Le récit de vie n’est pas un simple objet d’analyse, mais une pratique transformatrice, capable de mettre en crise les effacements, de reconfigurer les savoirs minorisés et d’ouvrir des espaces de reconnaissance

Par Marwa Mahmoud et Maryvonne Charmillot, Equipe i-ACT, RIFT

À travers différents volets de recherche au sein de l’équipe I-ACT se dessine une même conviction : le récit de vie n’est pas un simple objet d’analyse, mais une pratique transformatrice, capable de mettre en crise les effacements, de reconfigurer les savoirs minorisés et d’ouvrir des espaces de reconnaissance. En effet, il ne s’agit pas seulement de recueillir des récits et de les analyser, mais de les accueillir dans leur densité affective, humaine et politique, et de reconnaître leur puissance à la fois théorique, existentielle et politique. Une posture que les membres de l’équipe ont pu développer en octobre 2025 lors du Colloque International « Passé, présent et futur des récits de vie dans la recherche en éducation et la formation » ayant eu lieu à Québec, au Canada.

Récits palestiniens face à la déshumanisation

Dans cette perspective et dans l’objectif de développer une meilleure compréhension des parcours de vie et apprentissages en contexte de transitions et de vulnérabilité et leurs liens avec la formation informelle et existentielle, Marwa Mahmoud, membre de l’équipe I-ACT, a obtenu l’une des bourses LIVES Young Scholar 2025 (retrouvez l’article consacré par le centre LIVES ici).

Grâce à cette bourse et pour ce colloque, Marwa Mahmoud et Saja Salim, étudiante à l’Université de Lucerne, ont pu présenter une recherche collaborative sur les récits palestiniens. Cette intervention s’inscrit dans une démarche critique, qui a observé et interrogé les effets de l’effacement identitaire et institutionnel dans les trajectoires de vie, et exploré les pratiques narratives comme formes de reconfiguration du sens et de réaffirmation de dignité. À partir de l’étude détaillée de deux récits de Palestiniennes déplacées vivant en Suisse, il a été mis en lumière les violences ordinaires, les exclusions administratives et les régimes d’audibilité qui traversent les parcours de ces personnes déplacées. L’analyse montre comment la mémoire familiale, la langue, la poésie, les gestes du quotidien ou encore l’art deviennent des ressources sensibles pour « réhumaniser » là où les institutions produisent de l’invisibilisation. Ces récits ne relèvent pas d’une simple expression individuelle : ils sont des microcosmes traversés par les logiques du monde social, où se rejouent les rapports de pouvoir et les dispositifs de naturalisation. Le récit prend alors ici son sens épistémologique, politique et pédagogique, capable de transformer les perceptions et de redonner un visage à ce que l’oppression cherche à effacer.

A l’aune de leurs résultats et pour ouvrir leurs réflexions, les contributrices ont proposé une réflexion à la fois individuelle et collective : comment penser une écoute individuelle, collective et institutionnelle qui ne corrige pas, ne neutralise pas, ne surinterprète pas, mais accueille toute la densité affective, humaine et politique des récits ? et, peut-on continuer à recueillir ou produire des récits sans s’interroger sur ce qui rend certains récits inaudibles ou suspectés ?

Les récits d’inceste et le silence des sciences de l’éducation

Maryvonne Charmillot, également membre de l’équipe I-ACT, a aussi participé au colloque à Québec. Elle a présenté, avec Olivia Vernay, collaboratrice scientifique en sciences de l’éducation à l’UNIGE, une réflexion sur la difficulté persistante à nommer, visibiliser et travailler le phénomène social de l’inceste en éducation-formation. Elles ont rappelé que les multiples silences concernant l’inceste se répercutent sur la recherche dans les sciences sociales : les projets sont rares (la discipline historique semble faire exception, comme si l’inceste dans un passé plus ou moins lointain était le seul autorisé à être analysé), les financements difficiles, les soutiens institutionnels timides. Pour favoriser la levée du silence dans les sciences de l’éducation, elles ont analysé des récits autobiographiques d’autrices victimes d’inceste dans leur enfance ou proches de victimes, en se demandant dans quelle mesure ces récits-enquêtes pouvaient contribuer à combler l’absence de recherches sur l’inceste dans les sciences sociales, voire contribuer à l’initiation d’un champ de recherches sur l’inceste en sciences de l’éducation. Elles ont choisi six récits pour leur variété de formats, et pour leur convergence sur les enjeux de révélation-transmission et/ou de dénonciation face aux silences institutionnels (sociaux, politiques, éducatifs, juridiques, sanitaires). Béatrice Riand, écrivaine et psychologue, offre ses ressources scripturales pour écrire le récit de personnes qui lui ont confié leur histoire ; Cécile Cée, artiste-activiste, partage son parcours de sortie d'amnésie traumatique dans un journal graphique ; Sophie Chauveau, écrivaine et journaliste, fait le récit de sa famille à travers une enquête généalogique à l’appui de laquelle elle dresse un inventaire des bourreaux et des victimes ; Camille Kouchner, avocate et écrivaine, livre un récit autobiographique pour révéler l’inceste dont a été victime son frère jumeau durant leur adolescence ; le livre de Neige Sinno, écrivaine, est un roman autobiographique qui échappe à la classification (un « livre qui dit sans cesse ce qu’il n’est pas, et qui s’isole progressivement dans une forme unique » selon les mots de l’autrice) dans lequel elle raconte l’inceste subi dans son enfance ; Delphine de Vigan, écrivaine, mêle autobiographie et enquête familiale pour poser la question : que fait une famille du soupçon d’inceste ? Les six autrices, à partir de leur histoire de vie singulière, soulèvent une réflexion commune sur le silence familial, le traumatisme, la transmission intergénérationnelle et mettent en évidence que l’inceste est une oppression produite par un système de domination qui touche l’ensemble de la société. Elles questionnent par ailleurs les enjeux, les bénéfices et les limites du récit autobiographique. Plusieurs d’entre elles enfin, intègrent et/ou citent des références universitaires, des œuvres littéraires ou d’autres témoignages. 

A l’issue de leurs analyses, Maryvonne Charmillot et Olivia Vernay ont suggéré deux hypothèses pour répondre à la question Qui/quoi perpétue le silence de l’inceste (et la silenciation) ? : a) la (re)production des rapports de domination, particulièrement l’adultisme et le patriarcat, invisibilisent le phénomène social de l’inceste en empêchant le passage de l’individuel/personnel/privé au collectif/structurel/public ; b) le positivisme institutionnel (Piron, 2018) dans les sciences sociales participe de cette invisibilisation et de cet empêchement.

Des rencontres et des partages

Finalement, la participation au colloque a aussi été l’occasion et l’immense plaisir de retrouver Professeure Jeanne-Marie Rugira et d’apprendre encore davantage sur son travail en lien avec les approches somato-pédagogiques de l’accompagnement et les approches transculturelles, dialogiques et biographiques appliquées au champ de la formation et de l’intervention psychosociale. Et de découvrir le travail de sa doctorante Myra-Chantale Faber sur le récit autoethnographique.

Autant de récits, de rencontres et de souvenirs, aussi exigeants sur le plan scientifique que bouleversants sur le plan humain, qui montrent la dimension politique du travail académique et comment celui-ci peut toucher le vivant dans toute sa profondeur.

 

Références

Chauveau, Sophie (2016). La fabrique des pervers. Gallimard.

Cée, Cécile (2024). Ce que Cécile sait. Journal d’une sortie d’inceste. Marabout.

De Vigan, Delphine (2011). Rien ne s’oppose à la nuit. JCLattès.

Kouchner, Camille (2021). La familia grande. Seuil.

Piron, Florence (2024). L’amoralité du positivisme institutionnel. L’épistémologie du lien comme résistance. In Florence Piron & Sarah-Anne Arsenault, La gravité des choses. Amour, recherche, éthique et politique (p.291-327). Éditions science et bien commun.

https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/gravite/chapter/40/

Riand, Béatrice (2023). Ces gens-là. Slatkine.

Sinno, Neige (2023). Triste Tigre. POL.

15 déc. 2025

Décembre 2025 (n°37)