger de l’inclinaison de deux figures distinctes l’une de l’autre (et par consĂ©quent de juger de l’horizontalitĂ©, etc., en cherchant un systĂšme de rĂ©fĂ©rence extĂ©rieur Ă  la figure), elle n’est nullement acquise au cours des stades antĂ©rieurs Ă  l’opĂ©ration et n’est mĂȘme souvent dominĂ©e que bien aprĂšs 7 ans. Par contre, les inclinaisons dont il s’agit ici et dont le dĂ©but de la construction se marque donc au prĂ©sent niveau sont uniquement intĂ©rieures Ă  une mĂȘme figure : c’est par exemple celle du cĂŽtĂ© d’un triangle par rapport aux deux autres, ou de la diagonale du carrĂ© par rapport aux cĂŽtĂ©s, ou de la croix × par rapport Ă  celle qui vient d’ĂȘtre dessinĂ©e + (il s’agit ici d’un couple de figures distinctes, mais proches), etc.

Or, si ces quelques problĂšmes Ă©lĂ©mentaires d’inclinaisons, c’est-Ă -dire de coordination de droites en fonction d’angles caractĂ©ristiques d’une mĂȘme figure ou d’un couple de figures, sont rĂ©solus Ă  ce niveau, la construction du losange n’est nullement rĂ©ussie encore. Il y a lĂ  une question pleine d’intĂ©rĂȘt du point de vue de l’abstraction des formes : qu’il faille au minimum deux annĂ©es de travail (et mĂȘme trois d’aprĂšs Terman) entre la copie d’un carrĂ© et celle d’un losange, alors qu’il suffirait, pour passer de l’un Ă  l’autre, de resserrer quelque peu l’une des diagonales du carrĂ© aprĂšs l’avoir placĂ© sur une pointe, cela montre assez que la construction d’une forme euclidienne suppose tout autre chose qu’une perception visuelle correcte, mais implique un jeu singuliĂšrement complexe d’actions. Bien plus, les mĂȘmes actions qui interviennent dans le dessin du losange Ă©taient dĂ©jĂ  nĂ©cessaires, nous l’avons vu (chapitre I, § 5), Ă  l’exploration et Ă  la rĂ©cognition stĂ©rĂ©ognostiques, et se retrouvent dans la construction par bĂątonnets (Bert, Pag, Cil, Tea et Mie), ce qui est assez dire qu’il ne s’agit pas ici de simple technique graphique, mais de l’abstraction de la forme en gĂ©nĂ©ral. En quoi consistent donc les difficultĂ©s du losange ? Il s’agit, en plus de la fermeture de la figure, et du caractĂšre rectiligne de ses cĂŽtes, de rĂ©gler leurs inclinaisons selon certains angles aigus et obtus ; mais surtout (et c’est ce caractĂšre qui paraĂźt le plus difficile Ă  obtenir), il s’agit d’obtenir une symĂ©trie entre les deux triangles dont est composĂ© le losange, c’est-Ă -dire une inversion de l’ordre entre les parties situĂ©es des deux cĂŽtĂ©s des axes. Or, ce sont prĂ©cisĂ©ment ces divers rapports dont on peut suivre la construction pas Ă  pas au cours des niveaux successifs distinguĂ©s jusqu’ici : au niveau I B le losange n’est qu’une courbe fermĂ©e (aprĂšs s’ĂȘtre confondu en A I avec les filaments ouverts au moyen desquels le sujet cherche Ă  diffĂ©rencier les figures de ses griffonnages spontanĂ©s). Mais parfois, dĂ©jĂ  en I B, l’ellipsoĂŻde qui figure le losange est pourvu d’un appendice filiforme destinĂ© Ă  marquer l’angle aigu.

Fig. 9.
Évolution des dessins du losange, du niveau I B jusqu’au niveau II B.

Au niveau intermĂ©diaire entre les sous-stades I B et II A le losange acquiert des angles et des cĂŽtĂ©s rectilignes, mais sans que l’inclinaison de ceux-ci puisse ĂȘtre encore rĂ©glĂ©e : il se confond alors soit avec les carrĂ©s ou rectangles soit avec les triangles. Mais tant l’angle aigu que les inclinaisons dĂ©terminĂ©es par lui sont indiquĂ©s dĂ©jĂ  de diverses maniĂšres : segment de droite partant Ă  45° d’un coin du carrĂ©, ou triangle (becs, chapeaux, etc.) posĂ© sur le carré ; ou encore ce sont les angles obtus qui sont marquĂ©s sous forme de petits triangles ou mĂȘme de courbes (oreilles, etc.) des deux cĂŽtĂ©s du carrĂ© ou du rectangle 10. Enfin, au niveau II A, l’inclinaison mĂȘme est recherchĂ©e, d’oĂč les divers trapĂ©zoĂŻdes, pentagones, etc. qui rĂ©sultent de cette recherche, ainsi que des figures ouvertes, non pas intentionnellement, mais faute d’une fermeture respectant les inclinaisons voulues. Or, que manque-t-il Ă  ce niveau oĂč l’inclinaison est trouvĂ©e en d’autres figures, pour rĂ©ussir le losange ? PrĂ©cisĂ©ment la symĂ©trie en tant qu’inversion de l’ordre : « Ça devrait ĂȘtre comme en haut, dit ainsi Dan de la partie infĂ©rieure, mais j’arrive pas ! » C’est pourquoi le losange prĂ©sentĂ© avec un axe horizontal est rĂ©ussi par la plupart des sujets, cet axe facilitant l’intuition de l’ordre inverse, tandis que le losange simple n’est pas encore atteint par les mĂȘmes enfants.

Au cours du sous-stade II B, enfin, le losange est rĂ©ussi et les divers problĂšmes de contact ou sĂ©paration, d’extĂ©rioritĂ© et d’intĂ©rioritĂ©, dans les figures inscrites ou d’autres sont rĂ©solus mais encore par rĂ©gulations et sans organisation immĂ©diate :

Urs (4 ; 10 trĂšs avancĂ©e) rĂ©ussit toutes les figures, soit d’emblĂ©e, soit (figures inscrites) par tĂątonnements progressifs. Le losange est construit immĂ©diatement au moyen de deux traits contenant chacun un angle aigu et bien ajustĂ©s l’un Ă  l’autre.

Les dessins spontanés (bonshommes bien différenciés, bateaux, fleurs, etc.) sont en plein « réalisme intellectuel ».

May (5 ; 3, également avancé) réussit aussi les diverses formes. Le losange est obtenu au moyen de trois traits : un angle aigu, puis deux droites en joignant les extrémités à un point symétrique au sommet supérieur.

Puc (6 ; 7). Losange immĂ©diat au moyen de quatre traits distincts et bien ajustĂ©s. Les figures inscrites donnent lieu Ă  divers tĂątonnements avec formulation verbale exacte : « C’est pas juste, parce que ça ne touche pas », « ils doivent ĂȘtre accrochĂ©s », mais tout est finalement correct par approximations successives.

On voit l’analogie avec les explorations dĂ©crites au chapitre I (§ 5) en particulier avec les propos de Mar, qui, en touchant successivement les quatre cĂŽtĂ©s du losange, disait : « C’est penchĂ©, c’est penchĂ©, c’est penchĂ© et c’est encore penché ». Ajustement des inclinaisons en fonction de l’ordre inverse des symĂ©tries, tel est le principe de ces rĂ©ussites. Mais il s’agit toujours, pour les figures difficiles, de rĂ©glages successifs et non pas anticipĂ©s opĂ©ratoirement.

§ 7. Le stade III et conclusions

On se rappelle comment l’examen des explorations propres Ă  la stĂ©rĂ©ognosie rĂ©vĂšle l’existence d’un stade III Ă  partir duquel les mouvements dont est abstraite la forme, peuvent ĂȘtre qualifiĂ©s d’opĂ©ratoires, parce qu’assez mobiles et rĂ©versibles pour revenir sans cesse Ă  un point de rĂ©fĂ©rence servant de dĂ©part aux constructions successives. Le dessin des figures simples ne permet pas une diffĂ©renciation aussi nette, sauf en ce qui concerne les modĂšles prĂ©cisĂ©ment ordonnĂ©s en fonction d’un centre (comme la croix gammĂ©e dont nous avons vu les dessins au chapitre I, § 6). Mais, mĂȘme en ce qui concerne nos prĂ©sentes figures, on constate qu’aprĂšs 7 ans, les sujets sont nombreux qui parviennent Ă  leur exĂ©cution d’emblĂ©e correcte, la construction Ă©tant donc anticipĂ©e par une reprĂ©sentation dĂ©jĂ  organisĂ©e (en fonction, en particulier, de mesures possibles, de co-ordination, etc.) 11. En voici deux exemples :

Mul (6 ; 4). Toutes les copies sont d’emblĂ©e correctes, bien que le bonhomme dessinĂ© par Mul soit encore rudimentaire : chapeau posĂ© sur le sommet de la tĂȘte, tronc en triangle, etc.

Ric (7 ; 6). Tout est immédiatement juste. Bonhomme : mélange de face et de profil.

Au total, on voit ainsi que l’analyse des dessins de figures gĂ©omĂ©triques aboutit Ă  une Ă©volution beaucoup plus rĂ©guliĂšre que celle des bonshommes spontanĂ©s. C’est aux problĂšmes mĂȘmes de l’abstraction des formes que le dĂ©veloppement du dessin gĂ©omĂ©trique nous permet d’assister, selon la profonde remarque de L. Brunschvicg qui voyait en l’effort du dessinateur pour suivre le pourtour des objets la source de la construction des structures spatiales. Mais il faut bien prĂ©ciser que, dans le dessin plus clairement encore que dans l’exploration tactilo-kinesthĂ©sique de la stĂ©rĂ©ognosie, cette construction ne consiste nullement en une simple extraction par l’action des caractĂšres morphologiques de l’objet (bien que cette extraction existe et joue sans cesse un rĂŽle de stimulant pour la construction rĂ©elle correspondante). En d’autres termes, l’espace gĂ©omĂ©trique n’est pas un pur dĂ©calque de l’espace physique construit en mĂȘme temps que lui et auquel il correspond longtemps terme Ă  terme : l’abstraction de la forme est une vĂ©ritable reconstruction de celle-ci, Ă  partir des actions propres et de l’espace sensori-moteur, puis mental et reprĂ©sentatif, dĂ©terminĂ© par les coordinations de ces actions. Telle est la grande leçon de l’étude des dessins, qu’il s’agisse des rapports topologiques de voisinage, de sĂ©paration, d’ordre, d’enveloppement et de continuitĂ©, ou des rapports euclidiens de distance, de rectilinĂ©aritĂ©, d’angles, d’inclinaisons et de parallĂ©lisme, etc., c’est, du commencement Ă  la fin du dĂ©veloppement que nous venons de retracer, de la coordination mĂȘme des actions que procĂšdent de telles structures.

Il convient Ă  cet Ă©gard, de prĂȘter une attention particuliĂšre aux relations que les observations prĂ©cĂ©dentes permettent d’établir entre la construction graphique, ou imitations des formes par le dessin, et la reconstruction des mĂȘmes formes au moyen de la technique des baguettes. En effet si cette derniĂšre reconstruction peut sembler devoir ĂȘtre plus facile, puisque les questions d’habiletĂ© technique n’interviennent plus comme dans le dessin, celui-ci donne, par contre, l’impression d’une extraction plus directe de la forme Ă  partir de l’objet, par opposition Ă  l’arrangement des baguettes, dans lequel le facteur de construction ou de reconstruction joue un rĂŽle Ă©vident. La comparaison des deux techniques est donc instructive, non seulement du point de vue de la signification gĂ©omĂ©trique du dessin mais encore et mĂȘme surtout du point de vue du problĂšme de l’abstraction des formes Ă  partir de l’objet ou des actions du sujet.

Or, sur une trentaine d’enfants systĂ©matiquement Ă©tudiĂ©s au moyen des deux techniques (en commençant tantĂŽt par l’une, tantĂŽt par l’autre ou en espaçant les interrogations, pour Ă©viter les persĂ©vĂ©rations) nous avons pu Ă©tablir le rĂ©sultat suivant : sans que l’on retrouve nĂ©cessairement les mĂȘmes types d’erreurs chez les mĂȘmes enfants avec les deux techniques, il y a nĂ©anmoins correspondance assez exacte entre les stades de construction des figures au moyen des baguettes et au moyen du dessin. Un seul cas a rĂ©vĂ©lĂ© une nette avance des baguettes sur le dessin : c’est celui d’un enfant de 4 ans qui n’avait jamais dessinĂ© (et encore, en de tels cas, y a-t-il en gĂ©nĂ©ral parallĂ©lisme tout de mĂȘme, comme en tĂ©moigne, le sujet Jea citĂ© au niveau I B). Sans doute, le dessin marque-t-il souvent un lĂ©ger progrĂšs sur la construction des figures au moyen des baguettes, dans le sens d’une fermeture plus facile des formes, tandis que les corrections successives sont plus aisĂ©es avec les baguettes en ce qui concerne la structure d’ensemble recherchĂ©e. Mais, malgrĂ© ces deux diffĂ©rences, la convergence entre les deux sortes de construction reste frappante. C’est ainsi que, pour le carrĂ©, les formes graphiques fermĂ©es, mais sans angles ni droites, correspondent Ă  des constructions par baguettes sans ajustement possible des quatre tiges droites figurant les cĂŽtĂ©s, donc sans fermeture ; les premiers carrĂ©s diffĂ©renciĂ©s dans le dessin correspondent, en retour, Ă  des carrĂ©s rĂ©ussis au moyen de quatre baguettes. Le triangle donne lieu, pour sa part, aux constatations les plus significatives quant aux difficultĂ©s de marquer l’inclinaison des droites et coordonner les trois angles avec une fermeture adĂ©quate : comme c’est le cas dans le dessin, les jeunes sujets ne parviennent pas d’emblĂ©e Ă  diffĂ©rencier, au moyen des baguettes, le triangle et le carrĂ©, dĂ©butant par des figures ouvertes (ou parfois mĂȘme fermĂ©es) Ă  angles droits, sans cĂŽtĂ©s obliques ; puis, au niveau oĂč le dessin des triangles consiste en un angle Ă  deux cĂŽtĂ©s rectilignes mais fermĂ© par une courbe et non pas par une troisiĂšme droite, correspondent des constructions telles que les trois baguettes ou bien ne ferment pas la figure, ou bien ne coĂŻncident pas en leurs extrĂ©mitĂ©s, l’une des trois dĂ©passant les deux autres. Le problĂšme de l’ajustement de trois baguettes, en un triangle est donc aussi difficile que celui du dessin, et rĂ©solu en mĂȘme temps. Quant au losange, on retrouve dans les constructions au moyen des baguettes tous les modĂšles semblables Ă  ceux du dessin, la difficultĂ© se rĂ©vĂ©lant la mĂȘme de coordonner les inclinaisons avec les symĂ©tries.

En bref, la technique des baguettes fournit la preuve dĂ©cisive de ce que l’analyse du dessin permet dĂ©jĂ  Ă  elle seule de discerner : que la reconstruction des formes ne consiste pas simplement Ă  isoler des qualitĂ©s perceptives, ni a fortiori Ă  tirer sans plus ces formes de l’objet, mais qu’elle repose sur une mise en relation active, et, implique, par consĂ©quent, une abstraction Ă  partir des actions mĂȘmes du sujet, et de leurs coordinations progressives. Cette construction n’exclut d’ailleurs en rien mais implique au contraire une accommodation, aux objets de ces actions et des formes gĂ©omĂ©triques ainsi Ă©laborĂ©es et rend mĂȘme possible l’abstraction des formes physiques de ces objets ; seulement il y a plus et non pas moins, dans la forme gĂ©omĂ©trique, que de telles accommodations ou de telles extractions, puisqu’il y a assimilation de l’objet aux coordinations des actions comme telles, que le sujet exerce sur lui, et qui, seules, permettent de reconstituer sa forme physique par analogie avec les formes gĂ©omĂ©triques engendrĂ©es par elles.