La formation comme levier de la participation des adultes : défis et mises en oeuvre

RETOUR SUR LA JOURNEE D'ETUDE ET D'ECHANGES DU JEUDI 4 SEPTEMBRE 2025

Par Laurent Filliettaz, Equipe Interaction & Formation, Université de Genève

Deux ans après sa dernière édition, une journée d’étude et d’échanges se tenait le jeudi 4 septembre, à l’initiative du Laboratoire RIFT, sur la thématique de la participation en formation des adultes. Adossée au cycle de conférences initié durant l’année académique 2024-2025, et qui se prolongera jusqu’au printemps 2026, cette journée d’étude visait à questionner la place de la formation comme levier de la participation des adultes dans la vie sociale, à partir d’une conférence plénière et de quatre ateliers thématiques.

Pour les fondateurs de l’éducation des adultes, la question des conditions d’accès et de participation des publics de la formation s’est posée comme un impératif structurant du champ. Mais force est de constater qu’au-delà des déclarations et des volontés militantes, les défis restent nombreux pour incarner pleinement dans la pratique une vision pleinement participative de l’éducation et de la formation.

Défis conceptuels et théoriques pour d’abord. Dans le champ de la formation des adultes, le terme de « participation » peut être défini de différentes manières, selon les perspectives théoriques, pratiques ou personnelles adoptées. La participation à la formation peut être mise au service de mouvements «d’inclusion», «d’intégration» ou encore «d’insertion» des personnes qui sont considérées comme ne l’étant pas suffisamment. Mais chacun de ces termes charrie des unités de sens variables et véhicule des présupposés conceptuels distincts, selon le champ de pratique dans lequel on se situe.

Défis sociétaux et épistémologiques ensuite. Même si la thématique de la participation n’est en rien nouvelle, elle se trouve aujourd’hui revisitée dans des bouleversements importants des modalités de fabrication des connaissances tout comme des dispositifs de recherche et de formation. Les formes de recherche participative se développent à vive allure et se déclinent en de nombreuses variantes, tout comme l’implication citoyenne dans la fabrication des savoirs scientifiques. Les publics engagés en formation ne sont plus seulement des destinataires de la connaissance mais participent activement sa construction, à sa dissémination et à sa fabrication. Enfin, les dispositifs de formation ne doivent plus être pensés par des ingénieurs coupés des publics formés, mais doivent être au contraire nourris par des « savoirs experts » ou par la « perspective des praticiens ». Dans ce contexte, les ingénierie participatives, l’enrôlement des praticiens dans la formation trouvent des formes d’expression renouvelées et constituent dans certains domaines de nouveaux impératifs.

Face à ces constats et ces mutations observables dans les champs de la recherche et de la formation, des besoins importants se font jour. Des besoins en matière de ressources et d’outillage de l’action : comment accompagner ou implémenter les transformations des pratiques de recherche et de formation au service d’un participation accrue ? Comment les pratiques de formation peuvent-elles contribuer à une société plus juste et moins asymétrique ?  Mais des besoins aussi en matière de vigilance critique et de prise de distance à l’égard de ce qui pourrait apparaître comme une nouvelle injonction : comment éviter une participation « à tout prix » et l’apparition de nouvelles formes de prescriptions à l’égard des publics concernés ?

C’est à cette réflexion à la fois critique, utile, nécessaire et prospective qu’était consacrée cette journée d’étude. Comment (re)penser aujourd’hui la participation des publics dans les pratiques de la formation ? Comment utiliser les potentialités de la formation pour accroître la participation des adultes à la vie sociale ? Comment développer des dispositifs de recherche en formation qui donnent une place aux personnes concernées ?

Pour une pédagogie communautaire, avec Jean-Claude Métraux

Pour inaugurer cette journée, la parole est donnée à Jean-Claude Métraux, psychiatre et psychothérapeute, et longtemps chargé de cours à l’Université de Lausanne, en charge du cours intitulé « Santé et migration ». A partir d’expériences personnelles et d’éléments saillants de sa biographie, Jean-Claude Métraux décline les conditions d’une « pédagogie communautaire », une pédagogie où il s’agit moins d’éduquer autrui que de s’éduquer ensemble ! L’approche participative et émancipatrice qu’il explore se fonde sur les concepts d’horizontalité, de réciprocité, et surtout de reconnaissance. Il s’agit de reconnaître le pouvoir dire, le pouvoir agir et le pouvoir se raconter des personnes en formation – soit aussi valoriser autant le savoir expérientiel que le savoir académique. Il s’agit encore de mettre en œuvre les multiples facettes d’une vraie reconnaissance mutuelle : estimer ses vis-à-vis ; approuver leur condition de semblable en leur offrant le témoignage de d’une humanité ; démontrer une conscience des asymétries de pouvoir, de places et de droits réciproques ; exprimer de la gratitude. Une telle approche se nourrit de la pensée de philosophes et d’anthropologues, mais aussi de l’éducation populaire et des enseignements de « la pédagogie des opprimés » de Paolo Freire. Elle requiert en outre des formateurs – et c’est loin d’être le plus simple – le deuil d’une position de maîtrise. Des expériences réalisées dans de très divers champs de pratique viennent illustrer et étayer ces propos : auprès de communautés du Sud global (Nicaragua, Bosnie- Herzégovine, communautés migrantes vivant en Europe), de personnes de à l’aide sociale de longue durée, ou d’étudiants de l’Université de Lausanne dont certains ont participé à la co-écriture d’un livre intitulé : « Un café comme métaphore » (Edition Antipodes).

Pour une conception participative des scénarios de simulation médicale, avec Elodie Ambrosetti

Cet atelier a porté sur la pratique de la conception de scénarios de simulation dans la formation des professionnels de la santé et en particulier sur la place des étudiantes et des étudiants dans la phase de conception de ces scénarios. Une séance de simulation médicale typique se décline classiquement en trois phases : le briefing, la mise en situation des formés sur la base d’un scénario conçu par les formateurs et le débriefing, étape fondamentale du dispositif, notamment par la réflexion qu’elle encourage auprès des participants. Dans ce contexte, l’atelier visait plusieurs objectifs. Interroger l’évidence souvent accordée à cette organisation typique, en particulier à la phase de débriefing, considérée comme le moment clé de l’apprentissage et développement des formés. Faire expérimenter comment la conception d’un scénario permet de l’ancrer dans des problématiques réelles et actuelles rencontrées par les participants, mais aussi de favoriser l’émergence d’un espace-problème riche et la création de solutions innovantes en lien avec la thématique abordée. A partir d’une illustration issue de la formation des techniciens en radiologie médicale (TRM), l’atelier a montré comment les étudiants peuvent être enrôlés dans la phase de conception d’un dispositif de simulation, et comment cet enrôlement est susceptible d’agir favorablement sur leur engagement et sur leurs apprentissages.

Pour un engagement des patient.es dans les formations en santé, avec Félicia Bielser

Cet atelier a offert aux participantes et participants un espace de réflexion approfondie sur les enjeux de l'engagement des patientes et patients dans la formation en santé. Les échanges ont notamment porté sur les motivations qui sous-tendent ces pratiques pédagogiques ainsi que sur les défis éthiques inhérents au recrutement et à l'accompagnement des patient·es enseignant·es. Les discussions, particulièrement riches et stimulantes, ont mis en lumière la nécessité de repenser les conditions de mise en œuvre de l'engagement dans une perspective de reconnaissance mutuelle. Cette approche implique de considérer pleinement tous les acteurs et actrices concerné·es – enseignant·es, patient·es et étudiant·es – comme des partenaires à part entière dans le processus de formation. L'atelier a également permis d'identifier et d'interroger les obstacles structurels qui limitent l'engagement des patientes et patients au niveau de l'ingénierie pédagogique et de la gestion de la formation. Ces barrières se manifestent notamment dans la co-construction de cours, l'élaboration de programmes ou encore la participation aux instances décisionnelles. Le manque de soutien institutionnel apparaît comme un frein majeur à l'institutionnalisation de ces pratiques. Un constat paradoxal émerge de ces réflexions : malgré les bénéfices démontrés sur les apprentissages, les attitudes et la satisfaction des apprenant·es, l'engagement des patient·es dans la formation demeure dans un "entre-deux" institutionnel. Ces pratiques pédagogiques ne sont ni totalement rejetées ni pleinement acceptées par les institutions de formation, comme le soulignent Gross and Ruelle (2025). Cette ambivalence institutionnelle constitue un défi majeur pour le développement et la pérennisation de ces pratiques de partenariat en formation des professionnel·les de santé.

Pour une compréhension de la participation dans la formation aux compétences de base, avec Nathalie Muller Mirza et Daniele Beltrametti

Cet atelier a permis de questionner les conditions de la participation des publics dans la formation aux compétences de base. Le domaine de la formation en compétences de base s’adresse à des adultes peu scolarisés et/ou peu qualifiées pour des cours d’alphabétisation, de lecture et écriture, de français langue étrangère/d'insertion, de calculs de base et de compétences numériques de base. Une recherche portant sur les compétences numériques de base (DORA) et conduite par l’équipe i-ACT a montré plusieurs obstacles à la participation active des personnes en formation, tant du côté des institutions que des formateur·trices et des apprenant-es en formation. Dans ce cadre, l’atelier a permis de dialoguer à partir des pratiques des participant-es et d’observations issues de la recherche. Le but n’était pas de faire porter la responsabilité des difficultés de la participation sur les participant-es ou sur les formateur·trices mais sur les conditions de la participation. Travailler sur ces difficultés et sur les conditions nécessaires à la participation a permis d’interroger aussi bien le sens de ces enseignements que les choix pédagogiques parfois implicites, qui s'appuient fondamentalement sur la forme scolaire.

Pour une formation des adultes inclusive dans le champ du handicap, avec Rafaèle Benaroche et Léa Beaud

Cet atelier a porté sur des éléments d’un dispositif de formation d’adultes conçu pour permettre à des formateurs en situation de handicap de se professionnaliser. La création de dispositifs de formation professionnalisants à destination de personnes en situation de handicap se développe actuellement. Ces dispositifs de formation favorisent la participation des personnes concernées et les accompagnent à monter en compétences. Ceci leur permet par la suite de s’engager dans une activité professionnelle et contribue ainsi à une inclusion par la formation et le travail. L’atelier s’est intéressé à la participation des personnes en situation de handicap dans ces dispositifs de formation. Il s’est centré sur la présentation d’un dispositif de stage à destination de formateurs et formatrices en situation de handicap et mis en place dans le cadre d’un projet commun avec l’association ASA-HM et le laboratoire RIFT de l’Université de Genève. A partir d’une observation de données vidéo enregistrées à l’occasion d’un stage en contexte d’enseignement universitaire, les participant-es à l’atelier ont pu à identifier quelles sont les opportunités d’apprentissage des personnes concernées, quelle est leur place dans ces dispositifs, et comment favoriser leur participation.

Pour un éclairage par l’histoire de la philosophe, avec Hélène Leblanc

Dans une discussion conclusive de cette journée, animée par Hélène Leblanc, un éclairage par l’histoire de la philosophe médiévale est porté sur la question de la participation. Dans ce cadre, la participation peut être revisitée, par exemple, à la lumière des techniques d’enseignement de l’escrime. Dans ce champ de pratique, la participation se décline comme un enchainement ordonné de gestes finement ordonnés. On peut d’ailleurs s’inspirer de ces traités pour repenser la pratique de la joute oratoire et la faire expérimenter par des étudiants en contexte universitaire. Une autre illustration de pédagogies innovantes susceptibles de rendre plus symétriques les relations entre enseignants et étudiants.

 

Références

Gross, O., & Ruelle, Y. (2025). The pedagogical liminality of patient and public involvement in initial healthcare professional education: an umbrella review. Research Involvement and Engagement, 11(1), 52. https://doi.org/10.1186/s40900-025-00704-4

Knecht, M. & Métraux, J.-C. (2024). Un café comme métaphore. Lausanne : Antipodes.