XXVII a
Telle est la religion, telle est la prière.
La valeur d’un homme se trahit à l’usage qu’il fait de sa puissance réelle. La maturité d’un peuple se juge à ce qu’il fait de son autorité. Telle, la vie du chrétien se mesure à ce qu’il dit à Dieu.
Lorsqu’une cause secrète empêche la plante pleine de vigueur de se nourrir du sol nouveau où l’homme la transplante, sa couleur se fane, son port s’affaisse et sa beauté s’en va. Ainsi s’étiole la religion, que les hommes égoïstes enferment dans l’air lourd d’une Église orthodoxe, quand la prière, le souffle divin qui seul anime son âme, est rendue stérile par un mal caché.
Car le mal s’est emparé même de la prière, comme il a sali l’Idée, comme il a voilé Dieu.
Un homme avait un fils, qu’il avait élevé dans la peine, qu’il avait suivi dans ses errements et corrigé avec amour, qu’il avait chéri jusqu’à renoncer pour lui à son autorité, afin que, libre dans la maison, le fils s’élevât de lui-même à la dignité d’homme. Enfin, quand le temps fut venu, le père dit au fils : « Je pars pour longtemps, travaille dans le bien et demande-moi pour vivre tout ce qu’il te faudra. » Mais le fils, une fois son père parti, ne suivit que ses intérêts propres, s’amusa, gaspilla sa fortune, puis, poussant le mal jusqu’à l’impudence, se mit à faire à son père d’incessantes demandes pour accroître ainsi l’étendue de ses vols.
Telle est notre conduite.
Nul ne vit pour soi-même, a proclamé le Christ. Et, prier c’est vivre. Qu’est alors notre prière ? le plus grand des péchés, le péché contre l’Esprit, car c’est pour nous, égoïstes, que nous prions toujours. C’est notre salut que nous implorons, c’est notre avantage, c’est notre intérêt, c’est même notre jouissance, d’autant plus vils et bas qu’ils entachent des réalités plus belles.
« Que ton nom soit sanctifié » a demandé le Christ, et l’Église identifie cette cause avec la sienne, pour mieux faire accepter sa justice étroite et ses damnations égoïstes.
« Que ton règne vienne » a demandé le Christ, et l’Église, se posant comme moyen, détourne à son profit ce qui est dû à Dieu.
« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » a demandé le Christ, et l’Église, se croyant seule interprète de la volonté de Dieu, oppose à son gré la tradition des anciens à la marche de la vie.
« Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien » a demandé le Christ, et l’Église n’a pas su soutenir le peuple et combattre les riches.
« Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » a demandé le Christ, et l’Église refuse son pardon aux pécheurs tandis qu’elle demande pour elle, non seulement le pardon, mais encore un salut qui est une insulte à la bonté de Dieu.
« Ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin » a demandé le Christ, et quand l’Église demande cela c’est son bonheur à venir qu’elle veut se réserver.
« Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire » a proclamé le Christ, et l’Église se réjouit d’en prendre sa petite part.
Jésus a-t-il prié pour lui-même ? A-t-il dit aux hommes d’implorer le salut ? Est-il question pour lui des intérêts de l’individu ?
Aussi sommes-nous maudits, car en nous emparant de la plus glorieuse des forces nous nous plongeons dans une mort éternelle.