De pierres et de lumière. (En)quête “socioculturelle” autour des secrets d’une cathédrale

Par Nathalie Muller Mirza, I-ACT

Mai 2025

Le livre « De pierres et de lumière » est le résultat d’une enquête qui ressemble à une quête, et inversement. C’est l’histoire de la (re)découverte de phénomènes de lumière que l’on peut observer aux solstices et aux équinoxes dans la cathédrale St-Pierre à Genève : les couleurs arc-en-ciel de ses vitraux se projettent en effet à certains endroits précis aux quatre temps du cycle solaire et nous emportent dans un monde de poésie. Les chapiteaux sculptés du XIIème siècle participent de ce voyage dans un temps et un espace décalé, dans une bulle d’étrangeté. C’est aussi un hommage aux bâtisseurs du Moyen Âge qui ont su puiser dans les connaissances en astronomie, en géométrie, en mathématiques de temps très anciens des symboles qui nous parlent aujourd’hui encore et nous font espérer en la créativité et la beauté du monde.

Dans cet article, j’aimerais tenter de répondre à la question de savoir ce qu’une professeure en sciences de l’éducation peut bien faire dans une cathédrale et publier un texte poétique… Même s’il a été rédigé en dehors de mon activité professionnelle à proprement parler, il me semble de fait que j’ai puisé aux mêmes sources d’une psychologie socioculturelle qui nourrissent la recherche et l’enseignement que nous développons dans l’équipe I-ACT à l’Université de Genève.

Trois chapitres vont ainsi structurer cette réflexion : le premier évoque la démarche de recherche mise en œuvre pour l’élaboration du livre au moyen d’une métaphore chère à Vygotski ; le deuxième développe une hypothèse liée à l’importance de l’art et la créativité dans la construction des connaissances, et en particulier à la notion d’expérience esthétique permettant de relier les processus cognitifs, affectifs et incarnés au cœur de l’activité de penser ; le troisième ajoutera une dimension critique à la réflexion sur l’expérience de beauté pour rappeler les fissures historiques et politiques du rapport au savoir.

1. L’eau comme métaphore pour une démarche de recherche et d’écriture

Ce livre, je l’écrivais en introduction, est le résultat d’une enquête et d’une quête. Une enquête puisqu’une position épistémologique et méthodologique qui nous est familière dans nos domaines de recherche a bien été mise en oeuvre : Il fallait en effet réaliser des observations systématiques sur le terrain, prendre en compte des dimensions historiques et leurs dynamiques, trianguler des informations provenant de sources différentes, analyser des interactions, développer une attention éthique aux positions des personnes impliquées (vivantes ou disparues depuis plusieurs siècles) et à la modalité permettant de rendre compte de ce qui pouvait être révélé.

Ce livre est aussi le résultat d’une sorte de quête. Parce que ce travail a impliqué des émotions, une intensité de présence, des rencontres bouleversantes, une mise en résonnance qui touche des dimensions profondes et très personnelles, et une temporalité qui ne s’achève pas avec la publication de l’ouvrage...

Dans un autre contexte, le psychologue du développement Lev Vygotski a choisi la métaphore de l’eau pour parler de la méthode d’analyse à adopter dans le travail scientifique. Il prétend que la décomposition d’un phénomène en ses composantes qui ne possèdent pas les caractéristiques de l’ensemble est vouée à l’échec. Il dit ceci :

Nous avons comparé le chercheur qui utilise cette méthode à un homme qui, pour expliquer pourquoi l’eau éteint le feu, chercherait à décomposer l’eau en oxygène et en hydrogène et s’apercevrait avec étonnement que l’oxygène entretient la combustion et que l’hydrogène lui-même brûle (...). En effet, dire que l’eau se compose d’hydrogène et d’oxygène, c’est dire quelque chose qui se rapporte également à toute l’eau en général et dans une égale mesure à toutes ses propriétés : à l’océan Pacifique tout comme à la goutte de pluie, à la propriété qu’a l’eau d’éteindre le feu tout comme à la loi d’Archimède (Vygotski, 1934/2019, p. 427).

Avec l’écriture de ce livre, il s’agissait de poser la question du « pourquoi » deux fois ou sur deux plans - pourquoi ces phénomènes de lumière peuvent-ils être observés ? et pourquoi nous touchent-ils ? - une fois pour expliquer et une autre fois pour comprendre. Et faire en sorte que la réponse à cette double question soit une en jouant sur les deux plans en même temps. Il s’agissait donc d’essayer de préserver les caractéristiques des connaissances des bâtisseurs tout en évoquant leur puissance d’évocation, préserver la forme unique de l’eau sans trop chercher à distinguer des éléments, pour reprendre la métaphore de Vygotski. Articuler ce qui relève du « logos » (la logique, le raisonnement) et ce qui relève du « mythos » (le récit, l’imagination) comme le diraient les philosophes évoqués par Mohammed Taleb (voir le compte-rendu de Mahmoud & Muller Mirza dans ce e-bulletin). Dans ce cadre, il m’a semblé qu’une écriture poétique se révèlerait une modalité efficace pour rendre compte de cette articulation, où se mêlent trois niveaux d’observation : celui de la description, celui des explications historiques et celui de la compréhension personnelle portée par la profondeur universelle des symboles étudiés.

Dans nos contextes scientifiques, l’écriture est rarement posée comme un objet d’attention. On sait pourtant que l’écriture académique a ceci de particulier qu’elle tend au retrait de l’auteur ou de l’autrice à travers l’effacement énonciatif pour donner l’impression à la fois d’une sorte de modestie et d’un surplomb universalisant. Certain·es chercheur·es tentent un regard critique et proposent de revoir ces allants de soi pour envisager des démarches et des écritures aujourd’hui encore alternatives permettant d’accorder à la position de chercheur·e et sa relation avec ses « objets » (qui sont en général des « sujets ») une explicitation heuristique. Dans notre équipe, je pense par exemple aux travaux de Maryvonne Charmillot (2022) et de Marwa Mahmoud (2024) qui développent ce type de réflexions.

2. L’art ou l’expérience esthétique comme instrument de connaissance

Une cathédrale, comme d’autres lieux cultuels qui visent la transformation intérieure et une expérience avec le plus grand que soi ou une transcendance (les mots sont difficiles à choisir tant ils sont en général liés à une institution religieuse), peut être associée à une œuvre d’art. Dans le cas de la cathédrale St-Pierre, les bâtisseurs du Moyen Âge – maîtres d’œuvre, compagnons maçons, sculpteurs, etc. – grâce à leurs outils pourtant très simples (principalement la règle, le compas et l’équerre) et leur immense connaissance ont travaillé ensemble et de manière anonyme pour réaliser un espace qui était à leurs yeux une représentation de l’harmonie de l’univers sur terre. En choisissant avec soin le lieu de l’établissement de la future église, son orientation par rapport au soleil et aux astres, les proportions de ses formes, les matériaux et la façon de les agencer, ils avaient certainement cette intention, construire une caisse de résonnance, un espace intermédiaire, un lieu de connexion spirituelle. Le but des bâtisseurs était ainsi de rendre visible l’invisible, de permettre qu’advienne une expérience particulière.

Certains psychologues et des chercheur·es en éducation et formation s’intéressent à l’art. Lev Vygotski et le philosophe pragmatiste John Dewey, passionnés d’art tous les deux, ont beaucoup écrit à ce sujet. Vygotski par exemple a œuvré en tant que critique littéraire et théâtral ; il en est d’ailleurs venu à la psychologie pour mieux comprendre la réception esthétique. Il parlait de l’œuvre d’art comme d’une « technique sociale du sentiment », un outil culturel permettant de transformer les émotions et la conscience. Dans la perspective de ces auteurs, ce n’est pas tant l’œuvre d’art elle-même qui est transformatrice et développementale mais plutôt l’« expérience esthétique » qu’elle rend possible et qu’ils décrivent tous les deux comme le paradigme de l’expérience : au confluent de la théorie, des affects et de la praxis, elle permet la prise de conscience des transformations opérées par les interactions entre l'individu et l’environnement. Dans cette conception, l’art n’est pas un objet en dehors du quotidien, au contraire, il se trouve dans sa continuité ; il lui est nécessaire parce qu’il développe et accentue ce qui est précieux dans nos vies.

Dans le livre De pierres et de lumière, la cathédrale, à l’opposé d’un musée aseptisé, est décrite comme un lieu vivant, à observer et admirer certes, mais surtout à ressentir, percevoir, écouter, avec le corps et l’esprit en éveil, en prenant plaisir aussi à la rencontre et à faire écho à nos interrogations, nos désirs, nos pulsations. Ces réflexions sur l’expérience esthétique font écho à certains travaux actuels des membres de l’équipe : qui portent par exemple sur les pratiques d’écriture ou de jardinage étudiées par Maeva Perrin pour sa thèse de doctorat ou à la conception et à l’étude de dispositifs mobilisant des activités artistiques réalisées avec des jeunes en situation de vulnérabilité (Muller Mirza, Battistini & Chavès, 2025; voir aussi Muller Mirza & Tartas, 2023).

3. Des savoirs vivants mais invisibilisés

La religion chrétienne, comme d’autres religions, est marquée par une histoire mouvementée faite de guerres, de rapports de domination, de spoliations. La cathédrale St-Pierre à Genève n’échappe pas à cette histoire, au contraire, elle en est à bien des égards la dépositaire, à la fois lame et cicatrice.

Grâce au travail des archéologues (et en particulier aux publications de Charles Bonnet, directeur des fouilles de la cathédrale pendant plus de 30 ans, qui m’a fait l’amitié de rédiger la postface du livre), on sait par exemple que quelques mètres sous l’avant-chœur de la cathédrale actuelle se trouve la tombe – elle-même située juste à côté d’un tumulus datant de mille ans avant l’ère chrétienne - d’un homme qui devait être un personnage important puisqu’il a fait l’objet d’un culte bien après sa mort 100 ans avant l’ère chrétienne. Il s’agissait d’un allobroge (littéralement « ceux qui viennent d’un autre pays »), membre donc d’un groupe celte qui s’était installé dans cette région du nord des Alpes au IVème siècle avant l’ère chrétienne. On sait très peu de choses sur ces peuples pour plusieurs raisons: la première est que s’ils connaissaient l’écriture (l’étrusque et une écriture propre), la transmission était principalement orale – la classe sacerdotale constituée par les « druides » ou « dru-wid-es » qui signifie « très savants » – préféraient la mémorisation de leurs savoirs; une autre raison est que de nombreuses traces ont été détruites par les Romains et dans les guerres avec d’autres peuples; certaines informations sur leurs traditions et mythologies ont également été réinterprétées avec des logiques de domination par les Romains (en tentant par exemple systématiquement de trouver des équivalents latins aux dieux celtes). Sous la cathédrale actuelle, on trouve également des vestiges de temples romains et de deux églises construites à partir du IVème siècle, lorsque le culte chrétien a été autorisé et s’est diffusé dans l’ensemble de l’Europe. Plus tard, en 1535, juste après le prêche de la réforme par Guillaume Farel dans la cathédrale, les iconoclastes détruisent les statues et tous les ornements qui n’étaient pas conformes au nouveau culte. Genève devient un havre pour les protestants persécutés ; une période de révolution intellectuelle et culturelle mais aussi d’exils s’ouvre autour de la cathédrale devenue temple protestant et temple civique.

Ce bref survol historique nous permet de suggérer deux hypothèses, qui à mes yeux ne sont pas contradictoires. Une hypothèse autour de la notion de rupture : dans la violence des guerres et des destructions, de nombreux savoirs ont été cachés, détruits, oubliés, considérés comme relevant de l’obscurantisme par les nouveaux détenteurs du pouvoir. Et une hypothèse qui met en lumière les dynamiques de continuité ; on dit par exemple que les druides celtes auraient transmis leurs connaissances à travers les compagnons bâtisseurs, eux-mêmes dépositaires de savoirs bien antérieurs à l’ère chrétienne. Les lieux considérés comme sacrés seraient ainsi préservés, quelle que soit la religion institutionnalisée, chaque peuple ajoutant une couche de connaissances et de symboles aux connaissances précédentes, dans des interactions insoupçonnées.

Dans le livre De pierres et de lumière, j’ai tenté de rappeler que ces savoirs existent et qu’il importait de les honorer même si nous avons perdu en partie la langue qui nous permet de les appréhender. Voici deux exemples, rapidement, issus de la démarche de rédaction. Le premier concerne les phénomènes de lumière au coeur de l’ouvrage. Ils s’observent aux solstices et aux équinoxes selon un procédé qui implique des connaissances astronomiques complexes et des techniques particulières d’observation et de construction. Plus personne ne les connaissait à Genève, et si les habitué·es de la cathédrale admiraient les beaux reflets des vitraux sur les sols et les façades, on ne connaissait pas leur régularité au moment des cycles saisonniers. Ont-ils donc été oubliés, négligés, cachés, car ne trouvant pas une place dans les narrations contemporaines ? Le second exemple est lié à la structure du livre lui-même. Celui-ci est conçu comme un guide, qui suit un chemin particulier dans la cathédrale, d’est en ouest, du nord au sud, reprenant ainsi la tradition des labyrinthes qu’empruntaient les pèlerins en arrivant dans une église. Certains labyrinthes étaient dessinés sur le sol selon des calculs mathématiques savants ; la plupart ont été détruits au XVIIème siècle, considérés par l’Église comme relevant du paganisme.

A une autre échelle et dans d’autres contextes, la question des personnes, savoirs, phénomènes invisibles et invisibilisé·es traverse les réflexions des membres de l’équipe I-ACT. La recherche DORA par exemple, initiée par Daniele Beltrametti, étudie les pratiques numériques de personnes qui peinent à se situer dans un monde digitalisé (voir l’article phare de ce e-bulletin); nous sommes également intéressé·es aux compétences des seniors (VIVRA) ou de personnes issues de la migration, souvent peu reconnues, négligées (Alber, Muller Mirza & Navaro, 2023; Mahmoud & Muller Mirza, 2024; EVAPRO); dans son projet de thèse, Vrinda Gupta, explore les trajectoires de personnes qui sortent de prison et cherchent à reconstruire un sentiment de légitimité.

Pour une posture “socioculturelle et critique” dans la recherche en formation des adultes

De pierres et de lumière n’est pas un ouvrage scientifique à proprement parler, il a été rédigé en dehors de mon activité d’enseignement et de recherche, dans une écriture poétique, associé à des intérêts très personnels portés depuis longtemps. Et pourtant, en reprenant de plus près la démarche de travail et les ingrédients de sa conception, il apparaît qu’ils font écho à des dimensions transversales – méthodologiques, épistémologiques, éthiques –  à nos activités de recherche en formation des adultes, et pourraient les nourrir en retour. La première est liée à nos modalités de construction de nos savoirs : plutôt qu’une méthode qui décomposerait en éléments les phénomènes complexes, il s’agirait de développer une démarche qui articulerait méthode analytique, conceptuelle et approche à travers les affects, les perceptions, en reconnaissant la puissance d'évocation et de résonance comme instrument de connaissance. La notion d’expérience esthétique, deuxième point développé ici, pourrait se révéler un moyen non seulement pour analyser mais aussi pour susciter les phénomènes d’apprentissage ; enfin, la dimension critique, associée à la nécessité éthique de situer les phénomènes étudiés dans leurs dynamiques historiques et politiques se présente comme un élément également essentiel de nos pratiques scientifiques.

Les bâtisseurs de cathédrales du Moyen Âge n’ont pas fini de nous étonner. En créant des espaces situés dans un lieu et dans les cycles du temps, qui rappellent la puissance de la connaissance, de l’imaginaire et du sacré, fondés sur la prémisse forte de la possibilité de transformation, ils entrent en dialogue avec nos différentes facettes, d’hommes et de femmes, de citoyen·nes, de scientifiques. Ils nous invitent aujourd’hui à habiter nos métiers, non pas comme des calculateurs, mais comme des chercheurs et des chercheuses éveillé·es, prêt·es à l’émerveillement.

Références

pierres_lumiere.pngAlber, J.-L., Muller Mirza, N. & Navarro, C. (2021). Le stage d’adaptation : un lieu d’apprentissage ? Analyse du parcours d’un infirmier diplômé en demande de reconnaissance, Éducation et socialisation, 62, 2021. https://doi.org/10.4000/edso.17585

Charmillot, M. (2022). L’épistémologie du lien : une alternative au positivisme en éducation-formation. Les Dossiers des sciences de l’éducation, 48, 27–40 https://archive-ouverte.unige.ch/unige:179404

Mahmoud, M. (2024). Du chercher avec soin au chercher avec audace : La résistance par et dans la recherche, TransFormations, 1, 26, 146‑158. https://transformations.univ-lille.fr/index.php/TF/article/view/526

Mahmoud, M. & Muller Mirza, N. (2024). L’activité des médiatrices interculturelles en contexte médical : un rempart aux injustices épistémiques? Éducation et socialisation, 71. https://journals.openedition.org/edso/26930

Muller Mirza, N. Avec les photographies d’Eddy Mottaz (2025). De pierres et de lumière. Visite méditative de la cathédrale St-Pierre de Genève. Labor et Fides.

Muller Mirza, N. & Tartas, V. (2023). Learning in dialogues through aesthetic experiences: some theoretical and methodological issues. In C. Damsa, A. Rajala, G. Ritella & J. Brouwer (Eds), Re-theorising Learning and Research Methods in Learning Research (pp. 65-80). Routledge.

Muller Mirza, N., Battistini, V. & Chavès, M. (2025). A Sociocultural and Dialogical Approach to an Art-Mediated Program for Young Migrants: Potentials and Challenges in Collaborative Problem-Solving Research, in M. Videnovic & I. Stepanovic (eds), Collaborative Problem Solving: Navigating Potentials and Overcoming Challenges. Springer.

Vygotski, L.-S. (1934/2019). Pensée et langage. La Dispute (Traduction de F. Sève) https://doi.org/10.3917/disp.vygot.2019.01

 

27 mai 2025

2025