IV a
Lorsqu’au début de sa vie, le jeune homme songe au tissu de mensonges dont on l’a étouffé et qu’il compare l’idée naissant en lui avec l’hypocrisie et l’égoïsme de ce qui est, il est saisi d’indignation et d’écœurement.
Lorsqu’à cette candeur auguste s’ajoute le sentiment de la valeur sacrée de l’idée qui surgit, le jeune homme éprouve cet état ineffable de celui qui se sait une mission, qui se connaît une force et qui n’a rien souillé de cette virginité.
Alors immensément libre, concentrant en lui tout ce qu’il connaît de noble et d’élevé, il se pose, unité infime, en face des hommes mauvais. Et, parce qu’il n’est compromis en rien, il se sent le pouvoir, c’est-à -dire le devoir, d’entreprendre cette lutte immense : frayer à l’idée son chemin. Il se sait le droit de stigmatiser tout ce qui ralentit cette marche, tout ce qui est d’autrefois, tout ce qui est réaction.
Telle est la période vraiment morale que connaissent tous les hommes, car, tant qu’elle dure, ils se sentent en communion vraie avec la vie, avec Dieu, parce qu’ils sont lancés dans la bonne direction, celle de l’idée dans tout ce qu’elle a de révolutionnaire et de vivifiant.
C’est alors que le moi s’affirme et dresse ses conceptions. C’est alors que l’idée atteint sa plus vaste envergure. Elle se hausse jusqu’en la sphère métaphysique, elle accumule et coordonne toutes les virtualités, toutes les beautés de la vraie théorie, toute la poésie de l’âme.
Et cette poussée, à elle seule, alimentera l’existence à venir. Telle est la métaphysique du jeune homme, telle est la valeur de sa vie entière.
Et après, c’est le mal, ce sont les premiers compromis, les premières défections. Le plus laid des péchés, la peur devant l’idée, surgit et s’implante. L’esprit conservateur ronge l’élan des débuts. Alors commence la lente agonie, la renonciation quotidienne, le suicide.
Pourtant, par-ci par-là , se lève quelque héros, se dresse quelque génie. Le génie, c’est la cristallisation de l’idée en un homme, l’héroïsme, c’est l’abandon de cet homme à l’idée, c’est la vie superbe de ces seuls puissants dont le front haut et illuminé déchaîne à leur passage, comme l’étincelle allume la traînée de poudre, la colère de tout ce qui est mesquin, bourgeois, orthodoxe, conservateur, en un mot réactionnaire.
Telle est la force de l’idée sur l’individu.