Faire entendre la voix des personnes migrantes ? Une lecture psychosociale et décoloniale d'une pratique participative.
RETOUR SUR LA CONFERENCE DU 25 NOVEMBRE 2025
Par Nathalie Muller Mirza, Equipe I-ACT
Introduction
La notion de participation est polysémique et joue sur certaines ambiguïtés. Déjà dans le cadre de sa thèse, « Analyse critique et décoloniale de ‘ la participation’ à la lumière de la psychologie socioculturelle » soutenue en 2024, Marwa Mahmoud avait cherché à décortiquer ces ambiguïtés en analysant des dispositifs de formation en contexte de santé qui visent à soutenir la participation de groupes et communautés « issues de la migration ». Elle est devenue ainsi une experte critique de la notion de participation en développant un regard outillé théoriquement qui permet de mettre en lumière les décalages entre discours et réalité, et ce qu’elle nomme le « paradoxe de la participation ».
Dans le domaine de la formation et de la citoyenneté, l’intégration de la notion de participation est souvent considérée comme un « changement de paradigme ». Or cette intégration n’est ni nouvelle ni dépourvue de difficultés... Lorsqu’on parle de participation citoyenne, on cite souvent la fameuse « échelle de participation » qui permet d’évaluer le degré et la nature de la participation dans un dispositif, développée par Sherry R. Arnstein en 1969. On oublie souvent que cette autrice a aussi été une chercheuse qui mettait déjà en lumière certaines de ces « zones de tension ». Dans « A Ladder of Citizen Participation », elle écrivait (notre traduction) :
« L'idée de la participation des citoyen·es est un peu comme la consommation d'épinards : personne ne s'y oppose en principe parce que c'est bon pour la santé. La participation des gouvernés à leur gouvernance est, en théorie, la pierre angulaire de la démocratie - une idée vénérée que presque tout le monde applaudit vigoureusement. Cependant, les applaudissements se réduisent à des battements de mains polis lorsque ce principe est défendu par les démuni·es que sont les Noir·es, les Mexicains-Américain·es, les Portoricain·es, les Indien·nes, les Esquimaux et les Blanc/ches. Et lorsque les démuni·es définissent la participation comme une redistribution du pouvoir, le consensus américain sur le principe fondamental explose en de nombreuses nuances d'opposition raciale, ethnique, idéologique et politique » (Arnstein, 1969 - https://www.lithgow-schmidt.dk/sherry-arnstein/ladder-of-citizen-participation_en.pdf)(nous soulignons).
Marwa Mahmoud, dans sa conférence, nous montre la complexité des réactions lorsqu’il s’agit de la consommation des épinards… une analyse aussi bonne pour la santé que pour la justice globale.
La participation en santé : entre espoir démocratique et injustice épistémique
La participation des usagers et usagères dans les systèmes de santé est souvent présentée comme une solution aux inégalités, notamment celles liées au racisme institutionnel. Les exemples apportés par la conférencière tirés de situations en contexte hospitalier et de soin – tels que des diagnostics biaisés à l’égard de personnes racisées ou l’accès inégal aux traitements — montrent que le système de santé est loin d’être neutre. Ces situations qui se révèlent parfois fatales mettent en lumière des rapports de pouvoir profondément ancrés, qui se perpétuent malgré les intentions bienveillantes.
Face à ce constat, la participation est fréquemment invoquée comme un levier d’empowerment, de justice sociale. Elle s’inscrit dans un idéal démocratique : donner la parole aux personnes minorisées, inclure, co-construire. Pourtant, les résultats des pratiques et des dispositifs mis en œuvre sont souvent mitigés. La participation, loin d’être une panacée, peut parfois devenir un mythe, voire un dogme, insuffisamment théorisé, mal encadré, et parfois instrumentalisé, relève la conférencière. Pire encore : elle peut mener à moins de démocratie. La proposition de la conférencière est forte : La participation ne se réduit pas (seulement) à une invitation à parler. Elle exige une écoute véritable, mais cette écoute est conditionnée par un contexte historique, culturel et institutionnel. D’où écoute-t-on ? Comment écoute-t-on ? Qui décide ce qui est audible, légitime, pertinent ?
Derrière ces questions se cache des rapports de pouvoir et de domination. L’altérité – celle des personnes racisées, migrantes, ou marginalisées – n’est pas toujours reconnue comme source de savoir, mais comme objet « à gérer ». Ainsi, la participation risque de reproduire les injustices qu’elle prétend combattre, en intégrant les voix sans remettre en cause les structures qui les ont exclues.

Analyser des dispositifs participatifs selon une approche psychosociale et décoloniale
Dans la suite de sa conférence, Marwa Mahmoud expose les outils théoriques et les principes épistémologiques d’une approche psychosociale et décoloniale qui lui permettent d’articuler les niveaux micro et macro et de mieux comprendre les mécanismes qui sont à l’œuvre dans les processus de construction de ces phénomènes.
Elle présente deux études qu’elle a réalisées. La première portait sur un dispositif participatif en éducation à la santé sexuelle. Sa démarche de recherche, mobilisant les outils de l’observation participante, l’analyse d’interactions et de documents, visait à mieux comprendre les points de vue des trois acteurs impliqués dans le dispositif (concepteur/trices, formateur/trices, et participant.es). Les résultats de ses analyses mettent en évidence des phénomènes d’altérisation de la part des concepteur/trices et des formateur/trices qui, souvent sans le vouloir et s’en rendre compte, mobilisent et construisent une représentation des « musulmans » comme figure de l’étranger. Dans la seconde étude, elle s’est intéressée à ces personnes « médiatrices », celles qui sont censées faire le lien, contribuer à l’intercompréhension entre différentes représentations du monde dans les situations de soin, en contexte hospitalier en particulier. Pour ce faire, la chercheuse commence par remettre en question cette image de sens commun, selon laquelle la pratique de ces médiatrices interculturelles se résumerait à jouer le rôle de « ponts », de facilitatrices de la communication, car cette image implique qu’il s’agirait d’un simple problème « technique » - il suffirait de trouver les bons mots, les bonnes attitudes pour que les personnes en présence puissent se comprendre. Or, une lecture décoloniale des pratiques mises en œuvre par ces professionnelles met en lumière le fait qu’elles sont tiraillées. Elles portent en effet la voix des personnes allophones dont l’identité et les savoirs sont souvent peu connus et reconnus. Elles se trouvent ainsi confrontées au dilemme selon lequel « rester neutres », comme elles en reçoivent l’injonction lors des formations, revient à prendre la voix de l’institution.
Le personnel de soin est en général formé dans le cadre d’une « cosmologie » définissant les individus comme « rationnels », « autonomes », et qui, par le fait qu’elle est dominante n’est même pas identifiée, thématisée en tant que telle, et amène à invisibiliser d’autres systèmes de savoirs, davantage orientés par exemple vers l’importance des émotions, de la relation, des perceptions sensibles et spirituelles. La conférencière présente également la méthode utilisée, l’entretien narrativo-explicitatif qui vise à décrire au plus près la subjectivité et l’expérience vécue, en développant de la part de la chercheuse une pratique de l’écoute lui permettant d’éviter de produire des « injustices épistémiques », en cohérence avec le paradigme théorique dans lequel elle s’inscrit.
Assumer une perspective décoloniale
Tout au long de sa conférence, et en conclusion, Marwa Mahmoud nous invite à changer de regard. Prendre le point de vue d’une approche décoloniale implique en premier lieu de reconnaître la colonialité (Quijano, 2000 ; Mignolo & Walsh, 2018) qui traverse les contextes de soin, mais aussi de mieux comprendre la silenciation de certains savoirs, certaines expériences ; elle permet également de repenser les phénomènes d’inégalité, et d’interroger de manière critique la modernité comme un chemin vers le progrès. Elle apporte enfin des outils pour identifier l’existence et la valeur d’autres épistémologies, enracinées dans d’autres cosmologies.
En reprenant les questions qui structurent le cycle de conférences autour de la participation en formation, la conférencière fait des propositions concrètes aux formateur/trices et chercheur.es : Pour que la participation soit transformative, elle doit être pensée comme un processus politique, non comme une simple technique de gestion. Elle exige une mise en évidence des processus d’altérisation dans nos activités professionnelles, de formation et de recherche, et dans notre quotidien, et la mise en œuvre de pratiques créatrices qui permettent non seulement à l’autre de prendre la parole mais à nous aussi d’écouter.
