1983-01-14, Alexandre Marc à Denis de Rougemont
Miracle : la lettre à Rodrigue est parvenue à bon port ! Elle comporte six pages et non pas trois.
Je m’empresse de dicter une réponse dont tu voudras excuser par avance, je l’espère, le style, sinon lapidaire, tout au moins télégraphique.
1. Santé — Ce n’est peut-être pas le principal, mais c’est rudement important. Nous nous réjouissons, crois-moi, que tu aies retrouvé « la forme ».
2. Vie professionnelle — La quinzième assemblée (10/01) a-t-elle été enfin conciliante ? Si oui, fais-le-moi savoir, s’il te plaît. Sinon, tournons-en la page.
3. Vie littéraire — À dire vrai, j’étais déjà au courant et t’en ai déjà félicité. Fais comme le nègre, continue.
4. Histoire du personnalisme — Ah ! C’est là que tout se complique. Ne sachant pas ce qu’André Moosmann a pu dire, je résume mon point de vue.
A. Il est exact que j’ai été l’un des premiers à entrer en rapport avec Otto Abetz. Pauvre, jeune, ardent, amoureux de la France, Abetz était en ce temps aussi antinazi que toi et moi.
B. Après le congrès de Sohlberg, Jean Luchaire, de triste mémoire, paraît avoir essayé de faire des « anciens » une petite base à exploiter.
C. Je crois m’être battu pour essayer de transformer le Sohlbergkreis en tremplin de lancement pour le cercle œcuménique et, plus tard, l’Ordre nouveau.
[p. 2]D. En ce qui concerne J. H., je ne puis que te répéter en substance ce qu’il m’a dit à deux reprises, devant témoin :
Je vous ai vigoureusement défendu contre toutes les attaques et montré sur document le rôle primordial que vous avez joué dans la conception et le lancement du personnalisme. J’ai dénoncé les multiples intrigues qui s’étaient nouées contre vous, etc.
E. Ainsi que je te l’ai déjà écrit, l’essentiel est d’essayer de lire le livre de J. H. ; ensuite seulement, l’on pourra, discuter en connaissance de cause, sinon nous perdrons notre temps.
F. En tout cas, ce qui est certain, c’est que je ne crois avoir jamais été en rapport avec des jeunes nazis. Avec beaucoup de marginaux, oui : dissidents du nazisme (Otto Strasser), dissidents du communisme, nationaux-bolchéviques (Ernst Niekisch), etc. Tout cela, pourquoi ? Pour essayer d’empêcher l’avènement d’Adolph que je prévoyais depuis 1939. Tu peux le constater une fois de plus : nous sommes sur un terrain sans faille.
5. Tu fais bien de réagir aux articles comme celui de Jacques Rozner (qui nous a littéralement démarqués — mais c’est tant mieux). Comme toi j’ai écrit à Rozner et à quelques autres qui se trouvent dans le même cas.
6. Tout ce que tu dis de l’ON me va droit au cœur. Cela fait plusieurs années que nous tournons autour du pot, sans trouver une solution efficace. La formule que j’envisagerais serait de publier un large choix de textes, méthodiquement ordonnés et logiquement articulés par des commentaires idoines, le tout encadré par de bonnes préface et postface.
7. Enfin, je tiens à te féliciter pour les quelques pages, trop courtes mais orthodoxes, de « Quelques maximes de prospective » où le passage relatif aux idées de l’Ordre nouveau m’a paru particulièrement utile. Dans le prochain numéro de L’Europe en formation, tu trouveras mon article sur le chômage qui recoupe tes réflexions.