Chapitre XIV.
Les schémas topographiques et les plans du village 1 a

Nous avons constatĂ©, au cours des divers chapitres de cet ouvrage, comment les notions topologiques Ă©lĂ©mentaires qui sont au point de dĂ©part de la construction de l’espace (voisinage et sĂ©paration, ordre et enveloppements, continu et correspondances bi-continues) se prolongeaient simultanĂ©ment en notions projectives, dues Ă  la coordination des points de vue (perspectives et projections, sections et rabattements, etc.), et en notions euclidiennes, par l’intermĂ©diaire de la conservation des droites, des parallĂšles et des angles, jusqu’à la construction des systĂšmes d’ensemble de coordonnĂ©es. Sans Ă©tudier encore systĂ©matiquement en ces pages la construction de la mĂ©trique euclidienne 2, nous avons entrevu nĂ©anmoins que l’espace projectif et l’espace euclidien se constituaient corrĂ©lativement en s’appuyant l’un sur l’autre. Telle est, en particulier, la conclusion Ă  laquelle nous a conduits le chapitre prĂ©cĂ©dent : la construction des systĂšmes naturels de coordonnĂ©es, qui marquent l’achĂšvement des notions euclidiennes fondamentales, nous a paru synchroniser avec la coordination gĂ©nĂ©rale des points de vue (chapitre VIII), caractĂ©ristique de l’espace projectif.

Rien n’est plus propre Ă  prĂ©ciser une telle hypothĂšse, et par lĂ  mĂȘme Ă  fermer le cycle des Ă©tudes contenues en ce volume que l’analyse d’une conduite fort importante, tant au point de vue du dĂ©veloppement des dessins gĂ©omĂ©triques chez l’enfant qu’à celui de l’évolution historique de la gĂ©omĂ©trie Ă  ses dĂ©buts (chez les arpenteurs Ă©gyptiens, etc.) : la construction d’un « plan », au sens d’un schĂ©ma topographique mĂ©thodique.

Nous avons cherchĂ© Ă  cet Ă©gard (comme d’ailleurs en chacun des chapitres prĂ©cĂ©dents) Ă  atteindre les rĂ©actions les plus spontanĂ©es de l’enfant, en ramenant les consignes au minimum. Aussi nous sommes-nous bornĂ©s Ă  l’étude des deux problĂšmes suivants, l’un faisant la transition avec ceux du chapitre XIII et consistant Ă  situer un objet par rapport Ă  ce systĂšme de rĂ©fĂ©rence naturel qu’est un coin de terre avec routes et ruisseaux et l’autre consistant Ă  faire reproduire le coin de terre lui-mĂȘme (un village et ses alentours) sous la forme soit d’un mĂȘme arrangement, soit d’un dessin avec rĂ©ductions d’échelle.

Le premier de ces deux problĂšmes est destinĂ© surtout aux petits. Il consiste, Ă©tant donnĂ© un relief en carton-pĂąte reprĂ©sentant un paysage (avec un ruisseau, une route et quelques maisons), Ă  demander Ă  l’enfant de situer un bonhomme sur un double du mĂȘme relief, dans la mĂȘme position que sur le modĂšle. De plus, le second relief (prĂ©parĂ© d’avance et identique au premier) est soumis Ă  une rotation de 180°, afin que le sujet dĂ©termine cette position de la poupĂ©e par rapport aux objets eux-mĂȘmes et non pas uniquement par rapport au corps propre. Tout en constituant donc une simple question de systĂšme de rĂ©fĂ©rence, ce problĂšme est bien plus facile que celui de la dĂ©termination du niveau de l’eau dans un bocal inclinĂ© (chapitre XIII) ou que celui de la reproduction d’un arrangement de jetons (ibid. § 6). En effet, dans le cas de l’eau dans le bocal inclinĂ©, il faut, pour dĂ©terminer l’orientation de la surface du liquide, faire abstraction des rapports de voisinage entre l’eau et tel ou tel point de repĂšre intĂ©rieur au bocal, et chercher un systĂšme de rĂ©fĂ©rence extĂ©rieur Ă  celui-ci. Au contraire, pour situer un bonhomme dans un paysage, les relations de voisinage constituent le premier instrument Ă  utiliser, sous cette condition d’ĂȘtre complĂ©tĂ©es par celles d’ordre et de distance en fonction de plusieurs objets de rĂ©fĂ©rence Ă  la fois. La diffĂ©rence avec l’épreuve des jetons ou des perles Ă  disposer d’aprĂšs un modĂšle (chapitre XIII, § 6) consiste, d’autre part, en ce que dans cette derniĂšre Ă©preuve tous les objets sont Ă  placer Ă  nouveau (comme dans les schĂ©mas topographiques dont nous allons parler), tandis que, dans la prĂ©sente question, il ne s’agit que d’un seul objet (le bonhomme) Ă  situer dans un ensemble dĂ©jĂ  construit. Il reste, il est vrai, que cet ensemble est soumis Ă  une rotation de 180°, ce qui contraint le sujet Ă  coordonner les « points de vue » projectifs, en mĂȘme temps que les relations euclidiennes. Mais c’est prĂ©cisĂ©ment en cela que consiste l’intĂ©rĂȘt du problĂšme : d’une part les petits, qui ne se soucient pas de la structuration de l’espace selon un systĂšme de coordonnĂ©es, savent, souvent mieux que les grands, regarder une image Ă  l’envers ou Ă©crire et dessiner en miroir, ce qui peut leur faciliter les choses dans la prĂ©sente Ă©preuve ; mais, d’autre part, l’inversion systĂ©matique des rapports de gauche et de droite en mĂȘme temps que de devant et derriĂšre peut leur compliquer la tĂąche.

Quant aux schĂ©mas topographiques, ils consistent simplement Ă  dessiner sur une feuille de papier un peu rĂ©duite un petit village reprĂ©sentĂ© sur la table ou sur le sol par quelques maisons, une Ă©glise, quelques arbres, etc. le tout vu en vision perspective soit Ă  45° environ, soit de dessus (en vue plongeante). Cette seconde Ă©preuve est naturellement plus compliquĂ©e que la premiĂšre, puisqu’il s’agit de situer tous les objets Ă  la fois les uns par rapport aux autres, et non pas seulement un seul par rapport Ă  un ensemble dĂ©jĂ  construit. Mais, il n’intervient pas de rotation (sauf chez les grands oĂč nous demandons parfois un plan de diffĂ©rents points de vue). Par contre, on retrouve, dans cette question du schĂ©ma topographique comme dans celle du bonhomme Ă  placer, une double question de coordination des points de vue (voir le village sous une certaine perspective) et de coordonnĂ©es (traduire la vision directe en un plan structurĂ© selon des axes, des distances, etc.).

§ 1. Le bonhomme à situer dans un paysage

Le matĂ©riel consiste donc en deux reliefs exactement pareils, reprĂ©sentant un paysage (voir fig. 27). Le modĂšle A est traversĂ© du haut en bas par un ruisseau, bordĂ© du cĂŽtĂ© droit par une colline allongĂ©e sur laquelle est situĂ©e une maison Ă  toit jaune. Une route partant du coin infĂ©rieur de gauche traverse le relief en diagonale. Une grande maison Ă  toit rouge se trouve Ă  gauche de la route dans ce coin infĂ©rieur de gauche, et elle est reliĂ©e Ă  la maison Ă  toit jaune par un petit chemin traversant le ruisseau sur un pont. Dans le mĂȘme secteur que la maison rouge, mais dans le coin gauche supĂ©rieur du relief se trouvent trois arbres dispersĂ©s autour d’une petite colline.

Fig. 27.
Rotation d’un paysage dans lequel un bonhomme est à situer.

Le modĂšle B est exactement le mĂȘme, mais tournĂ© de 180° et sĂ©parĂ© du premier par un Ă©cran empĂȘchant le sujet de dominer du regard les deux reliefs Ă  la fois, et l’enfant est priĂ© de situer sur le modĂšle B une petite poupĂ©e aux mĂȘmes emplacements que l’expĂ©rimentateur situe la sienne sur le modĂšle A.

On commence d’ailleurs par prĂ©senter les deux reliefs sans Ă©cran ni rotation, en faisant poser le bonhomme « exactement au mĂȘme endroit » en quelques situations faciles (sur le toit des maisons rouge et jaune, etc.), puis on recommence aprĂšs rotation, mais sans Ă©cran, et enfin on place l’écran en laissant l’enfant vĂ©rifier tant qu’il veut ses hypothĂšses, par inspections successives des modĂšles A et B. Il est intĂ©ressant, aprĂšs que le sujet ait placĂ© dĂ©finitivement le bonhomme en ses diffĂ©rentes positions, de lui demander d’expliquer verbalement (en fermant les yeux) ce qu’il a voulu faire (cette explication demeurant naturellement toujours Ă  un niveau trĂšs infĂ©rieur Ă  celui de l’action elle-mĂȘme).

Nous plaçons alors le bonhomme en quinze positions types successives, de difficultĂ©s d’ailleurs trĂšs inĂ©gales, mais qu’il est inutile de dĂ©crire d’avance dans le dĂ©tail : l’intĂ©rĂȘt n’est, il va de soi, pas simplement de savoir si l’enfant pourra les retrouver sur le dispositif B, mais de dĂ©terminer quelle mĂ©thode il emploiera Ă  cet effet, c’est-Ă -dire quelles relations il invoquera et coordonnera entre elles pour assigner la position voulue. On use, Ă  cet Ă©gard, de la façon la plus souple de l’écran, qui peut ĂȘtre enlevĂ© pour corrections successives ou replacĂ© pour obliger Ă  de nouvelles rĂ©flexions.

Les stades que cette technique permet de dĂ©celer ne peuvent ĂȘtre caractĂ©risĂ©s que par l’ensemble ou la moyenne des rĂ©actions du sujet. En effet, si, pour chacune des quinze positions envisagĂ©es, l’ordre de succession de ces rĂ©actions est le mĂȘme, il existe de forts dĂ©calages de l’une aux autres solutions, par suite de la diffĂ©rence notable des difficultĂ©s en jeu. NĂ©anmoins, on peut dire en gros qu’au cours d’un stade I (jusque vers 4 ans ou parfois 3 ; 6 seulement) les positions sont dĂ©terminĂ©es essentiellement grĂące aux rapports topologiques de voisinage et d’entourage ou enveloppement : en termes psychologiques cela revient Ă  dire que le bonhomme est situĂ© sur un mĂȘme « fond » (dans un prĂ©, etc.) ou Ă  cĂŽtĂ© d’un mĂȘme objet, sans que le sujet se soucie des rapports de gauche et de droite, de haut ‘ et de bas, de distances, etc. Au cours du stade II (de 4 Ă  7 ans) les dĂ©calages sont les plus frĂ©quents entre les solutions d’une position Ă  l’autre, Ă©tant donnĂ© qu’il s’agit de rĂ©actions intermĂ©diaires au sein desquels interfĂšrent les facteurs perceptifs et intuitifs. Au cours du sous-stade II A, on peut parler d’une correspondance Ă©gocentrique d’orientation, sans prise de conscience des points de vue (donc avec mise en position par rapport au corps propre du sujet, comme s’il n’y avait pas eu de rotation du modĂšle B ni de l’ensemble du paysage), l’enfant tenant compte de plusieurs rapports et non pas seulement des objets proches. Il n’y a cependant encore pas plus de systĂšme de coordonnĂ©es que de coordination des points de vue. Au cours du sous-stade II B, il y a coordination intuitive croissante. Enfin Ă  partir du stade III (7 ans ou mĂȘme parfois 6 ; 6) toutes les relations sont construites par multiplication logique.

Voici des exemples du stade I :

Pour une position situĂ©e dans le secteur IV (Ă  droite en haut sur le modĂšle A), c’est-Ă -dire dans un prĂ© Ă  droite du ruisseau et Ă  gauche de la route : Jea (3 ; 0) place le bonhomme (sur le modĂšle B) dans un prĂ© Ă©galement, mais dans le secteur I (Ă  droite du ruisseau, sans rĂ©fĂ©rence avec la route, et dans le coin droit infĂ©rieur). Al (3 ; 0) met aussi le bonhomme dans un prĂ©, mais dans le secteur III entre le ruisseau (Ă  sa droite) et la grande colline.

Mar (4 ; 0) le place aussi dans un prĂ©, mais prĂšs de l’intersection de la route et du ruisseau, etc.

Pour une position du bonhomme dans un prĂ© entre la grande colline et le ruisseau et non loin de la maison jaune, Al (3 ; 0) commence par le mettre (modĂšle B) dans un prĂ© quelconque Ă  peu prĂšs Ă  la mĂȘme position absolue par rapport Ă  lui (c’est-Ă -dire sans tenir compte de la rotation), puis il le met prĂšs de la grande colline comme sur le modĂšle A, mais sans s’occuper de la maison jaune, ni de sa situation par rapport au ruisseau.

Pour une position du bonhomme dans le ruisseau, mais tout au bas du modĂšle A, l’unanimitĂ© des sujets du stade I le placent Ă©galement dans le ruisseau sur le modĂšle B, mais Al (3 ; 0) le met vers le milieu de la partie infĂ©rieure du modĂšle B, Rut (3 ; 6) exactement au centre (au-dessus de l’intersection de la route et du ruisseau), etc.

Pour la position du bonhomme Ă  cĂŽtĂ© de la maison jaune (sur la grande colline dans la partie infĂ©rieure de droite du modĂšle A), Al (3 ; 0) met la poupĂ©e (modĂšle B) sur la partie infĂ©rieure de la colline (sans s’occuper de la maison jaune). Pa (3 ; 0) commence de mĂȘme, puis le dĂ©place Ă  cĂŽtĂ© de la maison rouge et enfin la met Ă  cĂŽtĂ© de la maison jaune.

On voit assez le principe de ces rĂ©actions 3 : la position du bonhomme est dĂ©terminĂ©e par son voisinage ou son entourage immĂ©diat, sans aucune multiplication logique des autres relations en jeu ni mĂȘme de plusieurs voisinages Ă  la fois. C’est ainsi que si le bonhomme est dans un prĂ© sur le modĂšle A le sujet le replace dans un prĂ© sur le modĂšle B, mais sans s’occuper de quel prĂ©, ni des objets qui le bordent, ni mĂȘme de la rotation du dispositif avec les changements qu’elle entraĂźne. Si le bonhomme est dans le ruisseau en A il se retrouvera dans le ruisseau en B, mais n’importe oĂč, et Ă  nouveau sans se soucier, ni des systĂšmes de rĂ©fĂ©rence extĂ©rieurs Ă  ce ruisseau, ni de la rotation. Si le bonhomme est Ă  la fois prĂšs de la maison jaune et sur la colline, l’enfant de ce stade s’occupera, soit de la colline sans le placer prĂšs de la maison jaune (Al), soit de la maison, mais il le mettra prĂšs de la maison rouge aussi bien que de la jaune sans remarquer la couleur : dans aucun des deux cas, il ne multipliera donc les deux conditions l’une par l’autre.

Ce qui frappe donc, dans ces rĂ©actions du premier stade, c’est avant tout cette difficultĂ© Ă  la multiplication logique des relations. D’oĂč trois consĂ©quences solidaires : la premiĂšre est l’utilisation quasi exclusive des rapports topologiques Ă©lĂ©mentaires d’entourage ou d’enveloppement (« dans » le prĂ© ou le ruisseau) et de voisinage (« prĂšs de » la maison) qui ne nĂ©cessitent aucune multiplication ; la seconde est l’absence de coordination des points de vue projectifs (le sujet ne tenant pas compte de la rotation du dispositif et du changement de point de vue que ce fait nĂ©cessite) ; et le troisiĂšme l’absence de toute mise en relations euclidiennes (selon les distances en ligne droite, les angles, etc.), sources de coordonnĂ©es.

Avec le sous-stade II A, par contre, dĂ©butent quelques mises en relation, qui intĂ©ressent Ă  des degrĂ©s divers certains objets de rĂ©fĂ©rence plus Ă©loignĂ©s que prĂ©cĂ©demment, mais sans coordination des points de vue ni structuration de l’ensemble du paysage.

Lorsque le bonhomme est situĂ© dans le prĂ© du secteur IV, Ă  droite du ruisseau et Ă  gauche de la route, Cla Ă  3 ; 6 dĂ©jĂ  le situe d’abord dans un prĂ© quelconque, comme au stade I, puis se corrige (sans Ă©cran) pour le placer sur le modĂšle B, dans la mĂȘme position absolue que sur le modĂšle A (c’est-Ă -dire dans le secteur II, comme s’il n’y avait pas eu de rotation). Cette correction, quoique erronĂ©e, annonce le niveau II A. — Chri (4 ; 6), avec Ă©cran, le met d’emblĂ©e dans la mĂȘme position absolue. Jac (5 ; 1) fait de mĂȘme, puis cherche le rapport avec la route (qui n’est pas trĂšs proche) et met le bonhomme Ă  sa droite, puis de nouveau Ă  sa gauche.

Pour la position dans le ruisseau (au bas du modĂšle A) Wil (3 ; 9) met le bonhomme Ă©galement dans le ruisseau, vers le milieu du modĂšle B, puis le place tout en bas de celui-ci. Mon (4 ; 0) procĂšde de mĂȘme ; Chri (4 ; 6) Ă©galement, etc.

Lorsque le bonhomme est Ă  cĂŽtĂ© de la maison jaune, tous les sujets de ce niveau retrouvent la mĂȘme position sur le modĂšle B et plusieurs tĂątonnent pour dĂ©terminer si c’est Ă  gauche ou Ă  droite qu’il faut le mettre, en ne parvenant pas d’ailleurs Ă  inverser le rapport, faute de tenir compte de la rotation, par exemple Ude (4 ; 0).

Quant aux positions situées dans les prés entre le ruisseau et la riviÚre, le sujet tient compte de ces deux éléments, mais sans retrouver le bon secteur (toujours à cause de la rotation). Par exemple Ude (4 ; 0), en voulant retrouver une position du secteur I, le place, sur le modÚle B, dans le secteur IV qui ne contient pas non plus la grande colline, mais qui se trouve aussi sur la gauche du dispositif en B (comme le secteur I en A).

Le progrĂšs est donc Ă©vident par rapport au stade I : le bonhomme n’est plus situĂ© en fonction d’un seul objet proche (champ ou maison, etc.), mais de deux ou trois objets (route et ruisseau, ruisseau et colline ou maison, etc.). Il y a donc dĂ©but de coordination entre les positions de plusieurs Ă©lĂ©ments. De mĂȘme les relations de gauche et de droite, de devant et de derriĂšre interviennent dans le choix du sujet. Mais il n’y a ni coordination d’ensemble de ces rapports en fonction de certains « points de vue », faute de comprĂ©hension des effets de la rotation (l’orientation demeurant donc relative au point de vue propre de l’enfant), ni structuration de l’ensemble des objets selon un systĂšme de coordonnĂ©es, faute de rĂ©fĂ©rences Ă©tendues Ă  plus de deux ou trois Ă©lĂ©ments.

Le sous-stade II B marque, par contre, la transition entre ces débuts de coordination euclidiennes et projectives et les coordinations complÚtes du stade III :

Pour le prĂ© du secteur IV (en haut Ă  droite du modĂšle A), c’est-Ă -dire Ă  gauche de la route et Ă  droite du ruisseau, Mon (5 ; 0) situe d’abord, sur le modĂšle B, le bonhomme Ă  gauche du dispositif, mais vers le haut (secteur III), puis le ramĂšne vers le bas (secteur IV) et trouve la place exacte entre le ruisseau et la route.

Lorsque le bonhomme est entre la grande colline et le ruisseau (en bas Ă  droite du modĂšle A), dans le secteur III, le mĂȘme Mon (5 ; 0) le situe sur le modĂšle B, Ă  droite (secteur I) puis le ramĂšne Ă  gauche correctement, Clav (4 ; 11) dĂ©bute dans le bon secteur, mais tourne autour de la colline avant de trouver l’endroit. Bar (5 ; 1) de mĂȘme dĂ©bute trop bas par rapport Ă  la colline et Ă  la route, puis Ă©loigne le bonhomme de la route et le rapproche de la position juste. Pit (6 ; 3) dĂ©bute Ă  peu prĂšs au bon endroit, mais en le comparant avec la route dĂ©place le bonhomme au-delĂ  de celle-ci (par confusion avec le modĂšle A), puis il la ramĂšne dans le secteur III mais Ă  gauche de la maison jaune (Ă  nouveau par confusion avec A), pour le mettre enfin Ă  sa droite.

Pour la position voisine de la maison rouge, Luc (5 ; 5) met d’abord le bonhomme du mauvais cĂŽtĂ© du ruisseau, puis se corrige. Bar (6 ; 6) commence par manquer mĂȘme ce voisinage, en dĂ©plaçant simplement le bonhomme de bas en haut du dispositif pour tenir compte de la rotation (mais en oubliant l’inversion de gauche Ă  droite), puis il le place sur la droite en face de la maison, mais de l’autre cĂŽtĂ© du ruisseau et rĂ©ussit enfin. D’autres inversent la gauche et la droite, mais oublient d’abord le bas et le haut du dispositif (relations avant-arriĂšre), etc.

À l’encontre des sujets du niveau II A qui nĂ©gligent les effets de la rotation, ceux-ci en tiennent donc compte, mais par Ă©tapes successives, en inversant un seul rapport pour commencer, et en le multipliant ensuite seulement avec l’autre. Ce progrĂšs dans la logique se traduit frĂ©quemment par un rĂ©sultat paradoxal, qui est de conduire le sujet Ă  oublier des voisinages Ă©lĂ©mentaires (comme Bar pour la maison rouge) de maniĂšre Ă  tenir compte de rapports avec des objets plus Ă©loignĂ©s, mais de rapports d’abord isolĂ©s et par consĂ©quent incomplets. Ces incohĂ©rences momentanĂ©es sont particuliĂšrement nettes lorsqu’il s’agit de deux distances Ă  respecter simultanĂ©ment : le sujet s’occupe d’abord de l’une en nĂ©gligeant l’autre puis vice versa jusqu’à ce qu’il trouve un compromis acceptable.

Bref, ce sous-stade nous offre le tableau d’une coordination progressive, mais se produisant par tĂątonnements et souvent par voltefaces brusques, intĂ©ressant simultanĂ©ment les rapports projectifs de points de vue (gauche-droite et devant-derriĂšre, en fonction de la rotation du dispositif) et les relations euclidiennes de distances et d’ordre selon les deux dimensions en jeu. Tant ce dĂ©but de mise en rĂ©fĂ©rences systĂ©matiques que ce dĂ©but de coordination des points de vue sont dus Ă  une multiplication de relations de plus en plus nombreuses, mais guidĂ©e par l’intuition et ne procĂ©dant pas encore par opĂ©rations rĂ©glĂ©es.

Enfin le stade III est marquĂ© par la conquĂȘte de toutes les relations. Sur 41 enfants examinĂ©s nous n’en avons pas trouvĂ© avant 7 ans qui dĂ©terminent exactement l’ensemble des 15 positions, mais la rĂ©ussite gĂ©nĂ©rale est obtenue en moyenne dĂšs 7-8 ans, c’est-Ă -dire dĂšs le niveau III A. DĂšs les dĂ©buts de ce sous-stade, la rotation ne joue pour ainsi dire plus de rĂŽle, le bonhomme Ă©tant chaque fois situĂ© d’emblĂ©e en fonction d’un double systĂšme de rĂ©fĂ©rence selon les deux dimensions du plan. Il ne faut pas s’étonner, rĂ©pĂ©tons-le, de la prĂ©cocitĂ© apparente des rĂ©actions Ă  cette Ă©preuve, alors que la coordination des points de vue Ă©tudiĂ©e Ă  propos des trois montagnes vues selon diverses perspectives (chapitre VIII) ou que les coordonnĂ©es verticales et horizontales (chapitre XIII) ne sont acquises qu’au niveau III B : dans la prĂ©sente Ă©preuve, en effet, il n’est question que d’un seul objet (le bonhomme) Ă  placer au sein d’un ensemble tout organisĂ©, lequel est soumis Ă  une seule demi-rotation de 180°. Il n’en est que plus intĂ©ressant de constater comment, aprĂšs le primat des rapports topologiques Ă©lĂ©mentaires du stade I, les coordinations projectives et euclidiennes se construisent simultanĂ©ment au cours des stades II et III, en s’appuyant les unes sur les autres 4.

§ 2. Le plan du village. Technique et résultats généraux

Avec la construction des schĂ©mas topographiques, au contraire, nous retrouvons un problĂšme d’ensemble auquel le prĂ©cĂ©dent sert simplement d’introduction et qui se rĂ©vĂšle beaucoup plus complexe dans la mesure oĂč un nombre plus ou moins grand d’objets sont Ă  placer simultanĂ©ment les uns par rapport aux autres et tous par rapport au cadre gĂ©nĂ©ral (modĂšle ou feuille de dessin).

Les techniques adoptĂ©es ont Ă©tĂ© au nombre de deux principales, l’une utilisĂ©e Ă  tous les Ăąges et consistant Ă  faire exĂ©cuter un dessin Ă  Ă©chelle rĂ©duite pris d’un certain point de vue, et l’autre, destinĂ©e aux petits et aux expĂ©riences de contrĂŽle, consistant Ă  reproduire sans plus le modĂšle au moyen d’objets rĂ©els. Pour comprendre l’idĂ©e qui a prĂ©sidĂ© au choix de ces techniques, il convient de se rappeler le but de ce dernier chapitre, qui est de vĂ©rifier l’interdĂ©pendance des constructions projectives et des constructions euclidiennes dans le dĂ©veloppement de l’espace enfantin, autrement dit de retrouver sous une forme synthĂ©tique tout ce que nous ont enseignĂ© les chapitres VI à XIII de cet ouvrage. L’élaboration d’un schĂ©ma topographique suppose, en effet, nĂ©cessairement : 1. Le choix d’un point de vue et de certaines conventions graphiques destinĂ©es Ă  exprimer ce point de vue (p. ex. une carte gĂ©ographique situe le sud au bas de la page, l’ouest Ă  gauche, le nord au haut, etc. ; le plan d’un village ou d’un petit territoire peut reprĂ©senter les bĂątiments, etc., vus perpendiculairement, les toits seuls Ă©tant visibles, ou de trois quarts, etc.). Toute reprĂ©sentation topographique suppose donc d’abord l’intervention d’un Ă©lĂ©ment projectif. 2. Un systĂšme de coordonnĂ©es, dont le rĂŽle est Ă©vident, avec les notions de droites, de parallĂšles et d’angles qu’il implique. 3. Une rĂ©duction Ă  une certaine Ă©chelle et par consĂ©quent les notions de similitudes et de proportions. C’est en quoi la construction d’un schĂ©ma topographique rĂ©sume en fait toutes les constructions que nous avons Ă©tudiĂ©es au cours des chapitres prĂ©cĂ©dents, mais en permettant de saisir leurs rapports et leurs corrĂ©lations.

Seulement, par le fait mĂȘme de l’interdĂ©pendance des notions en jeu, il convient de partir de la technique la plus globale et la plus souple, mais aussi de la complĂ©ter sans cesse par des Ă©preuves de contrĂŽle permettant d’analyser Ă  part certains des facteurs prĂ©sents. La technique centrale que nous avons adoptĂ©e consiste simplement, Ă©tant donnĂ© un certain nombre d’objets disposĂ©s sur une petite table ou sur le sol (une Ă©glise, des maisons, des arbres, etc.) Ă  demander Ă  l’enfant de les dessiner soit en vision perpendiculaire au plan sur lequel ils sont placĂ©s, soit Ă  45°, sur feuille de papier blanc de format rĂ©duit par rapport au modĂšle. Quant aux Ă©preuves annexes, elles ont Ă©tĂ© principalement les suivantes (sans rĂ©gularitĂ© et Ă  choix selon les besoins de chaque interrogatoire) :

Un contrĂŽle utile consiste, une fois que l’enfant a terminĂ© son premier dessin, Ă  enlever les objets modĂšles et Ă  demander au sujet de les replacer lui-mĂȘme d’aprĂšs son propre dessin. En reprenant alors l’épreuve principale on obtient souvent des rĂ©sultats amĂ©liorĂ©s ou au contraire une confirmation plus prĂ©cise de la nature des erreurs commises. On peut, en second lieu, simplifier le modĂšle primitif, ou mĂȘme ne faire dessiner que trois objets seulement, de diffĂ©rents points de vue, en analysant les angles de la figure qu’elles font Ă  elles trois, etc. On peut aussi prĂ©senter des dessins Ă  choix, en les faisant commenter.

Mais, la principale difficultĂ© inhĂ©rente Ă  l’emploi de ces techniques tient naturellement au rĂŽle jouĂ© par le dessin de l’enfant lui-mĂȘme : il importe donc (surtout chez les petits) de pouvoir remplacer le dessin par une simple construction. On prĂ©sentera Ă  cet effet un modĂšle de village disposĂ© sur un carton de 40 × 60 cm (voir fig. 28) et on fournira Ă  l’enfant un autre carton et de mĂȘmes objets, Ă  situer de façon semblable (on pourra, en ce cas, supprimer le facteur proportionnalitĂ© en conservant les mĂȘmes dimensions, ou au contraire donner un carton ainsi que des objets correspondant aux modĂšles mais de dimensions rĂ©duites). Les cartons doivent Ă©videmment ne comporter aucune ligne ou points de rĂ©fĂ©rence possibles, en dehors des objets eux-mĂȘmes et du cadre rectangulaire. D’autre part, les objets offerts Ă  l’enfant peuvent ĂȘtre en nombres correspondant Ă  ceux du modĂšle ou au contraire en quantitĂ©s plus grandes, avec nĂ©cessitĂ© d’un choix.

Fig. 28.
Exemple de disposition des huit objets du plan.

Quant Ă  la disposition des objets du modĂšle, tant pour la technique du dessin que pour celle de la construction imitative, il y a avantage Ă  la conserver identique des plus jeunes sujets aux plus ĂągĂ©s (du moins en certains des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s, en cas de simplification nĂ©cessaire). Les comparaisons en sont facilitĂ©es d’un stade Ă  l’autre et cette permanence n’exclut pas les variations introduites aprĂšs coup Ă  titre de contrĂŽle.

Les rĂ©actions observĂ©es au moyen de ces diverses techniques ont Ă©tĂ© les suivantes. Au cours du stade I (jusque vers 4 ans environ), il n’y a encore ni correspondance d’ordre spatial, ni mĂȘme correspondance bi-univoque des objets entre eux. Autrement dit, lorsque l’on offre au sujet davantage d’objets qu’il y en a sur le modĂšle, il n’en place pas un nombre Ă©quivalent et, d’autre part, ceux qu’il dispose en conformitĂ© avec ceux du modĂšle ne sont pas placĂ©s aux mĂȘmes endroits, ni dans le mĂȘme ordre. Tout au plus certains voisinages sont-ils respectĂ©s, mais, ou bien l’ensemble des objets est disposĂ© en agglomĂ©rations serrĂ©es, ou bien les Ă©lĂ©ments sont alignĂ©s en une suite linĂ©aire, mais sans correspondance d’ordre avec ceux du modĂšle.

Au cours du stade II (de 4 Ă  6-7 ans en moyenne) le sujet, aprĂšs avoir mis en correspondance logique les objets eux-mĂȘmes avec ceux du modĂšle, c’est-Ă -dire aprĂšs avoir choisi ou dessinĂ© les mĂȘmes que sur le modĂšle, cherche Ă  les situer en correspondance spatiale avec eux, mais ne parvient Ă  aucun placement en fonction d’un systĂšme de coordonnĂ©es, faute de savoir « multiplier » les relations d’ordre et de distances entre elles selon les trois dimensions. Par contre, avec la technique de la construction, il constitue de petits ensembles d’objets incoordonnĂ©s entre eux en tant qu’ensembles, mais ordonnĂ©s Ă  leur intĂ©rieur, en particulier par couples. Cet ordre naissant se fonde soit sur l’ordre de parcours du regard lorsqu’il suit de proche en proche les Ă©lĂ©ments du modĂšle (avec parfois inversion de l’ordre rĂ©el lorsque le sujet a regardĂ© d’abord Ă  droite et commencĂ© son dessin ou sa construction sur la gauche), ou par un ordre dĂ» aux ressemblances conceptuelles (les arbres ensemble, etc.), ou par rĂ©union d’objets sĂ©parĂ©s et spatialement opposĂ©s ; le sujet procĂšde Ă©galement parfois par rayonnement dans diffĂ©rentes directions Ă  partir d’un objet considĂ©rĂ© comme central. La technique du dessin donne, soit des rĂ©actions analogues, soit encore des alignements, correspondants aux Ă©lĂ©ments du modĂšle, mais unidimensionnels comme au stade I (il y a Ă  cet Ă©gard dĂ©calage entre le dessin et la construction). Au cours de ce second stade, les distances sont naturellement nĂ©gligĂ©es, ainsi que les perspectives. Quant aux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, il y a encore incoordination entre le systĂšme intĂ©rieur des objets (quelques-uns mis en rapport avec d’autres) et le systĂšme extĂ©rieur constituĂ© par le cadre rectangulaire. Il arrive ainsi qu’un ensemble d’objets soit contractĂ© au mĂ©pris des distances relatives, et rejetĂ© sur la gauche, ou vers le bas, etc., mais que quelques Ă©lĂ©ments isolĂ©s soient dĂ©jĂ  situĂ©s par rapport au cadre sans ĂȘtre alors placĂ©s en relation avec les autres objets, etc. On peut distinguer un niveau II A, rĂ©pondant Ă  ce qui prĂ©cĂšde, et un niveau II B avec mises en relation intuitives annonçant le stade III.

Au cours du stade III, c’est-Ă -dire de 7 Ă  10-11 ans, on assiste Ă  une construction progressive du systĂšme des coordonnĂ©es, d’abord par « multiplication » des relations qualitatives d’ordre, selon les orientations gauche × droite et devant × derriĂšre (les relations gauche x droite paraissant prĂ©cĂ©der les secondes), sans considĂ©ration suffisamment systĂ©matique des distances. Le double arrangement global est rapidement correct, mais il subsiste longtemps des erreurs de dĂ©tail. De plus, il se prĂ©sente des difficultĂ©s trĂšs significatives lorsqu’il s’agit de modifier le dessin, en cas de changement objectif du modĂšle, ou d’intĂ©grer de nouveaux Ă©lĂ©ments dans l’ensemble. On remarque, en outre, que le sujet adopte souvent au cours du dessin un seul systĂšme de points de repĂšre et qu’il a quelque peine, ensuite, Ă  le relier Ă  d’autres. Quant Ă  la perspective on assiste, de mĂȘme, Ă  des perfectionnements graduels. Il faut noter, au dĂ©but du stade, des compromis curieux tels que le dessin des toits seuls (pour la vision perpendiculaire au plan), mais vus de face. Puis certains objets sont en perspective mais pas tous. D’autre part, lors de la modification des positions relatives selon le point de vue de l’observateur, on observe encore durant le sous-stade III A une difficultĂ© rĂ©siduelle Ă  renverser simultanĂ©ment les rapports gauche × droite et devant × derriĂšre. Au cours du stade III B, par contre, le systĂšme des coordonnĂ©es se stabilise sous une forme qualitative (doubles rapports d’ordre), avec coordination des points de vue, mais toujours sans mesure prĂ©cise des distances.

Ce n’est qu’au stade IV (en relation avec ce que nous avons vu au chapitre XIII, paragraphe 6 des systĂšmes conventionnels de rĂ©fĂ©rence), que la notion d’un plan schĂ©matique est acquise en toute sa gĂ©nĂ©ralitĂ©, avec mesure des distances et rĂ©duction d’échelle selon des proportions mĂ©triques autant qu’avec les coordinations prĂ©cĂ©demment acquises.

§ 3. Le stade I : absence de correspondance spatiale hormis certains voisinages

Les réactions initiales propres à ce stade sont intéressantes à observer, en tant que passage entre des arrangements purement arbitraires et une véritable recherche de la correspondance spatiale, mais sans autres instruments à disposition du sujet que les rapports topologiques les plus élémentaires :

Jea (3 ; 3), pour un modĂšle de huit objets dispersĂ©s sur les quatre quarts d’un carton rectangulaire (technique de reconstruction simple, sans rĂ©duction d’échelle et avec plus d’objets Ă  choix qu’il n’y en a sur le modĂšle), rĂ©agit en agglomĂ©rant dans le coin infĂ©rieur de gauche de son carton (c’est-Ă -dire sur un huitiĂšme seulement de la surface totale) quatorze objets sans ordre, plus ou moins serrĂ©s les uns contre les autres. Jea semble ainsi avoir peur de l’espace vide Ă  sa disposition. Quant aux six objets en trop ce sont, pour certains, des doublets de ceux qui sont dĂ©jĂ  placĂ©s (faute de correspondance quantitative avec le modĂšle) et, pour d’autres, des objets non reprĂ©sentĂ©s sur le modĂšle (faute de correspondance logique). On peut discerner un ou deux voisinages de dĂ©tail corrects, mais peut-ĂȘtre sont-ils fortuits.

Ber (3 ; 1), avec la mĂȘme technique, prĂ©sente la mĂȘme tendance Ă  agglomĂ©rer ces objets dans l’un des quatre quarts du carton ainsi que le mĂȘme mĂ©pris des distances et des rĂ©fĂ©rences. Il introduit Ă©galement des objets Ă©trangers au modĂšle. Par contre, on assiste nettement Ă  une recherche des voisinages entre objets correspondants : c’est ainsi qu’une barriĂšre qui est situĂ©e tout prĂšs du bord gauche du carton modĂšle se trouve Ă  la mĂȘme place dans la copie. De mĂȘme, en partant d’un arbre, Ber pose deux animaux dont le premier est voisin de cet arbre sur le modĂšle. Mais, alors qu’il existe deux arbres en tout sur le modĂšle, et sans qu’ils soient voisins spatialement, Ber en aligne quatre dans sa copie, par indiffĂ©renciation du voisinage proprement dit (spatial) avec le voisinage logique ou rĂ©union d’objets se ressemblant par leurs caractĂšres conceptuels.

Cla (3 ; 11), avec la mĂȘme technique, prĂ©sente deux rĂ©actions intĂ©ressantes (que l’on retrouve en bien d’autres cas). Il pose d’abord la barriĂšre qui, sur le modĂšle, est proche du bord gauche du carton. Mais son carton Ă©tant lui-mĂȘme situĂ© Ă  gauche de celui du modĂšle, Cla place sa barriĂšre sur le cĂŽtĂ© droit de son carton, de maniĂšre Ă  ce qu’elle soit le plus voisine possible de celle du modĂšle. Ensuite, il ne se soucie plus de la barriĂšre et aligne tous les autres Ă©lĂ©ments le long d’une ligne unique, Ă  peu prĂšs verticale, avec quelques voisinages corrects par couples (par exemple deux maisons), mais sans ordre gĂ©nĂ©ral correspondant Ă  une suite objective ou Ă  un ordre d’exploration systĂ©matique : plusieurs Ă©lĂ©ments Ă©trangers au modĂšle y sont, entre autres, insĂ©rĂ©s.

Jac (4 ; 0) est priĂ© de reprĂ©senter par le dessin un paysage formĂ© d’un lac au premier plan Ă  droite (d’oĂč sort un ruisseau traversĂ© par un pont), quelques arbres en arriĂšre Ă  gauche, un prĂ© vert (Ă  leur droite), une barriĂšre (au milieu Ă  gauche), un champ brun (premier plan Ă  gauche) et une route traversant le tout en diagonale et sĂ©parant le lac et le champ brun des arbres et du prĂ©. Au lieu d’employer l’ensemble de sa feuille pour figurer le paysage en plan, il aligne alors les objets en les dessinant par couples d’élĂ©ments voisins : deux arbres, le champ et la barriĂšre, la route et le lac, etc. le tout rangĂ© le long du bord infĂ©rieur de la feuille.

On voit combien ces réactions initiales confirment ce que nous avons constaté au cours de tout cet ouvrage, sur le caractÚre primitif des rapports topologiques de voisinage, dont on saisit presque ici le point original de différenciation avec les rapports logiques ou prélogiques.

Rappelons d’abord, puisque ce chapitre consacrĂ© aux schĂ©mas topographiques rĂ©sume, par son sujet mĂȘme, tout ce que nous avons vu jusqu’ici, que la diffĂ©rence entre les opĂ©rations logico-arithmĂ©tiques et les opĂ©rations infralogiques ou spatio-temporelles est que les premiĂšres portent sur des ensembles d’objets en tant qu’ensembles reposant sur les seules ressemblances ou diffĂ©rences entre ces objets (c’est-Ă -dire sur les classes, les relations logiques ou les nombres), tandis que les secondes portent sur les objets comme tels, simples ou complexes (les ensembles d’objets Ă©tant alors considĂ©rĂ©s comme des objets complexes Ă  configuration totale unique). À cet Ă©gard, les objets rĂ©unis en un paysage, etc. et prĂ©sentĂ©s Ă  l’enfant pour ĂȘtre reproduits en un schĂ©ma graphique ou en une construction imitative, peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s, soit comme un ensemble logico-arithmĂ©tique (une classe d’objets ressemblants, une collection numĂ©rique, etc.), soit comme une totalitĂ© spatiale (Ă  configuration totale unique). Pour construire un tel schĂ©ma graphique ou une telle copie, il s’agit d’ailleurs de tenir compte de ces deux aspects du paysage Ă  la fois, c’est-Ă -dire de reproduire les mĂȘmes objets (par correspondance logico-arithmĂ©tique) et selon la mĂȘme configuration (par correspondance spatiale).

Or, la ligne de sĂ©paration entre les opĂ©rations ou correspondances logico-arithmĂ©tiques et les opĂ©rations ou correspondances spatiales se trouve prĂ©cisĂ©ment situĂ©e entre les notions de ressemblance (ou de diffĂ©rence), source de la mise en relations logico-arithmĂ©tiques, et de voisinage (ou de diffĂ©rence de position) source de la mise en relation spatiale : deux objets appartiennent Ă  la mĂȘme classe logique s’ils se ressemblent (et mĂȘme s’ils sont fort Ă©loignĂ©s l’un de l’autre), tandis que deux objets sont reliĂ©s spatialement s’ils sont voisins (et mĂȘme s’ils sont fort diffĂ©rents l’un de l’autre).

De ce point de vue le grand intĂ©rĂȘt des rĂ©actions de ce stade I est que les sujets ne se rĂ©vĂ©lant capables, ni de correspondances logico-arithmĂ©tiques, ni de correspondance spatiale tĂ©moignent encore (en ce qui concerne du moins cette Ă©preuve particuliĂšre des schĂ©mas topographiques) d’une indiffĂ©renciation relative entre le voisinage spatial et la ressemblance logique (ou entre la sĂ©paration et la diffĂ©rence). Par exemple Jea qui met six objets de trop sur sa copie (dont quelques-uns sans rapport avec ceux du modĂšle, par dĂ©faut de correspondance logique autant que numĂ©rique), et qui se rĂ©vĂšle incapable de disposer les objets selon un ordre, Ă  plusieurs ou mĂȘme Ă  une dimension spatialement comparable Ă  celle du modĂšle, agglomĂšre, par contre, tous les Ă©lĂ©ments sur une petite surface Ă©quivalente au huitiĂšme de celle du modĂšle. Pourquoi cette agglomĂ©ration ? Veut-il indiquer que ces objets forment une collection logique et numĂ©rique d’ensemble, ou veut-il exprimer qu’ils sont rĂ©unis spatialement ? Dans le dĂ©tail on ne peut dĂ©cider s’il recherche les voisinages ou si ceux qu’il obtient sur un ou deux points sont fortuits, mais, pour ce qui est du tout, il semble clair que les deux prĂ©occupations sont prĂ©sentes Ă  la fois en un Ă©tat indiffĂ©rencié : il constitue, une collection qui est Ă  mi-chemin de la classe logique et d’une configuration d’élĂ©ments voisins, et sa peur de l’espace vide (cf. chapitre XIII, § 2), traduit aussi bien un besoin global de cohĂ©rence conceptuelle que de cohĂ©sion spatiale. Ber, qui dĂ©bute par les mĂȘmes rĂ©actions, recherche nettement, par contre, certains voisinages de dĂ©tail : il met une barriĂšre Ă  cĂŽtĂ© de la frontiĂšre du carton et un animal prĂšs d’un arbre, comme sur le modĂšle ; mais, chose intĂ©ressante, il aligne alors une suite de quatre arbres (le double du modĂšle), par simple ressemblance conceptuelle, indiffĂ©renciĂ©e du voisinage spatial. Cia et Jac, par contre, inaugurent une conduite qui marque le passage du voisinage Ă  l’ordre (voir chapitre III), bien qu’il ne s’agisse encore que d’un ordre unidimensionnel ou linĂ©aire, et qu’il ne corresponde pas Ă  celui du modĂšle : ils alignent simplement, l’un dans sa construction et l’autre dans son dessin, les objets perçus sur le modĂšle (avec oubli de certains et adjonction d’autres), en une suite linĂ©aire, avec quelques voisinages de dĂ©tail exacts, mais non pas tous. En une telle rĂ©action, la configuration spatiale commence Ă  se dissocier nettement de la structure logico-arithmĂ©tique et nous sommes ainsi Ă  la limite infĂ©rieure du deuxiĂšme stade.

§ 4. Le stade II : coordinations partielles

De 4 Ă  7 ans environ, on assiste Ă  certains progrĂšs dans le sens de coordinations entre petits ensembles d’objets, mais sans mise en relations gĂ©nĂ©rale. Examinons d’abord les rĂ©actions du niveau II A avec la technique de la construction, lĂ©gĂšrement en avance sur celles qui sont obtenues avec la technique du dessin :

Mar (4 ; 0) au cours d’un premier essai (construction avec objets Ă  choix plus nombreux que sur le modĂšle) rĂ©agit encore comme au stade I avec, par contre, une tendance Ă  occuper une plus grande partie de l’espace libre de son carton ; un voisinage est exact dans le sens haut x bas. Au cours d’un second essai, alors qu’on lui donne les objets un Ă  un, il place une maison Ă  peu prĂšs au centre comme sur le modĂšle et ordonne une autre maison, un arbre et un animal en procĂ©dant de haut en bas sur la gauche de la premiĂšre maison en se servant de celle-ci comme point de rĂ©fĂ©rence.

Aen (4 ; 1) de mĂȘme, aprĂšs un dĂ©but voisin du stade I, rĂ©ussit Ă  constituer deux ensembles sĂ©parĂ©s de trois objets ordonnĂ©s chacun en fonction de l’ordre de parcours du regard, mais sans relation entre ces ensembles comme tels. D’une part, la barriĂšre, une maison et un arbre forment un angle, ou une ligne incurvĂ©e Ă  peu prĂšs exacts ; d’autre part, une autre maison, un arbre et un animal sont alignĂ©s obliquement, mais ces deux ensembles, tout en occupant la totalitĂ© de la surface du carton, n’ont pas de rapport entre eux ni avec le cadre constituĂ© par ce carton.

Del (5 ; 3) aprĂšs avoir placĂ© correctement la barriĂšre sur la gauche, dispose le reste des Ă©lĂ©ments en un ordre cyclique unidimensionnel correspondant Ă  la succession des dĂ©placements du regard et comportant plusieurs rapprochements exacts. Mais l’ensemble de cet arrangement circulaire est contenu dans la moitiĂ© gauche du carton, donc sans relation avec le cadre. Le deuxiĂšme essai marque un progrĂšs notable : les Ă©lĂ©ments situĂ©s prĂšs du bord sont alignĂ©s dans l’ordre correct 1-5 avant que soit posĂ© l’élĂ©ment central qui semble ĂȘtre situĂ© par rapport Ă  eux. Les autres Ă©lĂ©ments demeurent sans rapport.

Lil (6 ; 9) part d’un Ă©lĂ©ment dĂ©terminĂ© et rayonne dans deux directions, trois Ă©lĂ©ments Ă©tant d’abord alignĂ©s (alors que ce n’est pas le cas sur le modĂšle), deux autres rapprochĂ©s en un couple qui nĂ©glige les distances (les sĂ©parant sur le modĂšle). L’ensemble est dĂ©placĂ© vers le bas et les deux sous-ensembles n’ont pas de rapports sinon par leur Ă©lĂ©ment de dĂ©part commun.

Gen (6 ; 3) procÚde par couples incoordonnés entre eux, avec un élément isolé à tort, et trois autres alignés verticalement (aussi à tort). Le tout est déplacé sur la gauche.

Voici maintenant des exemples de dessins :

Chri (5 ; 4), pour une petite maison au premier plan, un sapin bien en arriĂšre d’elle et une grande maison sur la droite Ă  mi-distance des deux premiers objets, dessine « comme elles sont placĂ©es » la grande maison Ă  droite, le sapin au milieu et la petite maison Ă  gauche (le tout en ligne). Trois sapins formant triangles sont Ă©galement juxtaposĂ©s en une ligne et une maison situĂ©e en arriĂšre est simplement rajoutĂ©e Ă  leur droite.

Bag (5 ; 4), pour le modĂšle dĂ©crit Ă  propos de Jac (§ 3) dessine un ruban d’herbe tout autour de sa feuille rectangulaire, trois arbres alignĂ©s vers le haut, un lac avec un ruisseau sur la droite et un champ carrĂ© Ă  gauche, avec de grands espaces vides entre eux, sans la route en diagonale et sans que l’on puisse parler de plan en profondeur.

Phi (6 ; 0) pour le mĂȘme modĂšle aligne au bas de sa feuille de gauche Ă  droite un cordon bleu (le lac) et un cordon vert (les prĂ©s) surmontĂ© de deux barres brunes (la route) et de trois arbres. On lui demande pourquoi il ne se sert pas du reste de la feuille : « C’est trop difficile. Je ne sais pas oĂč les mettre ».

Kra (6 ; 1). Le premier modĂšle vu sur la table est formĂ© de trois maisons les unes derriĂšre les autres, avec chacune un sapin sur sa droite. À la droite de cet ensemble est une Ă©glise et au premier plan un pont sur une riviĂšre Ă  mi-chemin de l’église et de la plus rapprochĂ©e des trois maisons. Kra, en possession d’une grande feuille de 30 × 40 cm pour dessiner le village, aligne les huit objets le long du bord infĂ©rieur du papier et dans l’ordre suivant (de droite Ă  gauche) : les trois maisons (qui sont Ă  gauche sur le plan), le pont, l’église et enfin les trois arbres. En cours de dessin on lui demande (en montrant le modĂšle) : « OĂč est cette maison (2e) ? — Au milieu des deux autres. — Et celle-lĂ  (1re) ? — Au bord des autres. — OĂč est le pont ? — À cĂŽtĂ© de l’église (ce qui est juste si l’on nĂ©glige les plans en profondeur) », etc. (voir fig. 29). Le dessin terminĂ©, on demande : « C’est comme c’est arrangĂ© ici ? — Non, parce que je ne peux pas dessiner comme ça. — Essaie encore (on donne une autre feuille). — Je n’arrive pas ». On dĂ©truit alors le village et on demande Ă  Kra de le rĂ©arranger tel qu’il est sur son dessin : Kra reproduit la rangĂ©e des huit objets qu’il a dessinĂ©s, mais il les place sans s’en douter en ordre inverse (de mĂȘme qu’il nous a donnĂ© une signature exactement en miroir).

Fig. 29.
Exemple de plan par alignement (dessin de Kra).

Avec quatre objets seulement (arbre, Ă©glise, maison et pont, dispersĂ©s en profondeur autant que de gauche et droite) regardĂ©s sur le sol en vision perpendiculaire, Kra dessine Ă  nouveau un simple alignement, les quatre objets Ă©tant figurĂ©s de face : « Est-il possible de voir comme ça un village de dessus ? — Non. On voit seulement les toits. — Et lĂ  qu’as-tu dessiné ? — Je voulais dessiner la maison entiĂšre. Et l’église quand on la voit toute. — Regarde bien et dessine ce que tu vois ? — (Il fait le mĂȘme dessin) ».

On prĂ©sente enfin une seule maison au milieu du plateau de la table avec un seul sapin Ă  l’un des angles. Kra est priĂ© de dessiner ce couple d’objets des quatre cĂŽtĂ©s de la table successivement, en se dĂ©plaçant chaque fois lui-mĂȘme et en dessinant simplement ce qu’il voit (sans appel Ă  la reprĂ©sentation, comme au chapitre VIII). Il donne alors : (1) l’arbre Ă  gauche (juste) mais en avant (faux) ; (2) l’arbre Ă  gauche (faux) et en avant (juste). (3) l’arbre Ă  droite et en avant (juste) ; (4) l’arbre Ă  gauche et en avant (juste), donc avec une faute sur quatre pour la gauche et la droite, et toujours en avant. Pour le dessin (2) on demande : « Et le sapin, oĂč le vois-tu, en avant ou en arriĂšre ? — Je le vois un peu plus derriĂšre, mais je ne peux pas le faire derriĂšre : il faudrait crever le papier ! » Et pour la position (4), il s’écrie : « On a bougĂ© la maison. — Mais non, on n’a rien touchĂ©. — On a tournĂ© le plateau ! — Mais non. Qui a tourné ? Ce n’est pas toi-mĂȘme ? — Ah oui ! »

Pac (6 ; 0) marque un lĂ©ger progrĂšs sur Kra en ce qu’il procĂšde de l’alignement simple Ă  l’incurvation en profondeur. On lui prĂ©sente une Ă©glise (A) sur la droite ; Ă  gauche de l’église et en arriĂšre, une petite maison (B) ; plus Ă  gauche, mais en avant une grande maison (C) ; encore plus Ă  gauche une troisiĂšme maison (D) ; tout Ă  gauche et en arriĂšre de tout le reste, un pont (E). Pac construit alors une suite intermĂ©diaire entre l’alignement simple et un dĂ©but de profondeur : l’église (A) est un peu en arriĂšre puis les objets B, C, D et E les uns Ă  cĂŽtĂ© des autres de plus en plus avant selon une ligne lĂ©gĂšrement incurvĂ©e.

On met ensuite (B) Ă  gauche en avant de (A, C, D), lesquels sont alignĂ©s les uns derriĂšre les autres ; (E) est Ă  droite en arriĂšre : Pac respecte l’ordre et met bien (A), (C) et (D) les uns derriĂšre les autres, mais il place (B) Ă  la mĂȘme profondeur que (A), et (E) que (D).

Ces réactions du niveau II A marquent une série de progrÚs par rapport à celles du stade I, en conformité avec tout ce que nous avons constaté à cet égard au cours du présent ouvrage.

En premier lieu, les correspondances logico-arithmĂ©tiques sont dorĂ©navant exactes du point de vue intuitif, entre les objets du modĂšle et ceux de la copie, et les correspondances spatiales fondĂ©es sur le voisinage, sont par consĂ©quent diffĂ©renciĂ©es des prĂ©cĂ©dentes. Par le fait mĂȘme, en second lieu, les voisinages composĂ©s entre eux permettent Ă  l’enfant de conserver l’ordre intuitif des Ă©lĂ©ments du modĂšle, mĂȘme quand la disposition Ă  deux dimensions est traduite par un alignement unidimensionnel.

En troisiĂšme lieu, les petits ensembles d’objets composĂ©s par l’enfant tĂ©moignent, non plus seulement de voisinages et d’ordre ou d’enveloppements, mais d’intuitions euclidiennes Ă©lĂ©mentaires : droites et courbes, parallĂšles et angles, reproduisant certains des aspects du modĂšle, ainsi que certains rapports projectifs (gauche et droite, devant et derriĂšre) liĂ©s au point de vue de l’observateur. Mais si ces progrĂšs opposent ainsi le niveau II A au stade I, ils sont limitĂ©s par un ensemble de rĂ©actions intĂ©ressantes Ă  noter.

Tout d’abord, il est frappant de voir combien, au dĂ©but de ce stade II encore, les sujets ont peine Ă  occuper tout l’espace mis Ă  leur disposition et correspondant Ă  celui que remplit le modĂšle. Avec la technique de la construction elle-mĂȘme, la chose reste visible (chez Mar, Del, Lil et Gen) : l’ensemble construit par l’enfant est rejetĂ© vers la gauche ou la droite, ou vers le bas, etc. Avec la technique du dessin, le fait est bien plus net (le dessin Ă©tant toujours en retard sur la construction dans cette Ă©preuve des schĂ©mas topographiques), soit que le sujet en reste Ă  un alignement rectiligne ou incurvĂ©, soit que, comme Bag, il dispose ses figures sur toute sa feuille mais avec de grands espaces vides. Cette timiditĂ© en prĂ©sence de l’espace vide, que le sujet ne semble pas oser occuper, est sans doute Ă  expliquer non seulement (comme nous le disions au § 3) par le besoin de cohĂ©sion marquant un dĂ©but de mise en relation spatiale, mais encore par l’influence des rapports plus perceptifs qu’opĂ©ratoires. On se rappelle (chapitre VI, section I) en effet, qu’à ce mĂȘme niveau II A les sujets parviennent facilement Ă  construire des droites parallĂšles au bord de la table tandis qu’ils n’arrivent pas Ă  quitter ce bord lorsqu’il s’agit de mener une droite Ă  travers l’un des coins : de mĂȘme les sujets Ă©tudiĂ©s ici semblent s’accrocher Ă  l’un des bords ou Ă  l’une des parties de leur carton ou de leur feuille, puis aux objets dĂ©jĂ  posĂ©s ou dessinĂ©s, comme Ă  un appui perceptif qu’ils n’osent lĂącher pour construire de nouvelles relations Ă  travers l’espace vide.

Mais ce premier indice traduit une lacune plus grave : si les sujets de ce niveau n’occupent pas tout l’espace Ă  disposition sur leur carton ou sur leur feuille, c’est qu’ils ne se servent pas encore de l’ensemble de ce cadre comme d’un systĂšme de rĂ©fĂ©rence gĂ©nĂ©ral, susceptible de leur fournir des axes de coordonnĂ©es. Ils mettent bien un objet en relation avec deux ou trois autres (selon des rapports de droite, d’angles, etc.), mais ces petits ensembles d’objets demeurent eux-mĂȘmes incoordonnĂ©s entre eux. Quant au cadre, il ne joue aucun rĂŽle, sauf parfois pour un objet isolĂ© situĂ© prĂšs du bord et sauf pour l’attraction perceptive de l’une de ses parties, comme nous le notions Ă  l’instant. On ne saurait donc parler Ă  ce sous-stade II A de schĂ©mas topographiques d’ensemble : l’enfant ne construit que quelques figures partielles au moyen d’objets isolĂ©s de leur totalitĂ© ainsi que de leur cadre.

Il n’est qu’un cas oĂč tous les objets sont coordonnĂ©s entre eux : c’est celui de l’alignement unidimensionnel, qui ne subsiste plus Ă  ce niveau dans le domaine des constructions elles-mĂȘmes (sauf l’ordre cyclique de Del), mais qui reste frĂ©quent dans le dessin sous une forme rectiligne (Chri et Kra) pour donner lieu ensuite Ă  des incurvations curieuses (Pac). Or, la raison de la persistance, dans le dessin, de ce mode d’arrangement est bien claire, et explique mĂȘme de la façon la plus naturelle l’absence de coordonnĂ©es et de rĂ©fĂ©rence Ă  un cadre gĂ©nĂ©ral : c’est que si l’enfant de ce niveau connaĂźt bien les trois dimensions du point de vue des rapports topologiques d’enveloppement (voir chapitre IV) il n’a point encore structurĂ© ses intuitions euclidiennes selon ces dimensions. Autrement dit, de mĂȘme qu’à ce niveau II A, il ne connaĂźt intuitivement que des parallĂšles et des perpendiculaires liĂ©es Ă  des figures particuliĂšres, mais ne sait retrouver les horizontales ni les verticales (chapitre XIII, § 3), de mĂȘme, en prĂ©sence des objets du modĂšle Ă  traduire en un schĂ©ma topographique, il ne parvient pas Ă  tenir compte Ă  la fois de la largeur et de la profondeur de l’ensemble et se borne d’abord Ă  tout rĂ©duire Ă  une seule dimension. Le sujet Kra sait bien que cet alignement n’est pas conforme au modĂšle Ă  deux dimensions, mais il « n’arrive pas » Ă  « dessiner comme ça ». Quant Ă  Pac, sa ligne incurvĂ©e marque un dĂ©but de bi-dimensionnalitĂ©, c’est-Ă -dire un compromis entre la droite de Chri et Kra et un placement en profondeur.

Mais, outre ces difficultĂ©s relatives aux coordonnĂ©es et aux dimensions, il intervient ici une difficultĂ© projective de mise en perspective et de choix des conventions graphiques permettant d’exprimer l’arriĂšre-plan par le haut du papier. À cet Ă©gard, si les sujets font dĂ©jĂ  intervenir les relations de points de vue « gauche » et « droite », c’est parfois avec inversion involontaire (cf. Kra au dĂ©but), et toujours sans coordination des points de vue distincts (cf. Kra Ă  la fin). Quant aux rapports d’avant et d’arriĂšre, le mĂȘme Kra voit bien les objets Ă  l’arriĂšre-plan, mais sans rĂ©ussir Ă  exprimer graphiquement ce rapport : « Je le vois un peu plus derriĂšre, mais je ne peux pas le faire derriĂšre : il faudrait crever le papier ». La coordination projective des points de vue ne dĂ©passe donc pas, Ă  ce niveau, l’élaboration du systĂšme des coordonnĂ©es, toutes deux demeurant limitĂ©es Ă  quelques rapports de dĂ©tail sans aucune opĂ©ration d’ensemble.

Quant aux rĂ©actions du sous-stade II B, elles font la transition entre ces coordinations partielles, avec incoordination d’ensemble, et les multiplications de relations propres au troisiĂšme stade :

Chel (5 ; 10) avec la technique de construction commence par poser quatre Ă©lĂ©ments en un quadrilatĂšre imitant assez correctement la disposition objective, puis repart de l’un de ces quatre Ă©lĂ©ments pour en poser trois autres faisant avec lui un second quadrilatĂšre coordonnĂ© avec le premier. Mais il reste un dernier Ă©lĂ©ment que Chel pose aprĂšs coup sur la droite, en rĂ©fĂ©rence avec le carton seul, et sans contact avec les sept premiers, qui demeurent dans la partie gauche du cadre.

Pie (6 ; 8) est priĂ© de dessiner une Ă©glise Ă  droite, une maison Ă  gauche et une autre maison au milieu, mais Ă  l’arriĂšre-plan. Il les dessine les trois sur la mĂȘme ligne, mais dans l’ordre correct. Lors d’un second essai avec trois nouveaux objets, il place par contre au haut de sa feuille l’élĂ©ment situĂ© Ă  l’arriĂšre-plan. Il rĂ©ussit ensuite Ă  nouveau une troisiĂšme Ă©preuve et dit de la maison situĂ©e au haut de son papier : « Elle est prĂšs du ciel » tout en la voyant Ă  l’arriĂšre-plan mais au mĂȘme niveau horizontal sur le modĂšle. Mais, s’il rĂ©ussit ainsi Ă  exprimer la profondeur pour les grandes diffĂ©rences, il Ă©choue pour les petites, et Ă©choue Ă©galement Ă  dessiner une suite oblique d’élĂ©ments d’éloignement croissant (qu’il situe simplement sur deux plans).

Quant aux proportions, il dessine en plus petit les Ă©glises et les maisons Ă  cause de l’exiguĂŻtĂ© de sa feuille de papier, mais sans intention : « Je les fais plus petites, mais c’est pas juste. Si on les fait la mĂȘme grandeur (que sur le modĂšle), c’est juste. — Mais si on les fait aussi grandes on peut toutes les mettre ? — On peut les mettre toutes serrĂ©es, mais pas plus petites. » Cependant il donne sa signature en plus grandes lettres quand le papier est plus grand : « Pourquoi ? — Parce que la feuille est plus grande ».

Per (7 ; 0) commence, comme Pac (niveau II A) par dessiner le long d’une ligne inflĂ©chie des Ă©lĂ©ments situĂ©s Ă  des profondeurs diverses, puis il met un sapin en arriĂšre des maisons : « Il est plus loin, pas Ă  cĂŽtĂ© mais plus loin ». Trois Ă©lĂ©ments situĂ©s les uns derriĂšre les autres sont, par contre, dessinĂ©s correctement, sauf la rĂ©duction due Ă  la perspective. Pour trois maisons en triangle, il met la plus Ă©loignĂ©e trop peu en arriĂšre mais indique correctement oĂč il aurait dĂ» la dessiner.

Neuf maisons disposĂ©es en ellipse autour d’un champ et de quelques sapins (en vision perpendiculaire au plan) : la partie supĂ©rieure est rectiligne, tandis que les Ă©lĂ©ments du premier plan constituent un arc trĂšs Ă©tirĂ©. Les toits seuls sont reprĂ©sentĂ©s, mais de face.

On voit que, si ces sujets commencent Ă  coordonner les ensembles partiels d’objets entre eux, avec la technique de la construction, et Ă  marquer ces deux dimensions avec la technique du dessin, ils ne parviennent pas encore aux coordinations d’ensemble, ni euclidiennement (faute de mise en relation du cadre et des objets, simultanĂ©ment) ni projectivement (faute de diffĂ©renciation des perspectives, le point de vue perpendiculaire et le point de vue Ă  45° Ă©tant, par exemple (toujours confondus). De plus, les notions de similitude et de proportions n’apparaissent point encore, mĂȘme chez les sujets qui, comme Pil, effectuent des rĂ©ductions d’échelle sans s’en douter (et ceci aussi est en accord avec ce que nous savons par ailleurs de ce niveau II B).

§ 5. Le sous-stade III A : dĂ©but des coordinations d’ensemble, euclidiennes et projectives

L’ensemble des transformations de l’espace projectif, et de l’espace euclidien qui caractĂ©risent le stade III se marquent dĂšs 7-8 ans par une rĂ©ussite des reproductions du modĂšle par la technique de la construction imitative, abstraction faite des distances exactes et surtout des rĂ©ductions d’échelle, et par un dĂ©but d’organisation des schĂ©mas graphiques selon les deux dimensions du plan ainsi qu’en fonction des points de vue distincts :

Ar (7 ; 0) reproduit, par construction Ă  la mĂȘme Ă©chelle, la disposition exacte de l’ensemble des objets du modĂšle sans que l’on puisse distinguer de sous-ensembles incoordonnĂ©s. Il procĂšde par relations successives des objets envisagĂ©s deux Ă  deux, mais en coordonnant chaque fois la nouvelle relation avec les prĂ©cĂ©dentes, par une sorte de multiplication logique inductive et non pas simultanĂ©e. Il se sert mĂȘme spontanĂ©ment de la mesure, mais en partant toujours du bord du carton et en ne mesurant qu’une dimension Ă  la fois. Par contre, les essais successifs de mesure se complĂštent plus ou moins. Les distances obtenues demeurent cependant en partie inexactes et cette inexactitude augmente lors des essais de rĂ©duction d’échelle.

Gon (5 ; 10) parvient d’emblĂ©e Ă  ordonner, en son dessin, six objets selon les deux dimensions (mais sans respecter les distances). Par contre, lorsque l’on dĂ©place un des objets, Gon n’arrive Ă  le situer dans sa nouvelle position que par approximations successives, en se servant d’abord d’un seul Ă©lĂ©ment comme rĂ©fĂ©rence, puis en corrigeant son essai par comparaison avec les autres Ă©lĂ©ments : « Regarde oĂč je mets maintenant cette Ă©glise. — DerriĂšre la grande maison (il dessine). Ça ne va pas. J’ai dessinĂ© cette maison trop loin et trop haut (il recommence) ; etc. ». En vision perpendiculaire, il dessine les toits, mais avec essais de perspective comme s’ils Ă©taient vus entre 45° et 90°. Lorsqu’on le fait tourner autour d’une maison (au centre du plateau) et d’un sapin (dans un angle) il dessine correctement les quatre positions selon les rapports gauche × droite et devant × derriĂšre. « On a changĂ© quelque chose ? — Mais non, c’est moi qui a tourné ». Pour dĂ©crire verbalement la position du sapin au premier plan Ă  gauche par rapport Ă  la maison : « Comment pourrais-tu m’expliquer oĂč se trouve le sapin si je ne le voyais pas ? — Il est au commencement de la maison. — Devant ? — Non. — DerriĂšre ? — Non, au commencement, je ne peux pas expliquer ».

Tis (7 ; 1) place Ă©galement les objets, dans son dessin, selon les deux dimensions, mais avec quelques erreurs : par exemple un sapin est figurĂ© Ă  gauche au premier plan au lieu d’ĂȘtre Ă  l’arriĂšre-plan. Par contre, il n’y a plus de confusion gauche × droite. Les distances sont approximativement justes dans le sens latĂ©ral mais trĂšs dĂ©prĂ©ciĂ©es en profondeur. Les expressions verbales sont : « plus prĂšs du sapin ; de l’autre cĂŽtĂ© de l’église ; devant ; dans un coin ; au-dessus ; Ă  droite ; au milieu », etc. — Le plan en vision perpendiculaire est moins dĂ©taillĂ© et plus schĂ©matique, mais n’exprime pas encore la perspective exacte. La relativitĂ© des positions est exactement marquĂ©e.

Lep (7 ; 2) figure nettement les deux dimensions, avec quelques erreurs et, dans le dĂ©tail, quelques mĂ©langes de points de vue (par exemple dans le dessin de l’église). Les distances sont Ă  peu prĂšs exactes latĂ©ralement mais trĂšs rĂ©duites en profondeurs. Expressions verbales : « lĂ -bas, entre deux ; il est aprĂšs et il va contre l’église ; Ă  gauche de ; plus bas ».

RĂ©duction Ă  une petite Ă©chelle (ÂŒ) : il laisse toutes les maisons et tous les arbres Ă  leur grandeur initiale mais les serre en ne rĂ©duisant que les distances intercalaires. Il cherche Ă  conserver les positions, mais il manque d’espace pour un sapin, qu’il dĂ©place alors. En outre le dessin sur le quart de feuille est plus alignĂ© qu’en grand format.

Ank (7 ; 4) marque, Ă  45°, les positions exactes selon les deux dimensions, mais sans prĂ©cision dans les distances. En vision perpendiculaire les distances sont meilleures et Ank marque un dĂ©but de perspective pour les toits, sans gĂ©nĂ©ralisation. La relativitĂ© des positions (maison au centre et arbre dans un angle) est indiquĂ©e correctement : « Le sapin est par devant. C’est moi qui ai changĂ© et le sapin est restĂ© en place. — Et pour moi ? — Il est par-derriĂšre, parce que vous ĂȘtes de l’autre cĂŽté ».

Scha (7 ; 5) laisse subsister quelques erreurs dans l’avant et l’arriĂšre (Ă  45°). Par contre, en vision perpendiculaire, il marque les perspectives avec une certaine avance sur les sujets prĂ©cĂ©dents : tous les toits sont rectangulaires et non plus dressĂ©s comme de face ou de trois quarts.

Dam (7 ; 6) marque avec prĂ©cision les positions Ă  45° et donne, en vision perpendiculaire, une perspective nettement distincte de la prĂ©cĂ©dente. Dam rĂ©unit ainsi les progrĂšs respectifs de Ank et de Scha. Par contre, il sous-estime les distances en profondeur (selon la hauteur du dessin) et les surestime tellement en largeur qu’il a besoin d’une seconde feuille pour allonger son plan.

Fran (8 ; 6). MĂȘmes rĂ©actions que Dam. Expressions verbales : « plus proche du bas de la feuille ; plus en avant que la maison ; au milieu », etc.

Per (9 ; 0). MĂȘmes rĂ©actions : positions exactes et perspectives marquĂ©es. Les expressions verbales marquent un dĂ©but de coordonnĂ©es virtuelles et d’évaluation des distances : « juste sous la ligne de la maison ; au-dessus du toit ; l’« espace entre » est plus grand ; tout au pied de », etc.

Par contre, pour la rĂ©duction au quart, il fait les maisons trop grandes, mais il en prend conscience aprĂšs coup (ce qui annonce les rĂ©actions du sous-stade III B, de mĂȘme que les propos prĂ©cĂ©dents) : « Si tout avait Ă©tĂ© un peu raccourci, ça aurait Ă©tĂ©. — On aurait pu aussi faire les maisons quatre fois plus petites ? — Oui, ça irait bien ». Mais, pour un agrandissement du premier dessin, il dessine trop petit, sans accroĂźtre les distances suffisamment. Il s’en rend compte Ă  nouveau : « C’est trop serrĂ© sur mon dessin. Les Ă©carter plus aurait Ă©tĂ© mieux ».

Gard (9 ; 5). Positions justes en gros : « Elle avance, la maison, par rapport au sapin », etc. Mais, pour la rĂ©duction au quart, il laisse d’abord les maisons de mĂȘme grandeur et les serre simplement, puis il se frappe la tĂȘte lorsqu’il se rend compte qu’il n’aura pas assez de place et les serre davantage (d’oĂč des inexactitudes dans les relations avant x arriĂšre).

On constate la grande diffĂ©rence, qui sĂ©pare ces sujets de ceux du stade II, ainsi que la remarquable concordance entre ces rĂ©actions relativement spontanĂ©es et ce que nous ont appris les diverses expĂ©riences dĂ©crites au cours de cet ouvrage au sujet de la construction de l’espace projectif, des coordonnĂ©es propres Ă  l’espace euclidien et des proportions et similitudes.

Au point de vue de la structuration de l’espace euclidien, tout d’abord, on peut dorĂ©navant parler d’une coordination d’ensemble des positions, tenant compte Ă  la fois du cadre et de tous les objets qui y sont placĂ©s, et non plus d’une sĂ©rie de coordinations partielles, par petits assemblages d’élĂ©ments, sans rĂ©fĂ©rence systĂ©matique au cadre lui-mĂȘme ni mise en relation de ces assemblages entre eux. À cet Ă©gard, ce niveau III A marque bien le dĂ©but de la construction des coordonnĂ©es, de mĂȘme qu’il se caractĂ©risait, dans les Ă©preuves du chapitre XIII par le dĂ©but de la construction des horizontales et des verticales.

C’est ainsi qu’avec la technique de la reconstruction simple (voir le cas de Ar) les sujets de ce niveau parviennent sans difficultĂ© Ă  une mise en place relative de l’ensemble des objets en se rĂ©fĂ©rant aux bords du carton rectangulaire qui leur sert de cadre. Seules les distances mĂ©triques demeurent inexactes, ainsi que les rĂ©ductions Ă  une autre Ă©chelle. Quant Ă  la technique du dessin, ses rĂ©sultats, jusqu’ici en retard sur ceux de la construction, les rejoignent presque au prĂ©sent niveau, du moins quant aux intentions du sujet. On constate, en effet, que, contrairement aux rĂ©actions du stade II (et mĂȘme du niveau II B), ces sujets disposent d’emblĂ©e les objets dans leur dessin selon les deux dimensions, c’est-Ă -dire selon les rapports de gauche ou de droite et d’avant ou d’arriĂšre (l’arriĂšre-plan Ă©tant reprĂ©sentĂ© par le haut du dessin). Il subsiste, naturellement, des erreurs de dĂ©tail, en particulier pour ce qui est de la profondeur, mais elles n’empĂȘchent en rien de parler d’une reprĂ©sentation graphique bi-dimensionnelle, tandis que les sujets du stade II se bornent Ă  aligner les Ă©lĂ©ments en une suite rectiligne (ou simplement incurvĂ©e lorsqu’ils pressentent la reprĂ©sentation de la profondeur) ou Ă  rĂ©partir les objets sur toute leur feuille (comme Bag), mais sans que l’on distingue de premier et d’arriĂšre-plan (les Ă©lĂ©ments Ă©tant sĂ©parĂ©s par de grands espaces vides). Bien plus, on s’aperçoit, dĂšs les dĂ©buts de leur dessin, que les enfants de ce niveau III A se rĂ©fĂšrent au cadre, et rĂ©partissent les objets en fonction de la grandeur de leur feuille de papier de la mĂȘme maniĂšre qu’ils les voient occuper la surface du modĂšle. Or, cette rĂ©fĂ©rence au cadre allant de pair avec la mise en relations bi-dimensionnelles des Ă©lĂ©ments eux-mĂȘmes est Ă  la fois nouvelle et trĂšs significative : Ă  la peur de l’espace vide, que nous avons pu attribuer au cours des stades prĂ©cĂ©dents Ă  une sorte d’accrochage perceptif Ă  l’un des cĂŽtĂ©s du cadre, succĂšde ainsi une mise en relation intellectuelle qui annonce les systĂšmes de coordonnĂ©es.

Quant Ă  la reprĂ©sentation spatiale intĂ©rieure de ces mĂȘmes sujets, elle devance naturellement quelque peu leur reprĂ©sentation graphique et tĂ©moigne de la recherche des rapports dont le dessin fournit aprĂšs coup l’expression. Or, de Gon qui traduit la position d’un sapin au premier plan par rapport Ă  une maison en disant, « Il est au commencement de la maison
 au commencement, je ne peux pas expliquer », jusqu’à Per qui situe un Ă©lĂ©ment « juste sous la ligne de la maison », chacun de ces sujets montre en ses formulations plus ou moins adroites que c’est, en fait, un vĂ©ritable rĂ©seau de rĂ©fĂ©rences qu’ils Ă©tablissent ainsi et un rĂ©seau dĂ©jĂ  bien proche d’un systĂšme de coordonnĂ©es.

En connexion Ă©troite avec ce dĂ©but de structuration d’ensemble de l’espace euclidien, on retrouve Ă  ce niveau III A le dĂ©but de diffĂ©renciation et de coordination des « points de vue » projectifs, que nous avons Ă©tudiĂ© au cours des chapitres VI à VIII Ă  propos des perspectives et des projections. Chez chacun de ces sujets on observe, en effet, une amĂ©lioration nette de la perspective, en ce sens que le plan en vision perpendiculaire commence Ă  se diffĂ©rencier de celui du village vu Ă  45° : tous les intermĂ©diaires se prĂ©sentent, Ă  cet Ă©gard, entre les toits coupĂ©s, vus latĂ©ralement (et dissociĂ©s du reste de la maison) et les toits vus de dessus, figurĂ©s au moyen de rectangles divisĂ©s longitudinalement par la ligne de faĂźte. D’autre part, lors des changements de points de vue (Ă©preuve de la maison situĂ©e au centre du plateau et de l’arbre dans un angle) les sujets de ce niveau III A font preuve de la mĂȘme relativitĂ© naissante (« C’est moi qui change et le sapin qui reste en place ») que ceux du chapitre VIII Ă  ce mĂȘme niveau.

Pour ce qui est des rapports entre cette coordination projective progressive et les dĂ©buts de coordonnĂ©es propres Ă  la structuration euclidienne de l’espace, on se trouve en une situation comparable Ă  celle que nous avons notĂ©e ailleurs Ă  propos des progrĂšs corrĂ©latifs des notions d’ordre de succession temporelle et de durĂ©e : il est des cas dans lesquels le dĂ©veloppement des perspectives devance quelque peu celui des coordonnĂ©es (Scha), et il en est d’autres dans lesquels il se produit l’inverse (Tis). Mais, dans la plupart des cas, les deux dĂ©veloppements synchronisent l’un avec l’autre, et cela va de soi car, d’une part, un plan dessinĂ© selon un systĂšme de coordonnĂ©es constitue Ă©galement une vision d’ensemble prise d’un certain point de vue (assez Ă©loignĂ© pour que les lignes de regard soient parallĂšles les unes aux autres) et, d’autre part, les perspectives particuliĂšres (Ă  45° par exemple) sont relatives Ă  des positions des objets et de l’observateur dont le sujet ne pourra tenir compte qu’en les situant par ailleurs dans un champ spatial d’ensemble dĂ©fini par un systĂšme de coordonnĂ©es. Que la premiĂšre acquisition prĂ©cĂšde la seconde, ou l’inverse, il y aura donc toujours tĂŽt ou tard rejaillissement de l’une sur l’autre.

Mais, si tels sont les progrĂšs propres Ă  ce sous-stade III A, il demeure trois sortes de lacunes, qui ne seront comblĂ©es qu’au niveau III B, en conformitĂ© avec tout ce que nous avons constatĂ© jusqu’ici Ă  propos des similitudes et des proportions, etc., ou avec ce que nous verrons ailleurs (vol. II) Ă  propos de la mesure Ă  deux dimensions.

En premier lieu, le sujet ne parvient pas Ă  tenir compte des distances exactes, tout en les recherchant plus ou moins (cf. Ar, Gon, etc.). Or, outre les difficultĂ©s mĂ©triques, qui obligent le sujet Ă  se contenter d’évaluations au jugĂ©, les faits prĂ©cĂ©dents mettent en Ă©vidence une curieuse rĂ©action, assez constante pour que l’on puisse parler d’une erreur systĂ©matique de ces estimations : les distances en profondeurs du modĂšle (selon la dimension en hauteur sur le dessin) sont fortement dĂ©prĂ©ciĂ©es par opposition aux distances latĂ©rales (gauche × droite et non plus avant × arriĂšre). Dans le cas de la vision Ă  45°, on pourrait attribuer cette dĂ©formation Ă  une comprĂ©hension insuffisante de la perspective, en fonction de l’éloignement, mais l’erreur subsiste en vision perpendiculaire. Il s’agit, d’autre part, de dĂ©formations trop grandes pour ĂȘtre attribuĂ©es Ă  des illusions purement perceptives (surestimation de la hauteur du dessin, etc.). Nous croyons donc plutĂŽt qu’il s’agit en l’occurrence d’un rĂ©sidu de la tendance propre aux stades I et II d’aligner les objets latĂ©ralement pour reprĂ©senter le modĂšle bi-dimensionnel. On retrouve un souvenir bien net de cette attitude initiale chez Dam, qui a besoin de deux feuilles accolĂ©es latĂ©ralement pour terminer son plan. Quant au fait que ce rĂ©sidu d’alignement (ainsi que les alignements proprement dits des stades I-II) fasse primer la largeur sur la hauteur ou la profondeur, cela est par contre dĂ» aux habitudes pratiques propres Ă  l’activitĂ© perceptive, qui compare mieux latĂ©ralement qu’en hauteur.

En second lieu, et cette deuxiĂšme difficultĂ© est sans doute corrĂ©lative Ă  celle de la mesure des distances selon deux dimensions, le sujet ne parvient pas Ă  rĂ©duire les proportions de son plan, de l’unitĂ© au quart (cf. Lep, Per et Gard) : il laisse inchangĂ©es les dimensions des objets et se borne Ă  les serrer davantage, ce qui conduit Ă  des impossibilitĂ©s de position et altĂšre naturellement les distances intercalaires relativement aux grandeurs des objets. Or, il est Ă  noter qu’en cas de rĂ©duction d’échelle, la tendance Ă  l’alignement latĂ©ral s’accentue (cf. Lep), tandis qu’en cas d’agrandissement les objets demeurent latĂ©ralement trop serrĂ©s (cf. Per). On retrouve ici, mais en sens inverse, ce que nous avons constatĂ© Ă  ce mĂȘme niveau Ă  propos de la similitude des rectangles (chapitre XII) : tandis que les sujets du chapitre XII allongeaient les rectangles pour les agrandir, en vertu de leur notion d’un type idĂ©al du rectangle, ceux-ci les allongeant proportionnellement pour les rĂ©duire, en vertu de leur tendance Ă  l’alignement due elle-mĂȘme Ă  la prĂ©dominance des comparaisons latĂ©rales. Ces deux sortes d’échecs Ă  la similitude sont donc parents quoique orientĂ©s diffĂ©remment.

Enfin, en troisiĂšme lieu, lorsque l’on dĂ©place quelque Ă©lĂ©ment sur le modĂšle en demandant au sujet la correction correspondante sur son plan (cf. Gon), il se produit un fait curieux qui met bien en Ă©vidence les difficultĂ©s que rencontre encore l’enfant dans la construction de ses systĂšmes de rĂ©fĂ©rence ou de coordonnĂ©es : il n’arrive Ă  modifier le plan que par approximations successives, commençant par situer la position nouvelle simplement par rapport Ă  celle d’un seul autre objet, puis par rapport Ă  un second, etc., sans parvenir Ă  tenir compte de l’ensemble des relations Ă  la fois. Ce comportement est tout Ă  fait analogue, mais avec un dĂ©calage chronologique tenant Ă  la complexitĂ© plus grande du problĂšme des coordonnĂ©es, Ă  ce que l’on observe dans le domaine de la sĂ©riation : l’enfant de 5 ; 6 Ă  6 ; 6, capable de construire une rangĂ©e intuitive de grandeurs, Ă©prouve de grandes difficultĂ©s Ă  y placer aprĂšs coup des Ă©lĂ©ments supplĂ©mentaires, parce que l’ordre de la sĂ©rie tient encore Ă  une configuration perceptive d’ensemble et non pas Ă  un systĂšme opĂ©ratoire. Or, un systĂšme de coordonnĂ©es consiste d’abord simplement en une double sĂ©rie de positions ordonnĂ©es, l’une horizontale et l’autre verticale, c’est-Ă -dire en un systĂšme multiplicatif et non pas additif. Mais le principe en Ă©tant le mĂȘme, il est donc naturel de retrouver une difficultĂ© semblable relative Ă  la configuration intuitive qui demeure sous-jacente aux premiĂšres coordinations opĂ©ratoires.

§ 6. Le sous-stade III B : amélioration des distances et des proportions

Une fois construit l’ordre des positions selon les deux dimensions du plan, intervient le problĂšme des intervalles entre les objets ordonnĂ©s, c’est-Ă -dire des distances. Ce problĂšme n’est naturellement pas absent dans les rĂ©actions du sous-stade III A, mais il est comprĂ©hensible que l’accent soit mis sur la recherche de l’ordre et surtout sur les correspondances d’ordre en largeur et en profondeur, avant de porter sur les intervalles comme tels. Au cours du sous-stade III B, au contraire, la question de l’ordre Ă  deux dimensions, c’est-Ă -dire des coordonnĂ©es, Ă©tant en rĂšgle gĂ©nĂ©rale rĂ©solue d’emblĂ©e, l’amĂ©lioration du plan porte alors sur les intervalles ou distances.

Or, en corrĂ©lation avec cette estimation plus soigneuse des distances, on observe un autre progrĂšs intĂ©ressant : celui qui a trait aux rĂ©ductions d’échelle, par exemple de l’unitĂ© au quart. Tandis que les sujets du niveau III A resserrent simplement les objets sans diminuer leurs dimensions, ceux du niveau III B rĂ©duisent l’ensemble des proportions, qu’il s’agisse de la grandeur des objets, comme des intervalles qui les sĂ©parent. Or, il va de soi que la considĂ©ration des proportions est voisine de celle des distances, puisque le passage du modĂšle au dessin primitif implique dĂ©jĂ  une rĂ©duction et qu’un seul plan est dĂ©jĂ  dit « bien proportionné » si les distances propres au modĂšle sont rĂ©duites Ă  l’échelle de ce dessin. D’autre part, nous avons vu au chapitre XII que les proportions apparaissent prĂ©cisĂ©ment pour les rapports simples de 1 à 2 ou de 1 à 4, Ă  ce mĂȘme niveau III B, ensuite de l’intervention des rapports dimensionnels au sein des similitudes qualitatives (fondĂ©e sur le parallĂ©lisme et les angles).

Voici quelques exemples de ces réactions nouvelles :

Ban (9 ; 5) construit un plan Ă  positions exactes selon les deux dimensions et surtout Ă  distances bien analysĂ©es, bien qu’il ne l’exprime pas verbalement au cours de son dessin. PriĂ© de reproduire le mĂȘme plan sur une feuille quatre fois plus petite (sans que l’on Ă©nonce naturellement ce rapport Œ), il rĂ©duit toutes les dimensions des objets comme les distances, au jugĂ© et sans mesure, et aboutit Ă  un plan semblable au premier, Ă  un ou deux petits dĂ©tails prĂšs (le pied d’un sapin, etc.).

Dub (9 ; 9) dessine Ă  45° dans les positions exactes selon les deux dimensions : « Qu’est-ce que tu regardes ? — La maison (B) parce que ça (l’arbre C) est un peu plus haut (plan Ă©loignĂ©). — Pourquoi regardes-tu encore lĂ  (il dessine l’église mais regarde toujours B) ? — Je la regarde, parce que la distance qui la sĂ©pare de l’église est
 (il fait un geste de parcours). Je commence ici, par l’église, parce qu’on voit mieux la distance de la maison Ă  l’église. Le sapin est Ă  cĂŽtĂ© de la maison (G) Ă  droite. — Pourquoi commences-tu par la pointe ? — Je regarde Ă  quelle distance il est de la maison (G) ». Mais malgrĂ© ce souci explicite des intervalles, Dub dĂ©prĂ©cie encore les distances en profondeur.

En vision perpendiculaire au plan, les perspectives sont exactes (toits ou de dessus, etc.).

Réduction au quart : Dub change les dimensions des objets comme les distances et aboutit à une figure semblable.

Anc (10 ; 4). MĂȘmes rĂ©actions : « Je regarde la distance entre la maison et l’église », etc. RĂ©duction au Œ : « Je dessine plus petit, parce qu’autrement je ne pourrai pas tout mettre ». AprĂšs avoir rĂ©ussi le petit plan en conservant les proportions, il l’agrandit Ă  nouveau, Ă  notre demande, de Œ à 1 sans voir son premier dessin (ni naturellement le modĂšle). Mais il n’est pas satisfait de cet agrandissement, bien que son dessin soit bon en principe : « Les espaces entre les maisons ne sont pas assez grands » et « cette maison, je l’ai faite plus longue, il faudrait aussi la faire plus large, parce que si on fait plus long il faudrait aussi faire plus large », etc.

Vision perpendiculaire : perspectives exactes.

Mat (10 ; 6) commence par l’église. « Que regardes-tu ? — La distance entre l’église et cette maison et dans quel sens elle est posĂ©e. — Pourquoi as-tu choisi cette maison ? — Parce que ça va mieux pour les distances (ligne presque horizontale) ». Puis : « Je regarde la distance entre ces deux arbres, Ă  ne pas laisser trop de place entre deux ». « Ah il y a trop de place (entre G et H)
 Il y a un plus grand espace entre eux qu’entre (C) et (A) ».

Quant aux proportions : « On place la feuille sur le plan et on voit qu’elle y entre quatre fois. — Comment vas-tu tout mettre ? — Je fais moins les distances et je fais (les objets) plus petit ». Mais serait d’accord de mesurer : « On prend tout quatre fois plus petit », mais il prĂ©fĂšre travailler Ă  vue.

Vision perpendiculaire : perspectives exactes.

Bon (10 ; 8). MĂȘmes rĂ©actions pour les distances et les positions. Pour les proportions, il agrandit Ă  nouveau sa rĂ©duction rĂ©ussie, en disant : « C’est comme si on avait un grand champ avec de petites maisons : il faudrait les dessiner plus grosses. Pour agrandir il faut dessiner plus long des deux cĂŽtĂ©s ». Il laisse cependant invariante l’une des distances au cours de l’agrandissement par le fait qu’il l’a mesurĂ©e pour plus de prĂ©cision, mais il corrige ensuite Ă  vue et conserve le rapport des grandeurs.

On constate qu’à ce niveau III B la construction d’un dessin topographique est ainsi achevĂ© quant aux positions et aux distances (c’est-Ă -dire aux coordonnĂ©es), Ă  la perspective et aux proportions. Seule manque encore la schĂ©matisation, qui apparaĂźtra au niveau des opĂ©rations formelles (stade IV) et qui consistera Ă  remplacer la reprĂ©sentation des objets concrets par le dessin de la seule surface occupĂ©e, avec les mesures prĂ©cises que cette figuration schĂ©matique implique. Mais, tel qu’il apparaĂźt ainsi sous sa forme concrĂšte, le plan Ă©laborĂ© Ă  ce niveau III B peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme constituant un triple Ă©quilibre opĂ©ratoire de rapports devenus rĂ©versibles. En accord avec ce que nous a appris le chapitre XIII, un systĂšme de coordonnĂ©es est dĂ©sormais acquis, par structuration d’ensemble de l’espace euclidien, selon les trois dimensions. En accord avec ce que nous savons par le chapitre VIII, une coordination d’ensemble des « points de vue » est Ă©galement rĂ©alisĂ©e, qui rend possible l’expression projective des diverses perspectives. En accord, enfin, avec les rĂ©sultats du chapitre XII, la rĂ©duction de l’échelle 1 Ă  l’échelle Œ aussi bien que l’agrandissement inverse, conserve dorĂ©navant les proportions ainsi que la similitude des figures. Les rapports euclidiens et les rapports projectifs peuvent donc dorĂ©navant s’appuyer les uns sur les autres, et utiliser, entre la coordination mĂ©trique et celle des projections, la notion intermĂ©diaire de formes semblables et d’égalitĂ© des rapports (dans le cas du moins des rapports simples intervenant ici). Les systĂšmes d’ensemble des relations ainsi Ă©laborĂ©es sont prĂȘts Ă  ĂȘtre formalisĂ©s, comme il reste Ă  le montrer Ă  propos du stade IV.

§ 7. Le stade IV : le plan schématisé et les coordonnées métriques

Nous avons constatĂ© au paragraphe 6 du chapitre XIII que si, au niveau III B, les coordonnĂ©es naturelles (ou suggĂ©rĂ©es par l’expĂ©rience physique) sont acquises sous la forme d’un rĂ©seau de droites verticales et horizontales, il faut nĂ©anmoins attendre le stade IV pour que l’enfant ait l’idĂ©e, dans la reproduction de la figure constituĂ©e par un ensemble de jetons, de se servir de coordonnĂ©es conventionnelles, en se rĂ©fĂ©rant par exemple Ă  un jeu de bandelettes de papier disposĂ©es de maniĂšre Ă  mieux structurer les configurations. Dans le cas des schĂ©mas topographiques, on assiste Ă  un passage comparable du naturel au conventionnel, ou, pour mieux dire, du concret au formel, mais, comme le dĂ©veloppement des opĂ©rations formelles rend prĂ©cisĂ©ment possible l’acquisition de notions scolaires relatives aux schĂ©mas cartographiques et aux axes de coordonnĂ©es, les enfants de 11 et de 12 ans que nous avons interrogĂ©s prĂ©sentent un mĂ©lange de notions Ă©laborĂ©es individuellement et de notions acquises. Il vaut nĂ©anmoins la peine d’en citer trois exemples :

Alb (11 ; 7) fait transition entre les niveaux III B et IV : « Suppose que tu aies construit ce village (le modĂšle) et que tu veuilles que d’autres le refassent exactement, que faudrait-il faire ? — Un dessin des maisons. — Un dessin comment ? — En perspective. — Cela suffirait ? — Non, il faudrait dessiner le tour (= le pourtour) des maisons. — A-t-on besoin de connaĂźtre la hauteur ? — Pas nĂ©cessaire ». Il dessine alors un plan schĂ©matisĂ©, chaque objet Ă©tant figurĂ© par un rectangle, un carrĂ©, un cercle (arbres), etc. Ă  positions et distances correctes, mais sans mesures prĂ©cises.

San (12 ; 4). MĂȘme dĂ©but. « Il faudrait regarder par-dessus pour tout y voir. — On verrait les choses comment ? — (Il dessine quelques rectangles) Ça pourrait ĂȘtre la place autour de l’église, et ça les maisons. — Avant de dessiner vois-tu ce qui pourrait t’aider Ă  tout mettre Ă  la bonne place ? — On pourrait tracer des axes (il plie sa feuille en quatre). — Pourquoi ? — Il y a des maisons qui sont prĂšs des axes, on peut plus facilement s’orienter (il commence). Cette maison est Ă  peu prĂšs Ă  mĂȘme distance de l’axe que celle-lĂ  (il mesure). C’est Ă  peu prĂšs la moitiĂ© entre cette maison et l’axe. On peut comparer aussi avec le bord. — C’est exact ? — Oh non, il faudrait mesurer les deux directions et diminuer les grandeurs d’une certaine Ă©chelle ».

Fau (13 ; 0) mesure d’emblĂ©e et dĂ©cide (pour son premier dessin) de tout rĂ©duire au quart : « Il faut prendre le quart de la maison. Non c’est un peu trop grand. Oui, ça va ». Il continue selon cette mĂȘme mĂ©thode et regarde, pour s’y rĂ©fĂ©rer, « les bords et les coins de la feuille ». AprĂšs qu’il ait reportĂ© quelques mesures, nous demandons : « C’est juste que cette distance soit plus petite sur ta feuille que sur le modĂšle ? — Oui, puisque c’est un quart pour tout ». Le plan est d’emblĂ©e schĂ©matisĂ© en figures gĂ©omĂ©triques. Une fois terminĂ©, le dessin est agrandi Ă  notre demande sur une feuille que Fau commence par comparer Ă  la prĂ©cĂ©dente : « Il faut mesurer cette feuille et celle-lĂ  (il les regarde). Je prendrai une fois et demie. — Si cette maison a 2 cm de long ? — Ici elle aurait 3 cm. — Et l’autre cĂŽté ? — Il faut le mesurer aussi. — Et tout serait exact ? — Non, il faut mesurer aussi les distances plus grandes dans la mĂȘme proportion ».

On voit combien les connaissances scolaires qui transparaissent en ces rĂ©ponses sont intĂ©grĂ©es dans l’ensemble des notions dont nous connaissons la genĂšse par les analyses qui prĂ©cĂšdent : aussi bien, aucune acquisition n’est-elle possible sinon par assimilation Ă  des schĂšmes prĂ©alables, et, de mĂȘme que l’enfant dessine bien avant de recevoir des leçons de dessin, de mĂȘme il construit, au cours de ses activitĂ©s diverses, un ensemble de notions se rapportant aux coordonnĂ©es, aux perspectives et aux similitudes ou proportions, qui lui permettent de cristalliser, Ă  un certain Ăąge, ce systĂšme d’opĂ©rations effectives autour d’élĂ©ments nouveaux introduits en son esprit par l’enseignement.

La schĂ©matisation formelle dont les rĂ©actions prĂ©cĂ©dentes nous fournissent l’exemple, ne constitue donc pas seulement le point de dĂ©part de tout ce que le sujet apprendra au cours de son insertion toujours plus poussĂ©e dans la tradition collective, transmise par l’enseignement gĂ©omĂ©trique, mais encore le point d’arrivĂ©e d’un long dĂ©veloppement qui, de l’activitĂ© sensori-motrice et perceptive Ă©lĂ©mentaire conduit Ă  la reprĂ©sentation intuitive, aux opĂ©rations concrĂštes et, finalement, aux , opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives. À cet Ă©gard, l’évolution des schĂ©mas topographiques, si spontanĂ©e en sa source, puisqu’elle tient Ă  toute l’histoire individuelle du dessin, se rĂ©vĂšle particuliĂšrement instructive en tant que rĂ©sumant en un seul faisceau de conduites, l’ensemble des notions, d’abord topologiques, puis projectives et euclidiennes, dont nous avons cherchĂ© Ă  retracer la formation en cet ouvrage.