1985-04-16, Alexandre Marc à Denis de Rougemont
Le 16 avril 1985
J’ose espérer que le mistral ne vous [a] pas emportés et que vous êtes bien rentrés chez vous, à temps pour reprendre vos différentes activités.
Comme promis, je t’envoie quelques observations succinctes sur ton article « Alexandre Marc et l’invention du personnalisme ».
1. Tout d’abord pour te dire que cet article (que je n’ai pas eu l’occasion, je l’avoue, de relire depuis onze ans) m’incite à te dire, du fond du cœur, un très grand merci.
2. En ce qui concerne les corrections qui s’imposent, pour tenir ma promesse, je te signale les suivantes :
A. p. 51, dernier alinéa : tu as téléscopé deux incidents :
a. À Moscou, bourré de tracts clandestins, je me suis trouvé sur la place Rouge au moment où elle a été cernée par la police qui fouillait tous les passants.
J’ai eu le réflexe (dont je suis toujours très fier) d’entrer résolument au Soviet suprême et de me débarrasser sur les travées et les tables de la salle de tous mes tracts.
Lorsque j’ai été fouillé à la sortie, je n’avais plus rien de compromettant.
[p. 2]b. À Kiev, quelques mois après, j’ai été arrêté, non pas par un officier de police mais par un officier tout court — au moment où les combats faisaient encore rage entre les blancs et les bolchéviques qui avançaient sur Kiev — qui , au lieu de me faire fusiller sur place par son détachement, comme il en a eu l’intention, s’est décidé soudain à me conduire lui tout seul vers je ne sais quelle instance de contre-espionnage soviétique, tout cela pour me libérer, non pas pour ressemblance avec son fils, mais avec son frère.
Du reste, j’avais 14 ans et non pas 15 dans les deux cas.
B. p. 57 — 3e alinéa.
Je n’ai pas occupé le petit bureau voisin de celui de Mounier « de 1932 à 1934 », mais seulement pendant la durée de la préparation du lancement d’Esprit (le sous-titre : Revue internationale. Édition française, était de moi) jusqu’à la publication de l’article de Mounier dirigé contre l’O.N. J’ai quitté Esprit immédiatement après.
c. p. 58, dernier alinéa et note.
Lettre d’Emmanuel à Berdiaev.
Histoire très mystérieuse. John Hellman — qui a sans doute manqué de compréhension à l’égard de certaines de nos attitudes et de nos idées mais qui est un historien appliqué et fouineur — a découvert (cf. son livre Emmanuel Mounier and the New Catholic Left, University of Toronto Press, 1981) que cette fameuse lettre a été postdatée, par je ne sais qui, dans les Œuvres complètes. En réalité, cette lettre n’est pas de 1936, mais du 15 février 1934 (cf. son livre p. 81 et 286).
Quelle mauvaise foi !
d. p. 60 — 3e alinéa.
Lorsque j’ai connu Arnaud Dandieu, il préparait, avec Robert Aron, la publication de Décadence de la nation française.
Le Cancer américain et la Révolution nécessaire sont venus plus tard.
[p. 3]D’autre part, j’ignore pour quelles raisons tu classes Hilbert dans l’École de Vienne.
Ensuite, Jean Jardin n’est devenu collaborateur de Raoul Dautry que plus tard : au moment où l’O.N. a été fondé, je crois bien qu’il était… chômeur !
Enfin, tu n’étais pas « le seul non français du groupe » puisque je n’étais pas encore naturalisé à l’époque.
J’aurais encore quelques autres suggestions ou observations à formuler mais le temps me manque aujourd’hui et comme je ne veux pas retarder l’envoi, solennellement promis, de cette lettre, je te demande de patienter quelques jours, si tu le peux.
L’essentiel des corrections est ainsi entre tes mains, les autres étant de nature plus doctrinale.
P. S. Je te prie de ne pas oublier de renouveler toutes mes excuses auprès de Nanik que j’ai dérangée bien inconsciemment et involontairement.