Transition after incarceration: Understanding adult education through a developmental lens

La transition après la détention : Comprendre la formation des adultes sous une perspective développementale.

Alors que l’on devrait se réjouir de retrouver sa liberté en tant que citoyen·ne après une période de détention, la libération s’accompagne de nombreux défis, faisant de cette transition un événement perturbateur. Les ex-détenu·es en effet peuvent se trouver confronté·es à la difficulté de trouver un emploi ou un logement convenable, au manque d'argent et aux factures impayées, au possible manque de qualifications, des problèmes de toxicomanie et des difficultés familiales. En outre, ces personnes sont stigmatisées car elles sont discréditées aux yeux de la société ou de certains groupes sociaux (Shantz et al., 2009). Ces difficultés s’inscrivent ainsi dans une histoire personnelle et sociale, et sont à ce titre également associées à un système plus large englobant les politiques publiques, les normes sociales et les structures économiques, qui les façonnent et parfois même les produisent.

Pour aider et soutenir les ancien·nes détenu·es à faire face à ces difficultés, des mesures ont été prises aux niveaux international, national et régional par les institutions pénitentiaires. La Suisse utilise le terme de « réinsertion » pour désigner l’ensemble des mesures visant à permettre la réintégration des ancien-nes détenu-es dans la société après leur privation de liberté, en travaillant sur les facteurs de risque individuels ; de leur point de vue, il s’agit surtout de les détourner de commettre de nouvelles infractions. Conformément aux articles 75 et 90 du Code Pénal Suisse, des programmes et des formations existent en détention, encourageant les détenu·es à favoriser l’intégration professionnelle, gérer ses finances, accéder à la formation, établir des contacts avec le monde extérieur, etc. Ces concepts et programmes structurés visant la réinsertion durable des anciens détenus dans la société sont désignés sous le terme de « gestion de la transition » (Gestion De La Transition | CSCSP, n.d.).

Les initiatives et programmes qui soutiennent le passage à la sortie de détention ont été en partie documentés, surtout dans les médias, mais il existe très peu ou pas de données scientifiques sur ce qu'ils apportent (ou non) aux personnes incarcérées. Cela s'explique principalement par le fait que la recherche continue d'étudier la réinsertion à travers des catégories binaires la classant soit comme « récidive », soit comme « désistement », soit comme « réintégration réussie » ou « non réussie ». Il est nécessaire de comprendre ce passage après la sortie de détention comme un processus non linéaire et multidimensionnel où différentes expériences - avant, pendant et après la détention - se chevauchent. Par conséquent, cette recherche pose la question de savoir comment les personnes précédemment incarcérées vivent la transition après la détention afin de comprendre les défis auxquels elles sont confrontées, les ressources qu'elles mobilisent, y compris les programmes et les ateliers en détention, et comment ces expériences contribuent à la reconstruction de leur identité et à donner un sens à leur expérience.

Pour cela, cette recherche adopte une approche psychosociale ou socioculturelle du développement en formation des adultes. Cette approche du développement considère les individus comme uniques, avec un monde intérieur de pensées, de sentiments et de souvenirs qui forment leur identité (Muller Mirza, 2025 ; Muller Mirza & Tartas, 2023). Cette approche reconnaît également que la vie des gens est façonnée par des relations sociales et des collectifs dans un contexte social et historique particulier. Elle considère la manière dont les gens interagissent avec leur environnement, interprètent leurs expériences et leur donnent un sens (Masdonati & Zittoun, 2012). C'est dans cet espace dynamique entre les significations partagées et le sens personnel et en constante évolution que les individus leur donnent que le changement et le développement émergent (Bruner, 2004 ; Molinari et al., 2021 ; Zittoun et al., 2006). Cette approche permet ainsi d’étudier cette transition perturbatrice et délicate, en prenant non seulement en considération les dimensions institutionnelles mais aussi l'expérience subjective de l'individu, les processus et les ressources mobilisés dans des contextes façonnés par des contraintes, des normes, des asymétries de pouvoir ancrées dans les fondements des sociétés néolibérales (Mahmoud & Muller Mirza, 2024 ; Mornata & Charmillot, 2024 ; Muller Mirza & Wisard, 2025). L'approche socioculturelle du développement s'intéresse donc à la complexité des interactions, et non à la linéarité des événements. Elle considère l'individu comme un agent actif à la recherche de stabilité et de continuité au milieu des changements qu'il subit.

La méthodologie adoptée dans cette recherche s'aligne avec les objectifs poursuivis, à savoir l'étude de la transition après la détention. Elle s’inscrit également dans une perspective théorique sur la construction de soi à travers les récits ; elle met en évidence l’élaboration de sens et la continuité des expériences vécues au cours de cette transition. Utiliser le langage pour raconter son histoire est une façon de se comprendre soi-même à travers le sens offert par le récit (Merhan Rialland, 2013). En racontant, les individus sont capables de prendre de la distance par rapport à leurs émotions et à leurs expériences personnelles. Cela leur permet de réfléchir et de conceptualiser des expériences sous différents angles. En utilisant deux méthodes narratives, chacune apportant une contribution supplémentaire distincte de visualisation et d'explicitation, cette recherche vise à développer une compréhension approfondie des perspectives multiples et évolutives des participant·es, accompagnée de descriptions détaillées du contexte dans lequel elles se sont formées. Les deux méthodes qui seront utilisées sont la photo-évocation (Reavey & Brown, 2021) et l’entretien narrativo-explicitatif (Cesari Lusso & Muller Mirza, 2023). La première méthode saisit la trajectoire de vie des participant·es et la deuxième se concentre sur une expérience particulière. Le choix de ces deux méthodes vise également à établir une connexion avec les participant·es de manière bienveillante, horizontale et respectueuse, afin qu'ils se sentent à l'aise pour évoquer une expérience spécifique lors du second entretien.

Ces méthodes favorisent une posture d’écoute essentielle à la dynamique de l’entretien. Cela repose sur trois éléments clés : l’empathie, qui permet de percevoir les émotions de l’autre sans s’y laisser submerger ; le non-jugement, qui implique d’écouter sans juger ni comparer avec ses propres références ; et l’attitude compréhensive, qui consiste à chercher à saisir le point de vue de l’enquêté·e (Sauvayre, 2021). En plus de contribuer à une meilleure compréhension des enjeux de la transition, cela pourrait aider les participant·es à réfléchir à la façon dont ils et elles embrassent leur histoire, l'assument, dont ils et elles y sont empêtré·es, et à la façon dont ces empêtrements prennent forme, s’assouplissent ou deviennent inextricables (De Ryckel et Delvigne, 2010). Ces choix méthodologiques tiennent également compte des expériences passées des personnes concernées, et visent à créer un environnement propice à la discussion.

La recherche se déroulera en Suisse romande, où le système de détention suscite plusieurs débats et préoccupations. Certaines de ces préoccupations concernent la récidive, car l'exécution d'une peine privative de liberté ne semble pas avoir d’effet sur ce phénomène. D'autres débats portent sur le choix entre la réhabilitation par des formes alternatives de sanction et la priorité donnée à la sécurité publique en maintenant les personnes en prison. Cela conduit à d'autres débats encore, car les personnes qui sortent de prison après avoir purgé leur peine et qui ont droit à la réinsertion, sont, au contraire, marginalisées. En outre, elles souffrent des conséquences indirectes de la prison qui ne sont pas liées à la privation de liberté, qui constitue l'une des fonctions principales des systèmes pénitentiaires. Enfin, les conditions socio-économiques déterminent qui est puni et qui a le pouvoir de punir, car les personnes incarcérées en Suisse sont plus susceptibles d'être issues de milieux défavorisés et de la migration.

Ainsi, en se situant dans le contexte suisse et en utilisant une approche psychosociale, cette recherche vise à combler le manque de recherches non linéaires sur la réinsertion. Au lieu de se concentrer sur l'évaluation de l'efficacité des programmes ou des formations en prison, ou de rechercher les points d'ancrage ou les leviers du changement après la détention, elle tente de comprendre comment les individus vivent la transition après la détention, mobilisent des connaissances et des expériences développées durant le temps de la détention (ou non), donnent un sens à l'éventuelle transformation de leur identité et à ce qui leur arrive.

De manière plus générale, notre intention est ainsi de contribuer aux travaux existants sur le développement des adultes en détention. Il s’agit également d’encourager une réflexion sur les politiques actuelles et futures en matière de réinsertion ainsi que d’informer et de sensibiliser le public sur des personnes souvent invisibles et invisibilisées dans la société, en partageant leurs témoignages afin de faire entendre leur voix.

 

Bibliography

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Cesari Lusso, V., & Muller Mirza, N. (2022). La quête de l’intersubjectivité dans l’entretien de recherche sur les compétences. Expliciter: Le journal de l’association GREX. Groupe de recherche sur l’explicitation, (133), avril 2022.

De Ryckel, C., & Delvigne, F. (2010). La construction de l’identité par le récit. Psychothérapies, Vol. 30(4), 229–240. https://doi.org/10.3917/psys.104.0229

Mahmoud, M., & Muller Mirza, N. M. (2024). Analyse psychosociale et critique d’un dispositif participatif de promotion à la santé sexuelle. Communication, Vol. 41/2. https://doi.org/10.4000/12yf2

Masdonati, J., & Zittoun, T. (2012). Les transitions professionnelles: Processus psychosociaux et implications pour le conseil en orientation. L’Orientation Scolaire Et Professionnelle, 41/2. https://doi.org/10.4000/osp.3776

Merhan Rialland, F. (2013). Place du biographique dans l’écriture sur l’activité professionnelle en formation universitaire par alternance. In C. Niewiadomski & C. Delory-Momberger (Eds.), Territoires contemporains de la recherche biographique (p. 240). Paris: Téraèdre.

Molinari, G., Muller Mirza, N. M., & Tartas, V. (2021). Regards croisés des approches cognitives et socioculturelles sur l’apprentissage collaboratif : quelles contributions dans le domaine de l’éducation ? Raisons Éducatives, N° 25(1), 41–64. https://doi.org/10.3917/raised.025.0041

Mornata, C., & Charmillot, M. (2024). Perspectives du care et formation d’adultes: Enjeux éthiques, épistémiques et praxéologiques. TransFormations, 26.

Muller Mirza, N. & Wisard, L. (soumis et accepté, 2025). Parcours et transitions de jeunes adultes en mesure de soutien, in M. Deltand, N. Muller Mirza & M. Kaddouri (Eds.), La construction de soi à l’épreuve des transitions. Presses Universitaires de Marseille (Collection Mutations en Éducation et en Formation).

Muller Mirza, N. (2025). L’apprentissage, entrée dans un dialogue échevelé : proposition d’une démarche d’analyse des tensions dialogiques en contexte de formation. In M. dos Santos Mamed &. L. Kloetzer (eds.). La perspective dialogique en psychologie : réflexions méthodologiques (pp. 80-100). Antipodes.

Muller Mirza, N. M., & Tartas, V. (2023). Learning in dialogues through aesthetic experiences. In Re-theorising learning and research methods in learning research. Routledge eBooks (pp. 65–80). https://doi.org/10.4324/9781003205838-5

Reavey, P., & Brown, S. D. (2021). Analysing visual data in qualitative research in psychology [Manuscript uploaded to ResearchGate]. ResearchGate. https://www.researchgate.net/publication/350007548_analysing_visual_data_in_qualitative_research_in_psychology

Sauvayre, R. (2021). Chapitre 7. Écouter. Initiation à l'entretien en sciences sociales - 2e éd. Méthodes, applications pratiques et QCM (p. 113-137). Armand Colin. https://shs.cairn.info/initiation-a-l-entretien-en-sciences-sociales--9782200630836-page-113?lang=fr.

Shantz, L., Kilty, J. M., & Frigon, S. (2009). Echoes of Imprisonment: Women’s Experiences of “Successful (Re)integration.” Canadian Journal of Law and Society / Revue Canadienne Droit Et Société, 24(1), 85–106. https://doi.org/10.1017/s0829320100009789

Zittoun, T., Mirza, N. M., & Perret-Clermont, A. (2006). Quand la culture entre dans les recherches en psychologie du développement. Enfance, 58(2), 126. https://doi.org/10.3917/enf.582.0126