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1978-06-02, Denis de Rougemont à Alexandre Marc

Cher Alexandre,

Ta lettre (reçue à l’instant) me plonge dans une stupeur attristée, non que je n’aie rien à me reprocher, non que ta réaction me paraisse excessive, au contraire, son extrême modération me touche — mais parce que je déteste l’idée que tu aies pu croire ce que tu as cru et que cela t’ait fait de la peine, inévitablement bien que sans cause réelle. Voici en effet ce qui s’est passé.

Quand Ferdinand est venu à Genève et a parlé à Henri Schwann devant moi, de l’éventualité de te faire avoir le prix de 30 jours d’Europe, je savais seulement que, de la part de Fontaine, on m’avait demandé de faire partie d’un jury attribuant une « Bourse de la traduction ». J’ignorais l’existence d’un autre jury, destiné, lui, à donner un prix. Mais j’ai pensé que les deux jurys dépendant du même Fontaine, j’aurais l’occasion de lui parler de toi pour le prix lors des débats qui devaient avoir lieu au Festival du livre, à Nice. Je ne savais pas qui faisait partie de son jury. (Bondy était dans celui de la Bourse, comme moi.) Je suis resté sans nouvelles de Fontaine jusqu’à un téléphone, fin avril, m’annonçant qu’au cours d’un déjeuner de jury, à Paris, présidé par Leprince-Ringuet, on venait de me donner le prix 30 jours d’Europe — mais je devais garder le secret jusqu’au moment où G. Thorn me le remettrait au Festival du livre le 16 mai au soir.

La nouvelle m’a totalement surpris : je n’aurais jamais pu imaginer que Leprince-R. accepte de couronner un livre où — a-t-il dit, d’ailleurs — je le maltraite, et où, au surplus, je ne dis pas de bien des Communautés (pour rester euphémistique). Je n’ai donc jamais « posé ma candidature », et il est donc impossible que la tienne ait été présentée « contre moi » (ou la mienne « contre toi »). Quant à la fable idiote selon laquelle [p. 2] je me serais « retiré du jury » pour le laisser me donner le prix, je serais curieux de savoir qui l’a imaginée et pourquoi — sinon précisément pour « nuire à ma réputation » (et il y aurait eu de quoi !)

Faut-il te dire, au surplus, que la seule idée que peut-être (je n’en sais rigoureusement rien) j’aie reçu le prix au lieu de toi, me gênait et gâtait mon plaisir ? C’est sans doute pourquoi je ne t’en ai rien au déjeuner Thorn — outre le fait que j’étais persuadé que tout le monde le savait, en dépit des consignes de garder le secret, donc toi aussi.

Un seul moyen d’effacer tout ça : travailler dès maintenant à te faire donner le prix l’an prochain. Tu n’en sais rien, mais tu publies un livre d’ici là. Et moi je m’arrange pour être du jury, et plus de question.

Autre chose : il faut absolument que tu t’arranges pour voir L’Homme en question qui passera sur France 3, dimanche 4 juin, 21h35 en couleurs. Tu seras surpris de t’y voir deux fois, une fois avec Karl Barth et moi, une fois seul. Et de voir une mauvaise imitation sur grand écran du slogan :

« Nous ne sommes ni individualistes ni collectivistes. Nous sommes personnalistes. »

Par malheur, la séquence où Ferdinand entrait avec moi à l’IUEE et parlait aux étudiants a été coupée, comme d’ailleurs les trois quarts exactement de ce qui avait été enregistré.

Je te recommande particulièrement, dans le débat qui suit, la phrase de J. de Lipkowski sur les « 350 000 Bretons qui sont morts pour la France » et au nom desquels il m’accuse de lèse-majesté stato-nationaliste. C’est sublime. Je me suis gardé de répondre : j’attends avec gourmandise les réactions bretonnes ! (J’aurais pu lui dire : le fait que 350 000 Bretons sont morts pour la France ne prouve pas qu’ils n’étaient pas Bretons, ni que l’annexion à la France ait été bonne pour la Bretagne, mais seulement que le service militaire est obligatoire depuis 1882.)

On vous attend tous les deux à Pouilly le 25 juin (ou 24 au soir ?) et en attendant on vous embrasse tous les deux.
Denis