1977-12-10, Alexandre et Suzanne Marc à Denis de Rougemont
Ayant laissé mon agenda à Nice, j’en suis réduit à t’écrire au Centre européen de la culture. J’espère que ma lettre te parviendra — et pas dans un mois ou deux ! J’espère aussi qu’elle aura plus de chance que mes lettres précédentes, expédiées de Nice ou des États-Unis, qui n’ont suscité aucun écho. Je sais bien que tu t’es beaucoup dépensé, ces temps-ci, à la télé et à la radio, ce qui mesure du reste l’incontestable succès rencontré par ton dernier livre, et dont nous nous réjouissons : mais est-ce une raison pour négliger complètement les vieux amis ?
Quoi qu’il en soit, après Montréal, Québec, New York City, Philadelphie, etc., et S. Frisco, nous voilà en Terre sainte ! Ce qui n’a pas eu pour effet de calmer mon « activisme », malgré l’abrutissement dans lequel m’a plongé le brutal changement d’heure (10 ou 11 heures, je ne sais plus, entre Frisco et ici). En conséquence, je m’agite pour essayer de préparer les fondements fédéralistes — les seuls possibles — de la paix entre Israël et les Arabes. Une première conférence sur le sujet se réunira à l’Université (religieuse !) de Bar-Ilan, du 28 janvier au 2 février.
[p. 2]Fais donc le possible et l’impossible pour obtenir un [illisible] qui te permette de participer, en compagnie de Nanik, à cette conférence historique. Nous allons essayer d’établir un contact, à cette occasion, avec le nouveau ministre des Affaires étrangères de Sadate, à savoir Boutros-Ghali, vieil habitué de Nice et de Menton. Tu vois l’importance de l’enjeu, essaie donc de venir.
Autre chose : ni Suzanne ni moi n’arrivons à retrouver tes précieuses indications archéologiques. Pourrais-tu avoir la gentillesse de pardonner mon manque de mémoire et de nous rappeler l’essentiel de ce que nous as dit de vive voix ?
Nous sommes ici logés dans un hôtel composé d’appartements meublés (fort bien, très confortables), on nous offre l’appartement — nous avons à nous nourrir — ce qui (en principe) est simple mais en fait assez difficile, vu la cherté (pas pour les Suisses) de la vie. Les gens ont paraît-il des salaires bas, j’admire leur patience. Cette patience se peint sur leur visage, et l’on comprend leur joie à la visite de Sadate ! Ils dépensent 60 % du budget pour s’armer — si tout cela pouvait aller au « confort » des citoyens, cela serait extraordinaire.
Il fait beau, même à 830 m d’altitude, la température est bonne. Nous sommes face à la vieille ville de Jérusalem, un spectacle inoubliable.