20 mai 2026 - Yann Bernardinelli
«La sagesse, c’est aussi une forme de révolte»
À l’occasion de sa leçon d’adieu, le professeur Jean-Daniel Macchi revient sur plus de trente ans de carrière en théologie. Spécialiste de l’Ancien Testament, il évoque sa fascination pour les textes bibliques, la manière dont ces derniers abordent la sagesse et leur résonance dans le chaos du monde moderne.

Le 28 mai prochain, la Faculté de théologie consacrera une journée d’étude et une leçon d’adieu ouvertes au public au professeur Jean-Daniel Macchi. Spécialiste de l’Ancien Testament et du livre d’Esther, il aura marqué plus de trente ans d’enseignement et de recherche autour des textes bibliques, de leur histoire et de leur lecture critique. Pourtant, avant la théologie, il se destinait à l’architecture. Un parcours atypique qui l’aura aussi conduit à devenir l’un des pionniers de l’e-learning à l’UNIGE à la fin des années 1990. À l’occasion de son départ à la retraite, l’ancien doyen revient sur son rapport aux textes anciens, sur la sagesse de ces récits et sur la manière dont ils continuent d’interroger notre époque.
Le Journal: Étudier scientifiquement les textes sacrés demande-t-il un équilibre particulier entre distance critique et croyances personnelles?
Jean-Daniel Macchi: En tant qu’universitaire, ma façon d’aborder la Bible se rapproche de celle d’un historien. Je dois adopter une forme de neutralité académique. C’est indispensable si l’on veut comprendre les processus de pensée des personnes qui ont rédigé ces textes dans un monde bien différent du nôtre. Mon travail consiste à essayer d’aller à la rencontre de ces auteurs et de leurs pensées. D’une manière générale, il faut éviter, en lisant les textes anciens, d’y projeter directement et sans prudence nos préoccupations d’hommes et de femmes du XXIe siècle. Cela n’empêche évidemment pas qu’en tant que lecteurs, nous soyons interpellés, décentrés, voire transformés par cette lecture. C’est une expérience que fait très souvent le lecteur ou la lectrice en lisant un grand texte, que celui-ci soit réputé sacré ou non. En tout cas, je suis convaincu que lire la Bible avec les outils des études littéraires, historiques et critiques aide à en appréhender la signification. En théologie universitaire, c’est notamment ce que nous cherchons à faire.
Vous êtes spécialiste du livre d’Esther. Qu’est-ce qui rend ce texte particulièrement intéressant?
Le livre d’Esther est un récit fascinant. Comme d’autres spécialistes, je pense qu’il ne rapporte pas des événements historiques, mais qu’il s’agit plutôt d’un «roman» fictionnel rédigé à l’époque de la domination grecque sur le Proche-Orient, c’est-à-dire plusieurs siècles après l’époque à laquelle est située l’histoire racontée.
Il relate comment Esther, une jeune orpheline juive devenue reine de l’Empire perse, déjoue un complot visant à exterminer son peuple. Ce texte traite de questions brûlantes pour des populations marginalisées vivant en diaspora, dans un monde qui n’est pas vraiment le leur, et qui se demandent comment faire face à certaines formes d’oppression. Dans ce récit, Esther, tout en étant intégrée dans un monde perse qui lui était d’abord étranger, va finalement s’impliquer en se montrant solidaire de sa communauté originelle.
Comparer la situation d’Esther et de son peuple opprimé au sein de l’Empire perse, telle qu’elle est décrite par ce récit, avec des situations contemporaines, nécessite la plus grande prudence. En tout cas, utiliser des récits rédigés dans un contexte sociopolitique antique totalement différent de celui d’aujourd’hui pour justifier des politiques modernes est, à mon avis, illégitime et dangereux.
Esther incarne-t-elle une forme de sagesse?
Oui, d’une certaine manière. Elle agit de façon extrêmement courageuse et rusée. Or, la sagesse demande du courage et peut être vue comme une forme de ruse. Mais elle ne se limite pas à cela. Dans les textes bibliques, elle relève du savoir, de l’observation et vise à comprendre le monde. De plus, la sagesse, c’est aussi une sorte de savoir-vivre impliquant les autres. Dans les textes de sagesse, celui qui provoque constamment la colère ou détruit les relations humaines est présenté comme l’inverse du sage. Certains textes vont encore plus loin, comme le livre de Job. On y trouve une véritable révolte face à Dieu et face aux injustices du monde. Il me semble que cette forme de révolte fait aussi partie de la sagesse.
Cette notion de sagesse évolue-t-elle dans les textes bibliques?
Oui. Les textes bibliques ont été rédigés sur plusieurs centaines d’années. Selon les textes sapientiaux traditionnels les plus anciens, la sagesse peut être comprise comme une connaissance du monde associée à un savoir-vivre. Certains textes plus récents cherchent à articuler la sagesse avec la Loi, c’est-à-dire les prescriptions et les enseignements que Dieu aurait communiqués à Moïse. Alors que d’autres comprennent la sagesse comme une sorte de partenaire indissociable du Dieu créateur.
Peut-on aussi parler d’une sagesse collective ou politique, particulièrement nécessaire aujourd’hui?
Oui, tout à fait. Les textes de sagesse réfléchissent beaucoup à la manière d’être une société. L’Antiquité n’était évidemment pas un monde idéal. Les êtres humains étaient déjà confrontés à des sociétés violentes, instables ou difficiles à comprendre. Les auteurs de ces textes se posaient déjà des questions très proches des nôtres. Est-ce que les personnes qui essaient d’agir correctement sont toujours récompensées? Comment faire face à l’injustice? Comment interagit-on avec les autres? Comment vivre dans un monde qui semble chaotique?
Après toutes ces années de théologie, avez-vous le sentiment de vous être rapproché de la sagesse?
Je ne crois pas (rires). Nous avons sans doute toutes et tous une forme de sagesse, mais elle reste la plupart du temps très éloignée d’une sagesse idéale. Il me semble que cela fait partie intégrante de la nature humaine de savoir qu’on n’atteint jamais complètement ses idéaux. Mais cela n’empêche pas de continuer à les poursuivre.
Une plongée dans la sagesse
Journée en l’honneur du professeur Jean-Daniel Macchi
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