7 mai 2026 - Marion de Vevey
Comment trouver les mots justes pour décrire les émotions intraduisibles
Quel est le lien entre langage et émotions? Au Centre interfacultaire en sciences affectives de l’UNIGE, une exposition explore cette relation à travers des mots comme «gigil» en tagalog ou «iktsuarpok» en inuit. Des expressions qui intéressent particulièrement Cristina Soriano, chercheuse en linguistique.

Image: CISA
Avez-vous déjà ressenti l’envie irrépressible de pincer les joues d’un bébé ou de serrer fort un chiot contre vous tant leurs visages étaient mignons? Si oui, vous avez vécu l’expérience du gigil, un mot désignant cette émotion particulière en tagalog, une langue parlée aux Philippines et dont il n’existe pas d’équivalent en français. À côté de Heimweh en allemand désignant le mal du pays, de l’iktsuarpok en inuit qui caractérise un état d’anticipation anxieuse lorsque l’on attend quelqu’un, et d’une trentaine d’autres mots, gigil s’affiche depuis peu en lettres capitales sur les murs du CISA, le Centre interfacultaire en sciences affectives, dans le cadre de l’exposition Émotions du monde, un monde d’émotions.
Mettre des mots sur les émotions
«Lorsque nous ressentons des émotions, notre façon de parler change», explique Cristina Soriano, linguiste de formation, chercheuse au CISA et directrice scientifique de cette exposition. «Nous utilisons une grammaire particulière, des interjections, et notre prosodie est modifiée.» De plus, il a été montré que davantage de métaphores sont alors utilisées. Pourquoi? «Parfois, se contenter de dire ‟je suis triste” ne suffit pas, suppose la chercheuse. Il faut exprimer la texture de ce que l’on vit et repousser les limites de ce que les mots de notre langue nous permettent de faire. Il y a probablement une meilleure communication de l’émotion grâce aux métaphores.»
Les émotions impactent donc le langage, mais ce qui intéresse particulièrement la chercheuse depuis quelques années, c’est l’inverse: «Le langage peut aussi influencer les émotions, explique-t-elle. Notre maîtrise des nuances subtiles de notre langue peut avoir une influence sur nous et notre capacité à reconnaître et à réguler nos émotions.»
Comprendre ce qu’est une émotion
Ce lien bidirectionnel entre langue et émotion s’avère être un terrain d’étude pour les spécialistes en sciences affectives tel-les que Cristina Soriano: «Je pense que nous pouvons mieux comprendre ce que sont les émotions en observant la façon dont nous en parlons.» En effet, définir ce qu’est une émotion reste une tâche ardue qui fait toujours débat dans le milieu scientifique.
Au CISA, les émotions sont généralement vues comme des épisodes temporaires avec différentes composantes. Une composante d’évaluation cognitive, qui donne une manière particulière de penser; une composante physiologique (comme les variations du rythme cardiaque et de la température); une composante d’expression (faciale, dans la voix, ou dans les mouvements du corps); une intention d’agir, représentant la composante motivationnelle; et enfin, une certaine conscience subjective de ce qui se passe, ce sentiment du vécu de l’expérience. «Lorsque vous assemblez ces composantes de manière synchronisée et qu’elles forment un ensemble homogène, vous éprouvez une émotion», résume la chercheuse.
Les mots changent l’expérience
Or, la langue parlée peut impacter la conscience subjective. Avoir grandi en parlant tagalog permet de vivre l’expérience du gigil, cet envahissement de mignonnerie, autrement qu’un-e francophone. La linguiste explique: «Si votre langue dispose d’un mot pour décrire une expérience affective particulière, il vous est plus facile de l’identifier lorsque vous la vivez, car vous avez grandi dans une culture où ces expériences sont nommées. Vous apprenez donc à reconnaître des schémas d’expérience associés à ce mot.» En quelque sorte, les personnes nées dans une culture où le mot gigil est employé y ont été exposées bien plus souvent. Elles en perçoivent probablement davantage de nuances. Elles ont une meilleure compréhension du contexte et de la raison pour laquelle on choisit ce mot, et donc de l’émotion qui y est associée.
Le bon mot pour la bonne expérience
Cristina Soriano étant hispanophone, elle a été étonnée de constater qu’un de ses mots préférés dans sa langue maternelle n’avait d’équivalent ni en français ni en anglais. «En espagnol, le mot ilusión peut signifier ‟mirage”, mais il désigne aussi le sentiment de se réjouir de quelque chose qu’on anticipe, détaille la chercheuse. Et ce dont je n’avais pas conscience avant est qu’en français et en anglais, lorsque l’on se réjouit de quelque chose d’attendu, on sait déjà que cela va se produire. Or ce n’est pas forcément le cas en espagnol: on peut aussi ressentir de l’ilusión pour quelque chose qui n’est pas certain, mais que l’on souhaite voir se réaliser. L’ilusión réunit donc la joie de l’anticipation et l’espoir.» Pour la chercheuse, disposer de ce vocabulaire permet de vivre certaines expériences différemment: «Dans le contexte de la crise climatique par exemple, il y a beaucoup de désillusion, de peur et d’anxiété. Ressentir de l’ilusión permet de construire des choses avec confiance et joie. Je pense que c’est un état émotionnel plus valorisant, fortifiant et motivant pour faire face à la crise climatique que le simple espoir.»
Une exposition pour lancer les discussions
Avoir accès à ce vocabulaire pourrait ainsi donner l’occasion de nuancer et de vivre certaines expériences autrement. Carole Varone, chargée de communication et du transfert de connaissances au CISA, a conçu l’exposition pour ouvrir la discussion: «Nous changeons régulièrement ce qui est affiché sur les murs. L’idée est de créer une cohésion et de potentiellement inspirer les chercheurs et chercheuses.»
Que ce soit à partir de gigil, ilusión ou encore iktsuarpok, les mots sont placardés dans le hall du Campus Biotech. On partage des expériences vécues, cherche des définitions ou débat de théories scientifiques. «Notre centre est très interdisciplinaire, cette exposition permet de construire des ponts et de créer des liens entre les membres», continue Carole Varone.
Pour l’instant, ces mots restent sur les murs à l’interne du campus, mais un projet grand public pourrait en découler. Reste à savoir si les mots eux-mêmes ressentiront une forme de Heimweh s’ils partent trop loin.
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