L’expérience des crises tout au long de la vie
Par Maeva Perrin, Equipe i-ACT, RIFT
Un projet collectif
Le projet Societal Crises and Personal Sense-Making: Transitions, Mobility and Imagination Across the Lifecourse, financé par le Nccr-on the move, réunit Nathalie Muller Mirza et Maeva Perrin (UNIGE), Tania Zittoun et Oliver Clifford Pedersen (UNINE), ainsi qu’Alex Gillespie (LSE) (https://nccr-onthemove.ch/projects/societal-crises-and-personal-sense-making-transitions-mobility-and-imagination-across-the-lifecourse/). Ensemble, en adoptant une approche socioculturelle en psychologie du développement et de la formation (Zittoun, Pederson, Gillespie, Muller Mirza & Perrin [sous presse], nous explorons une question générale : comment les crises sociétales sont-elles vécues « de l’intérieur », par des personnes ordinaires, au fil de leur vie ?
Inscrite dans ce cadre, ma thèse en sciences de l’éducation, sous la direction de Nathalie Muller Mirza (équipe I-ACT) cherche à comprendre le développement de l’adulte tout au long de la vie, et particulièrement en période de crise. Comment les personnes donnent-elles du sens, développent-elles des ressources, apprennent-elles dans ces moments collectivement appelés « crises » ?
Pour répondre à ces questions, nous nous appuyons sur un matériau original : des journaux personnels rédigés et publiés en ligne depuis plus de vingt ans. Cette approche longitudinale offre une occasion de suivre les processus de changement, entre ce qui persiste et ce qui se transforme, dans le quotidien des personnes qui rédigent leur journal. Le journal a ceci de précieux qu’il saisit l’expérience au plus près du moment vécu, et en suit l’évolution. On peut y observer le développement des individus en continu, dans des environnements changeants et des circonstances uniques. C’est un outil privilégié pour comprendre comment une personne donne du sens à ce qui lui arrive, comment elle réinterprète certains vécus du passé et imagine les possibles à venir (Zittoun & Gillespie, 2012 ; Muller Mirza [sous presse]).
Une approche méthodologique mixte
Analyser les journaux personnels
Les données que nous avons récoltées sur les plateformes dédiées à ces journaux représentent aujourd’hui plus de 35 millions de mots. Un océan d’écrits, qui nécessite des outils adaptés pour repérer des moments-clés dans un si vaste corpus, afin de procéder à une analyse qualitative fine. L’équipe s’appuie sur une méthode dite “multi-resolution” (Gillespie et al., 2024), qui combine simultanément analyses quantitatives et qualitatives. Grâce au traitement automatique du langage naturel, nous créons des visualisations pour chaque journal, identifions des thématiques récurrentes et mesurons la valence émotionnelle du langage.

Aller sur le terrain
Après une exploration des journaux, et une première prise de contact avec les participant·e·s intéressé·e·s, l’analyse des journaux a été complétée par une démarche ethnographique que nous avons réalisée à deux reprises sur le terrain, aux États-Unis, en 2023 et 2024, par Oliver Clifford Pedersen et moi-même. Nous avons rencontré cinq diaristes dans leur quotidien, observé leur environnement de vie et mené des entretiens. Cette immersion permettait à nos yeux d’affiner nos lectures, de contextualiser les interprétations issues des journaux, et de co-construire des récits rétrospectifs autour des expériences de crise. C’est aussi (et surtout) un moyen d’entretenir un engagement éthique continu, en maintenant un dialogue vivant avec les participant·e·s.
Des questions de recherche
De manière à illustrer mon travail d’analyse des transformations vécues, je m’arrête ici sur deux thématiques qui constitueront des chapitres de ma thèse.
1. Résonances des crises, au-delà des silos
Si les crises sont souvent pensées et conceptualisées comme des moments soudains et délimités, avec un début et une fin identifiable, les expériences telles qu’elles sont décrites racontent une autre histoire. Notre analyse montre combien les crises sont enchevêtrées, se répondent, s’amplifient ou s’atténuent, particulièrement lorsqu’elles sont phénoménologiquement proches. Lorsqu’une personne met des mots sur ce qu’elle vit, les expériences de crises dialoguent entre elles et se réorganisent dans un processus continu de construction de sens. Cette dynamique, que nous avons conceptualisée sous le terme de « résonance », se décline en trois modalités : la résonance cumulative, la résonance temporelle, la résonance incarnée. Une analyse qui démontre aussi l’effet développemental que peut avoir la résonance, lorsqu’une personne apprend à reconnaître les signes annonçant une crise à l’horizon et ce qu’elle peut faire pour éviter de la vivre de plein fouet : écrire, écouter de la musique, jardiner (Pedersen et al., 2025).
2. L’imaginaire climatique
Nous nous sommes également arrêté.es sur un autre type de crise, qui nous paraissait à la fois particulièrement transversal, un enjeu de société, et étonnamment peu manifeste dans nos premières lectures. Comment la « crise climatique » est-elle mise en mots dans les journaux ? Comment est-elle perçue et « imaginée » par les diaristes ? Une analyse longitudinale de l’imagination de la crise climatique à partir du journal personnel d’un diariste sur une période de 24 ans a permis de distinguer trois périodes spécifiques. Dans la première, l’imagination reste abstraite et éloignée dans le temps. Dans la deuxième, l’imagination se rapproche du présent et se concrétise ; dans son journal, le diariste dialogue avec ce à quoi le futur risque de ressembler et introduit une rhétorique apocalyptique. Dans la troisième période, l’imagination se consolide, le désastre est en cours. Cette analyse permet d’identifier comment les ressources – directes et indirectes – nourrissent l’imaginaire individuel, et de proposer des perspectives théoriques pour étudier les éco-émotions de manière dynamique. En effet, les éco-émotions, souvent analysées de façon statique, ne permettent pas d’identifier les mouvements de fluctuations en fonction d’évènements spécifiques (Perrin & Pedersen, 2025).
Références
Gillespie, A., Glăveanu, V., De Saint-Laurent, C., Zittoun, T., & Bernal Marcos, M. J. (2024). Multi-Resolution Design : Using Qualitative and Quantitative Analyses to Recursively Zoom in and out of the Same Dataset. Journal of Mixed Methods Research, 15586898241284696. https://doi.org/10.1177/15586898241284696
Muller Mirza, N. (sous presse). Learning and crises in human development. A sociocultural and dialogical approach. Integr. psych. behav.
Pedersen, O.C., Perrin, M. & Zittoun, T. (2025). Resonating Crises: A Longitudinal Study of Ruptures in Times of Crises, Hu Arenas https://doi.org/10.1007/s42087-025-00537-3
Perrin, M., Pedersen, O.C. (2025). In Search of Manifestations and Imaginations of the Climate Crisis: A Longitudinal Analysis of an Online Diary, Integr. psych. behav. 59, 65 https://doi.org/10.1007/s12124-025-09941-4
Zittoun, T., & Gillespie, A. (2012). Using diaries and self-writings as data in psychological research. In E. Abbey, & S. E. Surgan (Eds), Emerging methods in psychology (pp. 1–26). Transaction.
Zittoun, T., Pedersen, O., Gillespie, A. Muller Mirza, N. & Perrin, M. [sous presse], Crisis and human development, Integr. psych. behav. 59.