La Mission de l’idée ()

VI a

C’est l’idée qui mène le monde.

Les ennemis de l’idée, ceux dont l’égoïsme sait combien il est de leur intérêt de maintenir ce qui est, ont recouvert cette vérité d’un voile épais. Au peuple ils ont dit que l’obéissance et la résignation sont parmi les vertus, quand ce n’est que lâcheté. Aux hommes de pensée ils ont fait croire que l’action mène le monde, parce qu’ils savent bien que l’action déforme l’idée.

Mensonges !

L’action est la servante de l’idée. Elle est l’instrument grossier dont doit se contenter notre nature bornée. Elle est le moyen dont l’avènement de l’idée est la fin glorieuse. Elle n’est qu’un langage, capable de beauté, comme le sont les mots, mais aussi vides qu’une phrase harmonieuse, quand la pensée ne la remplit pas.

Le poète sent en lui une beauté supérieure, que ses vers ne peuvent peindre et qu’ils tuent à moitié. Il assiste en son âme à une symphonie de virtualités enchanteresses, à un défilé de rêves, colorés et vivants. Mais la réalité n’en peut exprimer qu’un, et même en lui ôtant ce qui fait sa vraie vie.

De même l’action ne saisit l’idée que par un de ses côtés, détruisant ainsi la beauté de l’ensemble.

C’est pour cela que ceux qui craignent l’idée présentent l’action comme un but. C’est pour cela qu’ils attribuent le progrès à l’action.

Mais le progrès sort du cerveau des sages et non du bras des hommes d’action.

La Réforme s’est faite dans le silence des cloîtres et non dans les luttes ou les conciles. Jamais les Luther et les Calvin n’auraient transformé quoi que ce soit si l’idée n’avait fait le travail avant eux.

La Révolution s’est faite dans les promenades de Rousseau et non dans les assemblées ou les émeutes des rues. C’est quand l’idée eut pénétré les recoins les plus noirs, toute simplifiée et dénaturée qu’elle fût, qu’a pu commencer l’action.

La République à venir se fait par les chimères des idéalistes. Sans elle jamais les progrès du socialisme n’arriveront à bout de l’inertie des dirigeants.

Ainsi, partout et toujours, l’idée est le moteur des destinées durables, et celui qui la mûrit en lui fait plus encore pour l’humanité que l’homme de bien dont l’action puissante triomphe aux yeux de tous.

L’action est belle et bonne, mais elle porte en son sein le germe de sa mort, parce qu’elle étrique et dénature l’idée et parce qu’elle n’est rien quand elle est seule. L’idée se suffit pleinement. Une fois née chez un homme, elle croît par elle-même, s’affirme par elle-même, et, quand elle s’est insinuée jusque dans les arrière-boutiques des faubourgs, suscite elle-même ses hommes d’actions.

Lorsqu’un homme d’action meurt, son œuvre lui survit juste assez pour produire quelques nouveaux hommes d’action, plus pâles et moins forts. Lorsqu’un homme de pensée meurt, son œuvre déclenche mille hommes d’action, tous pourvus d’une force nouvelle.

Honneur à celui qui dans le silence du cabinet médite, seul, puis lance en pleine lumière l’idée jeune qui se ruera dans le monde, comme la tempête soulève l’océan.