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1932-12, Denis de Rougemont à Jean Paulhan

Mon cher ami,

Je n’ai pas pu lire encore le livre de Daniel Simond, mais je serai content d’en parler le mois prochain, si cela vous va. Assez brièvement. Si Fernandez ne le fait pas — il m’a dit qu’il n’en était pas sûr —, je vous proposerais en même temps quelque chose sur le Saint-Évremond d’A.-M. Schmidt, qui est vraiment d’une belle qualité (presque trop).

Je serais curieux de voir les lettres que vous vaut le Cahier de revendications. Je recueille les réactions les plus diverses, pour et contre. Mais rien du côté communiste, sauf une réfutation de détail, douce et polie, de mon article, par Nizan au cours d’une conférence récenteb.

La question « que compte-t-il faire dès maintenant ? » traduit, je crois, plus de « curiosité » bourgeoise et d’impatience indiscrète que de véritable volonté d’action. On ne peut [p. 2] rien faire d’autre, hic et nunc, que ce que nous faisons : préparer un terrain, une doctrine, une ambiance ; pousser quelques analyses un peu brutales. Si nous savions déjà, si vite, si facilement, tout ce qu’il y a à faire, ce ne serait pas trop sérieux ! Néanmoins, nous avons mis sur pied, depuis quelques mois, un « plan » économique et social qui pourrait devenir un levier d’action puissant. Il faut préparer les esprits, il faut faire sentir sa nécessité, avant de le jeter en pâture aux critiques, aux partis, ou même aux élèves d’Alain (qui, en somme, sont les derniers, les seuls, à défendre encore une société où tout, même l’arrivisme, devient si médiocre).

La nécessité d’une suite à l’enquête, précisant un programme et une technique constructive, me paraît évidente — mais ce sera pour plus tard. Je suis fatigué de « discuter ». Je crains plus que tout l’inflation verbale qui nous menace tous, dans nos groupes. Il me faudrait maintenant un mois de retraite et de « pensée à contre-courant », — comme dit Du Bos.

Bien amicalement à vous.
D. de Rougemont

 

P.-S. Je n’ai toujours pas reçu les numéros de chez Paillart. Ni les autres collaborateurs.

2e P.-S. Il vaudrait la peine de parler des Essais espagnols d’Ortega, dans la NRF. Je le ferais si je n’en étais pas l’éditeurc.