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1934-11-21, Denis de Rougemont à Henry Corbin

Lieber Heinrich !

Je ne saurai bientôt plus ma langue maternelle, je rêve en allemand, je pense à la manière de Barth, et je suis plein d’expressions genre « insofern », « ab solcher », etc. La traduction marche bien, et j’assure déjà la propagande pour la vente future. J’ai fait avant-hier un travail sur Barth et l’Hérésie pour une pastorale régionale, et bataillé ferme, deux heures durant, avec de braves défenseurs de l’humanisme pieux. Le 4 décembre, je dois soutenir la contradiction contre Clavien, qui présentera une étude sur B. à l’assemblée des « Pasteurs libéraux » (!?!) à Nîmes. Pense à moi ! Merci pour tes précisions sur existential-existentiel. Il faudra en effet rédiger quelques notes au bas des pages.

J’ai un conseil d’un autre ordre à te demander. Wahl m’a écrit pour m’annoncer qu’il y aurait de la place pour moi dans le prochain volume des Recherches. Mais le délai (fin décembre) est court, et je n’ai rien de prêt. D’autre part il m’annonçait une lettre de Koyré, qui ne vient pas. J’ai un tas de notes qui pourraient servir à une Introduction à la Physiognomonie. Mais je ne [me] mettrai pas à ce travail sans ton avis préalable. Je ne sais pas du tout si des préoccupations de ce genre peuvent plaire à Koyré et Puech. Voici les grandes lignes de mon essai.

1. Les seuls philosophes qui aient fait de la physiognomonie ont été ceux qui disposaient d’un schéma fixe et clair des relations esprit-corps et de leurs correspondances cosmiques (Aristote, quelques renaissants, puis le spiritualiste-moraliste Lavater). Le xixe a laissé tomber ça, à cause du parallélisme [p. 2] d’une part (à la fin du siècle), à cause surtout de son obsession des sciences « exactes ». Ni le matérialisme pur, ni le spiritualisme pur, ni aucun rationalisme ne peuvent fonder une physiognomonie.

2. Par contre, un personnalisme tel que je le définis (personne = incarnation de la parole adressée à tel individu) non seulement fonde une physiognomonie mais encore la postule, comme un cas privilégié (vérifications).

3. Examen du caractère scientifique de la physiognomonie. Mêmes restrictions pour la théologie (cf. discussion de Scholz par Barth).

4. Principaux problèmes de la physiognomonie

a) théorie de la forme (d’après Kassner, Goethe, etc.)

b) théorie de la vision

c) moyens de connaissance : imagination de la forme opposée à analyse [morale]a (Klages)

d) « dichotomie » de la natura naturans et de la natura naturata

e) examen des « tensions » qui bâtissent un visage

Élargissement de la méthode à la critique artistique (critique de la création en général).

Ouf ! Que d’ambitions ! Et tout ça indiqué en 20-30 pages. Je n’ai d’ailleurs qu’à puiser dans ma Vision physionomique du monde déjà écrite, mais assez dépourvue d’armature philosophique. — Dis-moi simplement si cela peut intéresser les Recherches, telles que tu les connais.

Maintenant, Hic et Nunc. Je conçois que ton angélologie ne naisse pas tout armée de ton cerveau. Mais le numéro sur la théologie naturelle demandera lui aussi une longue préparation. Or je voudrais sortir un numéro pour Noël. Alors ? Faut-il reprendre le projet d’un numéro sur le mariage et l’amour ? J’ai un bel article de Montmollin, des notes de moi. C’est un début. Il s’agirait surtout de poser des questions, ce qui va plus vite que de les résoudre, bien sûr. Veux-tu en parler à Schmidt ?

À quoi en sont les abonnements ? Avez-vous envoyé des rappels ? Aurons-nous de quoi payer le prochain ?

Nous aurons les Jezequel en séjour à partir de demain. Il fait superbe mais froid. Tout va bien, tout est calme. — Oui, fais cet article au sujet de de Man. (Je viens de recevoir un mot très gentil de lui au sujet de mon livre.) Tu sais que Sombart soutient une thèse exactement inverse de celle de Weber.

Au revoir cher vieux. Excuse-moi de t’embêter avec cette histoire des Recherches, mais tu es le seul à pouvoir me conseiller. Tous mes messages affectueux à vous deux.

Grüss Gott !
Denis