La ReprĂ©sentation de l’espace chez l’enfant ()

Chapitre XII.
Les similitudes et les proportions 1 a

Il nous est souvent arrivĂ© de rencontrer le problĂšme de la comprĂ©hension des proportions dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e de l’enfant. À propos du mouvement et de la vitesse, la notion des proportions intervient dĂšs qu’il s’agit de comparer deux mouvements successifs lorsque sont diffĂ©rents les espaces parcourus et les temps employĂ©s 2 (par exemple 5 cm en 1 seconde et 10 cm en 2). À propos des jugements de probabilitĂ© de l’enfant, de mĂȘme, la notion de proportion est impliquĂ©e dans une prĂ©vision consistant, par exemple, Ă  attribuer la mĂȘme valeur Ă  deux cas favorables sur quatre possibles ou Ă  trois cas favorables sur six possibles 3. Or, dans ces domaines si diffĂ©rents, la construction des proportions ne nous a paru s’achever qu’au niveau des opĂ©rations formelles (stade IV), tout en Ă©tant naturellement prĂ©parĂ©e au cours des Ă©tapes antĂ©rieures, en particulier en ce qui concerne les cas simples.

Il n’en est pas moins indispensable de reprendre ici la question en ce qui concerne les proportions purement gĂ©omĂ©triques, et cela Ă  plusieurs points de vue.

Tout d’abord, la construction purement gĂ©omĂ©trique des proportions (celle que l’on utilise depuis Grassmann en se fondant sur le thĂ©orĂšme de ThalĂšs) implique les notions d’angle et de similitude. Or, nous avons entrevu, au chapitre prĂ©cĂ©dent, que la construction des parallĂšles est psychologiquement complĂ©mentaire de celle des angles ; d’autre part, gĂ©omĂ©triquement, le groupe des similitudes qui conserve les angles, apparaĂźt comme un sous-groupe de celui des. affinitĂ©s qui conserve les parallĂšles. Il convient donc, aprĂšs avoir vu comment l’enfant en vient Ă  conserver les parallĂšles dans les transformations du losange, d’étudier comment il reconnaĂźt la similitude de deux triangles emboĂźtĂ©s d’aprĂšs le parallĂ©lisme de leurs cĂŽtĂ©s, et comment il procĂšde de ce parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s Ă  l’égalitĂ© des angles. Ce cas particulier Ă©tudiĂ©, Ă  titre de transition entre l’analyse des parallĂšles et celle des angles (ou entre l’analyse des affinitĂ©s et celle des similitudes), il convient ensuite de gĂ©nĂ©raliser l’étude des similitudes Ă  d’autres comparaisons de triangles ou Ă  celles d’autres figures telles que des rectangles.

Mais il est une seconde raison de consacrer une certaine attention Ă  l’étude des proportions dans le domaine spatial : c’est que l’analyse des stades y est beaucoup plus aisĂ©e que sur les terrains non gĂ©omĂ©triques, car, bien avant de savoir raisonner sur des figures « semblables », l’enfant sait assurĂ©ment discerner, par la perception seule, si certaines figures de dimensions absolues distinctes, sont dans les mĂȘmes rapports. La genĂšse de l’idĂ©e de proportion est donc Ă  chercher dans la perception mĂȘme des figures. À cet Ă©gard, la « thĂ©orie de la Forme » a notablement prĂ©cisĂ© la question, non seulement en montrant le rĂŽle des formes et des « bonnes formes » en toute perception, mais encore en faisant apercevoir que l’un des critĂšres de la « bonne forme » est prĂ©cisĂ©ment la possibilitĂ©, pour la perception, de reconnaĂźtre la mĂȘme structure lorsque l’on change les valeurs absolues de la figure. Cette rĂ©cognition perceptive des formes semblables (par exemple de deux carrĂ©s de dimensions diffĂ©rentes) est ce que l’on appelle la « transposition », et la capacitĂ© de « transposer » (non seulement une figure, mais une mĂ©lodie, etc.) apparaĂźt depuis v. Ehrenfels et les diverses thĂ©ories de la « forme », qui sont issues de ses travaux, comme l’un des pouvoirs les plus fondamentaux de la perception — ou, comme nous disions au chapitre I, section I — de l’activitĂ© perceptive. S’il en est ainsi, c’est assurĂ©ment jusqu’aux faits de transposition Ă©lĂ©mentaire qu’il nous faut remonter pour chercher Ă  expliquer le dĂ©veloppement de l’idĂ©e de proportion.

Seulement, bien entendu, autre chose est de savoir discerner perceptivement les figures semblables ou les figures dissemblables, et autre chose est de savoir construire, par des opĂ©rations appropriĂ©es, une figure non encore donnĂ©e et semblable Ă  un modĂšle donnĂ©. Le problĂšme perceptif ne saurait donc en rien supprimer la question de psychologie de l’intelligence : il convient simplement de les mettre en relations, tout en les Ă©tudiant sĂ©parĂ©ment.

Sur le plan perceptif dĂ©jĂ , il existe d’ailleurs de nombreuses nuances dans les transpositions. Un petit carrĂ© transposĂ© en un carrĂ© plus grand donnera lieu Ă  une transposition qui porte simultanĂ©ment sur la forme gĂ©nĂ©rale (le carrĂ© comme tel), les valeurs des angles (qui restent droits) et les rapports dimensionnels des cĂŽtĂ©s (Ă©gaux entre eux dans chaque figure), ou des diagonales (elles aussi Ă©gales entre elles en chacune des deux figures). Si l’on prĂ©sente par contre deux rectangles Ă  comparer, la forme gĂ©nĂ©rale et les angles demeurent les mĂȘmes, mais l’une des figures peut ĂȘtre plus allongĂ©e ou plus large que l’autre : la transposition de la forme englobe donc ici celle des angles, mais non pas celle des rapports de dimensions. Deux triangles ou deux losanges peuvent enfin ĂȘtre reconnus perceptivement comme ayant une mĂȘme forme gĂ©nĂ©rale (ce sont toujours des triangles ou des losanges), mais cette transposition de la forme globale n’entraĂźne ici, ni celle de la valeur des angles ni celle des rapports dimensionnels des cĂŽtĂ©s.

Il faut donc se garder de croire que la transposition perceptive entraĂźne sans plus une perception de la « similitude » au sens mathĂ©matique : si c’est peut-ĂȘtre le cas en certaines figures (comme celui du carrĂ© Ă  un certain Ăąge), cela n’est pas plus gĂ©nĂ©ral que ne l’est la perception des parallĂšles, dont nous venons de voir (chapitre XI, § 6) qu’elle n’est exacte chez les petits que dans le cas des parallĂšles verticales ou horizontales, par opposition aux parallĂšles quelconques (par exemple entre lignes droites obliques). Il conviendra donc de distinguer soigneusement, sur le plan perceptif lui-mĂȘme, la transposition des formes gĂ©nĂ©rales, celle des rapports dimensionnels et celle des angles eux-mĂȘmes.

Le problĂšme est alors de savoir comment la perception des proportions, sous ces divers aspects trĂšs diffĂ©rents de dĂ©veloppement, se prolonge en intelligence des proportions, ou plus prĂ©cisĂ©ment comment l’intelligence Ă  ses divers niveaux d’évolution, utilise les rĂ©sultats de la perception des proportions (elle-mĂȘme susceptible de progrĂšs) ou se soumet Ă  eux. L’enfant saura-t-il dessiner une figure proportionnelle Ă  un modĂšle donnĂ© dans la mesure oĂč il sait reconnaĂźtre perceptivement des figures semblables (quant aux angles et aux rapports dimensionnels autant qu’à la forme) ou, au contraire, de nouvelles constructions intellectuelles seront-elles nĂ©cessaires ? En ce dernier cas quelles seront alors les relations entre l’activitĂ© perceptive et l’activitĂ© intelligente ?

C’est donc Ă  ce second point de vue, celui des rapports entre la perception et l’intelligence autant qu’au premier, celui des relations entre les angles et les parallĂšles ou entre les similitudes et les notions antĂ©rieurement Ă©tudiĂ©es, qu’il nous faut analyser en ce chapitre le dĂ©veloppement des proportions. On saisit la double portĂ©e d’une telle Ă©tude pour l’interprĂ©tation du dĂ©veloppement de l’intuition de l’espace et des opĂ©rations gĂ©omĂ©triques.

Section I. — La similitude des triangles

Pour analyser la dĂ©couverte de similitudes des triangles, nous avons posĂ© aux enfants deux problĂšmes qui permettent d’établir les rapports et de suivre les transitions entre la conscience du parallĂ©lisme (Ă©tudiĂ©e au chapitre prĂ©cĂ©dent) et les notions de l’égalitĂ© ou de l’inĂ©galitĂ© des angles, essentielles Ă  la construction des proportions et des similitudes. En premier lieu nous avons fait analyser ou dessiner des couples de triangles emboĂźtĂ©s, semblables ou dissemblables, de maniĂšre Ă  ce que la similitude puisse ĂȘtre Ă©tablie grĂące au parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s autant que grĂące Ă  l’égalitĂ© des angles, et surtout de maniĂšre Ă  ce que l’enfant puisse procĂ©der de ce parallĂ©lisme Ă  cette Ă©galitĂ© ou vice versa. En second lieu, nous avons prĂ©sentĂ© aux sujets des triangles en carton Ă  classer par familles (isocĂšles, scalĂšnes, etc.), aprĂšs manipulation libre, recouvrements, etc. : ici Ă  nouveau la similitude peut ĂȘtre dĂ©gagĂ©e par comparaison, soit des angles, soit du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s. L’égalitĂ© des angles se prĂ©sente donc en ces deux Ă©preuves, comme liĂ©es Ă  un double ou mĂȘme triple parallĂ©lisme (celui des cĂŽtĂ©s des figures comparĂ©es deux Ă  deux), de mĂȘme que la construction du parallĂ©lisme nous est apparu (chapitre XI, § 6) comme liĂ©e Ă  celle de la droite elle-mĂȘme : de cette maniĂšre nous pourrons suivre plus facilement les connexions entre les trois notions de droite, de parallĂšles et d’angle.

§ 1. Techniques et résultats généraux

Ces deux problĂšmes ont Ă©tĂ© posĂ©s aux sujets conformĂ©ment aux techniques suivantes, destinĂ©es l’une Ă  insister sur le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s et l’autre sur l’égalitĂ© des angles, tout en laissant dans les deux cas le sujet libre d’orienter sa recherche Ă  sa maniĂšre.

I. Pour faciliter la dĂ©couverte du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s Ă  titre de critĂšre de la similitude des triangles (et pour Ă©tudier les relations existant entre ce critĂšre et l’égalitĂ© des angles, d’une part, ou les rapports dimensionnels des cĂŽtĂ©s, d’autre part,) nous avons simplifiĂ© les conditions de l’expĂ©rience en ne procĂ©dant que sur des figures emboĂźtĂ©es, soit au moyen du dessin, soit par comparaisons perceptives directes :

1. Étant donnĂ© un modĂšle triangulaire, on prie l’enfant de dessiner 4 un triangle semblable qui emboĂźte ce modĂšle. Les modĂšles consistent en triangles isocĂšles dont les cĂŽtĂ©s du premier sont de 3 ; 3 et 3 cm, les cĂŽtĂ©s du second de 3 (base) ; 1,7 et 1,7 (ou 6 de base et 3,4 de cĂŽtĂ©s) et les cĂŽtĂ©s du troisiĂšme de 3 (base) ; 6 et 6 cm. La base de chacun de ces triangles coĂŻncide avec une partie de celle du triangle qui doit l’emboĂźter (le point mĂ©dian de ces deux bases Ă©tant commun) et, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, nous donnons d’avance cette nouvelle base : pour les deux premiers de ces triangles nous dessinons ainsi des bases de 6 ; 9 ou 12 cm et pour le troisiĂšme des bases de 6 ou de 9 cm. En possession du modĂšle et de la base du nouveau triangle Ă  construire, l’enfant n’a plus qu’à dessiner les deux autres cĂŽtĂ©s et il lui est alors facile de maintenir le parallĂ©lisme entre ceux du triangle emboĂźtĂ© (donnĂ©) et ceux du triangle emboĂźtant (Ă  construire) ; les bases Ă©tant centrĂ©es sur le mĂȘme point mĂ©dian, il va de soi, en outre, que la bissectrice du petit triangle (donnĂ©) coĂŻncidera avec une partie de la longueur de celle du plus grand (Ă  construire). Pour faciliter les choses, nous avons mĂȘme parfois marquĂ© en pointillĂ© cette ligne mĂ©diane (mais en la prolongeant alors naturellement bien au-delĂ  de la longueur de la bissectrice du triangle Ă  construire). Enfin il nous est arrivĂ© de ne pas dessiner d’avance la base du triangle Ă  construire, laissant ainsi Ă  l’enfant le soin de trouver un triangle emboĂźtant situĂ© comme il l’entendait.

1 bis. Nous avons appliquĂ© cette mĂȘme technique de l’emboĂźtement central (central parce que les points mĂ©dians des bases coĂŻncident) Ă  des triangles irrĂ©guliers de 4 et 2,5 cm de cĂŽtĂ©s et de 6,5 cm de base, de maniĂšre Ă  nous assurer que la recherche du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s Ă©tait la mĂȘme qu’avec les triangles isocĂšles.

2. Étant donnĂ© un petit triangle modĂšle (Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽté ; isocĂšle aigu de 6 cm de cĂŽtĂ©s et 3 cm de base ; isocĂšle obtus de 2,5 cm de cĂŽtĂ©s et 4 cm de base et irrĂ©gulier de 6 ; 4,5 et 2,5 cm de cĂŽtĂ©s), nous en avons prolongĂ© deux cĂŽtĂ©s (la base et le cĂŽtĂ© gauche) en demandant au sujet de l’emboĂźter dans le coin gauche d’un triangle semblable agrandi (de façon quelconque, ou du double et quelquefois du triple). Il s’agit simplement alors de trouver le troisiĂšme cĂŽtĂ©, ce qui est possible qualitativement par simple parallĂ©lisme.

3. Des triangles (de mĂȘmes dimensions) Ă©tant dessinĂ©s sur une feuille, nous avons priĂ© l’enfant d’en dessiner de semblables agrandis, mais juxtaposĂ©s (et non plus emboĂźtants) ou sĂ©parĂ©s de quelques cm, sur la mĂȘme feuille (sans base commune). L’enfant procĂšde comme il l’entend, sans suggestion (parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, mesure des cĂŽtĂ©s, de l’ouverture des angles, etc.).

4. Un triangle irrĂ©gulier de 2 et 4 cm de cĂŽtĂ©s (et 5 cm de base) est prĂ©sentĂ© obliquement (base inclinĂ©e). Les deux cĂŽtĂ©s sont prolongĂ©s par des droites en pointillĂ©s. On fixe un point pour dĂ©terminer la longueur de l’un des nouveaux cĂŽtĂ©s Ă  construire (par exemple une augmentation de 4 cm pour le petit cĂŽtĂ©, soit 6 cm en tout ; ou une augmentation de 8 cm pour le grand cĂŽtĂ©, soit 12 cm). AprĂšs avoir montrĂ© la figure et demandĂ© de construire un triangle semblable agrandi en partant de la nouvelle longueur assignĂ©e Ă  l’un des cĂŽtĂ©s (mais sans allusion aux nombres, le sujet pouvant ne pas mesurer, ou dĂ©couvrir, par la mesure, que l’augmentation vaut le double du cĂŽtĂ© primitif), on cache la base du modĂšle et on laisse l’enfant se dĂ©brouiller sans recourir au parallĂ©lisme des bases. Le problĂšme est de savoir si, Ă  dĂ©faut de ce parallĂ©lisme, le sujet ajoutera une longueur Ă©gale de chaque cĂŽtĂ©, ou s’il prĂ©sentera, mĂȘme sans mesure, un dessin tĂ©moignant du sentiment de la proportionnalitĂ©.

5. On peut, au lieu de faire dessiner Ă  l’enfant un triangle, emboĂźtant ou juxtaposĂ©, lui prĂ©senter les deux triangles emboĂźtĂ©s (ou juxtaposĂ©s) dĂ©jĂ  tout construits, mais selon des dessins soit corrects soit inexacts et demander quels sont les couples semblables et les couples dissemblables. Soit, par exemple, un triangle Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ©s, emboĂźtĂ© (avec base commune comme prĂ©cĂ©demment) dans des triangles de 6 cm de base, mais de cĂŽtĂ©s variant entre 4 et 8 cm ou plus : on prĂ©sente alors sans ordre les couples et l’on dĂ©termine le seuil d’égalitĂ© calculĂ© sur la longueur des cĂŽtĂ©s des triangles considĂ©rĂ©s comme semblable au triangle emboĂźtĂ©.

6. À titre de comparaison, et sans insister ici sur les rectangles semblables (sur lesquels nous reviendrons dans la section II de ce chapitre) nous avons demandĂ© aux sujets, Ă©tant donnĂ© un rectangle modĂšle de 3 × 1,5 cm et une base de 6 ou de 12 cm (coĂŻncidant avec la base du modĂšle, mais partant de l’un des angles infĂ©rieurs de ce dernier), de dessiner un rectangle semblable, emboĂźtant le premier en utilisant la base prĂ©parĂ©e (ou sans base dĂ©terminĂ©e d’avance).

7. De mĂȘme, Ă  titre de comparaison, nous avons procĂ©dĂ© par comparaisons perceptives sur des couples de rectangles, l’emboĂźtĂ© Ă©tant Ă  nouveau de 3 × 1,5 cm et l’emboĂźtant de 4 cm de largeur et de longueur variable 5. Les erreurs sont notĂ©es comme + si la longueur du rectangle considĂ©rĂ© comme semblable est surestimĂ©e et comme − si elle est sous-estimĂ©e et le seuil d’égalitĂ© est calculĂ© en cm.

8. Un rectangle Ă©tant un double triangle, nous avons cru utile, pour comparer les similitudes des triangles et des rectangles, de prĂ©senter un petit rectangle (de 3 × 1,5 cm Ă  nouveau), mais en dessinant l’une des deux diagonales (ce qui coupe le rectangle en deux triangles) et en la prolongeant bien au-delĂ  de la figure dans l’une des directions. L’enfant est alors priĂ© de dessiner un rectangle semblable emboĂźtant ce premier (comme en 6) et la question est de savoir s’il utilisera ou non la diagonale prolongĂ©e du rectangle emboĂźtĂ© Ă  titre de diagonale du rectangle emboĂźtant.

9. Nous avons enfin analysé les comparaisons perceptives possibles entre rectangles emboßtés (comme en 4), mais avec diagonale commune (ou non commune), droite (ou brisée si les rectangles ne sont pas semblables), etc.

II. Le deuxiĂšme groupe de questions porte sur les triangles Ă  classer par familles aprĂšs manipulation spontanĂ©e (recouvrement, etc.). Nous prĂ©sentons Ă  cet effet aux sujets des sĂ©ries de triangles dĂ©coupĂ©s (en cartons solides), tels qu’il puisse les comparer soit par petits ensembles, soit (chez les grands) dans leur totalitĂ©, l’essentiel Ă©tant de noter le procĂ©dĂ© de comparaison en ajoutant ou en retranchant de nouveaux Ă©lĂ©ments au fur et Ă  mesure des besoins. La collection complĂšte des triangles utilisĂ©s comporte :

SĂ©rie A. Cinq triangles isocĂšles tous semblables Ă  angle supĂ©rieur trĂšs aigu (A1 = 30 cm de hauteur sur 9 cm de base ; A2 = 20 × 6 cm ; A3 = 15 × 4,5 cm ; A4 = 10 × 3 cm ; A5 = 7 × 2 cm).

SĂ©rie B. Trois triangles isocĂšles Ă  angle supĂ©rieur trĂšs obtus et Ă©galement semblables entre eux (B1 = 6,5 cm de hauteur sur 50 cm de base ; B2 = 3,25 × 25 cm ; B3 = 1,6 × 10 cm).

Série C. Trois triangles isocÚles de 20 cm de hauteur mais de base variable (C1 = 5 cm de base ; C2 = 30 cm et C3 = 50 cm), donc non semblables entre eux.

Série D. Trois triangles isocÚles non semblables entre eux, de 15 cm de base et de hauteur variable (DI = 3 cm de hauteur ; D2 = 13 cm et D3 = 26 cm).

Série E. Un triangle scalÚne (E1 = 13,5 cm de base ; 4,5 cm de hauteur et angles de 43, 107 et 30°) ; un triangle isocÚle (E2 = 12 cm de base ; 6 cm de hauteur et angles de 45°, 45 et 90°) ; un triangle équilatéral (E3 = 8 cm de base ; 7 cm de hauteur et 8 cm de cÎtés ; angles de 60°) et un triangle rectangle (E4 = 16,5 cm de base ; 8,5 cm de hauteur et angles de 28, 62 et 90°).

SĂ©rie F. Huit triangles Ă©quilatĂ©raux (F1 Ă  8) plus un triangle (F9) qui a le mĂȘme angle supĂ©rieur (60°) mais dont la base a Ă©tĂ© coupĂ©e diffĂ©remment.

Les rĂ©actions obtenues au moyen de ces deux sortes de techniques (I et II) ont permis de mettre en Ă©vidence un certain nombre de stades communs, qui s’étagent entre le niveau II A et le stade IV, les sujets plus jeunes que 4 ou 5 ans (stade I) ne pouvant ĂȘtre soumis Ă  aucune expĂ©rience utile (pas mĂȘme avec la technique II). Mais si les stades que nous allons dĂ©crire portent sur les rĂ©sultats des deux techniques Ă  la fois, il est Ă  noter que ces rĂ©sultats respectifs sont complĂ©mentaires et nullement identiques, ce qui rend d’ailleurs leur mise en correspondance d’autant plus intĂ©ressante. Autre chose est, en effet, de comparer deux figures toutes construites ou mĂȘme de construire une figure par emboĂźtement d’un modĂšle dans son agrandissement, et autre chose est d’établir la similitude de deux figures par transport actif et recouvrement : tandis que, dans les expĂ©riences de la technique I, l’enfant, ne pouvant pas faire coĂŻncider les angles, doit recourir au parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, dans l’expĂ©rience II il fait coĂŻncider les angles par dĂ©placement et congruence et n’est pas nĂ©cessairement conduit Ă  recourir au parallĂ©lisme. Il est d’autant plus frappant de constater qu’avec les deux mĂ©thodes l’enfant parvient aux mĂȘmes Ăąges (Ă  partir de 7 ans et demi en moyenne) Ă  dĂ©couvrir, avec la technique I, le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s et, avec la technique II, l’égalitĂ© des angles, donc Ă  faire abstraction, dans les deux cas, de la longueur des cĂŽtĂ©s qui trompe sans cesse les petits : au niveau III A il y aurait ainsi dĂ©couverte, au moyen des deux techniques, des similitudes qualitatives avant toute comprĂ©hension de la proportionnalitĂ© des dimensions elles-mĂȘmes, celle-ci Ă©tant rĂ©servĂ©e pour les rapports simples au niveau III B et gĂ©nĂ©ralisĂ©e au stade IV.

Les stades obtenus sont donc les suivants. Au cours du sous-stade II A (de 4-5 Ă  6 ans ou 6 œ), les dessins de triangles (technique I) ne tiennent encore compte, ni du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, ni de la correspondance des angles et les comparaisons perceptives entre triangles emboĂźtĂ©s aboutissent Ă  des erreurs systĂ©matiques consistant en particulier Ă  surĂ©lever le triangle variable considĂ©rĂ© comme semblable Ă  celui qui lui est emboĂźtĂ© (de mĂȘme les rectangles sont en gĂ©nĂ©ral surallongĂ©s et la diagonale ne joue aucun rĂŽle). Quant Ă  la technique de manipulation (technique II) les comparaisons se font sans mise en correspondance directe des angles ni superposition systĂ©matique des figures.

Au cours du sous-stade II B (de 6 ans Ă  7 ans et demi), le dessin des triangles emboĂźtĂ©s aboutit Ă  un parallĂ©lisme intuitif en certains cas privilĂ©giĂ©s (en particulier pour les triangles Ă  sommet trĂšs obtus, donc Ă  cĂŽtĂ©s peu inclinĂ©s) et perceptivement il y a progrĂšs dans l’analyse de l’inclinaison des cĂŽtĂ©s (les erreurs demeurant plus prononcĂ©es pour les rectangles que pour les triangles, et la diagonale restant toujours sans effet). Quant Ă  la technique II on observe Ă©galement un dĂ©but d’analyse des inclinaisons, mais encore sans dĂ©couverte spontanĂ©e du procĂ©dĂ© de comparaison par superposition.

Si le stade II demeure ainsi caractĂ©risĂ© par l’absence de comparaison systĂ©matique et opĂ©ratoire, le stade III marque, au contraire, la conquĂȘte des opĂ©rations permettant la mise en parallĂšles, l’égalisation des angles et la mise en rapports dimensionnels simples. Au niveau III A, il y a dĂ©couverte du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s des triangles emboĂźtĂ©s (technique I), de mĂȘme que nous avons observĂ© la construction du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s opposĂ©s des losanges (chapitre XI). Quant aux comparaisons perceptives, le raisonnement dirige dorĂ©navant la perception (laquelle demeure d’une prĂ©cision infĂ©rieure aux comparaisons opĂ©ratoires au moyen de la rĂšgle), mais les jugements portĂ©s sur la similitude des rectangles restent plus difficiles que ceux relatifs aux triangles. Quant Ă  la technique II (manipulation) elle montre un effort des sujets pour fonder la similitude des triangles sur l’égalitĂ© des angles avec superposition spontanĂ©e des figures.

Au cours du sous-stade III B (Ă  partir de 9 ans ou 9 ans et demi) la technique I permet d’observer une comparaison portant Ă  la fois sur le parallĂ©lisme et les rapports dimensionnels simples (1 à 2), tandis que la technique II montre un effort intĂ©ressant Ă  la fois la mise en correspondance des trois angles et le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s.

Enfin le stade IV (11-12 ans) est caractérisé par la mise en proportion de tous les rapports dimensionnels, jointe aux relations précédemment conquises 6.

Pour simplifier l’exposĂ© nous dĂ©crirons successivement les rĂ©sultats de la technique I (figures emboĂźtĂ©es Ă  dessiner ou Ă  comparer perceptivement) et de la technique II (cartons mobiles Ă  manipuler et Ă  superposer).

§ 2. Les triangles emboßtés. Les sous-stades II A (pas de parallélisme des cÎtés) et II B (début de parallélisme)

On se rappelle (chapitres I et II) qu’en dessous de 4 ans, c’est-Ă -dire au cours du stade I, l’enfant ne parvient point encore Ă  dessiner (ou Ă  structurer en perception stĂ©rĂ©ognostique) ni les triangles ni les rectangles : il n’est donc pas possible de l’interroger utilement Ă  ce niveau sur les questions de similitudes, sauf Ă  demeurer sur le terrain de la perception pure.

Au niveau II A, par contre, ou du moins vers 5 ans en moyenne, les sujets arrivent facilement Ă  entourer un triangle servant de modĂšle d’un autre triangle qui l’emboĂźte et qui est censĂ© reprĂ©senter son agrandissement. Mais on a beau insister sur le fait que ce triangle agrandi doit « avoir la mĂȘme forme » que le modĂšle ou lui « ressembler tout Ă  fait », ĂȘtre « juste la mĂȘme chose », etc., l’enfant s’en tient Ă  des analogies globales, c’est-Ă -dire dessine en gros un triangle trĂšs pointu pour un modĂšle trĂšs pointu ou un triangle peu Ă©levĂ© pour un modĂšle de mĂȘme sorte, mais il ne se soucie encore nullement, ni des angles, ni du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s. Voici des exemples :

Per (5 ; 5), pour un modĂšle de 6 cm de base et 3,4 de cĂŽtĂ©s avec base donnĂ©e de 12 cm pour son dessin, construit un triangle beaucoup trop haut et non isocĂšle (Ă  sommet rejetĂ© sur la gauche bien qu’on ait tracĂ© d’avance la bissectrice commune) : les cĂŽtĂ©s en sont de 12 (donnĂ©), 10 et 8 cm. — Pour un modĂšle de 3 ; 6 et 6 cm de cĂŽtĂ©s, il dessine un agrandissement de 6 (= base donnĂ©e), 8 et 8,5 cm donc Ă  peine plus haut que le modĂšle et sans parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s (sommet rejetĂ© sur la droite).

Un carrĂ© Ă  agrandir (3 cm de cĂŽtĂ© avec base donnĂ©e de 6 cm partant du coin du modĂšle) donne lieu Ă  un dessin correct ; par contre un rectangle de 3 × 1,5 cm (avec base donnĂ©e de 6 cm) donne lieu Ă  un agrandissement de 6 (= base) × 9,5 cm dont Per lui-mĂȘme dit « Ça ressemble pas ». Mais il ne peut faire mieux.

Les comparaisons perceptives donnent une erreur systématique en hauteur pour le triangle et en longueur pour le rectangle.

Cyr (5 ; 8). Triangle Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ©s : « Qu’est-ce que c’est ? — Une maison d’indien. — Tu vas faire une grande maison qui ressemble tout Ă  fait Ă  la petite, sur cette ligne (on dessine une base commune mais sur toute la largeur de la feuille, sans longueur assignĂ©e). — (Cyr dessine un grand triangle de 15,5 cm de base et de 11 et 12 cm de cĂŽtĂ©s). — C’est juste la mĂȘme chose (il n’y a donc pas de parallĂ©lisme) ? — Ah oui — Maintenant tu vas faire une maison comme ça (triangle isocĂšle de 6 cm de base et de 3,4 cm de cĂŽtĂ©s). — (Il dessine un triangle de 20 cm de base et de 13 et 12 cm de cĂŽtĂ©s). — Et comme ça (3 cm de base et 6 cm de cĂŽtĂ©s) ? — Ah une trĂšs pointue (il donne d’abord un triangle de 16 cm de base. 10 et 13 cm de cĂŽtĂ©s et dit) : C’est pas assez pointu (il dessine 16 cm de base et 13 cm de cĂŽtĂ©s). Non, encore plus pointu (il dessine un troisiĂšme triangle emboĂźtant les prĂ©cĂ©dents : 19,5 cm de base, 15 et 16 cm de cĂŽtĂ©s). » Chacun de ces essais aboutit donc Ă  une forme bien diffĂ©rente du modĂšle et Ă  base plus longue que les cĂŽtĂ©s.

À titre de comparaison, on fait faire Ă  Cyr quelques agrandissements Ă  cĂŽtĂ© du modĂšle et ne l’emboĂźtant plus mais avec base donnĂ©e d’avance. Pour le triangle Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ©s il arrive Ă  un agrandissement de 6 et de 6,5 cm de cĂŽtĂ©s, mais pour le triangle de 3 cm de base et 1,7 cm de cĂŽtĂ©s il donne 6 cm de cĂŽtĂ©s sur 6 de base et pour celui de 3 cm de base et de 6 cm de cĂŽtĂ©s il donne un agrandissement de 6 cm de base et de 7 cm de cĂŽtĂ©s, corrigĂ©s en 8,5 cm.

L’agrandissement des rectangles donne soit une figure trop haute (comme chez Per) soit des figures trop longues et la comparaison perceptive des figures emboĂźtĂ©es donne Ă  nouveau une erreur en hauteur pour les triangles et en longueur pour les rectangles.

Vog (6 ; 9) agrandit le triangle isocĂšle de 6 cm de base de 3,4 cm de cĂŽtĂ©s sous des formes de moins en moins parallĂšles jusqu’à un triangle irrĂ©gulier de 19 cm de base et de 11 et 15 cm de cĂŽtĂ©s. De mĂȘme pour le modĂšle de 3 cm de base et 1,7 de cĂŽtĂ©s. — Quant aux rectangles il les allonge simplement sans tenir compte de la largeur, ni de la diagonale lorsqu’elle est indiquĂ©e.

Du point de vue de la comparaison perceptive, Vog semble un peu plus avancé que les cas précédents, mais continue à exagérer la hauteur des triangles emboßtants considérés comme semblables aux emboßtés.

Sil (5 ; 10). On montre Ă  l’enfant le triangle Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ© et on lui offre successivement six triangles irrĂ©guliers et un triangle Ă©quilatĂ©ral de 6 cm de cĂŽtĂ©s : « Tu vois ce petit toit. C’est pour une petite maison. Moi je dessine une maison plus grande et toi tu vas me chercher lĂ  un toit qui est tout Ă  fait la mĂȘme chose, mais plus grand. — (Il Ă©limine un certain nombre de triangles, en disant chaque fois.) Il est trop grand. (Puis il retient deux irrĂ©guliers et l’équilatĂ©ral). Tous les trois vont bien. — Lequel va le mieux ? — (Un irrĂ©gulier) ».

On montre ensuite un triangle isocĂšle et on en prĂ©sente un autre plus grand, parmi six irrĂ©guliers : il choisit d’abord d’aprĂšs la grandeur : « Non, ce n’est pas la mĂȘme grandeur, pas la mĂȘme chose ». Puis il en accole les deux isocĂšles par un cĂŽté : « C’est le mĂȘme, seulement pas la mĂȘme grandeur », mais il met Ă©galement le modĂšle sur un irrĂ©gulier trĂšs diffĂ©rent (Ă  sommet trĂšs obtus au lieu d’ĂȘtre aigu) en disant : « Il va, c’est le mĂȘme, on peut faire comme ça (coĂŻncidence des bases, sans souci de la forme) ».

On demande alors de dessiner « un grand toit tout Ă  fait pareil au petit », autour de triangles donnĂ©s (avec base commune prĂ©parĂ©e d’avance) : Ă©chec complet Ă  la forme semblable, faute de parallĂ©lisme et d’angles Ă©gaux. Pour un triangle isocĂšle Ă  cĂŽtĂ©s trĂšs peu inclinĂ©s, il donne trois lignes successives de moins en moins parallĂšles Ă  l’un des cĂŽtĂ©s, et dit de la derniĂšre : « Celle-ci va trĂšs bien. » On donne ensuite des triangles Ă  emboĂźter dans le coin gauche du grand triangle Ă  construire semblable, avec base et cĂŽtĂ© gauche dĂ©jĂ  prolongĂ©s (seul le cĂŽtĂ© droit Ă©tant Ă  dessiner) ou sans les prolongations : dans le premier cas, Sil Ă©choue complĂštement au parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s et dans le second il prolonge les trois cĂŽtĂ©s sans savoir que faire, ou construit une figure toute diffĂ©rente. Les triangles Ă  agrandir en juxtaposition ne tĂ©moignent pas davantage du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s.

Rectangle Ă  agrandir : un est Ă  peu prĂšs semblable, d’autres trop allongĂ©s.

Enfin on donne à évaluer perceptivement des triangles emboßtés de façon centrale ou le petit dans un coin du grand : Sil semble dans un cas reconnaßtre le parallélisme : « Il est le plus joli » (en montrant les cÎtés parallÚles), mais il dit de deux triangles à cÎtés non parallÚles : « Oui, aussi bien que le dernier ».

Il est inutile de multiplier ces cas pour comprendre la nature des rĂ©actions propres Ă  ce niveau. Lorsqu’il s’agit d’agrandir un triangle par le dessin, le sujet se borne Ă  reproduire un triangle quelconque, estimant semblables tous les triangles entre eux, par opposition aux formes non triangulaires. Sans doute, lorsqu’il s’agit d’agrandir le modĂšle en dessinant un triangle qui l’emboĂźte directement et avec bases communes sur une partie de leur longueur, l’enfant est-il conduit, par la situation mĂȘme, Ă  dessiner une figure ayant, trĂšs en gros, la mĂȘme forme que ce modĂšle. Et encore cela n’est-il vrai que des modĂšles Ă©quilatĂ©raux ou isocĂšles Ă  sommet trĂšs obtus, car le modĂšle isocĂšle trĂšs pointu (de 3 cm de base et 6 cm de cĂŽtĂ©s) donne en rĂšgle gĂ©nĂ©rale une copie trĂšs diffĂ©rente (par exemple 6 cm de base et 8 Ă  8,5 cm de cĂŽtĂ©s chez Per, et 16 cm de base pour 10 et 13 cm de cĂŽtĂ©s chez Cyr !). La facilitĂ© plus grande de trouver une ressemblance globale entre l’agrandissement et le modĂšle, en cas d’emboĂźtement, ressort Ă  l’évidence de la contre-Ă©preuve que nous avons frĂ©quemment tentĂ©e et qui consiste Ă  faire dessiner l’agrandissement Ă  cĂŽtĂ© et non pas autour du modĂšle : le cas citĂ© de Cyr montre qu’ainsi toute analogie disparaĂźt entre le modĂšle et la copie (sauf dans le cas du triangle Ă©quilatĂ©ral, mais il s’agit sur ce point d’une exception due sans doute Ă  une influence de « bonne forme » perceptive.

Mais c’est prĂ©cisĂ©ment parce que la similitude est beaucoup moins difficile Ă  construire en cas d’emboĂźtement du modĂšle dans la copie, que nous nous en sommes tenus Ă  ce procĂ©dĂ©, permettant alors Ă  coup sĂ»r d’établir si le sujet tient compte ou non du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s. Or, sur ce point capital, les rĂ©actions de ce niveau II A fournissent une rĂ©ponse trĂšs nette Ă  la question que nous nous sommes posĂ©e : les enfants examinĂ©s ne se soucient nullement de ce parallĂ©lisme mĂȘme dans le cas oĂč le modĂšle est situĂ© dans un coin du triangle Ă  agrandir et oĂč deux cĂŽtĂ©s de ce dernier sont dĂ©jĂ  donnĂ©s d’avance (cf. Sil qui Ă©choue alors au parallĂ©lisme du troisiĂšme cĂŽtĂ©). Quant Ă  la mise en correspondance des angles, on pourrait croire, Ă  noter des rĂ©flexions comme celles de Cyr (« Ah une trĂšs pointue », « c’est pas assez pointu », « encore plus pointue », etc.), qu’elle constitue dĂ©jĂ  une prĂ©occupation pour le sujet, mais le rĂ©sultat obtenu montre assez qu’il n’en est rien, ce qui va de soi puisqu’il n’y a pas encore de recherche du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s de ces angles.

L’analyse des comparaisons perceptives fait comprendre le pourquoi de cette indiffĂ©rence aux cĂŽtĂ©s parallĂšles et aux angles. Tout se passe, en effet, comme si, en comparant deux triangles isocĂšles emboĂźtĂ©s pour juger s’ils sont semblables ou non, l’enfant ne tenait compte que de l’une des dimensions (hauteur du triangle ou largeur de sa base) et non pas du rapport entre les deux. C’est en gĂ©nĂ©ral la hauteur qui l’emporte comme si l’enfant se disait « plus il est haut, mieux il va », cette erreur systĂ©matique s’accompagnant d’ailleurs de seuils trĂšs larges, c’est-Ă -dire d’un grand flottement dans les estimations.

Quant Ă  la similitude des rectangles, Ă©tudiĂ©e ici Ă  titre de simple comparaison, et sur laquelle nous reviendrons systĂ©matiquement dans la section II, on observe le mĂȘme genre de difficultĂ©s, mais plus accentuĂ©es, car il est moins facile de faire comprendre l’emboĂźtement des rectangles que des triangles. Le dessin aboutit Ă  un agrandissement, soit beaucoup trop haut, soit beaucoup trop long, et les comparaisons perceptives entre rectangles avec emboĂźtement donnent lieu Ă  un seuil trĂšs large et Ă  une erreur systĂ©matique consistant Ă  choisir des rectangles trop allongĂ©s comme semblables au modĂšle plus petit : l’agrandissement est donc conçu surtout comme un allongement de la figure. La prĂ©sence d’une diagonale prolongĂ©e paraĂźt sans aucune influence.

Eu Ă©gard Ă  ces rĂ©actions de dĂ©but, le sous-stade II B apparaĂźt, par contre, comme un niveau de transition, au cours duquel le parallĂ©lisme est Ă  peu prĂšs atteint pour certaines formes de triangles, mais nullement encore pour d’autres. En voici quelques exemples :

Mus (6 ; 6) agrandit un triangle Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ© sous une forme de 6 cm de base (donnĂ©e d’avance) et de 5,5 cm de cĂŽtĂ©s. Le triangle isocĂšle Ă  sommet obtus (6 cm de base et 3,4 cm de cĂŽtĂ©s) donne avec une base de 12 cm (donnĂ©e) des cĂŽtĂ©s de 5,6 et 6,5 cm c’est-Ă -dire presque entiĂšrement corrects. (« Il n’est pas tout Ă  fait pointu comme le premier », dit cependant Mus). Par contre le triangle isocĂšle pointu de 3 cm de base et 6 cm de cĂŽtĂ©s paraĂźt d’emblĂ©e au sujet difficile Ă  agrandir : « C’est plus dur, celui-là ». Mus avec une base donnĂ©e de 6 cm n’aboutit, en effet, qu’à des cĂŽtĂ©s de 6,5 cm, c’est-Ă -dire sans aucun parallĂ©lisme : « Il est tout Ă  fait juste ? — C’est un peu plus large (il est presque Ă©quilatĂ©ral !) mais ne sais pas comment faire (Mus n’a donc pris aucune conscience du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s cependant Ă  peu prĂšs respectĂ© Ă  propos des figures prĂ©cĂ©dentes). — Essaie encore. — (Il arrive Ă  7 cm de cĂŽté !) ».

La comparaison perceptive ne donne pas d’erreur systĂ©matique mais un seuil assez large (2 cm sur 6). Par contre Mus commence Ă  juger d’aprĂšs le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s (« pas assez prĂšs » ou « trop Ă©cartĂ©s », etc.), quoique de façon assez imprĂ©cise comme l’indique le seuil.

Les rectangles avec emboĂźtement donnent un agrandissement par allongement, la largeur Ă©tant Ă  peine modifiĂ©e. La comparaison perceptive aboutit Ă  une forte erreur positive (mĂȘme allongement), et la diagonale prolongĂ©e continue de ne servir Ă  rien : « Ça peut te servir, cette ligne de travers, pour voir si le rectangle a la mĂȘme forme ? — Ça me gĂȘne plutĂŽt. — Comment fais-tu alors pour voir celui qui a la mĂȘme forme ? — Je regarde la longueur ».

Bar (6 ; 8). Triangle Ă©quilatĂ©ral (de 3 cm de cĂŽtĂ©s) : base donnĂ©e de 6 (il agrandit les cĂŽtĂ©s jusqu’à 5 et 5 cm) puis de 9 cm (il dessine alors les cĂŽtĂ©s de 6,5 et 6,5 cm). Triangle isocĂšle obtus (6 cm de base et 3,4 cm de cĂŽtĂ©s) : il l’agrandit Ă  peine (base non donnĂ©e de 7,5 cm et cĂŽtĂ©s de 3,75 cm, donc presque juste). « Fais-le encore plus grand. — VoilĂ  (d’un cĂŽtĂ© il a maintenu le parallĂ©lisme sans dĂ©placer sa rĂšgle, tandis que l’autre est dessinĂ© un peu trop court et trop penchĂ©) ». IsocĂšle aigu de 3 cm de base et 6 cm de cĂŽtĂ©s : une base de 6 cm Ă©tant donnĂ©e, Bar dessine des cĂŽtĂ©s non parallĂšles en surĂ©levant Ă  peine la hauteur, puis se corrige en l’élevant de 0,5 cm mais toujours sans parallĂ©lisme.

Comparaison perceptive comme Mus mais sans allusion explicite au parallélisme.

Rectangles emboĂźtĂ©s : dessin trop large par rapport Ă  la hauteur. Comparaison perceptive : mĂȘme erreur (donc nĂ©gative) et diagonale sans signification.

Mul (7 ; 6) agrandit du double le triangle Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ©s en conservant Ă  peu prĂšs le parallĂ©lisme mais le perd au cours des agrandissements suivants (par exemple : base libre de 17,5 cm et cĂŽtĂ©s de 13,7 et de 13,2 cm) ; le conserve deux fois puis le perd Ă©galement pour l’isocĂšle obtus (jusqu’à une base libre de 20 cm et des cĂŽtĂ©s de 13 et de 16 cm). Le triangle isocĂšle aigu donne lieu Ă  une Ă©lĂ©vation trĂšs faible de la hauteur avec Ă©largissement donnĂ© puis libre de la base ; aucun parallĂ©lisme (comme Bar).

La comparaison perceptive donne une erreur nĂ©gative (agrandissement en largeur plus qu’en hauteur) mais avec un seuil faible (1 cm).

Les rectangles emboßtés donnent lieu à des dessins agrandissant la figure tantÎt en largeur, tantÎt en longueur. La diagonale donnée est complÚtement négligée.

Min (7 ; 10), pour les triangles donnĂ©s dans le coin de la copie Ă  agrandir (avec la base et le cĂŽtĂ© supĂ©rieur dessinĂ©s d’avance), manque chaque fois, au dĂ©but, le parallĂ©lisme des troisiĂšmes cĂŽtĂ©s, puis rĂ©ussit Ă  peu prĂšs, par approximations successives. MĂȘmes rĂ©actions pour l’emboĂźtement central. Les triangles obtus sont mieux rĂ©ussis que les aigus.

On voit en quoi consiste le progrĂšs de ces rĂ©actions sur celles du sous-stade II A. En premier lieu, les agrandissements graphiques de l’enfant commencent Ă  tenir compte du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s du triangle, mais par approximations successives (Min) ou en certains cas privilĂ©giĂ©s seulement, ceux-ci se ramĂšnent Ă  deux types : d’une part, lorsqu’il s’agit d’un lĂ©ger agrandissement seulement, et que ce parallĂ©lisme s’impose ainsi pour des raisons surtout perceptives ; mais aussi, d’autre part, dans le cas de certaines formes de triangle par opposition Ă  d’autres. C’est ainsi que le parallĂ©lisme est mieux conservĂ© pour les triangles Ă©quilatĂ©raux et surtout pour les triangles isocĂšles Ă  sommet trĂšs obtus, l’inclinaison des cĂŽtĂ©s Ă©tant alors faible et par consĂ©quent plus facile Ă  Ă©valuer, tandis que le triangle isocĂšle Ă  sommet trĂšs pointu donne rĂ©guliĂšrement de mauvais agrandissements, comme si l’enfant hĂ©sitait Ă  augmenter encore la hauteur et se croyait tenu Ă  ne modifier que la largeur. Tout se passe donc comme si le sujet s’assignait une sorte de prototype idĂ©al du triangle de nature perceptive, dans lequel le parallĂ©lisme est facile Ă  respecter, et comme si le triangle Ă  sommet trop aigu lui paraissait s’écarter de cette « bonne forme » et donnait lieu par consĂ©quent Ă  des corrections inconscientes en cas d’agrandissement.

En second lieu, la comparaison perceptive des triangles emboĂźtĂ©s est plus stable en moyenne qu’au niveau II A, par le fait de rĂ©gulations meilleures, et donne lieu Ă  des erreurs systĂ©matiques se compensant davantage, avec rĂ©fĂ©rence implicite ou mĂȘme explicite (Mus) au parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s.

Quant aux rectangles emboĂźtĂ©s, l’erreur est beaucoup plus prononcĂ©e que pour les triangles, et en gĂ©nĂ©ral dans le sens de l’allongement excessif de la figure. Ce contraste entre l’amĂ©lioration de la similitude des triangles et le caractĂšre encore rudimentaire de l’estimation des rectangles semblables est intĂ©ressant Ă  noter, en ce qu’il rĂ©vĂšle un Ă©cart encore considĂ©rable entre les jugements de similitude fondĂ©s sur le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, et par consĂ©quent implicitement sur l’équivalence des angles, et les jugements (toujours inexistants) qui s’appuieraient sur la proportionnalitĂ© des dimensions. En ce qui concerne enfin la diagonale prolongĂ©e, prĂ©sentĂ©e sur certains modĂšles, le fait que ces sujets la nĂ©gligent complĂštement (voir Mus), non seulement confirme ce qui prĂ©cĂšde, mais encore dĂ©montre combien peu ils Ă©tablissent de rapport entre l’agrandissement des rectangles et celui des triangles, le rectangle sectionnĂ© par une diagonale n’étant encore nullement assimilĂ© Ă  un double triangle.

§ 3. Les triangles emboßtés. Les sous-stades III A (mise en parallÚle des cÎtés), III B (début des rapports dimensionnels)

En accord avec ce que nous avons vu au chapitre XI de la dĂ©couverte du parallĂ©lisme des lignes obliques, et notamment des cĂŽtĂ©s opposĂ©s du losange, les sujets du sous-stade III A devenant capables de construire et de conserver un tel parallĂ©lisme, l’utilisent explicitement et systĂ©matiquement pour agrandir les triangles en maintenant leur forme invariante. On peut donc dire que le niveau III A marque la comprĂ©hension d’une certaine forme de la similitude des triangles, deux triangles Ă©tant dorĂ©navant tenus pour semblables lorsque leurs cĂŽtĂ©s sont parallĂšles. Quant aux angles, les sujets que nous allons Ă©tudier ici n’y font gĂ©nĂ©ralement pas d’allusion explicite (contrairement Ă  ceux qui sont soumis Ă  la technique II et dont nous parlerons au paragraphe 5), mais il est permis de soutenir que c’est parce qu’ils reconnaissent l’égalitĂ© de ces angles au parallĂ©lisme de leurs cĂŽtĂ©s. Plus prĂ©cisĂ©ment, ils n’en parlent pas, parce que ces notions ne font qu’un pour eux, tandis qu’interrogĂ©s au moyen de la technique de recouvrement (technique II) ils feront intervenir en outre l’écart entre ces cĂŽtĂ©s.

Voici des exemples de ce sous-stade III A, à commencer par deux cas encore intermédiaires entre les niveaux II B et III A :

Mic (7 ; 6). Triangle Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ©s : « Ah, ça fait comme une maison d’Indien. — Tu feras exactement la mĂȘme maison, mais en plus grand (base commune de longueur indĂ©terminĂ©e). — (Il dessine, sans s’occuper de la bissectrice marquĂ©e en pointillĂ© et prolongĂ©e au-dessus du modĂšle, un triangle exact de 8,7 ; 8,7 et 8,8 cm de cĂŽtĂ©s, dont le cĂŽtĂ© gauche est proche de celui du modĂšle et le cĂŽtĂ© droit Ă©loignĂ© de plus de 4 cm : il a conservĂ© visiblement le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s bien qu’on n’y ait naturellement fait aucune allusion dans la question). — Comment as-tu fait pour que la maison ait la mĂȘme forme que la petite ? — Je regarde si c’est la mĂȘme chose penchĂ©. Si je la faisais toute plate, ça n’irait jamais. — Et avec celle-lĂ  (nouveau triangle Ă©quilatĂ©ral) ? (Dessin juste). On n’a qu’à pousser la rĂšgle, et puis c’est la mĂȘme chose penchĂ©. — Et celui-lĂ  (isocĂšle obtus de 6 cm de base et 3,4 cm de cĂŽtĂ©s) ? — Eh, celui-lĂ , on dirait qu’il est Ă©crasĂ© (il dĂ©place soigneusement la rĂšgle pour obtenir le parallĂ©lisme). — (ÉquilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ©s mais avec une base donnĂ©e de 9 cm). Et maintenant ? — (Il dĂ©bute par un triangle quelconque). Oh il ne va pas, il a une autre forme (il fait plusieurs essais pour aboutir, au quatriĂšme seulement, Ă  un agrandissement Ă  peu prĂšs correct de 9 cm de base et 9,5 cm de cĂŽtĂ©s). Il n’y a que celui-lĂ  qui va. — Et celui-lĂ  (10,5 cm de cĂŽtĂ©s, pour la mĂȘme base) ? — Il est mieux que les autres, mais quand mĂȘme pas tout Ă  fait juste. »

Quant aux rectangles, Mic les allonge beaucoup trop en les agrandissant, et ne tient aucun compte de la diagonale lorsqu’elle est indiquĂ©e.

Met (7 ; 9) dĂ©bute par des rĂ©actions appartenant encore nettement au niveau II B pour terminer par celles de III A. Le triangle Ă©quilatĂ©ral de 3 cm de cĂŽtĂ©s est agrandi (avec base donnĂ©e de 6 cm) par des cĂŽtĂ©s de 5,5 cm seulement, donc sans parallĂ©lisme trĂšs prĂ©cis : « Tu trouves tout Ă  fait juste ? — Ça devrait ĂȘtre un tout, tout petit peu plus haut. — Et celui-lĂ  (3 cm de base et 6 cm de cĂŽtĂ©s avec nouvelle base donnĂ©e de 6 cm) ? — (Elle dessine des cĂŽtĂ©s de 8,5 cm). Je ne suis pas contente. Je l’ai fait trop pointu (c’est le contraire). Les cĂŽtĂ©s ne sont pas la mĂȘme chose penchĂ©s. — Et ça (3 cm de base et 1,7 cm de cĂŽtĂ©s) ? — Celui-lĂ  il est posĂ© en largeur (Met cherche cette fois Ă  conserver le parallĂ©lisme et construit un agrandissement de 6 cm de base donnĂ©e et de 3,5 cm de cĂŽtĂ©s, puis elle place son crayon en prolongement des cĂŽtĂ©s du modĂšle pour vĂ©rifier le parallĂ©lisme avec ceux de son triangle et dit) : C’est presque juste. — Comment sait-on quand c’est juste ? — Quand les lignes vont la mĂȘme chose (= dĂ©finition du parallĂ©lisme par l’identitĂ© de direction !) » — Les rectangles agrandis sont les uns beaucoup trop longs, les autres corrects, en particulier celui construit sur la diagonale prolongĂ©e du modĂšle, mais Met ne peut justifier son utilisation : « Cette ligne qui traverse les deux rectangles peut servir Ă  trouver la grandeur exacte ? — Je ne vois pas comment elle servirait ».

Mat (7 ; 2) par contre, appartient dĂ©jĂ  aux cas francs du niveau III A. Il rĂ©ussit d’emblĂ©e l’agrandissement des trois modĂšles de 3 cm sur 3 de cĂŽtĂ©s, de 3 cm sur 6 et de 6 cm sur 3,4 : « On n’a qu’à suivre les lignes », dit-il en reportant sa rĂšgle parallĂšlement au modĂšle.

Comparaisons perceptives : seuil 0, erreur 0. « C’est faux, ça devrait ĂȘtre comme ça » dit-il en posant deux crayons parallĂšlement sur la table en prĂ©sence de deux triangles non semblables.

L’agrandissement des rectangles demeure, par contre, arbitraire, avec erreurs par excĂšs de largeur : « Il faut bien ajouter Ă  la largeur, puisqu’on ajoute Ă  la longueur, mais pas trop », dit cependant Mat, mais il exagĂšre par excĂšs de rĂ©gulation. Il ne se soucie pas de la diagonale dans ses dessins. Par contre les comparaisons perceptives des rectangles emboĂźtĂ©s sont presque exactes, avec lĂ©gĂšre erreur nĂ©gative (largeur trop grande), mais plus prĂ©cises lorsque la diagonale est indiquĂ©e. Il dĂ©couvre alors brusquement sa signification : « Eh, la ligne traverse le grand rectangle ! Oui, maintenant je vois, c’est juste quand la ligne va au coin ! » Mais il s’agit d’une loi dĂ©couverte empiriquement aprĂšs coup et non pas d’un procĂ©dĂ© de construction.

Mei (7 ; 10) dit, dĂšs le premier triangle Ă  agrandir : « Je suis simplement les cĂŽtĂ©s » puis il dĂ©place sa rĂšgle parallĂšlement aux cĂŽtĂ©s du modĂšle. Pour le modĂšle de 3 cm de base et de 6 de cĂŽtĂ©s, il dit : « On peut faire la mĂȘme chose, il faut que les lignes soient la mĂȘme chose penchĂ©es » puis il rĂ©ussit aprĂšs un essai manquĂ©.

Les comparaisons perceptives donnent une légÚre erreur négative : Mei présente une certaine difficulté à « voir » le parallélisme des cÎtés des triangles tout en le recherchant intellectuellement de façon explicite !

Les rectangles Ă  agrandir sont trop allongĂ©s et leur comparaison perceptive donne une erreur de mĂȘme sens. On prĂ©sente des rectangles avec diagonales parallĂšles entre elles (chaque rectangle ne comportant qu’une diagonale mais orientĂ©e dans la direction inverse Ă  celle de la diagonale commune aux deux rectangles emboĂźtĂ©s) : l’erreur perceptive n’en est pas affaiblie jusqu’au moment oĂč Mei dĂ©couvre : « Ah, ces lignes doivent monter la mĂȘme chose, ĂȘtre la mĂȘme chose penchĂ©es ».

Bru (8 ; 1) dĂ©place immĂ©diatement sa rĂšgle de façon parallĂšle pour agrandir le premier triangle (3 cm de cĂŽtĂ©s). Le triangle de 3 cm de base et 6 cm de cĂŽtĂ©s donne lieu Ă  plusieurs essais successifs, dus au fait que Bru a nettement quelque peine Ă  percevoir le parallĂ©lisme exact tout en dĂ©clarant : « Il faut que ce soit aussi mince (= l’écart entre les deux cĂŽtĂ©s de l’angle du sommet) et la mĂȘme chose penché ». MĂȘme rĂ©action pour le triangle de 3 cm de base et 1,7 cm de cĂŽtĂ©s, avec base donnĂ©e au quadruple : Bru rĂ©ussit son dessin, par report de la rĂšgle mais le juge inexact.

Comparaison perceptive : justifie chaque fois son jugement en invoquant le parallĂ©lisme : « Ça devrait ĂȘtre plus raide
 moins raide » etc. mais n’en fait pas moins un certain nombre d’erreurs d’estimation.

Les rectangles agrandis sont dessinĂ©s trop larges, tandis que l’erreur des jugements perceptifs tend Ă  l’exagĂ©ration de la longueur. Ne tient compte de la diagonale prolongĂ©e ni dans un cas ni dans l’autre, et dit mĂȘme : « Celui-lĂ  (qui a fait le dessin) s’est trompĂ©, il a cru que c’était juste quand la ligne va droit au coin : il s’est laissĂ© attraper ».

Lor (8 ; 2). On donne un triangle isocĂšle de 3 cm de base et 6 cm de cĂŽtĂ©s en priant de l’agrandir sur une base commune de 6 cm (emboĂźtement central). Lor s’écrie spontanĂ©ment : « Il faut qu’il soit aussi pointu. C’est difficile », puis elle dĂ©place la rĂšgle avec beaucoup de soin et trace deux cĂŽtĂ©s parallĂšles Ă  ceux du modĂšle. « À quoi voit-on que c’est juste ? — Les jambes sont la mĂȘme chose penchĂ©es ». On donne ensuite le mĂȘme triangle isocĂšle Ă  agrandir par juxtaposition (sur une ligne de base commune mais Ă  quelques cm : « Oh ! C’est dur ! On ne peut pas avec la rĂšgle (elle essaie Ă  vue d’Ɠil, mais Ă©choue) : on dirait qu’il n’est pas la mĂȘme chose penché ». Puis elle dĂ©place la rĂšgle avec beaucoup de soin et parvient au parallĂ©lisme. « Tu pourrais mesurer pour trouver tout Ă  fait juste ? — Qu’est-ce qu’on peut mesurer (Ă©tonnement) ? » On donne alors un triangle irrĂ©gulier (cĂŽtĂ©s 2 et 4 cm) posĂ© de façon quelconque, en prolongeant les cĂŽtĂ©s en pointillé : Lor trouve d’emblĂ©e une base parallĂšle au modĂšle, en dĂ©plaçant la rĂšgle.

On donne enfin un autre triangle irrĂ©gulier de 4 et 2 cm de cĂŽtĂ©s en prolongeant ces cĂŽtĂ©s et en fixant que celui de gauche doit avoir 8 cm (sans donner les chiffres : on marque simplement le point) : « Je te cache le bas du toit (la base). Peux-tu trouver quand mĂȘme ? — Impossible, BĂ€rbel, ce que tu me demandes de choses ! (n’arrive pas). — Et si j’îte le papier (qui cache la base) ? — Ah oui, facile, c’est comme tout Ă  l’heure (parallĂ©lisme des bases) ! — Et si on cache, mais qu’on te donne cette ligne (le cĂŽtĂ© de 8 cm) ? — Non, on ne peut pas savoir. — Et en mesurant ? — Mais quoi mesurer ? »

Nel (8 ; 3) rĂ©ussit d’emblĂ©e les trois agrandissements demandĂ©s (emboĂźtement central et dans le coin), en disant : « Je fais les lignes la mĂȘme chose penchĂ©es, c’est facile, alors ça se ressemble » et « Il faut faire attention, quand on pousse la rĂšgle, de garder la bonne direction » puis il demande une seconde rĂšgle pour vĂ©rifier les parallĂ©lismes. Comparaisons perceptives : il analyse de mĂȘme soigneusement les inclinaisons, mais avec, presque chaque fois, une perception infĂ©rieure au raisonnement.

Rectangles emboßtés : erreur positive (allongement excessif) dans le dessin et dans la perception. Ne tient pas compte des diagonales.

Ino (9 ; 0) commence par comparer un triangle Ă©quilatĂ©ral avec d’autres mĂȘlĂ©s Ă  une suite de triangles irrĂ©guliers qu’on lui prĂ©sente tour Ă  tour. La comparaison porte d’emblĂ©e et spontanĂ©ment sur les parallĂ©lismes : « Non, c’est trop penché  LĂ  c’est un peu plus droit que là » et pour l’équilatĂ©ral agrandi : « C’est la mĂȘme chose en plus grand » (il montre les cĂŽtĂ©s parallĂšles). MĂȘme expĂ©rience avec un isocĂšle comparĂ© Ă  des triangles quelconques parmi lesquels un modĂšle agrandi : il Ă©limine les non semblables et retient le bon : « Tout Ă  fait la mĂȘme chose : les deux lignes sont penchĂ©es de cĂŽtĂ©. » Mais, pour d’autres modĂšles il Ă©choue, jusqu’à ce qu’il ait trouvĂ© le procĂ©dĂ© de superposer les bases et d’évaluer le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s : « Il faut le tourner, comme ça il va trĂšs bien ».

On lui donne un triangle Ă©quilatĂ©ral (3 cm de cĂŽtĂ©s) Ă  agrandir (emboĂźtement central). Il dessine une premiĂšre figure Ă  cĂŽtĂ©s qu’il cherche Ă  faire parallĂšles, mais la rĂšgle dĂ©vie un peu : « Ce n’est pas la mĂȘme chose. — À quoi le vois-tu ? — LĂ  c’est plus prĂšs qu’ici (= il n’y a pas Ă©quidistance exacte). — Tu peux faire juste ? — Oui (il fait un agrandissement plus grand et rĂ©sout la question de parallĂ©lisme en appliquant la rĂšgle contre le modĂšle et en marquant le trait de l’autre cĂŽtĂ© de la rĂšgle elle-mĂȘme). — Et plus grand ? — (Il tourne la rĂšgle d’un, puis de deux tours sur elle-mĂȘme, de maniĂšre Ă  reporter le parallĂ©lisme). MĂȘmes rĂ©actions pour les dessins suivants (isocĂšle, etc.) et en particulier pour les triangles Ă  emboĂźter dans le coin de leurs agrandissements (sans donner les cĂŽtĂ©s) : il prolonge deux des cĂŽtĂ©s du modĂšle, puis trouve le troisiĂšme par parallĂ©lisme : « Ça doit ĂȘtre la mĂȘme chose penché ». (Il rĂ©ussit ainsi un Ă©quilatĂ©ral, un isocĂšle obtus et un aigu) On donne alors (toujours par emboĂźtement dans le coin gauche) un triangle irrĂ©gulier : il prolonge les cĂŽtĂ©s inĂ©gaux en disant « J’ai fait plus petit ici et plus grand là », puis trouve le troisiĂšme par parallĂ©lisme. Enfin un triangle isocĂšle est agrandi Ă  cĂŽtĂ© du modĂšle (et sans base commune) de 1 à 5 environ, par pur parallĂ©lisme : « J’ai fait que les cĂŽtĂ©s soient la mĂȘme chose ». Il en manque un autre plus aigu (Ă©galement par juxtaposition et dit : « Il faut le faire plus raide: il n’est pas la mĂȘme chose penché ».

Le rectangle est par contre agrandi trop en hauteur, sans tenir compte de la diagonale ; mais il en découvre la signification, perceptivement : « La ligne (= la diagonale) du grand doit passer par le coin du petit ».

Enfin, on donne Ă  Ino un triangle irrĂ©gulier, de 2 et 4 cm de cĂŽtĂ©s, Ă  sommet aigu, placĂ© obliquement, en donnant d’avance l’agrandissement de 4 cm (sans parler de nombres) Ă  ajouter au cĂŽtĂ© de 2 cm (soit 6 cm pour le petit cĂŽtĂ© du triangle Ă  dessiner) : « Je peux prendre la rĂšgle ? — Pourquoi faire ? — Pour voir si c’est la mĂȘme chose penchĂ©. — Non, on va cacher la base du modĂšle. Je veux voir si tu sais te dĂ©brouiller autrement. — Alors je ne sais pas. — Essaye. — Je peux mesurer ? — Si tu veux. — Ça fait 4. J’ajoute 4 (il ajoute 4 cm des deux cĂŽtĂ©s, aboutissant ainsi Ă  des cĂŽtĂ©s de 6 et de 8 cm, puis il tire la ligne servant de base. On dĂ©couvre alors la base du modĂšle et Ino voit la faute) : Ah ! Il est drĂŽle ce triangle. Je vois comment il faut faire (il tire une base parallĂšle Ă  celle du modĂšle). — Mais tu aurais pu deviner sans voir la base. — Quand vous cachez, je ne peux pas savoir. — Mesure combien ça fait ? — (Il mesure 8 et 4). Je n’y comprends rien ! Ah oui ! Il faut aussi que ce soit plus long de ce cĂŽtĂ© parce que l’autre est aussi plus long du mĂȘme cĂŽtĂ© (Ino prend donc conscience de la proportionnalitĂ©). — Essaie maintenant avec celui-lĂ  (2 et 3 cm de cĂŽtĂ©s. MĂȘme position oblique, mais on ne donne plus d’avance l’agrandissement de l’un des cĂŽtĂ©s). C’est toi qui va tout trouver. Je ne t’indique pas les grandeurs et ce n’est pas la peine de mesurer. On va cacher la base. — (Il ajoute d’abord des longueurs Ă©gales des deux cĂŽtĂ©s, soit environ 2 cm de chaque cĂŽtĂ© et tire une ligne). Non je crois que ça ne va pas (il ajoute alors, sans mesurer le double, une longueur notablement supĂ©rieure, du cĂŽtĂ© oĂč le modĂšle a 3 cm que du cĂŽtĂ© oĂč il a 2 cm et tire une ligne de base. On dĂ©couvre alors la base du modĂšle). Oui, c’est mieux (il vĂ©rifie immĂ©diatement le parallĂ©lisme des bases). Pas tout Ă  fait, mais presque juste ». On voit donc que Ino, non seulement gĂ©nĂ©ralise Ă  tous les triangles Ă  agrandir la mĂ©thode du parallĂ©lisme mais encore en arrive ainsi Ă  un sentiment net des proportions qui annonce le niveau III B.

Perceptivement, il se fonde aussi constamment sur le parallélisme, mais avec erreurs.

Ces diffĂ©rents cas reprĂ©sentatifs du sous-stade III A montrent assez qu’il n’est pas exagĂ©rĂ© de parler, Ă  ce niveau, d’une dĂ©couverte de la similitude des triangles emboĂźtĂ©s fondĂ©e sur le parallĂ©lisme de leurs cĂŽtĂ©s. Tandis que ce parallĂ©lisme n’était entrevu, au niveau II B, que dans certaines situations privilĂ©giĂ©es, et surtout sans formulation explicite, ni mĂȘme prise de conscience, il est au contraire, au niveau III A, simultanĂ©ment formulĂ© de la façon la plus claire Ă  titre de condition de la similitude des triangles et Ă©tendu systĂ©matiquement Ă  toutes les situations (mais il va de soi seulement chez les cas francs du sous-stade, par opposition Ă  Mic et Met qui marquent l’arrivĂ©e progressive Ă  ce nouveau palier). Or, l’intervention rapidement gĂ©nĂ©ralisĂ©e de ce parallĂ©lisme, coĂŻncide de façon frappante avec ce que nous avons vu au chapitre XI de la mise en parallĂšle des cĂŽtĂ©s opposĂ©s du losange soumis aux transformations affines, de mĂȘme qu’avec les dĂ©buts de la construction des coordonnĂ©es horizontales et verticales, comme nous le verrons au chapitre XIII. Une telle gĂ©nĂ©ralisation du parallĂ©lisme donne lieu Ă  deux sortes de constatations intĂ©ressantes, tant du point de vue des rapports entre la perception et l’intelligence que de celui de la similitude elle-mĂȘme.

Du premier de ces deux points de vue, c’est un fait trĂšs remarquable que presque chacun de nos sujets semble tĂ©moigner d’une intelligence du parallĂ©lisme supĂ©rieure Ă  sa capacitĂ© perceptive. On pourrait admettre que c’est Ă  cause d’une « transposition » perceptive de plus en plus prĂ©cise de la forme des triangles sur d’autres triangles de dimensions diffĂ©rentes que l’enfant en vient Ă  remarquer qu’à l’équivalence des formes correspond le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s : la notion des parallĂšles dĂ©riverait, en ce cas, d’une perception correcte prĂ©alable du parallĂ©lisme. Or, la confrontation des conduites de l’enfant, Ă  l’occasion de ses dessins, et de ses comparaisons perceptives entre triangles emboĂźtĂ©s, dĂ©jĂ  dessinĂ©s, montre au contraire que les sujets savent que deux triangles seront semblables si leurs cĂŽtĂ©s sont parallĂšles (« Je fais les lignes la mĂȘme chose penchĂ©es
 alors ça se ressemble » dit Nel de ses deux triangles) alors qu’ils reconnaissent de façon encore assez inexacte, dans leur perception visuelle, l’existence oĂč la non-existence de ce parallĂ©lisme. On rĂ©pondra peut-ĂȘtre que cette opposition intĂ©resse seulement le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s des triangles emboĂźtĂ©s, et que, de façon gĂ©nĂ©rale, la notion des parallĂšles est immĂ©diatement suggĂ©rĂ©e par la perception de deux droites Ă©quidistantes. Mais cela mĂȘme nous semble fort contestable. C’est rarement l’équidistance qu’invoquent nos sujets pour caractĂ©riser les parallĂšles (avec raison puisque sa mesure suppose dĂ©jĂ  le parallĂ©lisme, et qu’il s’agit en outre d’une notion mĂ©trique plus tardive que le parallĂ©lisme qualitatif ou extensif), mais bien l’identitĂ© de direction : « Garder la bonne direction » dit Nel, et surtout « quand les lignes vont la mĂȘme chose » dit Met pour dĂ©finir deux parallĂšles. Or, conserver l’identitĂ© d’une direction, c’est le fait d’une action rĂ©versible et non pas d’une perception, comme nous l’avons vu pour la construction de la droite elle-mĂȘme au moyen des conduites de visĂ©e (chapitre VI, section 1), et c’est cette opĂ©ration qui, dĂ©couverte Ă  propos de la droite, donne lieu Ă  cette premiĂšre composition que constitue la construction des parallĂšles. Bien plus, Ă  constater les difficultĂ©s perceptives des petits, avant 7-8 ans, Ă  percevoir et Ă  construire des parallĂšles obliques (voir chapitre XI, § 6), on est conduit Ă  admettre que c’est la construction opĂ©ratoire des parallĂšles qui corrige Ă  un moment donnĂ© la perception du parallĂ©lisme, et non pas cette perception qui explique sans plus la genĂšse de la notion correspondante (ce qui, par rĂ©currence, peut ĂȘtre vrai mutatis mutandis, Ă  tous les niveaux prĂ©cĂ©dents, jusqu’aux rapports entre l’activitĂ© perceptive, avec ses rĂ©gulations sensori-motrices, et les perceptions initiales elles-mĂȘmes d’un parallĂ©lisme grossier).

Cela dit, il est d’autant plus intĂ©ressant de constater que les sujets interrogĂ©s au moyen de la prĂ©sente technique conçoivent la similitude des triangles en se fondant directement sur le parallĂ©lisme de leurs cĂŽtĂ©s (et sur un parallĂ©lisme opĂ©ratoire ainsi qu’on vient de le montrer), sans passer explicitement par l’égalitĂ© des angles : c’est donc que cette Ă©galitĂ© dĂ©coule pour eux de ce parallĂ©lisme ou plutĂŽt que les deux notions ne font qu’un, mais avec prise de conscience dĂ©butant par le parallĂ©lisme. Les seuls des sujets citĂ©s qui parlent spontanĂ©ment des angles, Lor et Bru, disent que, pour obtenir deux triangles semblables, « il faut que ce soit aussi mince (= intervalle entre les cĂŽtĂ©s) et la mĂȘme chose penché » ou « les jambes la mĂȘme chose Ă©cartĂ©es », mais ils ne mesurent pas l’intervalle dont il s’agit et se contentent d’assurer le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s. Nous voyons ainsi poindre la notion de l’égalitĂ© des angles en fonction de la construction opĂ©ratoire qui, de la droite, mĂšne aux parallĂšles et de celles-ci Ă  la similitude des triangles. Les sujets interrogĂ©s au moyen de la technique II (recouvrements) nous permettront de reprendre cette analyse.

Quant Ă  la similitude des rectangles emboĂźtĂ©s, le faible progrĂšs accompli Ă  ce niveau III A, par rapport au sous-stade II B, contraste de façon remarquable avec ce que nous venons de voir au sujet des triangles : c’est que la similitude des rectangles suppose la comprĂ©hension des proportions dimensionnelles tandis que la similitude des triangles, reconnue au seul parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, repose sur un simple jeu d’opĂ©rations qualitatives Ă©lĂ©mentaires. Mais alors se pose la question de la diagonale, que nous avons figurĂ©e sur certains des modĂšles prĂ©sentĂ©s, dans l’idĂ©e qu’elle servirait prĂ©cisĂ©ment aux sujets Ă  reconnaĂźtre qualitativement la similitude des rectangles emboĂźtĂ©s, puisqu’en ce cas, la diagonale des deux rectangles semblables constitue une droite, si le rectangle emboĂźtant prĂ©sente avec le rectangle emboĂźtĂ© un angle commun d’oĂč part cette diagonale. Or, il s’est trouvĂ© qu’à ce niveau III A, ou bien la signification de la diagonale commune demeure incomprise comme prĂ©cĂ©demment (II A et B), ou bien elle est dĂ©couverte par l’enfant, mais aprĂšs coup, c’est-Ă -dire Ă  titre de rĂ©sultat des comparaisons dĂ©terminant la similitude et non pas de procĂ©dĂ© pour orienter cette dĂ©termination (voir les cas bien nets de Mat et de Mei, par opposition Ă  Met et Ă  Bru). C’est donc, Ă©videmment, que ces sujets ne dĂ©composent pas encore les rectangles emboĂźtĂ©s, comme un couple de triangles semblables, mĂȘme lorsque le dessin d’une diagonale commune semble suggĂ©rer cette maniĂšre de voir.

Quant aux rĂ©actions du sous-stade III B, elles n’ajoutent rien Ă  celles du niveau III A quant au parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s du triangle, mais elles y ajoutent un progrĂšs dans le sens du passage de la similitude qualitative aux proportions dimensionnelles : c’est la comparaison des dimensions propres aux cĂŽtĂ©s inĂ©gaux du modĂšle, avec dĂ©but du sentiment de la proportionnalitĂ© et c’est la dĂ©couverte de certains rapports mĂ©triques dans les cas simples tels que 1 à 2. Quant aux rectangles, l’intervention de ces premiers rapports mĂ©triques permet Ă©galement quelques solutions correctes dans les cas simples, tandis que la construction qualitative fondĂ©e sur le rĂŽle de la diagonale devient possible chez certains sujets. Voici quelques exemples :

Mon (9 ; 5) agrandit d’emblĂ©e correctement le triangle Ă©quilatĂ©ral en dĂ©plaçant sa rĂšgle parallĂšlement au modĂšle, puis s’écrie : « Ah ! on pourrait aussi mesurer ». Il constate que la base et les cĂŽtĂ©s du modĂšle sont de 3 cm et la base donnĂ©e est de 6 cm : il vĂ©rifie alors que les cĂŽtĂ©s de son agrandissement sont aussi le double. Pour le triangle de 3 cm de base et de 1,7 cm de cĂŽtĂ©s, il procĂšde de mĂȘme, mais pour le modĂšle de 3 cm de base et de 6 cm de cĂŽtĂ©s il commence par mesurer et par doubler toutes les dimensions. Il dit alors : « Pas possible, ça monte trop haut » mais il vĂ©rifie le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s et se dĂ©clare alors satisfait.

Comparaisons perceptives : légÚres erreurs négatives et seuil de 0,5 cm.

Rectangles Ă  agrandir : Mon mesure immĂ©diatement le modĂšle de 1,5 × 3 cm. « Pourquoi mesures-tu ? — Autrement il ne devient pas plus large ; si je garde la largeur 1,5 du petit, ça donne une autre forme (en augmentant la longueur) ». Il rĂ©ussit Ă  doubler correctement les dimensions de ce modĂšle, mais fait les autres agrandissements Ă  vue.

Comparaisons perceptives : lĂ©gĂšres erreurs nĂ©gatives. Deux carrĂ©s Ă  comparer Ă©tant prĂ©sentĂ©s parmi les rectangles, Mon pose spontanĂ©ment son crayon en diagonale : « Je regarde si les coins vont l’un sur l’autre (= sont dans le prolongement l’un de l’autre) ». Par contre il commence par ne pas tenir compte des diagonales indiquĂ©es sur certains rectangles emboĂźtĂ©s : « Ça sert Ă  quelque chose ce trait ? — Oui, si on en faisait encore un (= l’autre diagonale) on verrait si ça donne une bonne ou une mauvaise croix ».

Urs (9 ; 11) commence Ă©galement par agrandir les triangles par la mĂ©thode de simple parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s. Mais, avec le modĂšle de 3 cm de base et 6 cm de cĂŽtĂ©s, il dĂ©clare que « c’est plus difficile de voir si on a bien penchĂ© la rĂšgle » et il mesure les cĂŽtĂ©s aprĂšs avoir constatĂ© que la base donnĂ©e est le double de celle du modĂšle. Pour les rapports autres que 1 à 2 il se contente du parallĂ©lisme.

Les rectangles agrandis ne sont pas mesurĂ©s et leur largeur est exagĂ©rĂ©e, mais dans les comparaisons perceptives l’erreur est inverse. Par contre, dĂšs que l’on prĂ©sente des rectangles emboĂźtĂ©s Ă  diagonale commune il dĂ©couvre : « Ah ! ça touche juste la ligne, quand c’est juste
 Maintenant c’est facile, je n’ai qu’à regarder si la ligne (= la diagonale) touche le coin ».

Gui (10 ; 4). On lui prĂ©sente un triangle irrĂ©gulier de 3 et 4 cm de cĂŽtĂ©s placĂ© obliquement dans un coin de la feuille et Ă  cĂŽtĂ©s prolongĂ©s avec points situĂ©s Ă  9 cm du sommet sur le prolongement du petit cĂŽtĂ© (donc un accroissement de 6 cm pour 3) : « Fais m’en un de plus grand, qui ait la mĂȘme forme que le petit. — Je mesure : le petit Ă  3 cm, le grand a 9 cm, alors il me faut aussi 9 cm de l’autre cĂŽtĂ© (il trace la ligne). — C’est bien ? — Non, ça doit ĂȘtre parallĂšle (il trace la base du grand Ă  vue d’Ɠil). — Bien, maintenant celui-lĂ  (cĂŽtĂ©s de 3 et de 4 cm, point Ă  8 cm dans le prolongement de celui de 4). — (Il mesure, 8 cm et les reporte de l’autre cĂŽtĂ©). — C’est juste ? — Non (il dessine la base parallĂšle). Tu pourrais trouver en mesurant ? — (Il mesure les deux petits cĂŽtĂ©s de 3 et 4 cm et le grand cĂŽtĂ© de 8). Oui, le petit cĂŽtĂ© fait 3 cm, alors il faut le doubler comme l’autre. — Bien. Cette fois c’est juste. Alors je t’en donne un autre (3 et 4 cm de cĂŽtĂ©. Grand cĂŽtĂ© donnĂ© de 12 cm). — À gauche vous avez ajoutĂ© 8 cm, alors il faut aussi ajouter 8 cm Ă  droite (il retombe donc pour la troisiĂšme fois dans la mĂȘme erreur). — C’est bien ? — Non, de nouveau faux (il mesure). Si j’ajoute 3 cm au petit ça fait trop court. Alors il faut ajouter 6 cm parce que c’est le double. — Bien, encore un (3 et 4 cm de cĂŽtĂ©s, grand cĂŽtĂ© donnĂ© du triangle agrandi = 10 cm). — (Il mesure). À gauche c’est 4 cm + 6 cm, alors j’ajoute 6 cm Ă  droite (quatriĂšme rĂ©pĂ©tition de l’erreur !). — C’est bien juste ? — Non. Le petit fait 3 cm alors j’ajoute 2 × 3 = 6 cm (il trace la base ainsi, mais constate qu’elle n’est pas parallĂšle). Non pas encore (il tĂątonne et trouve empiriquement 3 + 3 + 1 + 0,5 cm en se guidant sur le parallĂ©lisme, faute de de proportion simple). — Et celui-ci (3 et 4 cm pour le petit, 9 cm pour le petit cĂŽtĂ© du grand). — À droite on a mis 9 cm de plus, Ă  gauche le cĂŽtĂ© est plus long (4 cm) alors je mets 1 cm de plus (il met alors 10 cm pour ne pas retomber dans l’addition de la mĂȘme quantité !) — Ça suffit ? — Non. — Comment faire ? — (Il ne le trouve Ă  nouveau que par parallĂ©lisme) ». Au total il a donc compris aprĂšs tĂątonnement la proportion 1 à 2, mais s’appuie en dĂ©finitive toujours sur le parallĂ©lisme.

Neuf (10 ; 4) parvient Ă©galement aprĂšs avoir ajoutĂ© la mĂȘme quantitĂ© Ă  agrandir un triangle de 6 et 4 cm de cĂŽtĂ©s (grand cĂŽtĂ© donnĂ© de 12 cm) en un triangle de 12 et 8 cm « Bien, je vais faire le double ». Mais, dans la suite, ou bien il continue Ă  doubler en cas d’autres proportions, ou bien il tĂątonne en se fondant sur le parallĂ©lisme des bases.

Ray (10 ; 7). Triangle donnĂ© de 3 et 4 cm et petit cĂŽtĂ© de l’agrandissement fixĂ© Ă  9 cm (donc augmentation de 6) : il commence par rajouter 6 cm de l’autre cĂŽtĂ© Ă©galement, puis, en regardant la figure, il a un sentiment net de la proportionnalité : « Il faut ajouter plus de ce cĂŽtĂ© (du cĂŽtĂ© 4 cm) ». Mais il n’y parvient pas mĂ©triquement, sauf dans le cas du double. On donne, en effet, 3 et 4 cm de cĂŽtĂ©s du petit et 8 cm pour le grand cĂŽtĂ© de l’agrandissement : il fait d’abord les deux cĂŽtĂ©s de 8 cm, puis rajoute 4 cm de chaque cĂŽtĂ©, puis enfin trouve le double : « Les deux c’est deux fois ».

Tous ces cas tĂ©moignent donc, dans le cas des triangles irrĂ©guliers ou du rectangle, d’un sentiment net de la proportionnalitĂ© fondĂ©e sur la comparaison des cĂŽtĂ©s inĂ©gaux du modĂšle, mais cela pour autant qu’il n’y a pas encore mesure ni calcul. DĂšs que la mesure intervient, les sujets ne rĂ©ussissent que la proportion du simple au double. Dans le cas des autres rapports, il y a contradiction entre l’idĂ©e d’ajouter des parties Ă©gales de chaque cĂŽtĂ© (ou mĂȘme d’ajouter un peu plus du cĂŽtĂ© le plus court par compensation comme chez Gui) et l’observation du parallĂ©lisme des bases, qui demeure toujours le seul critĂšre fixe Ă  ce niveau. Voici encore quelques constructions de rectangles fondĂ©es sur la considĂ©ration des diagonales :

Vol (9 ; 5). Triangles : comme les prĂ©cĂ©dents. Rectangles : il commence sans mesurer, puis corrige par tĂątonnements successifs, jusqu’au moment oĂč on lui montre le modĂšle avec diagonale : « Il est faux, le mien, parce que la diagonale n’arrive pas au coin. Il faudrait qu’elle traverse en passant par le coin du petit ».

Nie (9 ; 7). MĂȘmes rĂ©actions : « La ligne (= la diagonale) doit ĂȘtre dans le coin du grand parce que c’est dans le coin du petit ». Il effectue alors les agrandissements suivants en construisant simplement les diagonales communes.

Lio (9 ; 11). Triangles : mĂȘmes rĂ©actions. Rectangles agrandis empiriquement : « Ça peut servir cette ligne (diagonale) ? — Non, ça ne peut que nous brouiller ». Mais ensuite, aprĂšs mesures du double des dimensions, il dĂ©couvre : « Quand c’est juste, ça doit arriver au coin, quand on fait le double. Si c’est la mĂȘme chose (= si les deux rectangles sont semblables), il doit bien passer par lĂ  (= par l’angle), le trait ».

Jea (9 ; 10). MĂȘmes rĂ©actions initiales, puis il construit le rectangle emboĂźtant en tenant compte de la diagonale : « J’ai voulu que ça arrive sur le trait (= diagonale) : le trait fait le triangle, il passe au milieu ! »

On voit ainsi que les sujets du sous-stade III B, aprĂšs avoir, comme ceux du niveau III A, utilisĂ© la mĂ©thode de la mise en parallĂšle des cĂŽtĂ©s ou des bases, pour s’assurer de la similitude des triangles emboĂźtĂ©s, en viennent Ă  soupçonner les rapports proportionnels existants entre les longueurs des cĂŽtĂ©s. On peut donc dire que la proportionnalitĂ© des relations dimensionnelles est engendrĂ©e, en de tels cas, par la similitude prĂ©alablement Ă©tablie grĂące aux rapports qualitatifs. La chose est d’autant plus intĂ©ressante Ă  noter que nous la retrouverons sous une autre forme, lors du passage entre la notion de l’intervalle dĂ©terminĂ© par les cĂŽtĂ©s de l’angle et les proportionnalitĂ©s liĂ©es Ă  l’accroissement de cet intervalle.

D’autre part, les rĂ©actions Ă  la diagonale des rectangles, observĂ©es au cours de ce sous-stade III B, confirment entiĂšrement ce que nous disions plus haut des rapports entre la perception et l’intelligence Ă  propos des parallĂšles. Il est Ă  noter en effet, que de nombreux sujets de ce niveau, parvenant aux rapports proportionnels simples, se montrent encore incapables d’utiliser la diagonale et ne voient pas, comme Jea, par exemple, que la diagonale coupe le rectangle en deux triangles tels que les rapports entre rectangles emboĂźtĂ©s semblables se rĂ©duisent, pour chacun d’eux, Ă  des relations entre triangles, non seulement emboĂźtĂ©s, mais Ă  cĂŽtĂ©s en partie communs. Les cas citĂ©s d’utilisation de la diagonale ne constituent donc qu’une partie des cas observĂ©s, les autres rĂ©agissant comme ceux des niveaux III A ou mĂȘme II B. D’oĂč provient donc cette difficulté ? AssurĂ©ment au rĂŽle de la configuration perceptive, la forme du rectangle Ă©tant en gĂ©nĂ©ral trop « prĂ©gnante » pour qu’on la dĂ©compose facilement en deux triangles accolĂ©s. Or, une fois l’enfant capable, par l’intelligence, de trouver la similitude entre deux rectangles emboĂźtĂ©s, en agrandissant simultanĂ©ment la largeur et la longueur du rectangle emboĂźtant (tout en conservant la mĂȘme forme), il s’aperçoit frĂ©quemment, mais aprĂšs coup, de la signification de la diagonale, conçue comme un moyen d’assurer la similitude de façon certaine, sans recourir aux mesures. C’est donc la comprĂ©hension opĂ©ratoire qui facilite la dĂ©composition perceptive, dans ce cas particulier, de la diagonale des rectangles comme dans celui du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s des triangles.

Quant aux proportions dimensionnelles entre les cĂŽtĂ©s des rectangles semblables, dont ces sujets dĂ©terminent Ă©galement les cas simples (le rapport de 1 à 2 comme chez Lio) nous y reviendrons Ă  propos de la comparaison des rectangles sĂ©parĂ©s et non pas seulement emboĂźtĂ©s, c’est-Ă -dire au cours de la section II de ce chapitre.

Il resterait Ă  parler du stade IV, au cours duquel l’enfant ne se contente plus de la dĂ©termination des rapports dimensionnels dans le cas des proportions simples, mais gĂ©nĂ©ralise ce qu’il a entrevu au niveau III B. Le problĂšme est d’autant plus essentiel, que si la similitude des triangles est acquise dĂšs les dĂ©buts du stade III (niveau III A) grĂące au parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, la notion des proportions proprement dites n’est systĂ©matisĂ©e qu’au stade IV. Mais, pour ne pas allonger, nous reprendrons Ă©galement ce problĂšme au cours de la section II, oĂč nous le retrouverons Ă  l’occasion des rectangles.

Bornons-nous donc à un seul cas, pour fixer les idées :

Ech (12 ; 0). Triangle de 3 et 4 cm de cĂŽtĂ©s. On donne le petit cĂŽtĂ© du triangle agrandi = 9 cm (dans le prolongement du cĂŽtĂ© de 3 cm) : « Alors pour ce cĂŽtĂ© je fais aussi le double, ça fait 8 (il rajoute 8 cm au cĂŽtĂ© de 4 cm, ce qui aboutit Ă  un triangle semblable de 9 et 12 cm de cĂŽtĂ©s emboĂźtant le premier). — Et comme fa (3 et 4 cm de cĂŽtĂ©s du petit, 8 cm pour le grand cĂŽtĂ© du grand). — Je double comme l’autre (il double cette fois simplement les cĂŽtĂ©s : 6 et 8 cm). — Et comme ça (3 et 4 cm ; grand cĂŽtĂ© du grand = 12 cm) ? — (Il ajoute 8 cm de chaque cĂŽtĂ© comme au niveau III B). Oh ! c’est pas juste. — Alors ? — 8 cm ça fait 2 fois 4 cm, alors je rajoute aussi deux fois Ă  l’autre : 2 × 3 = 6 cm + 3 = 9 cm. — Et celui-lĂ  (3 et 4 cm avec 10 cm de grand cĂŽtĂ© du grand) ? — Je vais ajouter 7 par ce que ça fait 10. Ah non ! Euh ! 2 fois 4 = 8, reste 2 (jusqu’à 10). Alors lĂ  (petit cĂŽtĂ©), ça fait 2 × 3 et encore la moitiĂ© 7 œ ».

On voit qu’ainsi la proportionnalitĂ©, dĂ©jĂ  sentie au cours du sous-stade III B, se traduit dorĂ©navant en rapports mĂ©triques et en calcul numĂ©rique. Tandis que, chez Gui (fin de l’interrogatoire) et chez Ray, au niveau III B, et dĂ©jĂ  chez Ino (Ă  la limite supĂ©rieure du niveau III A), la comparaison des cĂŽtĂ©s inĂ©gaux du triangle donne lieu Ă  la notion qu’il faut ajouter davantage du cĂŽtĂ© le plus long pour obtenir un agrandissement semblable au modĂšle, cette notion simplement extensive de la proportionnalitĂ©, nĂ©e de la comparaison des parties entre elles, se prolonge ainsi, au stade IV, en un systĂšme de deux rapports numĂ©riques Ă©galisĂ©s entre eux. C’est ce passage de la similitude extensive, accompagnĂ©e d’une construction qualitative et graphique des rapports proportionnels, Ă  la notion proprement mĂ©trique des proportions, que nous retrouverons au paragraphe 9 de ce chapitre.

§ 4. La similitude des triangles fondĂ©e sur l’égalitĂ© des angles. Les sous-stades II A (absence d’analyse) et II B (dĂ©but d’analyse des inclinaisons)

La deuxiĂšme technique employĂ©e consiste, on s’en souvient, Ă  prĂ©senter Ă  l’enfant des cartons dĂ©coupĂ©s en triangles de diverses formes (voir la liste au § 1), Ă  classer par familles, le sujet Ă©tant libre de les manipuler Ă  sa guise et notamment de les recouvrir les uns au moyen des autres, de maniĂšre Ă  juger de l’égalitĂ© des angles, du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, des rapports dimensionnels etc. AprĂšs ce que nous venons d’apprendre des rĂ©actions de l’enfant aux triangles emboĂźtĂ©s, il vaut la peine d’examiner briĂšvement son comportement dans l’emploi de la mĂ©thode plus spontanĂ©e dont il va ĂȘtre question.

Sans remonter au stade I pour les raisons qu’on a vues, nous allons constater que, au niveau II A encore, le sujet juge des triangles de façon toute globale, sans analyse des angles et surtout sans essais spontanĂ©s de recouvrements ou de juxtapositions prĂ©cises. Bien entendu, la considĂ©ration de l’angle est implicitement comprise dans les rapports de forme envisagĂ©s syncrĂ©tiquement par l’enfant, car si par exemple deux triangles ont la mĂȘme hauteur et des bases trĂšs diffĂ©rentes, les angles sont Ă©galement trĂšs dissemblables : mais en un tel cas, c’est justement sur la largeur de la base que portera le jugement de l’enfant et non pas sur les angles comme tels. Voici des exemples de ce niveau II A :

Ful (5 ; 6) : « Est-ce que A2 (20 × 6) 7 et C1 (20 × 5) ont la mĂȘme forme ? — Non. — Pourquoi ? — (Il les met l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre). Pas tout Ă  fait la mĂȘme forme. — Pourquoi ? — 
 — Et A3 (15 × 4,5) et A2 (20 × 6) ? — Non. — Pourquoi ? — Celui-lĂ  est plus haut (A2) », etc. « Tiens. Essaie de regarder comme ça (on lui montre la superposition possible des modĂšles) et trouves-en deux de la mĂȘme forme. — (Il compare A3 et C1 puis abandonne A3 pour A2). Ceux-lĂ  (A2 et C1). — Pourquoi ? — (Il montre la hauteur Ă©gale sans s’occuper des bases inĂ©gales). — Et puis ? — (Il prend F6, E3 Ă©galement Ă©quilatĂ©ral, et tous les autres, mais rejette F9 en disant) : Non il est plus long ici. — Tu vois qu’il y a un moyen pour regarder s’ils vont vraiment ensemble ? — (Il montre les dimensions, le pourtour gĂ©nĂ©ral mais ne dĂ©signe pas les angles) ».

Kis (6 ; 0) reconnaĂźt Ă©galement la similitude de deux triangles Ă©quilatĂ©raux, mais il trouve que F2 et E3 (7 × 8) « vont mieux parce qu’ils sont plus gros » alors que E3 est aussi Ă©quilatĂ©ral. De mĂȘme, il rĂ©unit A2 (20 × 6) et C 1 (20 × 5) en montrant leurs cĂŽtĂ©s Ă  peu prĂšs Ă©gaux : « Pourquoi vont-ils ensemble ? — À cause de ça (les cĂŽtĂ©s). — Et F2 et F9 ? — Non (montre le cĂŽtĂ©) ».

Sue (6 ; 0) de mĂȘme, compare B1 (6,5 × 50) et B2 (3,25 × 25) sans voir leur similitude : « Non, ça ne va pas. — Pourquoi ? — (Il montre les cĂŽtĂ©s inĂ©gaux) ». On lui explique le procĂ©dĂ© de la superposition, mais il ne comprend pas : il trouve par exemple que A1 (30 × 9,5) et C1 (20 × 5) vont bien ensemble, simplement parce que trĂšs pointus, sans tenir compte de l’inclinaison des cĂŽtĂ©s.

Gra (6 ; 6) forme la sĂ©rie des F (Ă©quilatĂ©raux) mais se refuse d’y adjoindre E3 Ă©galement Ă©quilatĂ©ral « par ce que ces deux cĂŽtĂ©s (de l’un des F et de E3) ne sont pas la mĂȘme chose longs. »

On voit que toutes ces comparaisons sont faites soit en fonction de la forme globale soit, dans le cas d’une recherche du dĂ©tail, en termes de longueurs des cĂŽtĂ©s. Mais la comparaison perceptive d’ensemble suffit parfois, comme nous l’avions remarquĂ© au paragraphe 2 (cas de Cyr), Ă  la rĂ©cognition d’un type particulier de similitude : celle des triangles Ă©quilatĂ©raux : c’est qu’en effet, dans le cas du triangle Ă©quilatĂ©ral (comme dans celui du carrĂ©), les surestimations ou sous-estimations perceptives pouvant se produire lors de l’évaluation des angles ou de la longueur des cĂŽtĂ©s se compensent, du fait de leurs Ă©galitĂ© objective, cette compensation automatique des erreurs constituant prĂ©cisĂ©ment ce qui assure Ă  ces figures le caractĂšre de « bonnes formes » 8. Mais, ce cas particulier des triangles Ă©quilatĂ©raux mis Ă  part, la comparaison perceptive globale dont se contentent ces sujets n’aboutit Ă  aucune « transposition » prĂ©cise. Or, c’est lĂ  un fait digne de remarque et qui suffĂźt Ă  montrer combien les « transpositions » perceptives demeurent insuffisantes, sauf dans le seul cas des « bonnes formes », Ă  assurer la rĂ©cognition des similitudes. Qu’il s’agisse des angles comme tels, de la longueur des cĂŽtĂ©s, de la hauteur comparĂ©e Ă  la base (et, pouvons-nous ajouter, d’aprĂšs les recherches rĂ©centes, de l’estimation des inclinaisons) la perception est sujette, sur tous ces points, Ă  des erreurs systĂ©matiques bien connues, et c’est simplement la neutralisation statiques de ces erreurs qui rend privilĂ©giĂ© les cas du triangle Ă©quilatĂ©ral, tandis que, pour toutes les autres formes de triangles, elles donnent lieu Ă  un mĂ©lange trop complexe pour permettre l’existence de transpositions simples 9. D’autre part, sitĂŽt dĂ©passĂ© le terrain de la perception (dont les mĂ©canismes demeurent inconnus du sujet lui-mĂȘme), l’enfant de ce niveau se rĂ©vĂšle incapable de comparaison intentionnelle portant sur le dĂ©tail des rapports, et se borne, lorsqu’il cherche Ă  analyser son impression globale, Ă  des confrontations de dimensions absolues : hauteur, longueur des cĂŽtĂ©s, etc.

Au cours du sous-stade II B, on observe des rĂ©actions Ă©galement analogues Ă  ce que nous avons vu, au niveau correspondant, dans l’analyse des triangles emboĂźtĂ©s : le sujet commence Ă  noter les diffĂ©rences d’inclinaisons (lorsque les sommets des triangles sont tous deux dirigĂ©s vers le haut), mais sans encore de prĂ©cision concernant les angles eux-mĂȘmes :

Sau (6 ; 9) met ensemble A1 ; A2 ; A4 et A5 ; D2 (13 × 15 donc peu pointu) et C1 puis les compare attentivement : « Comment regardes-tu ? — Je regarde si les papiers sont dĂ©coupĂ©s pareillement. — Et A2 (20 × 6) et D3 (26 × 15) vont ensemble ? — Non, parce qu’ici il n’a pas la mĂȘme forme. — Pourquoi pas ? — Ici (A3) c’est plus penchĂ©. — Et (A1 = 30 × 9,5) et (C1 = 20 × 5) ? — (Il n’arrive pas Ă  se dĂ©cider) ».

Yve (6 ; 9) rapproche F2 et D2 puis les sĂ©pare : « Non, ça ne va pas ensemble. — Pourquoi ? — Je ne peux pas le dire. — Et (F5 et F4) ? — Oui. — Et (F6 ; F7 et E3, tous trois Ă©quilatĂ©raux) ? — Non. — Comment fais-tu pour voir si ça va ? — Je regarde lĂ  (montre un cĂŽtĂ©), oĂč il est penché ». On lui explique le procĂ©dĂ© de la superposition, mais il n’arrive Ă  rien de systĂ©matique.

Glas (6 ; 10) rĂ©unit tous les F (Ă©quilatĂ©raux) et se refuse de leur assimiler E1 (scalĂšne) « parce que ses deux cĂŽtĂ©s ne sont pas les mĂȘmes ». « Et A1 (30 × 9,5) et D3 (26 × 15) vont ils mieux que A1 et A2 ? — Non, c’est (A1 et A2), parce qu’ils ont la mĂȘme minceur (juste). — Et C1 (20 × 5) ? — Aussi (ne regarde pas l’inclinaison exacte ni la largeur des bases) ».

Bar (7 ; 11) : « Peux-tu mettre ensemble ceux qui ont la mĂȘme forme ? — Ceux qui sont plus grands ou plus petits ? — Non, ceux qui ont la mĂȘme forme. — (Il prend Al ; A2 et D3 (20 × 15). Ceux-lĂ  (A1 et A2) vont mieux (il prend D2 et D3 puis les sĂ©pare.) Celui-lĂ  (D2) est plus petit ». Il rĂ©ussit les F mais rejette F9 « parce qu’il est plus large (faux) et monte moins (juste) ». On lui montre le procĂ©dĂ© de la superposition : il superpose alors les angles supĂ©rieurs mais assez inexactement. Par contre, il dĂ©couvre Ă  la fin le rapport essentiel : « De B1 (6,5 × 50) et de C3 (20 × 56) lequel a les plus grands coins (angles supĂ©rieurs) ? — Celui-lĂ  (B1), parce que c’est plus mince, et ça fait plus long ». Il Ă©value donc la grandeur de l’angle au moyen du rapport entre la hauteur et la largeur, ce qui annonce le stade III (malgrĂ© l’inversion du sens attribuĂ© au mot « grand »).

Ces rĂ©actions tĂ©moignent ainsi de jugements tantĂŽt inexacts, tantĂŽt partiellement exacts. Ces derniers rappellent sur un point, les comparaisons observĂ©es au cours du mĂȘme sous-stade II B dans le cas des triangles emboĂźtĂ©s (§ 2) lorsque les sujets se demandent simplement si les cĂŽtĂ©s sont plus ou moins « penchĂ©s » (Sau, Yve). Mais on voit apparaĂźtre Ă©galement un autre critĂšre de similitude, qui ne se fonde plus simplement sur le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s : c’est celui de la plus ou moins grande « minceur » du triangle (Glas et Bar) qui se rĂ©fĂšre non plus aux cĂŽtĂ©s comme tels, mais Ă  l’intervalle compris entre eux. Ce second critĂšre conduit Ă  la considĂ©ration de l’angle lui-mĂȘme, laquelle va prendre de plus en plus d’importance avec les rĂ©sultats de cette technique II et les diffĂ©rencier de ceux obtenus avec la technique des triangles emboĂźtĂ©s (technique I). Mais, au prĂ©sent niveau, il demeure plus ou moins indiffĂ©renciĂ© du premier et conduit Ă  des Ă©valuations encore trĂšs approximatives, jusqu’au rapport dĂ©couvert par Bar, qui annonce le troisiĂšme stade. L’apparition de ce second critĂšre est donc importante Ă  noter, car il est appelĂ© Ă  constituer le point de dĂ©part d’une nouvelle notion de la similitude des triangles, fondĂ©e sur l’égalitĂ© des angles, et non plus seulement sur le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, et il annonce, par le fait mĂȘme, l’élaboration d’un nouveau type d’opĂ©rations. Les notions de droites plus ou moins inclinĂ©es et de parallĂ©lisme aboutiront, tĂŽt ou tard, pour leur part, Ă  la construction de coordonnĂ©es rectangulaires, nĂ©cessaires Ă  titre de systĂšmes de rĂ©fĂ©rence pour l’évaluation de ces inclinaisons, mais rĂ©sultant par ailleurs de la mise en parallĂšle des droites de mĂȘme direction et de leur perpendicularitĂ© par rapport Ă  celles qui les coupent selon une autre dimension : ce type d’opĂ©rations, que nous Ă©tudierons systĂ©matiquement au chapitre XIII (Ă  propos des systĂšmes naturels de coordonnĂ©es), constituent des mises en correspondance Ă  plusieurs dimensions, c’est-Ă -dire en leur point de dĂ©part des multiplications logiques par correspondance bi-univoque. Au contraire, la considĂ©ration de l’intervalle compris entre les deux cĂŽtĂ©s d’un angle, intervalle qui s’accroĂźt progressivement Ă  partir d’un intervalle nul ou point unique constituĂ© par le sommet de l’angle, conduit Ă  une mise en correspondance d’un autre type, co-univoque et non plus bi-univoque. C’est ce systĂšme d’opĂ©rations spĂ©cial aux angles, qui s’esquisse intuitivement Ă  propos de la « minceur » des triangles remarquĂ©e par les sujets de ce niveau et qui va se dĂ©velopper au cours du stade III.

§ 5. La similitude des triangles fondĂ©e sur l’égalitĂ© des angles. Les sous-stades III A et III B (analyse progressive des angles)

Contrairement aux comparaisons encore intuitives et perceptives du stade II, qui demeurent Ă  la fois globales et attachĂ©es aux valeurs absolues des cĂŽtĂ©s du triangle, les dĂ©buts du stade III se caractĂ©risent par deux conquĂȘtes simultanĂ©es : d’une part, l’apparition de superpositions spontanĂ©es des modĂšles prĂ©sentĂ©s, c’est-Ă -dire d’une conduite dĂ©jĂ  opĂ©ratoire en elle-mĂȘme consistant en actions rĂ©versibles de comparaisons par recouvrements, et, d’autre part, en consĂ©quence de ce progrĂšs dans l’activitĂ© du sujet, la dĂ©couverte de l’égalisation possible des angles indĂ©pendamment de la longueur des cĂŽtĂ©s 10. Voici des exemples du sous-stade III A, au cours duquel s’effectue cette double transformation :

Ben (7 ; 7) est intermĂ©diaire entre les niveaux II B et III A, en ce sens qu’il dĂ©couvre spontanĂ©ment le procĂ©dĂ© de la superposition et qu’il lui arrive dĂ©jĂ  de comparer les angles comme tels (manifestant donc les deux critĂšres du stade III A), mais il en demeure frĂ©quemment aussi Ă  la simple comparaison de la longueur des cĂŽtĂ©s. On lui prĂ©sente toutes les sĂ©ries mĂ©langĂ©es en lui demandant : « Mets ensemble les triangles de mĂȘme forme. — (Il met d’emblĂ©e A1, soit 20 × 6, sur D3, soit 26 × 15). Ça ne va pas. — Pourquoi ? — Celui-lĂ  (D3) dĂ©passe (sur les cĂŽtĂ©s. Il essaie avec A1, semblable Ă  A2). Il est trop long. (Il prend D2, soit 13 × 15 et A3 soit 15 × 4,5 et constate l’égalitĂ© 15 = 15 entre la base du premier et la hauteur du second, mais dit) : Ils n’ont pas la mĂȘme forme. — Et A2 (20 × 6) et A3 (15 × 4,5) ? — (Il juxtapose les cĂŽtĂ©s). Ils ne vont pas, parce qu’ils montent. — (On lui rappelle sa rĂ©action initiale de juxtaposition en mettant A3 sur A2). — Ah oui (il associe A4 puis A5 Ă  A2 et Ă  A3, puis ajoute D1 mais dit) : Non, celui-lĂ  (D1) est moins penchĂ©. (Il compare D3 Ă  B2). Non, celui-lĂ  (B2) est plus droit que celui-lĂ  (D3 : se rĂ©fĂšre aux bases ; puis il prend C3 et C2 et dit) : Ils n’ont pas la mĂȘme forme. — Pourquoi ? — Je compare le coin du sommet. — Et D2 ? — Il ne va pas. — Et C3 et E2 ? — Ils vont ensemble. — Et C2 et C3 ? — Celui-ci (C3) est plus penchĂ©. — Faut-il toujours regarder le coin du haut ? — On peut regarder de cĂŽtĂ©. — Et C3 et A1 ? — Ils ne vont pas, celui-ci est trop pointu. — Et C1 et A1 ? — Ils vont (il superpose les angles infĂ©rieurs de droite). Non, celui-ci dĂ©passe ».

Stan (7 ; 6), en prĂ©sence de toutes les sĂ©ries mĂȘlĂ©es, prend D3 et C2 : « Ils ne vont pas (il regarde les cĂŽtĂ©s). Celui-ci (D3) n’est pas assez grand et celui-lĂ  trop grand. — Et (E3 et F2) ? — Ils ont assez la mĂȘme forme. Il est petit, mais il a la mĂȘme forme que le grand. — Et (C2 et D2) ? — Oui, ils ont la mĂȘme forme (superposition spontanĂ©e). — Et (F2 et D2) vont mieux ou moins bien que (D2 et C2) ? — Ils vont mieux (F2 D2) — Et (F1 et F2) ? — Pas la mĂȘme grandeur mais la mĂȘme forme. — Et (C2 et B1). — Non, celui-lĂ  (B1) est moins pointu et plus large que l’autre. — (D1 et B1) ? — Oui, la mĂȘme chose. — Et avec (E2) ? — Non, il est trop large (il met ensemble A1 ; A2 ; A3 ; A4 ; A5 et rejette D3). — Comment regardes-tu ? — Je regarde la forme pointue. — Qu’est-ce que tu mesures ? — Ça (il mesure les angles par superposition). — Et (E1 et E4), ça va ? — Non (juste). — Et (C2 et C3) ? — Pas bien. Celui-lĂ  (C3) est plus large en bas (juste). — Et (B1 et B2) ? — Celui-lĂ  (B2) est plus petit, mais il a la mĂȘme forme. — (D2 et B2) vont-ils aussi bien que (B1 et B2) ? — Pas tout Ă  fait. Celui-lĂ  (D2) est moins pointu ». Il continue ainsi et compare F5 et F7. « Oui, ça va parce que les trois coins sont les mĂȘmes. — Et (F5 et F9) ? — Non, celui-lĂ  (F9) est penchĂ©. Il faut qu’ils soient les coins la mĂȘme chose ».

Vui (8 ; 0) : « (A1 et B3) ? — Le premier est trĂšs grand en hauteur et le second petit au sommet (= obtus). — Et (F6) Ă  la mĂȘme forme que (F1) ? — Il est plus petit. — Mais il a la mĂȘme forme ? — Oui. Celui-lĂ  (F4) aussi. » Il prend ensuite A2 qu’il place entre A1 et A3 et vĂ©rifie les similitudes par superposition, puis essaie C1 qu’il rejette « parce qu’il est de la mĂȘme hauteur, mais il est plus large », etc.

Ger (8 ; 9) : « (E5 et F4) ? — Oui, ils ont la mĂȘme forme. — Pourquoi ? — Ils sont la mĂȘme chose pointus. — Et (B3 avec A2) ? — Non, la longueur (base) et la hauteur sont diffĂ©rentes. — Tu peux faire des familles avec ces figures ? — Oui (il associe les B, puis les A entre eux auxquels il adjoint D3 qu’il rejette, puis C1 qu’il superpose spontanĂ©ment Ă  A1, etc.).

Sche (9 ; 3) fait la sĂ©rie des F, puis la sĂ©rie des B : « Je vois qu’ils ont la mĂȘme forme. — Pourquoi ? — Il faut qu’ils soient la mĂȘme chose pointus. — Et (D1) va avec ceux-là ? — Non, il n’est pas penchĂ© la mĂȘme chose. — Et (C2 et C3) ? — Non, il faut garder la distance. — Quelle distance ? — (Il montre l’intervalle entre les cĂŽtĂ©s). — Qu’est-ce qui doit ĂȘtre pareil pour que la forme soit la mĂȘme ? — Les coins ». « Et pourquoi (Al et A2) sont pareils ? — Parce qu’ils sont en triangle. — Qu’est-ce que ça veut dire ? — La mĂȘme chose penchĂ©s des deux cĂŽtĂ©s (= isocĂšle) ».

On voit que chacun de ces sujets parvient effectivement Ă  comparer les angles comme tels, indĂ©pendamment de la longueur des cĂŽtĂ©s. La question est alors de dĂ©terminer par quelle mĂ©thode ils y parviennent, puisque la durĂ©e et la complexitĂ© de l’évolution qui conduit Ă  ce rĂ©sultat montrent assez que, sur le seul terrain de la similitude et indĂ©pendamment de la question de la mesure mĂȘme des angles (sur laquelle nous reviendrons dans un second ouvrage), la notion d’angle n’est nullement le produit d’une aperception simple.

Chez Ben, c’est le procĂ©dĂ© de la superposition, dĂ©couvert spontanĂ©ment dĂšs le dĂ©but, qui oriente l’analyse : il dĂ©couvre alors, lorsque deux triangles sont placĂ©s l’un sur l’autre, soit que les coins dĂ©passent, soit que les inclinaisons ne sont pas pareilles, et, tout en demeurant tentĂ© Ă  plusieurs reprises de mesurer simplement la longueur des cĂŽtĂ©s, il en vient alors Ă  comparer les « coins » eux-mĂȘmes. Stan part de la longueur des cĂŽtĂ©s, comme au stade II, puis il dĂ©couvre la similitude des « formes » : l’intĂ©rĂȘt de sa rĂ©action est qu’il tient alors compte simultanĂ©ment du caractĂšre plus ou moins « pointu » du sommet et de la largeur des bases, ce qui revient, sous une forme encore implicite, Ă  souligner la nĂ©cessitĂ© d’une correspondance co-univoque, puisque les largeurs croissantes des intervalles compris entre les cĂŽtĂ©s sont ainsi mises en correspondance les unes avec les autres, jusqu’à la base inclusivement (laquelle constitue la derniĂšre de ces lignes parallĂšles d’intervalles). Ainsi en arrive-t-il Ă  la comparaison simultanĂ©e des « trois coins » respectifs des couples de triangles semblables, et, par le fait mĂȘme, Ă  formuler que l’un des deux « est plus petit, mais a la mĂȘme forme » que l’autre. Vui suit une mĂ©thode analogue : c’est d’abord la comparaison des angles du sommet qui l’oriente, puis sa mise en relation avec la base, d’oĂč le rapport « il est de la mĂȘme hauteur, mais il est plus large » ce qui est l’expression d’une correspondance co-univoque. Ger, Ă©galement, part de la notion du pointu pour aboutir Ă  ce mĂȘme rapport entre les longueurs (= largeur de la base et la hauteur). Sche, aprĂšs avoir dĂ©butĂ© par la comparaison des inclinaisons, en arrive Ă  dire explicitement qu’« il faut garder la distance » c’est-Ă -dire la largeur du triangle (ou intervalle entre ses cĂŽtĂ©s), considĂ©rĂ©e en un point dĂ©terminĂ© de sa hauteur, ce qui est l’expression mĂȘme de la correspondance co-univoque.

On constate donc que tous ces sujets, sauf le cas intermĂ©diaire Ben, qui se borne Ă  parler des coins eux-mĂȘmes, cherchent Ă  exprimer la similitude des triangles superposĂ©s par la correspondance co-univoque entre les largeurs successives de l’angle Ă  partir du sommet, c’est-Ă -dire, en fait, par le caractĂšre plus ou moins « pointu » de ce sommet mis en relation avec la largeur de la base, ou par le rapport entre la hauteur du triangle et sa base. C’est cette mise en relation d’ensemble qui oppose ce stade au prĂ©cĂ©dent et qui caractĂ©rise la dĂ©couverte de l’angle.

Quant au sous-stade III B, il marque l’état d’équilibre auquel parviennent les rĂ©actions qui demeurent encore fluides et graduelles au cours du sous-stade III A. À comparer les rĂ©sultats de cette technique II (recouvrement) et de la technique I (triangles emboĂźtĂ©s), on peut donc dire que la similitude des triangles par Ă©galisation des angles n’est acquise sous sa forme stable qu’au niveau III B, tandis que la mĂȘme similitude par mise en parallĂšle des cĂŽtĂ©s l’est dĂ©jĂ  au niveau III A, c’est-Ă -dire Ă  un niveau ou l’égalitĂ© des angles est simplement dĂ©couverte.

Voici des exemples de ce sous-stade III B :

Aug (9 ; 3) compare A1 et A2 en superposant les angles infĂ©rieurs de droite et en vĂ©rifiant le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s de gauche : « Il est plus petit mais il a la mĂȘme forme ». Il rĂ©unit ensuite tous les A en superposant les angles du sommet et de l’un des cĂŽtĂ©s infĂ©rieurs. Il compare de mĂȘme les F en contrĂŽlant l’égalitĂ© de l’un des angles et le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s : « Tous les coins doivent aller ensemble ? — Oui. — Il faut mesurer les trois ? — Un ou deux ça suffit. — Et (F5 et F8) ? — Ils vont ensemble. — Combien de coins as-tu regardĂ©s ? — Il faut mesurer deux coins. — Et le troisiĂšme ? Pas forcĂ©ment. — Pourquoi pas ? — Si je mesure celui-ci et celui-lĂ , ça va ».

Bad (9 ; 10) : « (F5 et F4) vont-ils ensemble ? — Oui, mais l’un est plus grand que l’autre. — Comment peut-on voir exactement ? — (Il commence par appliquer la base de F4 contre un cĂŽtĂ© de F5 puis il superpose les deux triangles en faisant coĂŻncider leurs bases sur une partie de leurs longueurs et constate le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s) — Et (F4 et F9) vont ? — Non, pas du tout. — Et (A2 et A3) ? — (Il les superpose par le haut). La pointe est pareille. — Les autres coins le seront aussi ? — Oui. — Et (Al et Cl) ? — (Il superpose les angles du sommet). Non, ils ne vont pas. — Pourquoi ? — Ça c’est plus large que lĂ  (= leurs bases ne sont pas parallĂšles) ».

Bol (10 ; 0) associe B1 et B2, puis les quatre premiers A, puis compare les angles du sommet de D3 et C1 et les sĂ©pare. Il associe ensuite les cinq premiers F en les superposant deux Ă  deux. Il sĂ©pare D3 et C2 aprĂšs la superposition d’un angle et refait la sĂ©rie A en contrĂŽlant l’angle infĂ©rieur droit : « Il faut mesurer plusieurs angles ? — Il faut mesurer les trois, tout ce qu’on peut ».

Rom (10 ; 0) au contraire, aprĂšs avoir associĂ© les A puis les F, dit « Il faut mesurer deux angles. — Et avec ceux-lĂ  (Ă©quilatĂ©raux) ? — Un suffit ».

Dob (10 ; 7) classe d’abord Ă  vue puis compare les angles supĂ©rieurs de D2 et D3 et dit : « Ils ne vont pas. — Pourquoi ? — Ils ne penchent pas la mĂȘme chose. (Puis il prend deux F et fait coĂŻncider les angles supĂ©rieurs en constatant le parallĂ©lisme des bases). Oui, ça va : cette bande (l’intervalle entre les deux bases quand les sommets coĂŻncident) est partout la mĂȘme chose (= de hauteur Ă©gale). Il faut avoir un angle Ă©gal et une bande Ă©gale ». Il gĂ©nĂ©ralise alors ce procĂ©dĂ© Ă  tous les couples. « Il faut mesurer combien d’angles pour dire que ça va ? — Un. — Et (F5 et F9, ce dernier non isocĂšle) ? — Mais en bas ce n’est pas parallĂšle (= les bases de F5 et de F9 si leurs sommets coĂŻncident) ».

Vair (10 ; 9) part Ă©galement de la superposition des angles supĂ©rieurs pour vĂ©rifier la similitude. « Et (C2 et F7) ? — Non, parce que les deux cĂŽtĂ©s ça ne part pas la mĂȘme chose ». MĂȘme rĂ©action en rapprochant deux A « parce que les cĂŽtĂ©s vont la mĂȘme chose. — Et (F5 et F9) ? — Oui, c’est la mĂȘme famille. (Il superpose les sommets, tous deux de 60° et constate l’absence de parallĂ©lisme des bases). Non ce n’est pas pareil. — OĂč voit-on que deux triangles ont la mĂȘme forme ? — Aux trois angles. — Il faut les mesurer les trois ? — Oui, les trois ».

Hir (10 ; 11), par contre dit de A2 et A3 : « Ça s’amincit de la mĂȘme maniĂšre et ici c’est parallĂšle (les bases, avec sommets superposĂ©s). — En regardant les angles, combien faut-il en mesurer ? — Trois, non deux, parce que le troisiĂšme est forcĂ©ment Ă©gal ».

La diffĂ©rence entre ces rĂ©actions du sous-stade III B et celles du sous-stade III A est celle qui oppose un Ă©tat d’équilibre Ă  l’état qui le prĂ©pare : au lieu de grouper progressivement les rapports qui constituent les angles et qui les relient entre eux, le sujet s’attache presque immĂ©diatement au rĂ©sultat de cette systĂ©matisation, c’est-Ă -dire Ă  la comparaison des angles comme tels. Certains dĂ©couvrent mĂȘme (Aug, Rom, Hir) qu’il suffit d’en comparer deux, le troisiĂšme Ă©tant alors « forcĂ©ment Ă©gal ».

Quant Ă  la maniĂšre dont ces sujets construisent simultanĂ©ment la notion de l’angle et la similitude de deux triangles en fonction de l’égalitĂ© des angles, les rĂ©actions de ce sous-stade III B confirment ce que nous ont fait entrevoir celles du niveau III A. Le procĂ©dĂ© le plus simple consiste Ă  constater que les cĂŽtĂ©s des angles comparĂ©s par superposition coĂŻncident l’un avec l’autre. Or, Bad nous montre la parentĂ© entre cette opĂ©ration et la mise en parallĂšle des cĂŽtĂ©s : il vĂ©rifie d’abord la similitude de F4 et de F5 en faisant coĂŻncider la base de l’un avec une partie de celle de l’autre et en s’assurant du parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s ; mais d’autre part, il Ă©tablit la non-similitude de A1 et de C1 en faisant coĂŻncider leurs sommets et en constatant le non-parallĂ©lisme de leurs bases, ce qui revient Ă  fusionner en un seul tout opĂ©ratoire les notions d’égalitĂ© des angles et des parallĂ©lismes des cĂŽtĂ©s, mais en Ă©tendant celui-ci aux cĂŽtĂ©s opposĂ©s Ă  l’angle mesurĂ©. Dob, qui dĂ©couvre le mĂȘme procĂ©dĂ©, en partant Ă©galement des notions de la coĂŻncidence des cĂŽtĂ©s de deux angles superposĂ©s, Ă©nonce alors explicitement cette proposition que deux triangles sont semblables lorsqu’ils ont un mĂȘme angle et que les cĂŽtĂ©s opposĂ©s Ă  cet angle sont parallĂšles : « il faut avoir un angle Ă©gal et une bande Ă©gale », cette bande Ă©tant celle qui sĂ©pare les deux cĂŽtĂ©s opposĂ©s parallĂšles. Sans connaĂźtre le thĂ©orĂšme dit de ThalĂšs, ni l’usage qui a Ă©tĂ© fait par les gĂ©omĂštres pour dĂ©finir la proportionnalitĂ© en Ă©vitant de recourir aux rapports numĂ©riques, ces sujets appuient donc leur notion de la similitude des triangles sur une construction trĂšs voisine, enveloppant une intuition naissante de la proportionnalitĂ© des cĂŽtĂ©s, et dont il s’agit maintenant de dĂ©gager le mĂ©canisme opĂ©ratoire.

La dĂ©couverte de l’enfant est que, si les cĂŽtĂ©s A1 et A2 des premiers triangles dĂ©terminent l’existence d’une base A, les cĂŽtĂ©s B1 (= A1 + A’1 oĂč A’1 est la diffĂ©rence entre A1 et B’1) et B2 (= A2 + A’2 oĂč A’2 est la diffĂ©rence entre A2 et B2) du second triangle dĂ©terminent l’existence d’une base B parallĂšle à A si le second triangle est semblable au premier. Mais, pour comprendre cet ensemble de rapports, il faut bien qu’il saisisse que les segments A’1 et A’2 sont dans le prolongement de A1 et de A2, autrement dit qu’il existe une relation nĂ©cessaire entre les inclinaisons Ă©gales de A1 et de B1, de A2 et de B2 et le parallĂ©lisme des bases. Il s’agit donc de grouper les rapports qualitatifs d’inclinaison et de parallĂ©lisme en jeu dans cette construction, de façon Ă  comprendre que, si les cĂŽtĂ©s de l’angle (du sommet du triangle) conservent leur inclinaison, ils dĂ©terminent par le fait mĂȘme l’accroissement rĂ©gulier des intervalles compris entre eux : ces intervalles peuvent alors ĂȘtre reprĂ©sentĂ©s sous la forme de droites de longueur croissante, parallĂšles les unes aux autres, et dont chacune constitue la base d’un nouveau triangle semblable aux prĂ©cĂ©dents (et les emboĂźtant). La construction en question conduit ainsi Ă  concevoir une proportionnalitĂ© entre A’1 et A’2 ou entre A’1 et A2 ainsi qu’entre A’2 et A2 ce qui est prĂ©cisĂ©ment l’énoncĂ© du thĂ©orĂšme de ThalĂšs), mais ces proportions sont senties bien avant d’ĂȘtre exprimables en apports numĂ©riques. C’est cette anticipation qualitative des proportions que nous avons constatĂ©e chez les sujets du niveau III B, au § 3 de ce chapitre (voir Gui et Ray ; le double rapport est mĂȘme dĂ©jĂ  aperçu par Ino au niveau III A).

La comprĂ©hension de ces rapports tĂ©moigne donc assurĂ©ment de l’intervention d’un « groupement » d’ensemble 11, qui prĂ©cĂšde toute mĂ©trique et mĂȘme toute quantification extensive. Sous sa forme simplement logique ou intensive, il n’est autre que le groupement multiplicatif des correspondances co-univoques 12 : ↓A1 ×↓ A2 = ↔A et ↓B1 ×↓ B2 = ↔B ; d’oĂč si A1 est une partie de B1 et si A2 est la partie correspondante de B2, il y a correspondance entre les diffĂ©rences A’1 (= B1 − A1) et A’2 (B2 − A2) : la relation symĂ©trique d’intervalle B est alors à B1 et à B2 comme A est à A1 et à A2, ce qui constitue le schĂ©ma logique d’oĂč procĂšdent les similitudes. Mais il intervient tĂŽt ou tard une quantification extensive de ces correspondances co-univoques : c’est elle qui permet Ă  la correspondance de se conserver au cours de l’écartement progressif des cĂŽtĂ©s de l’angle et qui la transforme alors en proportionnalitĂ© proprement dite, laquelle est une notion mathĂ©matique et non plus simplement logique.

Mais quand la similitude ainsi fondĂ©e sur l’égalitĂ© des angles autant que sur le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s non coĂŻncidant entre eux, se prolongera-t-elle en proportionnalitĂ© mĂ©trique ? Sous sa forme extensive la notion de proportions est dĂ©jĂ  prĂ©sente dans la construction dont nous venons de parler. Sous sa forme mĂ©trique, elle se dessine Ă©galement au prĂ©sent niveau pour ce qui est des cas simples (voir § 3), mais ce n’est qu’au stade IV qu’elle se gĂ©nĂ©ralisera 13. C’est ce que nous allons constater au cours de la section II.

Section II. — La similitude des rectangles

L’analyse des rapports Ă©tablis par l’enfant entre les triangles nous a surtout permis de remplir la premiĂšre partie de notre programme, c’est-Ă -dire d’étudier comment le sujet, parvenu au niveau III A Ă  la possession de la notion de parallĂšles, dĂ©couvre d’abord la similitude des triangles fondĂ©es sur le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s, puis procĂšde de ce parallĂ©lisme Ă  l’égalitĂ© des angles et finalement aux proportions. Une recherche correspondante peut ĂȘtre conduite en ce qui concerne les rectangles semblables et nous allons nous y livrer. Mais cette seconde section servira moins Ă  confirmer ce qui prĂ©cĂšde qu’à remplir la seconde partie du programme annoncĂ© au dĂ©but de ce chapitre : l’étude des relations entre la « transposition perceptive » et la similitude opĂ©ratoire.

En soumettant les sujets interrogĂ©s sur les triangles emboĂźtĂ©s (§ 2 et 3) Ă  des Ă©preuves perceptives aussi bien que graphiques, nous avons dĂ©jĂ  constatĂ©, il est vrai, une certaine corrĂ©lation entre les jugements perceptifs des enfants et leur construction graphique. Mais quelle est la nature de cette corrĂ©lation ? Est-ce le progrĂšs de la transposition perceptive qui commande celui de la comprĂ©hension intellectuelle de la similitude, ou l’inverse, ou encore les deux dĂ©veloppements sont-ils simplement indĂ©pendants ? Il vaut la peine, pour trancher cette question, d’étudier la similitude des rectangles eux-mĂȘmes, car elle est Ă  la fois plus simple que celle des triangles, puisque tous les angles de la figure sont droits, et plus complexe, puisqu’il s’agit alors de juger des rapports de longueur et de largeur sans pouvoir s’appuyer sur la transformation des angles. Il est vrai que nous avons dĂ©jĂ  rĂ©uni quelques matĂ©riaux concernant les rectangles emboĂźtĂ©s et les avons consignĂ©s dans la section I en les discutant en mĂȘme temps que les rĂ©sultats obtenus sur les triangles emboĂźtĂ©s. Mais le problĂšme dont il va s’agir maintenant est plus gĂ©nĂ©ral et concerne les rectangles sĂ©parĂ©s et non plus emboĂźtĂ©s : c’est de la comparaison entre ces nouveaux matĂ©riaux et l’ensemble des prĂ©cĂ©dents que nous espĂ©rons tirer la solution de la question des rapports entre la transposition perceptive et la similitude opĂ©ratoire.

§ 6. La technique et les résultats généraux

La technique adoptée a été la plus simple possible et a porté sur les deux points suivants :

1. Comparaison perceptive. On prĂ©sente sur des feuilles blanches sĂ©parĂ©es (toutes de mĂȘme grandeur : format cahier d’écolier) un rectangle modĂšle de 1,5 cm de largeur et de 3 cm de longueur (couchĂ© horizontalement) et des rectangles agrandis (Ă©galement couchĂ©s, dont la largeur demeure constante (4 cm), mais dont la longueur varie de 6 Ă  15 cm. On prĂ©sente toujours deux feuilles simultanĂ©ment : le modĂšle de 1,5 × 3 cm et un rectangle agrandi (sans suivre d’ordre rĂ©gulier et en procĂ©dant par une mĂ©thode concentrique en procĂ©dant des extrĂȘmes aux termes moyens jugĂ©s semblables par le sujet). On demande simplement si le grand « ressemble » oui ou non (et plus ou moins) au petit et surtout s’il « a la mĂȘme forme en plus grand ». Pour les plus jeunes sujets on demande « lequel est le papa du petit » et lui ressemble le plus? Pour mieux faire comprendre la consigne on peut se servir d’une loupe qui agrandit une figure donnĂ©e sans en changer la forme. Il s’agit surtout d’éviter, dans la consigne, l’idĂ©e d’une augmentation unidimensionnelle tout en ne suggĂ©rant pas verbalement que l’augmentation doit porter sur les deux dimensions Ă  la fois. On se heurte sur ce point Ă  une grande difficultĂ© chez les petits enfants, mais instructive en elle-mĂȘme. Nous avons souvent prĂ©sentĂ©, Ă  cet Ă©gard, pour faciliter au sujet l’analyse des cĂŽtĂ©s, des figures formĂ©es de deux lignes seulement, se coupant Ă  angle droit (∟), de mĂȘmes dimensions que les rectangles. Nous les appellerons des « demi-rectangles ». Mais, mĂȘme si l’enfant ne paraĂźt pas toujours comprendre la question de la similitude comme telle, il y a avantage Ă  en rester Ă  des formules assez souples, dont la comprĂ©hension progressive avec l’ñge constitue dĂ©jĂ  Ă  elle seule un indice.

On note en chaque cas le seuil (calculĂ© en cm) et les erreurs calculĂ©es en cm sur la longueur proportionnelle de 8 cm : erreur positive si l’estimation de l’enfant dĂ©passe 8 cm et nĂ©gative dans le cas inverse.

2. Construction graphique. On prĂ©sente le mĂȘme modĂšle de 1,5 × 3 cm et on fait dessiner sur une autre feuille le mĂȘme rectangle (= « boĂźte », « carré », etc. selon la terminologie, mĂȘme inexacte de l’enfant) en plus grand. On peut demander l’agrandissement sans proposer de base (c’est-Ă -dire de longueur) fixe, ou avec une base assignĂ©e d’avance (double, triple ou rapport quelconque).

Il nous est, en outre, souvent arrivĂ© de donner, Ă  titre d’introduction Ă  ces deux questions, des grands et petits losanges Ă  classer par couples d’un petit et d’un grand d’aprĂšs leurs ressemblances de forme, les uns de largeur voisine de la hauteur et les autres trĂšs hauts et trĂšs Ă©troits (ou l’inverse). Lorsque les diffĂ©rences de formes sont suffisantes, le classement est facile Ă  tout Ăąge et fait bien comprendre aux sujets la question de similitude. Nous nous sommes demandĂ©, dans la suite, si la similitude des losanges de dimensions diffĂ©rentes Ă©tait plus aisĂ©e Ă  trouver que celle des rectangles et nous avons fait quelques expĂ©riences systĂ©matiques Ă  cet Ă©gard. Mais, pour ne pas allonger, nous n’en parlerons qu’en passant.

Les rĂ©sultats obtenus se sont rĂ©vĂ©lĂ©s instructifs quant Ă  la rĂ©action perceptive aux modĂšles tout dessinĂ©s et la conduite intelligente consistant Ă  agrandir un modĂšle donnĂ©. Mais il faut d’emblĂ©e prĂ©ciser qu’en ces deux comportements on trouve, Ă  la fois, de la perception et de l’intelligence. Le problĂšme des rapports entre la perception des proportions et leur reconstruction opĂ©ratoire ne saurait donc ĂȘtre rĂ©solu simplement comme si le choix des figures dessinĂ©es exprimait de façon pure et exclusive la capacitĂ© perceptive du sujet, et comme si sa construction graphique exprimait sans plus sa comprĂ©hension intelligente. Il faut simplement dire que, en la premiĂšre de ces deux conduites, le facteur perceptif l’emporte Ă  des degrĂ©s divers et qu’en la seconde l’intelligence prĂ©domine, mais aussi Ă  des degrĂ©s divers.

Lorsque l’on fait sur l’enfant une expĂ©rience de pure perception, telle que d’évaluer des grandeurs, le sujet traduit assurĂ©ment sa rĂ©action perceptive par des mots ou des concepts, mais tous deux expriment assez fidĂšlement la perception elle-mĂȘme, car les mots « plus grand » ou « plus petit » ont Ă  peu prĂšs le mĂȘme sens pour l’expĂ©rimentateur et pour l’enfant (le jugement d’égalitĂ© « la mĂȘme chose » est dĂ©jĂ  plus sujet Ă  caution). Au contraire, lorsqu’on prĂ©sence de deux figures comparables, l’enfant dit « C’est la mĂȘme forme » ou « Ça va », etc., il ne traduit pas seulement sa perception par un jugement, mais il porte dĂ©jĂ  un jugement sur sa perception, et qui la dĂ©passe bien davantage que dans le cas prĂ©cĂ©dent : en effet, le concept de « mĂȘme forme » constitue dĂ©jĂ  une interprĂ©tation complexe de la perception brute, donc un acte d’intelligence susceptible de variations dans la signification, beaucoup plus grandes avec l’ñge.

Cependant il est clair que, dans le choix Ă  effectuer parmi les dessins tout prĂ©parĂ©s, la perception dirige l’intelligence, bien que celle-ci interprĂšte donc celle-lĂ  selon une traduction libre et non pas littĂ©rale. Nous dirons alors qu’il y a jugement perceptif. Au contraire, dans le cas du dessin Ă  construire en se servant des procĂ©dĂ©s de mesure ou de comparaison jugĂ©s propres Ă  conserver la forme au cours de l’agrandissement, c’est l’intelligence qui dirige et utilise Ă  son grĂ© la perception. Il y a donc construction intellectuelle. C’est le rapport entre le jugement perceptif et la construction intellectuelle que les faits Ă©tudiĂ©s vont nous fournir Ă  l’état brut et c’est de ce rapport qu’il s’agira de tirer la relation entre la perception et l’intelligence, Ă©tant entendu que cette relation intervient sous des formes diffĂ©rentes, mais dans l’une et l’autre des deux situations analysĂ©es.

Cela dit, les stades observĂ©s ont Ă©tĂ© au nombre de trois (en omettant Ă  nouveau le stade I au cours duquel l’expĂ©rience n’est pas encore possible), caractĂ©risĂ©s par trois formes distinctes d’interaction entre le jugement perceptif et la construction intellectuelle.

Au cours du stade II, il y a Ă©quivalence de rĂ©action entre les jugements perceptifs et les constructions intellectuelles ou graphiques : en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, chez les sujets de ce niveau, plus est allongĂ© le grand rectangle prĂ©sentĂ© comme variable, et plus il est considĂ©rĂ© comme correspondant au petit modĂšle constant. En d’autres termes, l’erreur positive calculĂ©e sur la longueur du rectangle, prĂ©domine notablement sur l’erreur nĂ©gative : l’enfant juge que la figure constitue d’autant plus un rectangle qu’elle est plus allongĂ©e. Il y a ainsi transposition, pour ainsi dire corrigĂ©e, de la forme d’ensemble, et non pas transposition exacte des rapports dimensionnels, ce qui va de pair avec une perception encore syncrĂ©tique ou globale, l’analyse demeurant incomplĂšte et ne portant que sur une seule dimension privilĂ©giĂ©e : la longueur 14. Quant aux raisonnements intervenant dans les constructions de ce stade II, l’enfant cherche aussi ordinairement Ă  reproduire ce que, pour lui, signifie un rectangle, c’est-Ă -dire un carrĂ© allongĂ©. Son dessin exagĂšre donc la longueur du rectangle Ă  agrandir et, lorsqu’on le met en prĂ©sence du rectangle Ă  dimensions proportionnelles Ă  celles du modĂšle, il demande Ă  retrancher de sa largeur (disposĂ©e en hauteur). Il n’existe naturellement aucun besoin spontanĂ© de mesure, et la mesure provoquĂ©e Ă©choue entiĂšrement. La notion mĂȘme de proportionnalitĂ© semble dĂ©nuĂ©e de signification pour le sujet, qui a beaucoup de peine Ă  comprendre la consigne, tout en sachant fort bien trier les losanges suffisamment diffĂ©rents les uns des autres.

Le stade III dĂ©bute avec les essais spontanĂ©s de mesure, c’est-Ă -dire vers 7-8 ans. Mais, chose intĂ©ressante et Ă©videmment due aux difficultĂ©s particuliĂšres de la proportionnalitĂ©, le jugement perceptif est, durant ce stade, en avance sur la construction graphique et semble orienter celle-ci ou du moins lui servir de point d’appui le plus sĂ»r (ce qui ne signifie pas, rĂ©pĂ©tons-le, qu’il s’agisse d’une action simple de la perception sur l’intelligence). On constate, en effet, dans les jugements perceptifs, que les erreurs nĂ©gatives (calculĂ©es sur la longueur) deviennent aussi frĂ©quentes que les positives, ou du moins acquiĂšrent une importance notable. Autrement dit, il se constitue un systĂšme de rĂ©gulations concernant les rapports dimensionnels et non plus seulement la forme qualitative gĂ©nĂ©rale, la centration d’abord exclusive sur la longueur Ă©tant tempĂ©rĂ©e par une dĂ©centration relative Ă  la largeur. On peut distinguer d’ailleurs, dans les grandes lignes, deux sous-stades, qui sont affaire de degrĂ© plus que d’opposition tranchĂ©e, mais dont les extrĂȘmes sont bien diffĂ©rents : au cours d’un sous-stade III A, il y aurait centration alternative sur la longueur et la largeur, et par consĂ©quent dĂ©centration ou rĂ©gulation inconsciente, tandis qu’il y aurait considĂ©ration simultanĂ©e des deux dimensions et par consĂ©quent mise en relation intentionnelle. Quant au raisonnement intervenant dans les constructions graphiques, le stade III dĂ©bute donc avec les essais de mesure (Ă  noter des cas de transitions, dans lesquels le sujet estime dĂ©jĂ  que la mesure serait utile, mais ne sait que mesurer). Seulement cette mesure Ă©choue faute prĂ©cisĂ©ment de comprendre qu’il s’agit de proportions et non pas d’augmentations absolues. Au cours du stade III A il y a toujours exagĂ©ration de la longueur, comme au stade II. Au cours du sous-stade III B, l’augmentation porte sur les deux cĂŽtĂ©s avec recherche de leurs rapports, mais en gĂ©nĂ©ral avec quantitĂ©s Ă©gales ou voisines ajoutĂ©es selon les deux dimensions (par exemple 2 cm en plus en largeur et en longueur). En ce cas l’enfant corrige ensuite son dessin d’aprĂšs les impressions perceptives, avec conflit entre le jugement perceptif et les mĂ©thodes de calcul. Seules les proportions simples (de rapport 1 à 2) donnent des rĂ©sultats corrects.

Au cours du stade IV enfin, il y a renversement des influences entre le jugement perceptif et le raisonnement constructif, ce dernier se libérant du premier et parvenant à une compréhension de la proportionnalité qui rejaillit sur lui.

§ 7. Le stade II (4-5 à 7-8 ans) : comparaisons globales avec exagération de la longueur

Le stade II est donc caractĂ©risĂ© par des rĂ©actions semblables dans les domaines du jugement perceptif et du raisonnement constructif : transposition de la forme qualitative gĂ©nĂ©rale et non pas des rapports dimensionnels et accent portĂ© presque exclusivement sur les longueurs (nous avons vĂ©rifiĂ© qu’il en est de mĂȘme lorsque le rectangle est prĂ©sentĂ© verticalement) :

Gen (5 ; 1) regarde la sĂ©rie des grands et des petits losanges mĂ©langĂ©s : « Ils sont tous mĂ©langĂ©s. Tu vas mettre ensemble un grand et un petit chaque fois, mais qui soient pareils. — (Il construit des couples de grands et de petits quelconques). — Tu peux faire mieux (on les mĂ©lange Ă  nouveau) ? — (Gen place sans erreur aucune chaque grand en regard du petit correspondant). — Pourquoi tu les mets comme ça ? — Parce qu’ils ont la mĂȘme forme ».

Le rectangle modĂšle (1,5 × 3 cm) est placĂ© sur la table. On prĂ©sente l’agrandissement 4 × 6 : « C’est la mĂȘme forme ? — Non, ça ne va pas. C’est pas la mĂȘme forme. — Et ça (4 × 12) ? — C’est un peu la mĂȘme forme, mais c’est plus grand. — Et (4 × 7)? — C’est presque carrĂ©, alors c’est pas du tout la mĂȘme forme. — (4 × 11) ? — Ça va un peu. — Pas tout Ă  fait ? — (Gen regarde le modĂšle qui demeure naturellement prĂ©sent). Non pas tout Ă  fait. — Pourquoi ? Il doit ĂȘtre un peu comme ça (il montre 4 × 12). — Et ça (4 × 20), ça irait ? — Oui ».

On prĂ©sente alors le modĂšle du « demi-rectangle » Ă  deux cĂŽtĂ©s de 1,5 et 3 cm de longueurs : « C’est la mĂȘme forme ça (4 × 6 cm) ? — Non, c’est plus haut (dĂ©signe le petit cĂŽtĂ©). — Et ça (4 × 10) ? — Il irait un peu. C’est un peu beaucoup, ça (dĂ©signe Ă  nouveau le petit cĂŽtĂ© et enlĂšve la moitiĂ© de sa hauteur). Comme ça (2 × 10) mais ce serait encore plus grand que sur le modĂšle (2 > 1,5). — Et ça (4 × 17) ? — Il irait un peu mais il est plus grand encore (il montre de nouveau le petit cĂŽtĂ©). C’est la mĂȘme forme, qui irait bien. — (4 × 9) ? — Non, lĂ  c’est plus haut (il montre le petit cĂŽtĂ© et le ramĂšne Ă  environ 2 × 9). Comme ça il irait ».

On passe alors aux dessins des rectangles (entiers) : « Dessine-moi un rectangle de la mĂȘme forme que celui-lĂ  (1,5 × 3) mais plus grand. — (Il dessine 2 × 14). C’est un peu trop grand (il corrige en Ă  peu prĂšs 1,5 × 14 en Ă©galisant donc la largeur avec celle du modĂšle). Maintenant c’est assez grand. — C’est juste ? Tout Ă  fait la mĂȘme forme ? — Oui, la mĂȘme forme en plus grand ». On donne une base de 7,5 cm : Gen dessine 7,5 x 1,5. « J’ai fait les deux de la mĂȘme grandeur ».

Pie (5 ; 3) fait correspondre les losanges de façon exacte, aprÚs avoir commencé également par une correspondance quelconque.

Pour ce qui est des rectangles, il commence par trouver que les dessins de (4 × 6), de (4 × 12) et de (4 × 7) vont tous « bien ». — Lequel va le mieux de ces deux (4 × 8 et 4 × 12, le modĂšle de 1,5 × 3 Ă©tant toujours prĂ©sent) ? — Celui-lĂ  (4 × 12) par ce qu’il est plus grand. — Et celui-lĂ  (4 × 4) ? — Non, parce qu’il est carrĂ©. Il doit ĂȘtre comme ça (il montre le modĂšle de 1,5 × 3). — Et ça (4 × 11,5) ? — Il va bien aussi. — Et de ces deux (4 × 8 et 4 × 10,5) lequel va le mieux ? — Celui-lĂ  (4 × 10,5), parce qu’il est plus long. — Et de (4 × 8,5 et 4 × 10) ? — Celui-lĂ  (4 × 10) — Et de (4 × 9 et 4 × 9,5) ? — Celui-lĂ  (4 × 9,5). — Pourquoi pas l’autre ? — Parce qu’il est trop haut (il montre la largeur de 4 cm !). — Et de (4 × 9,5 et 4 × 10,5) ? — Celui-lĂ  va (10,5). L’autre est trop haut. — Et de (4 × 6 et 4 × 8) ? — Celui-lĂ  (4 × 8) va bien (donc exceptionnellement la juste proportion). L’autre est trop haut. — Est-ce qu’ils n’ont pas la mĂȘme hauteur ? — Celui-lĂ  (4 × 8) va mieux. — Et ça (4 × 8 et 4 × 12) ? — Celui-lĂ  (4 × 12) va mieux parce qu’il est moins haut que celui-ci ».

Demi-rectangles: (4 × 8) « va bien » (4 × 10) « est trop haut ». Le meilleur paraĂźt Ă  Pie celui de (2,5 × 8,5) « parce qu’il faut qu’ils soient la mĂȘme chose qu’ici (1,5 × 3) ».

Dessins du rectangle : il commence par des rectangles quelconques, puis, aprĂšs avoir admis que le modĂšle de 1,5 × 3 est le « bĂ©bé » et qu’il doit dessiner un « papa » de mĂȘme forme, il construit un rectangle de 4,5 × 13 avec donc 4 cm de trop en longueur.

Ber (5 ; 5) classe ses losanges dÚs le premier essai.

Rectangles : modĂšle de 1,5 × 3 et premiĂšre comparaison avec 4 × 8 : « Oui, il va bien (mais il aperçoit dans la collection prĂ©parĂ©e le dessin de 4 × 12 et dit spontanĂ©ment) : C’est celui-lĂ  qui va. — Et çà (4 × 8,5) ? — Il ne va pas, il est trop large » mais (4 × 11,5) et (4 × 10,5) sont « la mĂȘme chose » que le modĂšle. De (4 × 10) et de (4 × 12), c’est le second qui est juste. « L’autre va aussi un petit peu. Mais il est un peu haut — Et (4 × 20) ? — Il va mieux que l’autre (12) ». Demi-rectangles : mĂȘmes rĂ©actions.

Dessins du rectangle : Ber double Ă  peu prĂšs la hauteur du modĂšle (1,5) puis construit une longueur d’environ 17 cm en disant : « On met la mĂȘme grandeur ici (en largeur, donc environ 3 cm) et on fait plus grand ça (la longueur) ».

Mar (6 ; 6) classe correctement les losanges dĂšs le premier essai : « Pourquoi vont-ils ensemble ? — Parce qu’ils se ressemblent ». Mais, pour un rectangle de (1,5 × 3) il prĂ©fĂšre (4 × 12) Ă  (4 × 6 « parce qu’il est plus long ». L’agrandissement proportionnel de (4 × 8) « va bien, mais il est un peu court ». Mar accepte jusqu’à (4 × 20) mais au-delĂ  « il serait trop long ».

Son dessin donne (2 × 20 : « C’est la mĂȘme chose en plus grand. C’est la mĂȘme grandeur ».

Il est inutile de multiplier ces exemples dont nous avons recueilli des quantitĂ©s entre 5 et 7 ans et parfois jusqu’à 8 ; 2 et 8 ; 6 (exceptionnellement 9 ; 1). Les rĂ©actions de ce niveau sont, en effet, extrĂȘmement claires : la transposition en jeu dans le jugement perceptif ne porte que sur la forme qualitative du rectangle, par opposition aux rapports dimensionnels, et encore sur une forme conceptualisĂ©e qu’il est facile de comprendre Ă  l’analyse. Tout se passe, en effet, comme si l’enfant distinguait deux classes de figures parentes : celle des rectangles, Ă  cĂŽtĂ©s nettement inĂ©gaux et celle des carrĂ©s, Ă  cĂŽtĂ©s Ă©gaux ou approximativement Ă©gaux. C’est ainsi que Gen refuse les rectangles Ă  longueurs trop faibles (4 × 7 cm) en disant : « C’est presque carrĂ©, alors c’est pas du tout la mĂȘme forme » que le modĂšle de 1,5 × 3 cm. Lorsqu’il s’agit de transposer ce modĂšle en une figure agrandie, l’enfant semble alors chercher, sous la dĂ©signation verbale de « la mĂȘme forme », une forme qui soit Ă  la fois de la mĂȘme classe, c’est-Ă -dire rectangulaire et non pas carrĂ©e, mais qui soit en mĂȘme temps « meilleure », du point de vue de l’idĂ©e qu’il se fait du rectangle, c’est-Ă -dire plus typique quant Ă  la diffĂ©rence de la longueur et de la largeur.

Il est donc Ă©vident qu’il ne s’agit pas lĂ  d’un phĂ©nomĂšne simplement perceptif. Il est vrai que, si nous comparons la similitude des rectangles Ă  celle des triangles emboĂźtĂ©s (au cours du prĂ©sent stade II : voir le paragraphe 2 de ce chapitre), les Ă©valuations perceptives de cette similitude des triangles, mĂȘme avec la facilitĂ© en plus que reprĂ©sente l’emboĂźtement du modĂšle Ă©talon dans la variable agrandie, demeurent trĂšs imprĂ©cises au dĂ©but de ce stade et ne s’amĂ©liorent, assez relativement d’ailleurs, qu’au cours du sous-stade II B. Il est vrai Ă©galement que les rectangles emboĂźtĂ©s (avec ou sans diagonales), Ă©tudiĂ©s en passant au cours du mĂȘme paragraphe 2, donnent lieu Ă  des erreurs comparables Ă  celles que nous observons ici (sauf quelques cas d’exagĂ©ration de la largeur et non pas de la longueur), et Ă  des erreurs qui ne semblent pas diminuer notablement Ă  la fin du stade (niveau II B), par opposition aux triangles. D’autre part, la similitude des rectangles emboĂźtĂ©s et a fortiori sĂ©parĂ©s, prĂ©sente assurĂ©ment cette difficultĂ© particuliĂšre que les angles de tous les rectangles demeurent les mĂȘmes et qu’il s’agit donc d’analyser uniquement les rapports dimensionnels, c’est-Ă -dire de comparer une hauteur h1 Ă  une longueur l1 et de reporter ce rapport h1/l1 sur deux nouvelles grandeurs h2/l2 de façon Ă  obtenir h1/l1 = h2/l2. Il est donc clair qu’il intervient aussi, en plus des facteurs d’ordre conceptuel, un Ă©lĂ©ment perceptif dans les erreurs observĂ©es, et que, si l’on pouvait dissocier ce phĂ©nomĂšne perceptif de la conceptualisation dont nous venons de parler, il se prĂ©senterait mĂȘme, sans doute, un seuil plus large d’estimation c’est-Ă -dire une imprĂ©cision plus grande dans le cas des rectangles que dans celui des triangles. Seulement il est difficile d’admettre que ce seuil, pour une transposition de rectangle de 1,5 × 3 cm s’étende Ă  des fluctuations allant jusqu’à 3 × 20 cm et quelquefois plus. C’est pourquoi nous sommes obligĂ©s d’admettre que les jugements perceptifs des sujets citĂ©s Ă  l’instant ne relĂšvent pas de la perception seule. Ce qu’il faut donc dire, c’est que la transposition des rapports dimensionnels Ă©tant malaisĂ©e Ă  ce niveau, sur le plan perceptif lui-mĂȘme, elle est complĂ©tĂ©e et mĂȘme en partie remplacĂ©e par une transposition de la forme qualitative seule, et d’une forme conceptualisĂ©e dans le sens indiquĂ© au dĂ©but de cette discussion. On comprend alors la rĂ©action de l’enfant qui cherche Ă  agrandir la longueur, mais en oubliant d’augmenter proportionnellement la largeur.

Il faut d’ailleurs noter qu’en bien d’autres domaines les transpositions perceptives un peu complexes donnent lieu Ă  de grandes difficultĂ©s chez l’enfant. C’est ainsi que la transposition d’une diffĂ©rence de hauteur B − A = D − C, si C = B et que les deux couples d’élĂ©ments AB et CD sont Ă©loignĂ©s de quelques cm, est Ă  peu prĂšs impossible Ă  obtenir de l’enfant de 5 ans faute de comprĂ©hension des rapports en jeu. De 6 Ă  8 ans on observe une dĂ©valuation considĂ©rable de la diffĂ©rence au cours de la transposition, lorsque les Ă©talons marquant cette diffĂ©rence (A et B) sont laissĂ©s inchangĂ©s, tandis que si l’on enlĂšve chaque fois les Ă©lĂ©ments A et B pour les remettre tels quels (sans que le sujet sache que ce sont les mĂȘmes), la transposition devient bien meilleure 15. Il y a donc lĂ  quelque chose d’analogue au cas de nos rectangles, en ce sens que l’enfant ne semble pas incapable de transposer perceptivement des rapports dimensionnels (avec des erreurs systĂ©matiques bien plus grandes que l’adulte), mais que ses perceptions sont subordonnĂ©es Ă  une activitĂ© perceptive encore mal rĂ©glĂ©e par l’intelligence (parce qu’influencĂ©e par une classification trop discontinue des rectangles et des carrĂ©s).

Notons encore que ces jugements perceptifs procĂšdent non pas par raisonnements logiques, mais par simples rĂ©gulations : lorsque le sujet exagĂšre la longueur du rectangle (en vertu d’une centration d’ailleurs plus intuitive que perceptive, sinon cette longueur serait simplement surestimĂ©e perceptivement et l’erreur serait nĂ©gative), il ne corrige pas cette erreur comme on Ă©limine une faute de raisonnement, en l’annulant ou en l’inversant, mais il la freine en vertu de son exagĂ©ration mĂȘme, comme dans le domaine des illusions purement perceptives : le rectangle trop long (au-delĂ  de 15 ou de 20 cm) apparaĂźt en effet par trop mince, et alors il y a rĂ©gulation par compensation partielle.

Il n’est pas Ă©tonnant, dĂšs lors, que le raisonnement constructif intervenant dans le dessin de l’enfant aboutisse au mĂȘme rĂ©sultat. D’une part, les Ă©lĂ©ments conceptuels intervenant dĂ©jĂ  dans le jugement perceptif de l’enfant en dirigeant, de la façon que l’on vient de voir, son activitĂ© perceptive, se manifestent dans la construction graphique elle-mĂȘme sans restrictions et en toute indĂ©pendance. D’autre part, le dessin une fois construit, son contrĂŽle perceptif obĂ©it aux mĂȘmes lois que le jugement perceptif portĂ© sur les dessins tout faits prĂ©sentĂ©s au cours de la technique prĂ©cĂ©dente. Dans les deux cas l’enfant est donc influencĂ© par ce qui lui paraĂźt ĂȘtre l’exemplaire type du rectangle (distinct du carrĂ© par son allongement mĂȘme), et c’est la figure la plus allongĂ©e possible que cherche Ă  construire le sujet pour agrandir le modĂšle. Il y a donc la simple rĂ©pĂ©tition en termes de construction intellectuelle, de ce que nous venons de voir en termes de jugements perceptifs (par opposition Ă  la perception mĂȘme).

Pour vĂ©rifier que l’exagĂ©ration de la longueur du rectangle, chez les petits, n’était pas due Ă  une simple erreur perceptive, et que la perception pure, ayant pour effet de surĂ©valuer la longueur des rectangles dans la mesure oĂč ils sont Ă©troits, aboutirait au contraire Ă  des dessins qui diminueraient cette longueur (parce que surestimĂ©e dans la vision du dessin mĂȘme), nous avons procĂ©dĂ© aux expĂ©riences de contrĂŽle suivantes. Mlle Prinzhorn a prĂ©sentĂ© Ă  17 enfants de 5 Ă  7 ans, Ă  14 enfants de 9 Ă  11 ans et Ă  10 adultes des rectangles de mĂȘme longueur (6 cm) et de hauteur distincte (1,5 Ă  2,5 cm), ou de mĂȘme hauteur (2 cm) et de longueur distincte (4,5 Ă  7,5 cm), en faisant Ă©valuer la longueur relative des premiers et la hauteur relative des seconds. ConformĂ©ment aux effets habituels de contraste, tous les sujets ont vu le rectangle de 1,5 × 6 cm plus long que celui de 2,5 × 6 cm et ont vu le rectangle de 4,5 × 2 cm plus haut que celui de 7,5 × 2 cm. L’erreur est d’autant plus forte en moyenne que le sujet est plus jeune. D’autre part, plusieurs sujets d’un niveau antĂ©rieur Ă  7 ans ont fort bien perçu le rapport entre les dimensions visuelles : Er (4 ; 6) dit aussi : « Celui-lĂ  est plus long, parce qu’il est plus mince » et Den (5 ; 6) dĂ©clare « Le plus gros, il n’est pas long et le plus mince est plus long », etc., ce qui ne signifie naturellement pas qu’ils auraient conservĂ© la conscience de ce rapport en cas de transposition perceptive.

Ces rĂ©sultats montrent ainsi Ă  l’évidence que la perception n’est pas seule en jeu dans l’exagĂ©ration de la longueur des rectangles Ă  agrandir, sans quoi l’opposition entre les petits, qui procĂšdent ainsi, et les grands, qui respectent la proportionnalitĂ©, se marquerait par des rĂ©actions perceptives diffĂ©rentes dans l’estimation des figures de dimensions voisines. Ce qu’il faut simplement dire, c’est que, beaucoup moins aptes Ă  la transposition perceptive que les grands, les petits complĂštent l’emploi de ce mĂ©canisme, propre Ă  l’« activitĂ© perceptive », par une construction procĂ©dant au moyen des conceptualisations illusoires (jugement perceptif), dont nous avons dĂ©crit tout Ă  l’heure les effets.

L’intĂ©rĂȘt des rĂ©actions de ce stade est donc le synchronisme du niveau de jugement perceptif et du niveau de la construction intellectuelle. En d’autres domaines, comme celui de la mesure spontanĂ©e (voir notre prochain ouvrage sur la GĂ©omĂ©trie spontanĂ©e de l’enfant), la perception est, dĂšs le dĂ©part, en avance sur l’intelligence : elle la dirige mĂȘme, jusqu’au moment oĂč se produit un rejaillissement de l’intellect sur l’activitĂ© perceptive. Dans le prĂ©sent domaine, au contraire, le problĂšme des proportions dimensionnelles exigeant une mise en relations qui nĂ©cessiterait un secours immĂ©diat prĂȘtĂ© par l’intelligence Ă  l’activitĂ© perceptive, les comparaisons directes et les constructions graphiques demeurent au mĂȘme niveau durant ce second stade encore.

Nous avons constatĂ©, Ă  cet Ă©gard, que la comparaison perceptive des similitudes ainsi que l’agrandissement graphique Ă©taient un peu plus faciles dans le cas des triangles que dans celui des rectangles : la forme qualitative d’ensemble est plus aisĂ©e Ă  reconnaĂźtre lorsque les angles et les inclinaisons varient entre trois cĂŽtĂ©s que lorsque, les angles et les inclinaisons demeurant invariants, toute la comparaison porte sur les seuls rapports dimensionnels entre quatre cĂŽtĂ©s Ă©gaux deux Ă  deux. La question peut se poser, Ă  cet Ă©gard, de comparer les losanges aux rectangles, puisque les losanges prĂ©sentent eux aussi quatre cĂŽtĂ©s Ă©gaux deux Ă  deux, mais avec variation des angles et des inclinaisons. Or, nous avons vu que les sujets prĂ©cĂ©dents sont tous capables, dans les Ă©preuves d’introduction, d’accoupler un petit et un grand losanges de formes semblables, lorsque l’on choisit des diffĂ©rences trĂšs grandes de couple Ă  couple. Par contre, si les diffĂ©rences sont moins accentuĂ©es, et que l’on applique systĂ©matiquement aux losanges les expĂ©riences prĂ©sentĂ©es ici au sujet du rectangle, on dĂ©couvre que ce n’est pas avant le niveau III A que l’enfant est capable de reconnaĂźtre la similitude des losanges, en tenant compte des inclinaisons en jeu (ce qui est en accord avec ce que nous avons vu, au chapitre XI, de la mise en parallĂšle des cĂŽtĂ©s opposĂ©s de cette figure). Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pas insister ici sur cette nouvelle sĂ©rie d’expĂ©riences possibles, bien que nous les ayons faites Ă  titre de contre-Ă©preuve.

§ 8. Le stade III : transpositions intuitives des rapports dimensionnels, mais échec de la construction graphique

La proportionnalitĂ© apparaĂźt, au cours de ce stade III, dans le domaine des comparaisons perceptives, pour des raisons qu’il s’agira d’analyser et qui ne tiennent sans doute pas exclusivement Ă  la seule perception. Sur le plan de la construction graphique et raisonnĂ©e, par contre, ou bien le sujet exagĂšre encore systĂ©matiquement la longueur des rectangles agrandis (sous-stade III A), ou bien il cherche Ă  tenir compte des deux dimensions, mais sans solution correcte sauf en ce qui concerne les rapports simples (1 à 2), faute de schĂšme multiplicatif (sous stade III B).

Voici des exemples du niveau III A :

Dia (7 ; 3). On prĂ©sente le rectangle modĂšle (1,5 × 3 cm) ainsi que l’agrandissement (4 × 8 cm) : « C’est tout Ă  fait la mĂȘme chose, en plus grand. — Et ça (4 × 12) ? — Il va pas. Il est plus long. — (4 × 6) ? — Il va. — (9 × 7) ? — Il va aussi. — (4 × 11) ? — Il est trop grand, trop long. — (4 × 8,5) ? — Il va bien. — (4 x 10,5) ? — Il est trop long. — Et ça (4 × 9) ? — Il va bien. — Et (4 × 10) ? — Un petit peu trop long. — (4 × 9,5) ? — Aussi ». Il accepte donc de (4 × 6) Ă  (4 × 9), c’est-Ă -dire avec un seuil de 3 cm et une erreur systĂ©matique (mĂ©dian du seuil) nĂ©gative de 0,5 cm, ce qui signifie une erreur perceptive et non plus intuitive due Ă  la surestimation usuelle de la longueur. Dans la suite le seuil se resserre encore.

Demi-rectangle : accepte d’abord (4 × 10), puis, aprĂšs rĂ©gulations, de (4 × 7) Ă  (4 × 8,5) seulement.

Dessin du rectangle : « Tu vas le dessiner (1,5 × 3) en plus grand ? — Oui (il dessine 2,5 × 8 cm). — C’est juste ? — Oui. — Tout Ă  fait ? — Oui. Je te donne un trait (base de 7 cm). Finis-le. — (Il construit une largeur de 1,5 Ă  2 cm comme celle du modĂšle) ». Sur du papier quadrillĂ©, il compte (6 × 21) toujours pour un modĂšle de (1,5 × 3). — Pourquoi 6 ? — Comme ça ! — Et pourquoi 21 ? — Comme ça ! — Et si tu avais pris 20 ? — Ça aurait Ă©tĂ© plus juste, parce que ç’aurait Ă©tĂ© plus carrĂ©. — Alors recommence. — (Il construit 6 × 12 puis rajoute 2, donc 6 × 14). — Pourquoi tu as rajoutĂ© 2 ? — Pour que ce soit plus grand ».

Ere (8 ; 0). Perception : accepte de (4 × 6) à (4 × 8,5) mais refuse au-delà.

Dessin : il construit (sans mesure) un rectangle de 3 × 8 cm environ. Sur papier quadrillĂ©, il dessine un rectangle de 6 × 20. On lui donne une base de 24 carreaux : il en met 4 en hauteur.

Sim (9 ; 7). Perception : il accepte de (4 × 7) Ă  (4 × 9) donc avec un seuil de 2 cm sans erreur systĂ©matique.

Dessin : avec une rĂšgle, mais sans mesures prĂ©cises, il met 3 cm en largeur et 17 en longueur. « Et si on prend comme longueur toute la rĂšgle ? — Il faut mettre plus en hauteur : 4 ou 5 cm, plutĂŽt 4 ».

Ren (10 ; 6). Perception : seuil de 1 cm, sans erreur systématique.

Dessin : il mesure correctement la largeur et la reporte telle quelle, puis allonge la longueur de 3 cm

Voici maintenant des cas du niveau III B :

Mar (7 ; 6). Perception : seuil de 1 compris entre (4 × 7,5) et (4 × 8,5) ; il refuse tout le reste parce que « trop long » ou « trop haut ».

Dessin : il construit d’abord sans mesurer un rectangle de (5 × 11,5), donc en l’allongeant comme au niveau III A. On lui prĂ©sente ensuite un modĂšle de (2 × 4) sur papier quadrillé : il compte les carreaux dans les deux dimensions, puis les double et aboutit Ă  (4 × 8). On lui donne alors un modĂšle de (4 × 6) : il donne (6 × 8) en disant : « J’ai comptĂ© les carreaux de votre dessin et pour le faire plus grand et juste j’ai mis 2 carreaux de plus en haut et de cĂŽtĂ©. — Pourquoi 2 ? — (Il montre que 6 — 4 = 2).

Clau (9 ; 6). Perception : seuil de 1,5 avec lĂ©gĂšre erreur nĂ©gative (− 0,25. Pour la variable de (4 × 8) il dit : « C’est la mĂȘme chose en plus grand. Je regarde la hauteur du grand, puis la hauteur du petit puis la longueur du grand et du petit : ça fait la mĂȘme chose en plus grand ».

Dessin : il prend un double-dĂ©cimĂštre et pose 8 cm de base, aprĂšs quoi il hĂ©site entre 3,5 et 4 cm pour la largeur. Il compare plusieurs fois de suite perceptivement avec l’étalon, sans mesurer, et pose 4. Puis il prend conscience : « 4 c’est la œ de 8 : ça fait juste ». On donne alors un modĂšle de (1,5 × 4) : il mesure et pose (1,5 × 8) : J’ai mesurĂ© celui-lĂ , j’ai trouvĂ© 4 et puis j’ai additionnĂ© 4 + 4. Puis j’ai mesurĂ© la hauteur 1,5 et j’ai mis ici ». AprĂšs quoi il double aussi la hauteur : « Et maintenant si tu faisais deux fois plus grand que 4 × 8) ? — (Il dessine 1,5 × 16, en retombant dans la mĂȘme erreur, puis corrige perceptivement).

Ger (9 ; 8). MĂȘmes rĂ©actions perceptives. Dessin (1,5 × 3) : « Je veux faire le double en longueur et en hauteur (il fait 3 × 6) ». On donne une base de 10 : il mesure la moitiĂ© et donne (5 × 10) : « J’ai comptĂ© la moitiĂ© en hauteur, parce qu’au modĂšle c’est la mĂȘme chose ». Mais pour un modĂšle de (3 × 5) il donne aussi une proportion de 1 Ă  2 entre la hauteur et la longueur (5 × 10) puis il mesure la diffĂ©rence absolue entre la longueur et la hauteur (5 − 3 = 2) et l’ajoute des deux cĂŽtĂ©s, d’oĂč (5 × 7). Enfin il corrige perceptivement.

Jem (10 ; 2). Jugement perceptif pas trÚs exact au début, mais contrÎlé ensuite selon les deux dimensions à la fois : « Un peu plus long et un peu plus haut », « moins long mais plus haut », etc., et, pour le demi-rectangle, il arrive à une grande précision (seuil < 0,5).

Dessin : il double (1,5 × 3) en (3 × 6). « On ne pourrait pas faire autrement ? — Oui, le tripler (il pose 4,5 × 9). — Et avec ça (base donnĂ©e de 10) ? — Alors il faut voir ce qu’il y a de trop (il prend deux fois la base du modĂšle, donc 6). Mais il y a un reste : il faut qu’il soit triple ou quadruple ». Il retombe alors dans le procĂ©dĂ© de l’addition des parties Ă©gales et ajoute 4 de chaque cĂŽtĂ©.

Ber (10 ; 5). Comparaisons perceptives analogues. Dessin : « Je veux mettre le double (de 1,5 × 3 : il pose 3 × 6). — On aurait pu le faire plus grand ! — Oui, autant de fois (qu’on veut) plus grand que le petit : on pourrait le tripler (il dessine 6 × 12). Je l’ai fait quatre fois plus grand. — Et celui-ci (4 × 7) ? (Il rajoute 1 cm en chaque dimension). — Tu ne trouves pas qu’il est un peu large ? — Quand il est plus grand il fait cet effet. — Et (2 × 5) ? — (Il ajoute aussi de chaque cĂŽtĂ© la mĂȘme longueur). C’est embĂȘtant
 essayons de mettre 2 cm
 il paraĂźt un peu plat (le modĂšle). Il faudrait que je puisse le dĂ©couper pour pouvoir le mettre dans mon dessin. Il faudrait qu’il soit au milieu et qu’on voie les petits bouts de chaque cĂŽté ».

Ces cas du troisiÚme stade (III A ou III B) soulÚvent une série de problÚmes intéressants quant aux rapports entre la perception de la proportionnalité (transposition perceptive) et la genÚse intellectuelle de la notion de proportions.

Du point de vue du jugement perceptif, tout d’abord, on ne peut qu’ĂȘtre frappĂ© de l’opposition entre ces sujets et ceux du deuxiĂšme stade : alors que ces derniers agrandissaient le petit rectangle en l’allongeant dĂ©mesurĂ©ment, faute de mĂ©canisme suffisant de transposition et sous l’influence d’une conceptualisation erronĂ©e, les sujets du niveau III A sont capables de transposer en tenant compte des rapports dimensionnels avec une exactitude relative. Les seuils diminuent de façon absolue et surtout diminuent en cours mĂȘme d’expĂ©rience (voir Dia pour les rectangles eux-mĂȘmes et ensuite pour l’effet de l’expĂ©rience acquise sur l’estimation de la similitude entre les demi-rectangles), ce qui atteste l’influence croissante des rĂ©gulations perceptives. Et surtout l’erreur nĂ©gative (calculĂ©e sur la longueur) devient frĂ©quente, ce qui prouve l’intervention d’une surestimation perceptive et non plus intuitive. En effet, en vertu de la loi des centrations relatives 16 qui explique les illusions de contraste, la longueur d’un rectangle dĂ©valorise la largeur et est donc surestimĂ©e : il s’ensuit que, dans la mesure oĂč le sujet voit la longueur plus grande qu’elle n’est, il choisit les modĂšles Ă  longueur trop courte (puis qu’il la surĂ©value), d’oĂč l’erreur nĂ©gative due Ă  la centration privilĂ©giĂ©e sur cette longueur. Au contraire, au cours du stade II, la centration sur la longueur Ă©tait d’ordre intuitif plus que perceptif, c’est-Ă -dire qu’il s’agissait d’un prĂ©jugĂ© en faveur de l’accroissement nĂ©cessaire de la longueur et non pas d’un phĂ©nomĂšne de simple perception. L’apparition d’erreurs nĂ©gatives frĂ©quentes montre donc Ă  elle seule que les jugements perceptifs de ces sujets du troisiĂšme stade sont moins faussĂ©s par la conceptualisation (dans le sens de la centration intuitive) et plus prĂšs de la transposition perceptive elle-mĂȘme. Mais il reste Ă  comprendre le pourquoi de ce progrĂšs perceptif, qui, par le fait mĂȘme qu’il est nouveau et marque une inversion de sens par rapport au stade II, est Ă©videmment dĂ» Ă  un affinement de l’activitĂ© perceptive comme telle, par consĂ©quent Ă  un rejaillissement d’une intelligence plus dĂ©veloppĂ©e sur la capacitĂ© de transposer objectivement.

Au niveau III B, les rĂ©actions rĂ©gulatrices sont qualitativement les mĂȘmes, mais avec deux nouveautĂ©s en plus : une prĂ©cision lĂ©gĂšrement supĂ©rieure et surtout une conscience de comparer selon les deux dimensions Ă  la fois (si le sujet Mar est en retard sur ce point, les propos de Clau, de Jem et de Ber sont significatifs Ă  cet Ă©gard). Ici encore, il est Ă©vident que l’intelligence joue son rĂŽle, et que la transposition perceptive s’accompagne d’une vĂ©ritable mise en relation opĂ©ratoire.

Or, du point de vue du raisonnement intervenant dans la construction graphique des mĂȘmes sujets, ceux-ci sont tous nettement en retard sur leur jugement perceptif. Les cas citĂ©s du niveau III A sont unanimes Ă  construire leur dessin arbitrairement, en allongeant la longueur du rectangle exagĂ©rĂ©ment, comme au stade II (voir en particulier les propos de Dia). C’est le jugement perceptif portĂ© aprĂšs coup sur leurs dessins qui leur permet de les corriger, et non pas le raisonnement sur les relations en jeu. Au niveau III B, on trouve encore cette rĂ©action chez Mar (au dĂ©but) mais les sujets savent vite doubler, tripler, etc. les valeurs mesurĂ©es sur le modĂšle, ou bien reporter le rapport 1 Ă  2 ; mais, pour le reste, ils sont perdus et se bornent Ă  rajouter aux deux cĂŽtĂ©s du rectangle une grandeur Ă©gale, comme si par exemple (1,5 + 2) × (3 + 2) Ă©tait proportionnel Ă  (1,5 × 3). C’est Ă  nouveau le jugement perceptif sur la construction obtenue qui aide aprĂšs coup Ă  corriger ces erreurs.

La question qui se pose est donc de comprendre pourquoi le jugement perceptif est en avance sur le raisonnement constructif, au cours de tout ce stade III (donc de 7 Ă  10 ans environ), tandis que les deux sortes de rĂ©actions Ă©taient de niveau Ă©quivalent au cours du stade II. Un tel rĂ©sultat n’est-il pas contradictoire avec ce que nous avons vu Ă  propos des parallĂšles (chapitre XI, § 3-4) et de la droite elle-mĂȘme (chapitre VI, section I), Ă  savoir que la perception est Ă  un moment donnĂ© (et justement pour ces deux cas, au cours du stade III, dĂšs le niveau III A) dirigĂ©e par l’opĂ©ration au lieu de la conduire ?

Il n’en est rien, car c’est sur le plan du jugement perceptif lui-mĂȘme que dĂ©bute l’organisation opĂ©ratoire de la proportionnalitĂ©, avant qu’elle soit possible sur celui du raisonnement constructif, beaucoup plus difficile en tant que discursif. Sur le premier de ces deux terrains, en effet, la mise en relations intelligentes peut s’appuyer directement sur les donnĂ©es perceptives, d’oĂč sa rĂ©ussite, tandis que, sur le terrain de la construction graphique, elle doit se contenter d’une imagination de rĂ©sultats non encore atteints, d’oĂč la difficultĂ© supĂ©rieure qu’elle rencontre alors.

Il faut bien comprendre, en effet, qu’il existe, entre l’estimation ou la comparaison perceptives simples de deux grandeurs (comme c’est le cas dans les prĂ©ludes Ă  la mesure spontanĂ©e de l’enfant) et la proportionnalitĂ© ou double comparaison entre les quatre grandeurs h1/l1 = h2/l2 (h et l Ă©tant la hauteur ou largeur et la longueur des rectangles proportionnels), toute la diffĂ©rence entre un simple « transport » visuel et une « transposition » de rapports dimensionnels. Or, le transport, dĂ» au dĂ©placement du regard, est une rĂ©action perceptive relativement Ă©lĂ©mentaire, tandis que la transposition relĂšve d’une « activitĂ© perceptive » (voir chapitre I, section I) complexe et dĂ©jĂ  supĂ©rieure, lorsqu’il s’agit, du moins, des rapports dimensionnels ou proportions gĂ©omĂ©triques 17, et non pas de la forme globale seule. Il est donc normal qu’au stade II encore la transposition perceptive demeure insuffisante, et ne porte que sur cette forme globale dans le cas du rectangle. Si cette transposition rudimentaire et dĂ©formante du stade II devient relativement prĂ©cise au cours du stade III, c’est donc qu’au syncrĂ©tisme des jugements perceptifs du premier de ces deux niveaux succĂšde une analyse proprement dite, c’est-Ă -dire une mise en relation intelligente entre les deux dimensions (mĂȘme si la rĂ©flexion du sujet ne porte que sur l’une ou l’autre alternativement). En d’autres termes, le progrĂšs perceptif marquant le passage du stade II au stade III ne peut ĂȘtre dĂ» qu’à un affinement de l’« activitĂ© perceptive » par opposition Ă  la perception Ă©lĂ©mentaire, autrement dit Ă  une intervention des mĂ©canismes opĂ©ratoires propres Ă  ce niveau III.

La transposition dimensionnelle, source de la proportionnalitĂ© perceptive, serait donc dĂ©jĂ , dans le cas du rectangle, l’effet d’un rejaillissement, sur l’activitĂ© perceptive, de l’intelligence elle-mĂȘme, devenue opĂ©ratoire et susceptible d’un dĂ©but de mise en relation selon les deux dimensions. Or, si cette situation est complexe, elle n’a rien de contradictoire avec le fait que, dans son raisonnement constructif, l’enfant ne puisse encore parvenir Ă  des dessins tĂ©moignant de la comprĂ©hension intellectuelle de la proportionnalitĂ© en gĂ©nĂ©ral. Sur le terrain du jugement perceptif, en effet, il suffit d’admettre, pour expliquer le dĂ©but de mise en relations intelligente qui oriente ainsi l’« activitĂ© perceptive », que, parvenu au niveau des opĂ©rations concrĂštes Ă©lĂ©mentaires, l’enfant ne puisse plus percevoir deux rectangles h1 × l1 et h2 × l2, Ă  la fois sans les comparer selon leurs deux dimensions simultanĂ©ment h et l, mĂȘme s’il ne possĂšde pas encore d’instrument opĂ©ratoire susceptible d’exprimer ce double rapport de façon quantitative. Étant donnĂ© que l’un des cĂŽtĂ©s opposĂ©s du rectangle (h) est vu plus petit que l’autre (l), l’accroissement de ce cĂŽtĂ© sur le rectangle agrandi (soit h’ = h2 − h1) est mis en correspondance avec l’accroissement de l’autre (soit l’ = l2 − l1) selon le mĂȘme rapport : la diversitĂ© des modĂšles perceptifs offerts au choix de l’enfant lui permet, en effet, de constater que, parmi les rectangles agrandis il en est un de cĂŽtĂ©s h2 × l2, tel que, comparĂ© au petit rectangle h1 × l1, la diffĂ©rence h’ entre leurs hauteurs et la diffĂ©rence l’ de leurs longueurs soit h’ < l’ de la mĂȘme maniĂšre que h1 < l1 et h2 < l2 : c’est ce rectangle-lĂ  qu’il considĂ©rera alors comme Ă©tant de mĂȘme forme. Au contraire lorsqu’il s’agit d’agrandir graphiquement un rectangle donnĂ©, le mĂȘme sujet n’étant plus orientĂ© par aucun appui perceptif, ne peut trouver entre les accroissements h’ et l’ de rapport convenable, n’ayant plus d’avance sous les yeux un agrandissement Ă  choix en mĂȘme temps que le modĂšle : il a beau pressentir que h’ < l’ est comme h1 < l1 il ne peut calculer de combien l’ est plus grand que h’ et perd ainsi le sentiment de l’inĂ©galitĂ© de ces accroissements, ou s’imagine que des accroissements Ă©gaux Ă©tant ajoutĂ©s Ă  des dimensions inĂ©gales Ă©quivalent Ă  des accroissements proportionnels.

À cet Ă©gard l’examen des mĂ©thodes adoptĂ©es par l’enfant pour agrandir le modĂšle se rĂ©vĂšle, extrĂȘmement instructif quant Ă  la genĂšse de l’idĂ©e de proportions et Ă  sa filiation par rapport aux transpositions perceptives. Au cours du sous-stade III A les accroissements h’ et l’ sont encore arbitraires (« comme ça » dit simplement Dia) avec un accroissement l’ beaucoup plus grand que h’. Mais au cours du sous-stade III B, on observe en fait quatre solutions distinctes : 1. L’enfant ajoute la mĂȘme quantitĂ© absolue (h’ = l’) aux deux cĂŽtĂ©s h et Z : par exemple, Jem (Ă  la fin), et Ber (qui ajoute 1 cm Ă  chaque dimension). 2. L’enfant mesure la diffĂ©rence l − h et la reporte sur les deux cĂŽtĂ©s : par exemple Mar pour 4 × 6 ajoute 2 cm Ă  4 et Ă  6 parce que 6 — 4 = 2 et Ger pour 5 × 3 aboutit Ă  7 × 5 aprĂšs avoir reportĂ© 5 − 3 = 2). 3. L’enfant dĂ©couvre que h/l = œ dans le premier modĂšle (1,5 × 3) et cherche Ă  retrouver toujours ce rapport 1 à 2, bien que cette solution ne vaille plus pour les autres modĂšles (Clau et Ger). 4. Pour d’autres, il suffit de doubler, tripler, etc. les deux cĂŽtĂ©s du modĂšle pour obtenir un agrandissement proportionnel. Cette solution est exacte, mais ne permet pas au sujet de trouver la solution quand la base (l) est donnĂ©e. D’autre part, ceux qui la dĂ©couvrent quand le rapport h/l = œ ne la gĂ©nĂ©ralisent pas toujours Ă  d’autres rapports (cf. Ber pour ⁄₇). Enfin tous les sujets corrigent perceptivement leurs essais ou souhaitent une confrontation perceptive, comme Ber qui voudrait « mettre (le modĂšle) dans son dessin ».

On voit le processus conduisant de la premiĂšre Ă  la quatriĂšme de ces solutions. Chacun de ces enfants part de la constatation perceptive que la longueur l du petit rectangle modĂšle est plus grande que sa largeur h1 soit h1 < l1. D’oĂč trois termes : h1 ; l1 et la diffĂ©rence D (h1 l1). Au cours du stade II et encore (pour ce qui est des constructions graphiques) au cours du sous-stade III A, agrandir le rectangle h1 × l1 consiste sans plus Ă  agrandir cette diffĂ©rence D (h1 l1), ce qui revient Ă  agrandir exclusivement la longueur l1 (dĂ©but du stade II) ou Ă  l’agrandir bien davantage que la largeur Il n’y a donc pas alors de comprĂ©hension de la proportionnalitĂ©. Cette comprĂ©hension dĂ©bute (ce qui est le cas au niveau III A sur le terrain des jugements perceptifs et au niveau III B pour la construction graphique) lorsque le sujet comprend que h et l varient ensemble et que c’est la diffĂ©rence D (h l) qui doit demeurer constante ou conserver une forme invariante. Mais alors le sujet commence par la considĂ©rer comme constante dans un sens absolu avant de la concevoir comme constante relativement, c’est-Ă -dire Ă  titre de rapport invariant. D’oĂč les Ă©tranges solutions (1) et (2) qui consistent soit Ă  ajouter Ă  h1 et Ă  l1 un mĂȘme accroissement h’1 pour h1 et l’1 pour l1 mais tels que h’1 = l’1, soit Ă  ajouter Ă  h1 et Ă  l1 leur diffĂ©rence elle-mĂȘme D (h1 l1). Ces deux premiĂšres solutions reviennent donc l’une et l’autre Ă  considĂ©rer la diffĂ©rence D (h1 l1) comme constante absolument parlant. Quant Ă  la solution (3) elle procĂšde de la solution (2) lorsque, sur le modĂšle (1,5 × 3 cm) l’enfant s’aperçoit que la diffĂ©rence D (h1 l1) est Ă©gale Ă  la largeur h1 autrement dit que la longueur l1 est le double de cette largeur l1 = 2h, ou h1=l1/2. C’est alors, dans ce cas simple du rapport de 1 Ă  2 entre h et l, que l’enfant parvient Ă  cette dĂ©couverte dĂ©cisive que la diffĂ©rence D (hl) se conserve non pas en tant que valeur absolue, mais en tant que rapport D (hl) = h / l, c’est-Ă -dire qu’en construisant le rectangle agrandi h2 × l2 il pose h2 + h1+h1 et l2 = l1 + l1. Mais cette dĂ©couverte reste si fragile que, pour des modĂšles tels que h > l/2, l’enfant ou bien pose Ă©galement l2 = 2l1 et h2 = 2h1 ou bien retombe dans la solution (2) comme Ger. Par contre, cette solution (3) donne lieu dĂ©jĂ  Ă  des gĂ©nĂ©ralisations telles que h2 = 3h1 et l2 = 3l1 ou h2 = 4h1 et l2 = 4l1 (solution 4), mais ici Ă  nouveau, ces gĂ©nĂ©ralisations demeurent insuffisantes durant le sous-stade et quand la longueur l n’est plus un multiple simple de la hauteur h le sujet retombe dans les solutions (1) ou (2) comme Ber.

Bref, ce qui caractĂ©rise les solutions graphiques du niveau III B, c’est la dĂ©couverte que la diffĂ©rence D (hl) est constante, cette constante Ă©tant d’abord prise dans un sens absolu D = l − h considĂ©rĂ© comme invariant, puis, dans les cas simples ou h = l/2, l/3 ou l/4, dans un sens relatif D (hl) = h/l, mais sans gĂ©nĂ©ralisation aux autres cas.

On comprend alors pourquoi la transposition perceptive est, durant ce stade III, en avance sur la construction graphique et le raisonnement opĂ©ratoire. Lorsque le progrĂšs de la mise en relation intellectuelle pousse l’enfant Ă  comparer les hauteurs h1 et h2 et les longueurs l1 et l2 (« Je regarde, dit Clau, la hauteur du grand, puis la hauteur du petit, puis la longueur du grand et du petit »), le « transport » perceptif conduit Ă  voir simultanĂ©ment h1 h2 et l’accroissement (ou diffĂ©rence) h’ ainsi que l1 ; l2 et l’accroissement l’. Or, la perception obĂ©issant elle-mĂȘme toujours Ă  des lois de proportionnalitĂ© (loi de Weber, centrations relatives, etc.) il suffĂźt que le regard, dirigĂ© par l’intelligence analyse les deux dimensions Ă  la fois (et non plus une seule comme au stade II oĂč l’enfant ne s’occupe que de la longueur) pour que l’équilibre soit trouvĂ© dĂšs que les accroissements h’ et l’ sont perçus selon le mĂȘme rapport h’/l’ que les cĂŽtĂ©s eux-mĂȘmes h1/l1 et h2/l2. D’oĂč une prise de conscience de la proportionnalitĂ© s’effectuant dĂšs le niveau III A sur le plan du jugement perceptif, alors qu’il faut attendre le niveau III B pour que les mĂȘmes rapports puissent ĂȘtre construits opĂ©ratoirement (et encore seulement dans les cas simples).

§ 9. Le stade IV : généralisation de la proportionnalité opératoire

AprĂšs ĂȘtre parvenus, au cours du sous-stade III B, Ă  la dĂ©couverte que le rectangle agrandi h2 × l2 doit ĂȘtre dans le mĂȘme rapport que le petit modĂšle h1/l1, quand la longueur l1 est le double de la hauteur h1 (soit l1 = 2h1) ou le triple et le quadruple, les sujets du stade IV gĂ©nĂ©ralisent cette proportionnalitĂ© naissante Ă  des fractions plus compliquĂ©es, en concevant donc la diffĂ©rence entre la longueur et la largeur D (hl) comme un rapport invariant D = h/l, et non plus comme une diffĂ©rence de grandeur absolue constante :

Pir (10 ; 11), aprùs des comparaisons perceptives d’un seuil de 2 cm, en arrive à n’accepter pour le modùle de 1,5 × 3 cm que des agrandissements de 4 × 7,5 à 4 × 8,5.

Dessin : il mesure d’emblĂ©e les cĂŽtĂ©s de 1,5 et 3 cm et les double en un rectangle de 3 × 6 cm. On donne alors un modĂšle de 2 ×5 cm et une base de 10 cm : « On ne peut pas partager (la longueur) en deux (moitiĂ©s Ă©gales), parce que c’est 5
 Mais lĂ  (l1) c’est 5 et lĂ  (l2) c’est 10, alors lĂ  (h2) c’est 2 × 2 = 4 ». Pour une nouvelle base donnĂ©e de l2, il dit : « Si on avait mis 12,5 cm ça aurait fait 2,5 × 5 (= l1) et j’aurais mis aussi 2,5 × 2 (= h2). Je mets 5 mm en moins, ça fait 12 de longueur et 5 mm en moins (sur la hauteur), ça fait 4,5 cm de hauteur ». (Il raisonne donc ici par multiplication d’un facteur proportionnel, mais avec soustraction de parties Ă©gales comme au niveau III B).

Dan (11 ; 0). RĂ©gulations perceptives graduelles. Dessin immĂ©diat de 2,5 × 5 cm (pour 1,5 × 3 cm) : « Pourquoi ? — J’ai pris la moitiĂ© parce que j’ai vu que c’est la moitiĂ©. — Si la longueur est de 10 ? — Je mets 5. — Et avec ça (3 × 5 cm) ? — (Il met 6 × 8 cm puis 5 × 8 cm). — Comment as-tu fait ? — D’abord j’ai cru que la largeur c’était les % de la longueur, mais alors j’ai vu que c’était trop et j’ai enlevé 1 [donc approximation simple]. — (On donne une base de 10 cm). — (Il met 6 en hauteur et dit) : Il y a 3 sur le modĂšle. De 3 aller Ă  5, ça fait 2. De 6 aller Ă  10, ça fait le double (il double donc la diffĂ©rence D (hl) parce que l2 est le double de l1). — Et avec 15 que ferais-tu ? — Je prendrais le triple 15 et 9 parce qu’entre 15 et 9 ça fait 6 et entre 5 et 3 ça fait 2. Et 6 c’est le triple de 2 ». Dan raisonne donc sur la diffĂ©rence D (h1l1) mais en le concevant comme constante Ă  titre de rapport D (h1l1) = h/l.

And (12 ; 1). Perception : rĂ©gulations progressives. Dessin : (1,5 × 3 cm) : il donne 3 × 6 cm. « J’ai doublĂ©. — Et avec ce modĂšle (2 × 4 et base donnĂ©e de 10) ? — La hauteur doit ĂȘtre 5 parce que c’est la moitiĂ© de 10. — Mais comment as-tu fait ? — J’ai pris 4 : ça fait 2 fois (dans la longueur l2 de 10 cm) et il reste 2. J’ai pris 2 (= h1) et ça fait 2 fois et un reste de 1, ça fait 5. LĂ -aussi (modĂšle) 2 (= h1) c’est la moitiĂ© de 4 (= l1) et 1 c’est la moitiĂ© de 2 (= 1 et 2 sont les deux restes dont il vient de parler). C’est juste parce que 1 c’est la moitiĂ© de 2. — Pourquoi faut-il la moitié ? — Autrement les restes ne seraient pas la mĂȘme chose ». Donc les restes R sont dĂ©finis comme R1 = l2 — 2l1 et R1 = h2 − 2h1 et And admet que R1/Rl = l/h !

ModĂšle 3 × 5 cm. Base donnĂ©e : 12 cm. Il calcule 12 / 5 = 2,4 puis, aprĂšs hĂ©sitation, multiplie 3 × 2,4 = 7,2.

Ces cas intĂ©ressants d’arrivĂ©e Ă  la rĂ©ponse juste montrent, d’abord, la gĂ©nĂ©ralisation de la mĂ©thode dĂ©jĂ  trouvĂ©e, au niveau III B, dans le cas du rapport 1 à 2 (voir par exemple le sujet Pir qui a bien compris le principe de cette mĂ©thode, malgrĂ© ses rĂ©sidus des procĂ©dĂ©s hĂ©ritĂ©s du sous-stade III B). Mais on remarque surtout la marche suivie par Dan et And, qui consiste, chez Dan, Ă  multiplier la diffĂ©rence D (hl) entre la hauteur h1 du modĂšle et sa longueur l1 par le rapport h1/l1 et chez And Ă  multiplier par le rapport l1/h1 le « reste » dĂ©fini par Rl = l2 − 2l1 et Rh = h2 − 2h1. Ce sont donc lĂ  deux cas illustrant admirablement le passage entre la mĂ©thode erronĂ©e du niveau III B fondĂ©e sur l’analyse de la diffĂ©rence absolue D (hl) = l − h et la mĂ©thode revenant Ă  rendre relative cette diffĂ©rence D (hl) en fonction du rapport h/l. En fin d’interrogatoire And parvient, Ă  la suite de ce progrĂšs, Ă  la mĂ©thode gĂ©nĂ©rale h1/l1 = n, d’oĂč l’agrandissement proportionnel h2 = nh1 et l2 = nl1, ce qui ne constitue plus seulement une conception extensive, mais bien mĂ©trique de la proportionnalitĂ©.

§ 10. Conclusion

À vouloir rĂ©sumer l’ensemble de ce dĂ©veloppement, du stade II au stade IV, il se prĂ©sente au total sous une forme extrĂȘmement simple et instructive : pour agrandir un rectangle h1 × l1 en un autre rectangle jugĂ© semblable h2 × l2 l’enfant commence (au stade II) par ne se soucier que de la longueur l2, qu’il accroĂźt dĂ©mesurĂ©ment sans modifier h2 ou en l’augmentant d’une petite diffĂ©rence arbitraire. Au cours du stade III, d’abord perceptivement (niveau III A) puis graphiquement (niveau III B), l’enfant dĂ©couvre le rapport entre la longueur l1 et la largeur h1, d’abord sous la forme d’une diffĂ©rence D (hl) qu’il conserve constante absolument parlant, D(hl) = h1/l1, puis sous la forme d’un rapport invariant D (hl) =h1/l1. Parvenu Ă  ce point d’abord pour les rapports simples (1 Ă  2, etc.), il gĂ©nĂ©ralise ensuite (au stade IV) sa dĂ©couverte en comprenant la proportionnalitĂ© h1/l1 = h2/l2 dans tous les cas y compris les rapports non entiers entre h et l.

Comment donc expliquer le passage de la proportionnalitĂ© naissante sous la forme du rapport D (hl), conçu comme invariant, aux proportions gĂ©nĂ©ralisĂ©es ? Appelons (comme au paragraphe prĂ©cĂ©dent) h’ la diffĂ©rence entre h1 et h2 (c’est-Ă -dire entre les hauteurs du modĂšle et du rectangle agrandis et l’ la diffĂ©rence entre l1 et l2 (longueurs du modĂšle et de l’agrandissement). On a alors h’ + h1 = h2, et l’ + l1 = l2. Mais ce ne sont lĂ  que des rapports qualitatifs, par simple emboĂźtement logique de la partie dans le tout : si h1 + h’ = h2 le sujet sait uniquement que h1 < h2 sans connaĂźtre le rapport entre h1 et h’ et si l1 + l’ = l2 il ne sait que l1 < l2 sans connaĂźtre le rapport entre l1 et l’. Sans doute peut-il dĂ©jĂ  dire « h1 est Ă  h2 comme l1 est Ă  l2 » ou « h’ est Ă  h2 comme l’ Ă  l2 », mais Ă  la maniĂšre d’une simple correspondance logique (et non mathĂ©matique), telle que « Marseille est Ă  la France comme Naples Ă  l’Italie » c’est-Ă -dire par double comparaison d’une partie et de son tout. Mais la dĂ©couverte propre au stade III est que la diffĂ©rence D (l1h1) demeure constante, cette constance Ă©tant d’emblĂ©e conçue comme un rapport invariant sur le plan du jugement perceptif, et Ă©tant d’abord considĂ©rĂ©e absolument sur le plan de la construction graphique avant de devenir Ă©galement un rapport constant. Or, c’est cette dĂ©couverte de l’invariance du rapport qui permet de quantifier la correspondance logique de partie Ă  tout et d’en faire une proportion mathĂ©matique : si h’ est Ă  h1 comme l’ Ă  l1 et si h1 est Ă  h2 comme l1 Ă  l2 selon un rapport constant D (l1h1) = D (l2h2), cela signifie en effet, que h1 est une partie de h2 de mĂȘme ordre que l1 de l2, c’est-Ă -dire que h1 devient une fraction de h2 complĂ©mentaire de h’ ; que l1 devient une fraction de l2 complĂ©mentaire de l’ et que ces deux fractions sont Ă©gales h1/h2 = l1/l2, d’oĂč les proportions h1/l1 = h’/l’ = h2/l2. La construction des proportions n’est donc pas autre chose que le passage de la correspondance qualitative entre deux emboĂźtements logiques de mĂȘmes « types » Ă  l’égalitĂ© entre deux emboĂźtements quantitatifs de mĂȘme ordre (ou valeur mĂ©trique).

Or, le grand intĂ©rĂȘt de cette marche suivie dans la construction psychologique des proportions mĂ©triques, en ce domaine des rapports dimensionnels entre les rectangles 18 est qu’elle est complĂštement parallĂšle Ă  ce que nous avons vu au cours de la section I de ce chapitre, Ă  propos de la similitude entre les triangles. Nous avons constatĂ©, en effet, qu’au niveau IIIB (le mĂȘme oĂč la proportion mathĂ©matique Ă©merge de la correspondance entre emboĂźtements logiques), l’enfant dĂ©couvre que deux triangles de cĂŽtĂ©s A1A2 et B1B2, tels que B1 = A1 + A’1 Ă©tant donc la diffĂ©rence entre un cĂŽtĂ© du petit triangle et le cĂŽtĂ© correspondant du grand) et que B2 = A2 + A’2 est la diffĂ©rence entre les deux autres cĂŽtĂ©s), sont semblables si les bases A (reliant les extrĂ©mitĂ©s de A1 et de A2) et B (reliant les extrĂ©mitĂ©s de B1 et de B2) sont parallĂšles. Il semble au premier abord qu’il n’y ait pas de rapport entre cette construction purement graphique et la construction mĂ©trique que nous venons de dĂ©crire Ă  propos des rectangles, mais il est clair, au contraire, qu’elles reviennent au mĂȘme.

Notons d’abord que les cĂŽtĂ©s h1 et l1 du rectangle modĂšle pourraient ĂȘtre conçus comme les cĂŽtĂ©s A1 et A2 d’un triangle (si l’on envisage que deux des quatre cĂŽtĂ©s du rectangle, sans s’occuper des cĂŽtĂ©s opposĂ©s (symĂ©triques et Ă©gaux aux deux premiers). De mĂȘme les cĂŽtĂ©s h2 et l2 du rectangle agrandi sont comparables aux cĂŽtĂ©s B1 et B2 du triangle agrandi, les diffĂ©rences A’1 et A’2 Ă©tant alors assimilables aux diffĂ©rences h’ et l’. Cela dit, la dĂ©couverte mĂ©trique due aux raisonnements concernant le rectangle consiste Ă  poser que h’ et l’ sont dans le mĂȘme rapport que h1 et l1 et que h2 et l2, soit h’/l’ = h1/l1 = h2/l2. Or, du point de vue purement graphique ou figurai, dire que deux droites issues d’un mĂȘme point prĂ©sentent un certain rapport signifie qu’on peut relier leurs extrĂ©mitĂ©s par une troisiĂšme droite : le rapport entre A1 et A2 est donc la droite A servant de base au premier triangle ; de mĂȘme le rapport entre B1 et B2 est la droite B servant de base au second triangle. Dire enfin que le rapport entre A1 et A2 est le mĂȘme qu’entre B1 et B2 revient Ă  affirmer que les deux droites A et B sont parallĂšles, le parallĂ©lisme marquant prĂ©cisĂ©ment l’identitĂ© de direction, donc de rapport. Ainsi la relation de parallĂ©lisme entre les bases A et B revient Ă  exprimer que A1 / A2 = B1 / B2 = A / B, ce qui correspond exactement aux proportions h’/l’ = h2/l2 = h1/l1. Cette correspondance entre la notion spatiale ou graphique des proportions et la notion mĂ©trique ou numĂ©rique des rapports proportionnels est bien connue des mathĂ©maticiens : il n’en est que plus intĂ©ressant de constater qu’elle se retrouve au mĂȘme niveau III B entre deux aspects trĂšs diffĂ©rents en apparence, de la construction psychologique des similitudes et des proportions. Il y a lĂ  un nouvel exemple de l’étroite parentĂ© qui unit, d’une part, la construction psychologique de l’espace et, d’autre part, la construction dĂ©ductive et axiomatique de la science gĂ©omĂ©trique.

Il n’en reste pas moins que la notion mĂ©trique des proportions ne trouve son Ă©quilibre qu’au niveau du stade IV, bien qu’esquissĂ©e dĂšs le sous-stade III B tandis que la similitude des triangles fondĂ©e sur l’égalitĂ© des angles trouve son Ă©quilibre au niveau III B, bien qu’esquissĂ©e dĂšs le sous-stade III A, et que cette mĂȘme similitude fondĂ©e sur le parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s trouve son Ă©quilibre dĂšs le niveau III A : parallĂ©lisme des cĂŽtĂ©s du triangle, Ă©galisation des angles et proportions mĂ©triques semblent ainsi constituer les trois paliers successifs, correspondant aux niveaux III A, III B et IV, de l’élaboration des similitudes et des proportions.

Au total, nous avons cherchĂ© Ă  montrer, dans la section I de ce chapitre, que la construction des similitudes entre triangles Ă©tait due Ă  un groupement d’opĂ©rations d’abord qualitatives, puis susceptibles de quantification extensive, fondĂ©e sur la correspondance co-univoque entre les diffĂ©rents intervalles compris parallĂšlement entre les cĂŽtĂ©s d’un angle Ă  partir du sommet jusqu’à la droite choisie comme base du triangle. C’est cette mĂȘme correspondance co-univoque qui, venons-nous de voir en cette section II, permet de mettre en rapport une partie et son tout et de relier deux rapports de ce genre sous forme d’emboĂźtements logiques correspondants, puis de proportions. D’oĂč la parentĂ© Ă©troite entre les constructions opĂ©ratoires de l’enfant dans les domaines de la similitude des triangles et de la proportionnalitĂ© des rapports dimensionnels en gĂ©nĂ©ral. Or, si la mise en correspondance co-univoque joue ainsi un rĂŽle fondamental dans l’élaboration des notions d’angles, et par consĂ©quent de similitude et de proportions, c’est au contraire la mise en correspondance bi-univoque qui interviendra dans la construction des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence et de coordonnĂ©es. C’est ce que nous allons voir dans les deux chapitres qu’il nous reste Ă  prĂ©senter pour terminer cette Ă©tude du passage entre les notions projectives, y compris la droite, et les notions inhĂ©rentes Ă  la mĂ©trique euclidienne, par l’intermĂ©diaire des parallĂšles et des angles.

Note additionnelle : les proportions entre figures ouvertes

Pour ne pas allonger ce chapitre dĂ©jĂ  trop copieux, nous ne pouvons dĂ©crire en dĂ©tail le rĂ©sultat d’une expĂ©rience de contrĂŽle faite sur la dĂ©couverte des proportions dans l’agrandissement d’une figure ouverte. Pour Ă©viter le rĂŽle des « bonnes formes » perceptives du triangle et du rectangle et voir si la proportionnalitĂ© se dĂ©velopperait de la mĂȘme façon qu’à propos de ces figures fermĂ©es nous avons prĂ©sentĂ© aux sujets une structure composĂ©e d’une droite horizontale a de 6 cm et d’une droite perpendiculaire Ă  de 3 cm dressĂ©e Ă  une distance c = 1,5 cm de l’extrĂ©mitĂ© gauche de la premiĂšre. Nous avons, comme prĂ©cĂ©demment. procĂ©dĂ© par comparaisons perceptives et par agrandissement graphique.

Les comparaisons perceptives ont portĂ© sur des agrandissements de a = 10 cm ; b = 5 cm et c = 2,5 cm en faisant varier les longueurs b et c, mais en laissant a inchangĂ©. Quant Ă  la construction graphique, elle s’est faite selon la mĂȘme technique que prĂ©cĂ©demment.

On constate que ce nouveau problĂšme diffĂšre de celui des rectangles et des triangles en ce que l’enfant doit tenir compte de trois grandeurs (a, b et c) sans l’aide de parallĂ©lismes, et surtout que les transpositions perceptives ou agrandissements graphiques ne peuvent ĂȘtre influencĂ©s de façon gĂ©nĂ©rale par une conceptualisation de la figure comme dans le cas des triangles rendus plus pointus ou des rectangles allongĂ©s pour mieux rĂ©pondre Ă  leur type ou « modĂšle interne ».

Or, les stades obtenus dans la dĂ©couverte des rapports proportionnels se sont montrĂ©s suivre le mĂȘme ordre de succession que ceux dĂ©crits Ă  propos des rectangles, sans cependant pouvoir leur ĂȘtre assimilĂ©s complĂštement. Au cours du stade I, l’expĂ©rience est encore moins possible qu’avec les figures fermĂ©es. Le stade II, de son cĂŽtĂ©, paraĂźt dĂ©buter un peu plus tard, les petits ayant grand-peine Ă  comprendre ce que peut ĂȘtre l’agrandissement d’une telle figure (Ă  laquelle il ne donne d’ailleurs pas de nom) : ou bien l’enfant compare le modĂšle et ses agrandissements d’une maniĂšre toute globale (il voit deux lignes avec intersection perpendiculaire, mais sans comparaison des dimensions, ou mĂȘme trois droites partant du mĂȘme point dans trois directions quelconques), ou bien, dĂšs qu’il analyse la figure, il « transporte » une grandeur absolue. On obtient ainsi, dans les comparaisons perceptives, soit un seuil trĂšs large, l’enfant acceptant toutes les figures, soit un seuil trĂšs Ă©troit, mais avec erreurs dues au fait que l’enfant s’en tient Ă  l’une des grandeurs absolues. La construction graphique donne lieu Ă  des rĂ©actions analogues. Par exemple Lil (5 ; 8) accepte toutes ces figures pourvu que les lignes b et c ne soient pas plus petites que celles du modĂšle, tandis que Jac (6 ; 6) compare uniquement des grandeurs absolues isolĂ©es.

Vers 7 ans on observe les dĂ©buts d’un sous-stade III A, marquant le commencement encore modeste d’une mise en relation des longueurs, avec, cependant, accroissement exagĂ©rĂ© soit de a soit de b (c Ă©tant en gĂ©nĂ©ral conservĂ© dans sa longueur absolue). Mais chaque sujet dĂ©bute, avant d’en venir Ă  l’analyse, par des comparaisons encore globales ou par des augmentations portant sur l’une seulement des deux dimensions. Par exemple Dan (6 ; 10) dĂ©bute par un seuil trĂšs grand et des b beaucoup trop larges, mais, lorsqu’on les prĂ©sente trop petits il commence Ă  analyser. Le dessin donne un c constant et b plus long que a. Tea (7 ; 0) fait l’inverse, etc. On ne retrouve guĂšre Ă  ce niveau le dĂ©calage entre les comparaisons perceptives et la construction graphique, la figure ouverte ne donnant pas lieu Ă  la mĂȘme conceptualisation et l’analyse prĂ©sentant Ă  peu prĂšs les mĂȘmes difficultĂ©s dans la comparaison perceptive et dans le dessin (sauf certaines exagĂ©rations d’une seule longueur plus poussĂ©es dans ce dernier).

Vers 8 ; 5 Ă  9 ans apparaĂźt un sous-stade III B avec comparaisons plus prĂ©cises de deux longueurs, mais pas de trois. En outre le sujet parvient aux proportions mĂ©triques dans les cas simples (1 à 2) et gĂ©nĂ©ralise la duplication au troisiĂšme Ă©lĂ©ment. Par exemple Ber (8 ; 6) arrive Ă  un rapport Ă  peu prĂšs exact entre a et b lorsqu’il dessine sans mesures, mais reporte c absolument. Lorsqu’il mesure il parvient Ă  un rapport correct entre a et c, mais b demeure inexact. Enfin il double systĂ©matiquement les trois longueurs mais sans parvenir Ă  d’autres agrandissements que par duplication. Job (8 ; 11) en arrive, aprĂšs ne s’ĂȘtre occupĂ© que de deux longueurs sur trois, Ă  ajouter des quantitĂ©s Ă©gales aux trois droites, etc.

Enfin vers 11 ans apparaßt le stade IV, avec ses mises en proportions métriques généralisées à tous les rapports.

Au total l’évolution de ces rĂ©actions est donc comparable Ă  celle des comparaisons perceptives et graphiques du rectangle, moins les complications dues Ă  la conceptualisation subjective de forme d’ensemble et plus celles dues Ă  l’intervention d’une troisiĂšme longueur Ă  comparer aux deux autres.

N. B. — Notons encore, pour terminer, que tout ce qui a Ă©tĂ© dit, en cette sect. II, de l’exagĂ©ration de la longueur des rectangles, se retrouve, Ă  des degrĂ©s divers, lorsque le rectangle est prĂ©sentĂ© verticalement et non plus horizontalement.