Penser l'adulte - Agir en formation - Faire la cité
Compte-rendu par Nathalie Muller Mirza, Université de Genève
Le 13 février 2026, une journée en hommage à Pierre Dominicé intitulée « Penser l’adulte ; agir en formation ; faire la cité » s’est tenue à l’Université de Genève. Avec plus de 200 inscriptions de personnes venant de Suisse et de toute l’Europe, ancrées dans différents contextes académiques et professionnels, le comité d’organisation – constitué par des proches collaborateurs et collaboratrices du professeur en sciences de l’éducation – a été à la fois surpris et ravi. La pensée de ce chercheur qui a tant contribué à la formation des adultes et aux approches biographiques en éducation est toujours bien vivante !
Pierre Dominicé est né à Genève. Il s’est formé entre Paris, New York, et Genève, où il effectue sa carrière universitaire. Il y obtient successivement une licence ès théologie, puis une licence ès psychologie, avant de soutenir un doctorat en sciences de l’éducation en 1976. Après avoir été assistant puis chargé d’enseignement, il est nommé professeur assistant en 1977, puis professeur ordinaire en 1983, avant de devenir professeur honoraire. Il a contribué de manière très active à de nombreuses instances universitaires et d’autres communautés en lien étroit avec la cité, à Genève et dans le monde.
Tout au long de la journée, les participant·es ont pu apprécier et expérimenter une notion clé, qui se trouve au cœur du parcours de Pierre Dominicé : l’engagement. Pierre en effet a contribué de manière originale à la vie universitaire, à travers ses recherches dans le champ de la formation des adultes et des histoires de vie. Ce qui le caractérisait, c’était une manière d’habiter l’université comme un lieu au service des enjeux de société. Que ce soit dans son rôle fondateur dans le secteur de la formation continue, dans les groupes de travail qu’il a créés, dans les réseaux qu’il a construits, dans les relations d’amitié et de collaboration qu’il a tissées bien au-delà des frontières. Porté par des valeurs personnelles fortes, nourries de spiritualité et d’une certaine représentation de l’humain, Pierre a aussi été profondément « affecté » - au sens fort du terme - par son époque. Les années 1970 ont constitué un véritable laboratoire d’idées, de mises en réseau et de désirs d’agir. Avec d’autres intellectuel·les de sa génération, Pierre a cherché à lutter, à sa manière, contre toutes les formes d’endoctrinement. Il a ainsi durablement contribué à un effort de transformation sociale. Il s’agissait d’ouvrir l’éducation, la psychologie, la recherche en sciences humaines et sociales aux problématiques sociétales, et d’imaginer des voies transformatrices. On peut parler ici d’un engagement politique, au sens exigeant du terme. À travers les discussions et les exposés, l’engagement de Pierre Dominicé dans une épistémologie de la relation a également pu être mis en lumière. Dans le domaine de la recherche et de la formation, il s’agissait pour lui de penser des formes de collaboration où les personnes étaient toutes engagées ensemble dans un processus de compréhension, d’élaboration et de transformation.
La journée organisée autour de son œuvre et de ses collaborations a permis non seulement de rappeler certains éléments de sa biographie, mais surtout de montrer les relations fortes qu’il a nourries à l’égard d’institutions, de communautés, de personnes, ses contributions concrètes et la façon dont elles se déploient aujourd’hui. Il s’agissait ainsi de rendre visible cette richesse, et de retisser des liens entre passé, présent et avenir.
Le programme de la journée avait ainsi été pensé en trois parties principales : Héritage (début de matinée), Transmission (autour d’ateliers interactifs et de témoignages) et Développements (fin de la journée).
Après quelques mots d’introduction prononcés par Nathalie Muller Mirza (UniGE), Jean-Michel Baudouin (UniGE) et Michel Alhadeff-Jones (Institut Sunkhronos & Université de Fribourg), la première partie de la matinée a été consacrée à rendre visible l’héritage de Pierre Dominicé sous la forme d’une table ronde.
Ainsi Mathias Finger (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne) a donné un exposé mettant en évidence la dimension épistémologique des contributions de Dominicé, inspiré par l’herméneutique allemande, la pragmatique étasunienne, le constructivisme et une critique de l’école dans le développement de ses travaux sur la « formation » au sens fort de Bildung. Jacqueline Monbaron (Université de Fribourg) a rappelé le rôle de « l’école de Genève » dans le domaine des histoires de vie, et les effets de surprise lorsque les étudiant·es et les chercheur·es se rendent compte de la portée des histoires personnelles dans un parcours de formation. Edmée Ollagnier (Université de Genève) a mis en lumière les actions, portées par une vision politique, menées par Pierre Dominicé pour ouvrir l’Université à un public nouveau, notamment non porteur de maturité. Laura Formenti (Université de Milan-Bicocca) a parlé des pratiques des histoires de vie au cours desquelles les actes relationnels d’accueillir, d’autoriser et d’interpréter constituent les processus permettant la subjectivation biographique d’advenir. Christine Delory-Momberger (Université de Paris 13) a montré comment Pierre Dominicé, en s’opposant aux paradigmes dominants, dans ses travaux, inscrit l’incertitude comme positionnement épistémologique. Linden West (Canterbury Christ Church University) a conclu la table ronde avec un exposé intitulé « Apprendre de nos vies ? Le don et l’esprit ».
En fin de matinée, sept ateliers ont été organisés – certains ont dû être dédoublés en raison du nombre élevé d’inscriptions – autour des thématiques chères à P. Dominicé : Âges de la vie et transmission intergénérationnelle ; Développements de la formation continue ; Démocratie et engagement citoyen ; Vie adulte et spiritualités ; Santé et formation ; Récits de vie et interprétation. Les animateurs et animatrices invitaient les participant·es à entrer en dialogue avec la pensée et les écrits du chercheur, à partir de leurs propres réalités.
En début d’après-midi, après un rapide retour collectif des ateliers, trois intervenant·es ont pris la parole en témoignage du rôle joué par leur rencontre avec P. Dominicé : Maria Passeggi (Conseil national brésilien pour le développement scientifique et technologique) ; Aneta Słowik (Université de Basse-Silésie DSW à Wrocław) et Gaston Pineau (Université de Tours).
En fin de journée, une deuxième table ronde invitait des chercheur·es à rendre compte des développements contemporains des histoires de vie en formation des adultes. Voici le nom des intervenant·es et le titre de leur exposé :
- Jean-Michel Baudouin (Université de Genève) : Oser bifurquer
- Nathalie Muller Mirza (Université de Genève): Articuler approches biographique et microphénoménologique pour penser les apprentissages du quotidien
- Melissa Dominicé Dao & Aline Lasserre Moutet (Hôpitaux Universitaires de Genève): Du récit biographique au récit de santé : expérience aux HUG
- Stéphane Jacquemet (Université de Genève): Pour une andragogie académique
- Michel Alhadeff-Jones (Institut Sunkhronos & Université de Fribourg): Histoires de vie et approche rythmologique : Temporalités de la formation, rythmes de l’émancipation et clinique rythmanalytique.
La journée a été riche, à la fois en contenus et en rencontres ; elle a suscité de multiples émotions, de joies, de nostalgies, de curiosité, de découvertes.
On a pu se rendre compte également que les principes forts qui ont structuré la carrière et les activités de P. Dominicé sont vivants aujourd’hui et prennent des formes insoupçonnées. Ils continuent également de nourrir notre façon de penser la formation et la recherche au sein du secteur de la formation des adultes de l’Université de Genève et du laboratoire RIFT, dans leurs liens avec les pratiques sociales. Cette journée nous a rappelé également que la recherche universitaire peut - encore aujourd’hui ! - être un lieu d’émancipation, de non-conformisme, un espace pour explorer d’autres manières de faire l’expérience du monde et de soi. Une recherche attentive à l’expérience, aux savoirs des personnes, capable de faire entendre des voix oubliées, invisibles, ou invisibilisées.
Puisse cette journée être un jalon pour penser, ensemble, des pratiques de recherche et de formation des adultes engagées, au sens plein du terme, fidèles à cet héritage que Pierre Dominicé nous a laissé.
La journée a été organisée autour d’un groupe d’amie·es et de collègues de P. Dominicé :
- Michel Alhadeff-Jones, Institut Sunkhronos & Université de Fribourg
- Jean-Michel Baudouin, Université de Genève
- France Merhan, Université de Genève
- Jacqueline Monbaron, Université de Fribourg
- Nathalie Muller Mirza, Université de Genève
- Edmée Ollagnier, Université de Genève
- Patrick Rywalski, Haute École Fédérale en Formation Professionnelle
- Catherine Schmutz-Brun, Université de Fribourg
- Geneviève Tschopp Rywalski, Haute École Pédagogique Vaud.
Elle a été soutenue par plusieurs institutions et collectifs dont voici les noms par ordre alphabétique.
- L’AARV – association de recueilleuses et recueilleurs de récits de vie
- L’ASIHVIF – association internationale des histoires de vie en formation
- L’ARHIV – l’association romande des histoires de vie en formation
- La HEFP – la Haute École fédérale en formation professionnelle
- La HEP – Haute école pédagogique Vaud
- L’institut SunKhronos
- L’Université de Fribourg
- L’Université de Genève – et la FPSE
- Le service de la formation continue de l’UNIGE
- Le RIFT – laboratoire Recherche intervention formation et travail de l’UNIGE.
Un ouvrage collectif reprenant les contributions de cette journée est en cours de préparation pour une publication chez Téraède (https://www.teraedre.fr/).