XXXIV a

De même que le dogme doit évoluer pour rester dans le courant de la vie, de même aussi doit changer la morale.

Ce qui était bon hier n’est plus juste aujourd’hui, ce qui est bien pour l’un ne peut l’être pour l’autre, ce qui est vrai pour moi ce matin ne le sera plus ce soir. Tout change, les faits s’entrecroisent en des mailles inextricables, des rapports nouveaux se créent à chaque minute, et celui qui ne reste pas dans ce mouvement divin se condamne à périr. Telle est la loi de la vie.

Car la morale crée l’âme de l’Humanité et, autant d’hommes divers autant de devoirs dont pas deux ne se ressemblent. Ainsi, à mesure que le travail avance, la morale évolue et ce flux, qui semblait compromettre le bien, en est le gage le plus certain.

Seul Jésus est le point fixe de cette course montante, car seul bon il s’est élevé à la plénitude parfaite de son âme personnelle, en même temps qu’au centre de l’humanité qui vient. Car l’Humanité ne sera elle-même qu’au-dessus d’âmes humaines complètes, comme nos âmes à nous ne se créent qu’au-dessus des cellules de notre corps, et, tandis que nous cherchons en vain à gravir l’absoluité, à nous délivrer de cet échafaudage qui nous retient encore, Jésus est arrivé à la liberté intégrale de son âme et seul il s’est haussé à l’absolu moral.

Tout ce qui n’est pas cet absolu doit se transformer.

Et ce qui fait le propre de cette évolution, c’est qu’avec le bien varie la conception que s’en font les hommes, en harmonie avec le développement de la raison humaine. À mesure que l’on se rapproche du but de la morale, se mue le sentiment et s’oriente le jugement. Ce qui semblait bon aux premiers chrétiens peut nous sembler mauvais, car nous sommes plus près de l’âme de l’humanité, même si nous ne valons pas mieux qu’eux.

Si nous nous refusons à changer nos idées, c’est le progrès moral que nous entravons.

C’est la sanction d’abord qu’il nous faut supprimer, car elle est un scandale à la conscience moderne. « Pardonnez-vous les uns les autres », a dit le Christ, et nous avons refusé à Dieu même de le faire. Parce que nous ne savons faire grâce, si l’on ne se repent pas, nous avons voulu que Dieu même ne sût pas sauver ses ennemis déclarés. Et parce que Jésus a montré que peu seraient élus, nous avons attribué la mort du pécheur, non à une loi aveugle et nécessaire avec qui lutterait Dieu, bien qu’impuissant contre elle, mais à Dieu lui-même, rendu incapable de pardon gratuit et dont la charité ne vaudrait pas la nôtre !

C’est l’expiation ensuite, dont l’immoralité a pesé sur nos têtes jusqu’à la chute actuelle. Incapable d’accepter le salut en Christ sans froisser notre orgueil, nous l’avons refusé tel, pour imaginer un drame sanglant où l’homme, glorifié en l’Homme-Dieu, aurait tout le beau rôle et où Dieu, majesté suprême et insensible, a besoin de chair fraîche et de cris d’angoisse pour sortir de sa torpeur et s’occuper des hommes. Et, parce que notre part était vraiment trop belle, nous avons fait du Christ un fils direct de Dieu, pour laisser tout de même une teinte de bonté à l’Éternel vengeur.

Et maintenant, nourris que nous sommes de ces mythes païens, nous voudrions lier la cause propre du christianisme avec celle de notre dogmatique : voilà notre orgueil. Renonçons à nous-mêmes, sauvons la morale et saisissons le Christ, sans passer au travers des symboles du cerveau.