1978-05-31, Alexandre Marc à Denis de Rougemont
Le 31 mai 1978
Tu as beau avoir été le premier à mesurer la « hauteur d’homme », j’avoue ne pas avoir encore bien compris le scénario que je résume grossièrement comme suit :
1° Sachant que je n’ai point l’habitude de courir après les prix, le fidèle Ferdinand, à mon insu, pose ma candidature au prix des 30 jours d’Europe.
2° Il finit par me l’avouer au moment où les carottes sont cuites : avec D. de Rougemont, Henri Brugmans, François Fontaine, F. Bondy, Roger Massip, etc., l’affaire est dans le sac.
3° Je ne m’en réjouis [p. 2] pas outre mesure, tant pour la raison évoquée sous 1°, que, surtout, parce que le même prix a été décerné, l’année dernière, à un livre non seulement médiocre, mais anti-européen.
4° Nous nous rencontrons au déjeuner Thorn, au moment où tous les initiés savent déjà que c’est toi qui as décroché le prix. Et personne, à commencer par toi, n’en souffle mot.
Après coup, je me pose des questions. Nombreuses. Je n’en citerai que trois.
A) Pourquoi n’avoir pas dit à F. K. de ne point poser [p. 3] ma candidature, ce qui m’eut évité d’avoir l’air de me présenter contre toi : à la fois odieux et ridicule !
B) Il me semble bien que c’est la première fois que je perçois la possibilité, pour un jury, de couronner l’ouvrage d’un de ses membres. Il est vrai que je me suis laissé dire que tu t’es retiré du jury avant la décision — mais comme j’ai souci, en très vieil ami, de ta réputation, je me demande si ce tour de passe-passe ne risque pas de nuire à ta réputation.
C) … et pourquoi ne pas m’en avoir parlé, par lettre ou de vive voix ?
[p. 4]Au demeurant, tout cela ne me touche qu’en fonction de nos rapports qui remontent à (bientôt) un demi-siècle, mais je n’ignore pas que tout le monde ne réagit pas comme moi. À ce propos (si j’ose dire), que je suis vivement sollicité d’intervenir pour que ta succession passe à un dénommé Barbeau : il paraît que c’est le meilleur candidat que l’on puisse trouver. Et en plus, fédéraliste à tout casser : un « intégral », s’entend, et à hauteur d’homme.