1980-02-21, Alexandre Marc à Denis de Rougemont
Le 21 février 1980
Le scandale a assez duré. Ce n’est pas l’écrasante défaite de Denis dans l’affaire Barth-Maritain qui peut justifier votre silence prolongé. Je conçois qu’il ait été mortellement humilité par le témoignage de Congar et qu’il se tâte probablement pour savoir s’il ne ferait pas mieux de renoncer à ses absurdes revendications sur le titre « À hauteur d’homme », mais tout cela ne vous donne pas le droit de nous laisser sans vos nouvelles pendant des mois. Nanik a-t-elle épousé la cause (injuste) de son époux (seigneur et maître) au point de nous mépriser ?
[p. 2]Pourtant, le projet de réunir les Anciens (sans exclure quelques modernes) n’a jamais été aussi actuel. Sommes-nous en 1931, ou déjà en 1937 ? J’hésite sur la réponse… En tout cas, le moment approche, hélas ! de reprendre notre rôle ingrat de prophète de malheur : la guerre qui vient nous impose ce devoir atroce. L’extraordinaire stupidité du monde, en général, et de la France, en particulier, confère à ce devoir le caractère d’impératif catégorique. Et pendant ce temps, Denis — le plus connu, le plus célèbre d’entre nous — s’amuser à taquiner « le nucléaire ». Ce n’est pas sérieux. On verra demain [p. 3] — « on » ne sera plus là — mais à chaque jour suffit sa peine : aujourd’hui, il faut s’armer. Vite et bien.
… alors, quand venez-vous enfin à Opio ? Écrivez-nous d’urgence, sinon je m’arrangerai pour dénicher d’autres témoins qui m’aideront à déjouer les manigances denisiaques concernant, par exemple, notre première rencontre. À bon entendeur…
Nous n’allons pas trop mal, bien que je passe mon temps à ronger mon frein. Début mars, l’intervention chirurgicale… mais je me refuse à vous donner d’autres informations aussi longtemps que vous continuerez à nous boycotter.