Endosser un rôle de patient-simulé en situation de handicap dans le domaine de la santé : enjeux liés à l’utilisation du scénario et à la création d’opportunités d’apprentissage à destination des étudiants
Compte rendu de la conférence de Léa Beaud et Ismaël Hadifi
par Marwa Mahmoud, équipe I-ACT, Université de Genève

Une conférence aux modalités participatives
La conférence de Léa Beaud et d’Ismaël Hadifi clôturait le cycle RIFT consacré à la participation des publics en formation des adultes. Pour cette dernière séance, les conférenciers ont annoncé une modalité participative singulière, invitant le public à intervenir librement tout au long de la présentation. Cette ouverture a donné lieu à des échanges riches, continus et structurants, qui ont rythmé l’ensemble de la soirée.
Le formateur d’adultes : une fonction ouverte aux personnes en situation de handicap
Léa et Ismaël ont ouvert la conférence en posant une question centrale : « Un formateur, qui est-ce ? ». Ils ont rappelé qu’un·e formateur·rice d’adultes peut tout à fait être une personne en situation de handicap, que ce soit dans les domaines de la santé, du social ou encore, par exemple, des technologies visuelles. Si les dispositifs professionnalisants restent encore rares, ils se développent progressivement et la reconnaissance des compétences professionnelles de ces personnes évolue. Dans les faits, nombre d’entre elles apprennent néanmoins leur métier « sur le tas », au fil des expériences.
Les degrés de participation de ces personnes sont variés : du témoignage à l’assistance à la formation, en passant par l’accompagnement de formateurs, jusqu’à la coanimation et la prise en charge d’une partie substantielle de la formation. La conférence s’est plus spécifiquement intéressée à la manière dont les personnes concernées contribuent à créer des conditions formatrices grâce à leur présence, leurs interactions et leur expertise vécue. C’est dans ce cadre qu’a été présenté le rôle de patient-simulé en situation de handicap, incarné ici par Ismaël.
Cadre pédagogique et institutionnel des simulations en santé
Léa Beaud a présenté le cadre institutionnel dans lequel se déroulent les simulations. Celles-ci ont lieu en école de santé, où des étudiant·es travaillent à partir de vignettes (plus ou moins fictives) à visée pédagogique, dans un environnement structuré et encadré par une charte garantissant un cadre réaliste, sécurisant et cohérent. Aux côtés du patient-simulé en situation de handicap interviennent également quatre autres formateurs issus de la physiothérapie, des soins infirmiers et de la médecine, ainsi que la personne responsable de la simulation.
Les étudiant·es reçoivent une vignette à l’avance, mais ne savent pas, comme dans le scénario du « pied nécrosé », que le patient refusera l’opération proposée par les soignants. Ce choix pédagogique permet de travailler des compétences essentielles, notamment la communication interprofessionnelle, la gestion de l’imprévu et la prise en compte de l’autodétermination du
patient. La simulation reproduit ainsi une réunion interprofessionnelle autour de la situation clinique présentée.
Chaque séance suit un déroulement précis : un briefing rappelant les enjeux et le cadre, une phase de simulation d’environ vingt minutes en sous-groupes, puis un débriefing collectif. Deux espaces distincts sont dédiés à ces étapes : une salle de simulation et une salle de débriefing.
Devenir patient-simulé formateur : l’expérience d’Ismaël Hadifi
Ismaël Hadifi raconte avoir été sollicité il y a huit ans pour intervenir comme patient-simulé auprès des étudiant·es de 1re à 3e année pour une école de santé. Malgré un léger scepticisme initial, il accepte rapidement et découvre un rôle qu’il exerce aujourd’hui avec passion et professionnalisme. Au fil des années, il a développé une grande capacité d’adaptation et occupe désormais une place essentielle dans le dispositif de simulation. Sa fiabilité et sa compréhension fine des enjeux liés à la place des personnes en situation de handicap dans la société constituent une ressource précieuse pour la formation des futur·es soignant·es.
Il explique intervenir principalement dans deux scénarios : celui du « pied nécrosé » et celui du « bras cassé ». Il reçoit en principe les consignes à l’avance, ce qui lui permet de se préparer mentalement. Le jour de la simulation, il est maquillé, mis en situation, puis entre dans une concentration qu’il décrit comme « se mettre dans sa bulle ». Il raconte comment il adapte le scénario à son handicap, mais aussi comment il aide les étudiant·es, parfois stressé·es, à décompresser, notamment grâce à son humour. Son intention est de permettre aux étudiant·es « d’apprendre des choses », en les orientant vers des compétences professionnelles concrètes.
Les explications d’Ismaël suscitent un vif intérêt dans le public, qui souhaite en savoir davantage sur le déroulement des simulations et sur ce qui se passe lorsqu’il refuse l’opération. Ce moment marque l’un des temps forts de la conférence, tant l’échange devient riche et vivant.
Entrer dans le rôle de patient et faire apprendre
Ismaël souligne combien la préparation mentale et physique en amont de la simulation sont importants pour lui. Dans la simulation, tout n’est pas simulé, Ismaël utilise des éléments biographiques réelles, qu’ils choisi avec parcimonie (prénom, allergies, médicaments, type de handicap), il ajuste en fonction de son vécu réel, ce qui rend la simulation et la situation d’apprentissage concrètes et authentiques tout en respectant le script et les enjeux pédagogiques qui doivent en émerger.
L’exemple de l’auscultation
Même si une auscultation peut sembler banale dans un contexte de santé, Ismaël souligne qu’il arrive fréquemment que les étudiant·es n’examinent pas le pied du patient, alors qu’il s’agit d’un geste essentiel. Dans son rôle de patient-simulé, et donc de formateur, il les amène, pendant la simulation ou lors du débriefing, à porter une attention particulière à cet acte, très signifiant pour le patient et constitutif d’une compétence professionnelle fondamentale, souvent oubliée dans les minutes de la simulation. Lors du visionnage vidéo proposé par Léa, on a pu observer comment Ismaël signale subtilement ce manquement afin de provoquer une prise de conscience chez les étudiant·es.
Enjeux pédagogiques du refus dans le scenario de simulation du « pied nécrosé »
Ismaël explique que l’un des enjeux principaux des simulations qu’il mène, en tant que patient-simulé et formateur, consiste à exprimer un refus catégorique face à la proposition d’opération. C’est précisément dans cette mise en scène du refus que son rôle prend tout son sens, puisqu’elle permet de travailler des compétences professionnelles essentielles.
Une partie importante des échanges avec le public s’est alors concentrée sur ce refus, élément central du scénario du « pied nécrosé ». Les discussions ont permis de clarifier plusieurs enjeux pédagogiques : le refus constitue un véritable levier d’apprentissage, car il oblige les étudiant·es à reconnaître l’autodétermination du patient ; le patient-simulé peut être préparé à exprimer et à accueillir différentes émotions (colère, agressivité, désaccord) afin d’exposer les futur·es soignant·es à des situations complexes et réalistes ; enfin, la question de la « capacité de discernement » a suscité quelques remarques, la responsable de formation rappelant qu’elle est présumée présente et qu’il revient au professionnel d’en démontrer l’absence en cas de doute. L’enjeu de l’autodétermination apparaît ainsi comme particulièrement central.
L’ensemble de ces interactions entre Léa, Ismaël et le public a contribué à approfondir la compréhension des dimensions éthiques, relationnelles et pédagogiques liées à la simulation et au rôle du patient-simulé.
Conclusion de la conférence et chaleureux remerciements d’Ismaël
Pour conclure cette conférence particulièrement riche et participative, Léa a remis en évidence le rôle central du patient-simulé dans les dispositifs de formation en santé. Elle a insisté sur l’importance de sa préparation, sur le respect du script et des enjeux pédagogiques qui en découlent, tout en rappelant la nécessité d’adapter ce script à la situation de handicap du patient-simulé. L’ensemble de ces éléments met en lumière la pertinence de développer une véritable formation destinée aux patient·es-simulé·es, ainsi que de concevoir des dispositifs spécifiques, tels que l’analyse collective des interactions ou des stages dédiés, afin de professionnaliser ce rôle et de garantir la qualité des apprentissages proposés aux futur·es soignant·es.
La séance s’est terminée par les chaleureux remerciements d’Ismaël à Séverine, responsable de formation, qui l’avait contacté huit ans plus tôt. Il a exprimé sa gratitude pour cette rencontre qui a profondément enrichi son parcours professionnel et l’accompagnement qui lui a permis d’endosser ce rôle avec passion.
En clôturant ce cycle, cette conférence laisse l’empreinte d’un travail collectif dense et fécond, et ouvre la voie aux prochaines explorations du RIFT.