Soutenir la participation des adultes avec des troubles psychiques : la formation continue comme levier pour l’accompagnement socio-professionnel
RETOUR SUR LA CONFERENCE DU 10 FEVRIER 2026
Par Laurent Filliettaz, Equipe Interaction & Formation

Du cactus à la passerelle : histoire d’une participation intégrative
Pour suivre le fil-rouge de la participation en formation des adultes, la conférence proposée par Ayla Bimonte (Equipe Interaction & Formation) et Linh Mai (Fondation Trajets) offrait une configuration de participation inédite : celle d’un croisement de regard et d’une réflexion à deux voix sur une question d’une vive actualité : comment des dispositifs de formation continue sont-ils susceptibles de soutenir les apprentissages et le développement dans le champ de l’insertion socio-professionnelle d’adultes vivant avec des troubles psychiques ?
Nous voici plongés dans un contexte bien particulier. Au sein d’entreprises sociales, dans les domaines de la restauration, de la menuiserie, du paysagisme ou de l’imprimerie, des acteurs au bénéfice des assurances sociales et engagés dans un processus d’insertion, travaillent au côté d’intervenants socio-professionnels (ISP). Ceux-ci prennent en charge des tâches de production, mais ils font plus que « seulement » produire ; ils accompagnent, guident, encouragent, évaluent, négocient, font des blagues, rassurent, et ce dans le quotidien du travail. Mais que font-ils vraiment ? Quelles compétences mobilisent-ils dans la relation avec les bénéficiaires ? Et comment soutenir leur participation à une pratique partagée ?

Aux origines de la collaboration entre la Fondation Trajets et l’équipe de recherche Interaction & Formation (https://www.unige.ch/fapse/interaction-formation/) se profilent quelques observations « piquantes », à l’image d’un cactus. En dépit d’une pratique réputée commune, les ISP ne partagent pas nécessairement les mêmes représentations de leur métier ni de leur fonction. Les mots leur manquant parfois pour parler de ce qu’ils font. Transposer dans le quotidien de leur pratique des principes promus par l’institution ne va pas de soi, et les contingences liées à la production ne sont pas facilement conciliables avec les logiques d’insertion. Et pourtant, les impératifs de qualité existent bel et bien : de la qualité des relations et des interactions verbales dépend aussi la réussite du projet institutionnel dans son ensemble ! Comment, dès lors, proposer un accompagnement cohérent au niveau institutionnel et encourager des pratiques d’accompagnement alignées ? Pour cela, il faut une passerelle entre les acteurs, un espace pour les réunir et les faire avancer ensemble.

Cette passerelle, c’est Ayla Bimonte qui va la construire dans le cadre de sa recherche doctorale récemment achevée, dont elle présente quelques principes et des résultats ciblés (Bimonte, 2025). Pour répondre à la demande de concevoir un dispositif de formation innovant permettant de valoriser et de renforcer les compétences des ISP dans l’accompagnement, elle explore la voie de l’usage de la vidéo et de l’analyse collective des interactions verbales (Filliettaz et al., 2024). En transposant dans le champ de la formation la méthodologie de la Data Session en analyse conversationnelle, elle propose aux ISP de la Fondation Trajets une expérience inédite. Filmer leur travail au quotidien et soumettre à une démarche d’analyse en groupe des extraits choisis et permettant de réfléchir à différentes problématiques en lien avec le travail d’accompagnement : les relations interpersonnelles, la gestion des désaccords, l’évaluation des savoir-être, la mise en circulation des savoirs, etc. Pour s’observer et analyser leur pratique, les participants disposent de vignettes vidéo, de transcriptions, d’apports théoriques, de temps pour décrire puis interpréter ce qu’ils font, d’espaces d’échanges accompagnés. Dans cette expérience structurée et reproduite au fil de plusieurs sessions de formation, ils acquièrent de nouveaux savoirs. Des savoirs sur leur métier et leur pratique d’accompagnement, certes. Mais aussi des savoirs portant sur les interactions verbales, sur leur posture d’analyse et leur manière d’observer les situations qu’ils rencontrent dans le quotidien de leur travail. Et dans la rencontre avec ces savoirs, ils apprennent aussi à se sentir appartenir à une communauté de pratique. Pour paraphraser les propos d’un ISP au moment de faire le bilan de la formation : « Ce que j’ai vraiment apprécié, c’est de croiser les points de vue sur l’accompagnement. En fait, se rendre compte qu’on ne fait pas du tout le même métier chacun, mais qu’en fait l’accompagnement est vraiment sensiblement identique. Donc ça c’était vraiment une bonne découverte » (ISP Restauration) (Bimonte, Filliettaz & Mai, 2026).
Mais pour que la passerelle tienne ses promesses, il a fallu soutenir la participation des publics en formation des adultes ! Et de manière durable, puisque le dispositif présenté a été reproduit déjà à quatre reprises et qu’à ce jour, la quasi-totalité des ISP de la Fondation Trajets en ont bénéficié. Pour ce faire, plusieurs conditions ont dû être remplies. D’abord, une implication de tous les acteurs, y compris les responsables de formation, les ISP et les utilisateurs. Ensuite une reconnaissance de l’expertise existant sur le terrain et une agilité méthodologique pour l’observer et la faire voir. Et aussi, un soutien institutionnel durable permettant d’aménager du temps et d’inscrire la collaboration avec les milieux de la recherche dans une temporalité longue. C’est à ces conditions que peuvent naitre de petits miracles ! Ceux d’une participation intégrative dans laquelle les démarches de recherche et de formation s’articulent au bénéfice d’une participation accrue des acteurs, dans leur diversité de rôles, de statuts et de condition. Puisse ce petit miracle continuer encore longtemps !
Références
Bimonte, A. (2025). Analyse interactionnelle des pratiques d’accompagnement et de formation dans le champ de l’insertion socio-professionnelle des adultes vivant avec des troubles psychiques. Thèse de doctorat en sciences de l’éducation. Université de Genève.
Bimonte, A., Filliettaz, L. & Mai, L. (2026). L’analyse collective des interactions comme méthode de formation continue dans le champ de l’insertion socio-professionnelle d’adultes vivant avec des troubles psychiques. In E. Gonzalez Martinez & J. Jacquin (Eds.), Analyser ensemble des interactions sociales. Collaborations entre des chercheur·es et des professionnel·les du terrain. Neuchâtel : Alphil.
Filliettaz, L., Beaud, L., Bimonte, A., Mornata, C., Ticca A. C. & Zogmal, M. (2024). Former par l’analyse interactionnelle, une méthode pour prendre soin des acteurs en formation professionnelle. TransFormations, 26, 11-24.