1985-06-16, Alexandre Marc à Denis et Nanik de Rougemont
Le 16 juin 1985
Telle la lame d’un poignard chauffé à blanc, un éclair zébrant le ciel d’Amsterdam à Vence, vient de s’enfoncer dans mon cœur. Comment, dans aucune de mes nombreuses lettres, je ne vous aurais parlé ni de mon état ni de celui de Suz, ni de la nouvelle affaire Zeev ? Serais-je devenu si pudique, si réservé, si discret ? Jusqu’ici, ce n’était pas mon défaut principal.
Alors, pour vous mettre au courant, en style télésténo (avec toutes mes excuses) :
1° Depuis le grave accident dont j’ai été victime sur la frontière espagnole, je n’ai cessé de subir, sous différentes formes, les séquelles du choc reçu le 29 juillet 1983.
Le petit cancer des familles dont Nanik évoque joliment le « gratouillage », n’a fait que marquer [p. 2] l’une des étapes du processus qui, l’âge aidant, se poursuit depuis vingt-trois mois bientôt.
La dernière, amorcée en décembre dernier, aggravée par mon voyage (en service commandé) à Bruxelles-Paris, a fini par m’enfoncer dans une dépression clinique, à ne pas confondre, [illisible] avec des états dépressifs, le cafard ou le vague à l’âme.
Je n’ai commencé d’aller mieux que fin mai. Comme l’a imprimé je ne sais quelle gazette, à propos du duc de Morny (je crois), le vieux persiste.
2° À force de soigner, avec son courage et dévouement habituels, un infirme, déprimé (« cliniquement », ne l’oublions point) et un brin caractériel, Suz a fini par tomber malade à son tour (vers fin avril : fatigue, épuisement, bronchite, arthrite et j’en passe).
Elle est aussi, avec quelques jours de retard sur moi, en convalescence, mais il lui faudra de longues vacances pour se « retaper ».
[p. 3]3° Ai-je pu ne pas mettre au courant, dans une de mes lettres, de la nouvelle « affaire » ? Il s’agit d’un article2 de l’« historien » Zeev Sternhell dirige contre Emmanuel Mounier, mais où l’ON est cité à plusieurs reprises, et votre serviteur exécuté en deux pages (si je ne m’abuse). Comme Z. S. est beaucoup plus sérieux que le petit BHL — et donc beaucoup plus dangereux — , j’ai décidé de réagir. D’abord, en introduisant in extremis, aux épreuves, quelques alinéas dans un (court) article consacré, dans le prochain numéro de L’Europe en formation (où il sera aussi question de Cadmos) au « personnalisme de Mounier ». Ensuite, en réunissant — pour les publier, bien entendu, soit dans L’E. en f., soit en brochure, soit ailleurs — un certain nombre de témoignages-choc :
A) Pour la fin des années 1930, celui de B. Voyenne (que son extraordinaire succès à « Apostrophes » a rendu d’un coup célèbre) ;
B) Pour la Résistance, celui d’Henry Frenay (et, s’il n’est pas trop fatigué, celui d’H. de Lubac, rencontré dès 1940, à Lyon).
[p. 4]Reste, si dire si peu, la période qui va de la fin des années 1920 (dont les témoins directs qui pourraient compter sont morts) ou, tout au moins, du début des années 1930 à 1937 (B. V. intervenant après).
Et de cette période-là, qui peut mieux témoigner que mon cher et fidèle ami dont vous n’ignorez point l’identité ? Dandieu (avec qui j’avais « causé » du danger hitlérien dès nos premières rencontres), Aron, Dupuis, Chevalley, Jardin, Daniel-Rops, sont tous morts (et je dois ajouter que les deux derniers, même s’ils vivaient encore, ne seraient sans doute pas les témoins les plus indiqués…).
Alors, tout me paraît clair maintenant. Et comme ma main droite se fatigue vite (c’est l’épaule droite qui a été brisée sur la frontière franco-espagnole), je cale là mes voiles.
Mais j’attends avec grande impatience la longue lettre promise (par téléphone) par Denis — et, plus tard (mais pas trop tard, svp), son irremplaçable témoignagea.
Et le cœur de Denis ? Et vos santés ? Et la galerie d’art ? Et vos projets ?
(oui nous aimerions avoir des détails. (Suz.))