1979-03-25, Denis de Rougemont à Alexandre Marc
Dimanche, le 25 mars 1979
Je ne suis pas seulement de deux lettres en retard avec toi, mais d’une centaine d’impulsions à t’écrire bloquées par des urgences pas toujours idiotes d’ailleurs. Dominant tout, mon travail acharné depuis deux ans au moins sur le Rapport au peuple européen sur l’état de l’union de l’Europe que je n’ai pu terminer que le 19 février. Je l’ai aussitôt envoyé à Paris, Milan, Oxford et en RFA. Les PTT l’ont retardé de 15 jours à Paris, d’où tout dépendait. Finalement, depuis 4-5 jours seulement, j’ai arraché des promesses de publication à Paris le 7 mai, à Milan le 15 mai (après traduction en 10 jours), à Oxford le 20 mai (trad. en 15 jours) et je n’ai rencontré d’apparente impossibilité qu’en RFA. J’aurais dû arranger quelque chose avec Europa-Union sans passer par des éditeurs trop lents…
Un exemplaire dactylographié est en route pour Vence.
Tu pourrais aussi bien le signer que les 12-15 noms du « Groupe Cadmos » que je cite dans l’avertissement. Et au fait, si tu n’as rien contre, je serais franchement content d’ajouter ton nom à la liste des quelques-uns qui ont réellement collaboré, non comme participant mais comme témoin d’une certaine orthodoxie fédéraliste. Ce serait juste.
Ceci dit, je reviens à ta lettre du 8 décembre 1978 : [p. 2] proposition de coordonner les efforts des fédéralistes, des autogestionnaires, des écologistes, donc je suppose aussi des régionalistes ?
C’était mon idée aussi, au départ de la campagne pour les élections au Parlement européen. Mais les « zécolos » se sont conduits comme des gamins, les fédéralistes n’ont pas compris où était leur chance, et tout est loupé, tactiquement.
Ecoropa, dont je ne suis pas le « grand manitou », n’a pas d’influence sur les regroupements en France.
J’avais proposé à Brice Lalonde et à d’autres le slogan : « Écologie, Régions, Europe fédérée : même avenir ». C’était accepté, entendu, dit et répété à la RTV française depuis l’automne 1977. Mais on s’est beaucoup disputé dans ces états-majors sans troupes (ô souvenir de l’ON des années 1934-1938 !) et la résultante actuelle approche zéro.
Ci-joint (suivra) un texte que je diffuse en France, Italie, Belgique et RFA (Die Greunen) sans illusions.
Il y aura le 7 mai à Bruxelles une conférence de presse d’Ecoropa sur sa Déclaration et sur son Manifeste. J’ai un peu récrit la première. Le second est l’œuvre de Manfred Siebker, Allemand de Bruxelles, que tu connais sans doute. C’est bien. Mais ce qui serait mieux serait de relancer un mouvement personnaliste fédéraliste européen à cette occasion. On m’écrit que tu es invité. Mais ces gens n’ont pas le sou. Peux-tu payer (faire payer) le voyage ? Pour moi, si tu venais, ce serait une date : que nous soyons de nouveau [p. 3] présents sur le front fédéraliste européen en cette rénovation du combat qui, du coup, deviendrait historique.
Parce que nous sommes les deux derniers !
L’année écoulée a été la plus attristée de toutes pour moi. J’ai perdu huit au moins de mes amis les plus anciens. Mike Josselson et Nicolas Nabokov, mes plus proches collaborateurs du Congrès pour la liberté de la culture ; Ignazio Silone, Roger Caillois, Victoria Ocampo, Salvador de Madariaga ; Henry Corbin et Roland de Pury, de Hic et Nunc (je reste seul). (Merci pour tes lignes si justes et qui m’ont touché, sur les deux derniers.)
C’est une espèce de « catastrophe », dans le style de la tragédie grecque.
Combien de fois n’ai-je pas pensé : il ne reste plus qu’Alexandre et moi…
Il faut absolument qu’on se voit bientôt :
1° pour discuter tactique européenne
2° pour composer l’ouvrage sur l’ON et parler des inédits de Dandieu
3° pour se voir
Le plus expédient — terme qui résume un tas de choses telles que pratiques, agréables, mangeables, finançables — serait que vous veniez ici passer quelques [p. 4] jours (nous avons comme vous le savez deux chambres d’amis), que tu diriges un de mes séminaires du vendredi 15 à 17h du Lexique du fédéralisme, et qu’on ait tout le temps nécessaire pour discuter le coup. Dès le début de mai. (Mais je suis pris sans arrêt du 6 au 21 et le 30.)
Je me permets d’insister — Nous sommes dépositaires, toi et moi, d’un héritage peut-être décisif.