Campus n°133

Naître pauvre, c’est vieillir en moins bonne santé

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Il existe un lien biologique entre les conditions dans lesquelles un individu grandit et son état de santé général au-delà
de cinquante ans. C’est ce que suggère une étude réalisée dans
le cadre du Pôle de recherche national LIVES.

Grandir dans un milieu défavorisé augmente de manière significative la probabilité de devoir composer avec une santé fragile au-delà de l’âge de 50 ans. Surtout lorsqu’on est une femme. C’est ce que suggère une étude réalisée dans le cadre du pôle de recherche national « LIVES – Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie ». Explications avec Boris Cheval, post-doctorant au sein de la Faculté des sciences de la société et premier auteur de l’article publié le 20 février dans la revue Age and Ageing.
« Dans le monde de la santé au sens large, explique le jeune chercheur, on considère encore souvent que si les pauvres sont globalement en moins bonne santé que le reste de la population, c’est essentiellement parce qu’ils adoptent plus souvent des comportements à risque durant leur parcours de vie. Nos résultats montrent que cette explication est insuffisante et que les traumatismes survenus dans les premières années de la vie se traduisent par des modifications biologiques qui perdurent tout au long de l’existence indépendamment des comportements de santé adoptés à l’âge adulte. »

Mine d’informations

Pour établir ce lien, les chercheurs se sont appuyés sur l’analyse des données issues de l’enquête sur la santé, le vieillissement et la retraite en Europe (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe/SHARE). Lancée en 2004, cette énorme étude porte sur près de 25 000 personnes âgées de
50 à 96 ans provenant de 14 pays européens, dont la Suisse, qui ont été interrogées sur leur état de santé ainsi que sur leur situation à l’âge de 10 ans.
« Le grand avantage de SHARE, c’est sa richesse d’informations concernant le niveau socio-­économique des participants, précise Boris Cheval. Outre les indicateurs retenus dans la plupart des études similaires – le travail du père et le niveau d’éducation –, elle nous renseigne aussi sur le nombre d’habitants par logement, la qualité du logement ou le nombre de livres par foyer. »
Agrégées, ces diverses variables ont permis de déterminer la position socio-économique de chaque individu concerné par l’enquête à l’âge de dix ans. Les données ainsi obtenues ont ensuite été comparées avec une autre mesure fournie par SHARE, celle de la force musculaire. Peu coûteux et très simple à réaliser, puisqu’il suffit de deux pressions de chaque main sur un dynamomètre à poignée, ce test donne à lui seul une idée étonnamment fidèle de l’état de santé général d’un individu.
« De nombreuses études ont montré que la force de préhension est un biomarqueur du vieillissement en bonne santé qui permet de mieux prédire la mortalité comparativement à des mesures telles que l’évaluation de la capacité pulmonaire ou de la pression artérielle », confirme Boris Cheval.

Biais de genre

Les résultats obtenus montrent clairement qu’une fois passé le seuil de la cinquantaine, les personnes ayant dû faire face à des conditions d’existence défavorables durant leur enfance disposent en moyenne d’une force musculaire moindre que les personnes avec lesquelles la vie a été plus clémente dans leurs premières années. Moins marquée dans les populations scandinaves, qui sont globalement en meilleure santé indépendamment de leur statut social, cette inégalité perdure même lorsque l’on tient compte de l’hygiène de vie à l’âge adulte (activité sportive, tabac, alcool, alimentation). Et elle frappe plus sévèrement les femmes que les hommes.
« Ce biais pourrait s’expliquer en partie par le fait que les femmes connaissent un développement biologique plus rapide avec, notamment, une puberté qui survient plus tôt, analyse Boris Cheval. En conséquence, chez elles, il pourrait être particulièrement difficile d’annihiler les effets délétères d’événements traumatiques subis avant 10 ans. Une explication sociologique pourrait aussi être avancée en soulignant que les femmes de la cohorte concernée par l’étude cumulent les désavantages. »
Nées entre le début des années 1920 et la fin des années 1960, elles ont en effet bénéficié d’un niveau moindre d’éducation. Une fois adulte, elles ont donc eu accès à des emplois moins qualifiés et moins bien rémunérés, tout en devant assurer les tâches domestiques, ce qui n’a fait bien souvent qu’aggraver cette mauvaise situation de départ.
Pour expliquer l’existence de ce lien direct et durable entre des événements liés au contexte social et l’évolution du métabolisme, les chercheurs genevois proposent une hypothèse liée au stress chronique. « Il existe un ensemble d’études qui ont montré, à la fois chez les modèles animaux et chez l’être humain, qu’un stress chronique vécu dans un moment critique du développement altère les systèmes de réponse de l’organisme et favorise une hypersensibilité à ce même stress, valide Boris Cheval. À terme, cette surcharge physiologique impacte le système inflammatoire ainsi que le système immunitaire, ce qui aboutit logiquement à une dégradation de l’état
de santé général. »

La part de l’inconscient

De là à penser que tout est joué avant 10 ans, il y a un pas qu’il faut cependant se garder de franchir. Même si cela ne permet pas d’effacer complètement l’ardoise, le fait d’adopter des comportements de santé conformes aux recommandations permet naturellement de réduire sensiblement les risques. « Le problème, poursuit le chercheur, c’est que les déterminants qui poussent les gens à s’engager dans des comportements qui sont néfastes à leur santé ne sont pas toujours conscients. Statistiquement, on sait par exemple que les personnes ayant subi des événements aversifs (perte d’un parent, abus sexuel ou physique, etc.) durant leur enfance adoptent plus facilement des comportements à risque une fois arrivés à l’âge adulte. »
Afin de briser ce cercle vicieux, Boris Cheval et ses collègues de LIVES appellent de leurs vœux la mise en place de politiques publiques ciblées sur cette période critique du développement dans le but d’offrir à ces populations une certaine sécurité tant sur le plan économique que psychologique. Dans l’intervalle, ils comptent bien poursuivre leurs investigations en s’intéressant notamment de plus près à la temporalité de certains événements, tels que les pertes matérielles, les périodes marquées par la faim ou le décès des parents, en vue de mieux comprendre quelles sont les phases les plus critiques, dans le développement de l’enfant, pouvant entraîner des problèmes de santé à long terme.

Vincent Monnet