XXVI a

Charité et pardon, voilà l’essence de la morale chrétienne.

Ne jugez point, a dit Jésus, et lui-même n’a point jugé. Il a flagellé des ensembles d’hommes, des catégories morales, il a stigmatisé l’orthodoxie juive et son traditionalisme, mais il n’a point condamné d’hommes particuliers. Il en a voulu à une tendance, mais a montré la charité la plus parfaite envers les hommes qui l’ont incarnée.

L’Église a fait le contraire. Tout son crédit repose sur la sanction et l’autoritarisme de sa morale antique. La charité et le pardon intégraux eussent compromis l’Église, car sans la crainte du Dieu juste et le respect de la vertu rigide, les hommes auraient trouvé le Dieu d’amour tout seuls. C’est pourquoi l’Église, maintenant ses privilèges, a dû capituler sur le point essentiel.

« Si l’on frappe ta joue gauche, présente encore la droite », a ordonné le Christ. Et l’Église n’a cessé d’invectiver ses ennemis. C’est par ses fautes qu’elle s’est heurtée à une opposition inconciliable, et, pour ne rien perdre de son patrimoine égoïste, elle a calomnié et sali ses adversaires. Pour pardonner, il faut faire des concessions et elle a tout voulu garder. Pour convaincre, il faut la charité, et, orgueilleuse, elle s’est toujours donnée pour le sel de la terre. Pour toucher autrui, il ne le faut point juger, et elle s’est décrétée justicière du monde.

Des douteurs, l’Église a fait des pécheurs hypocrites, car, sûre d’être vaincue dans une lutte honorable, elle a préféré calomnier. Quand elle ne sait que dire, elle accuse.

Des athées, l’Église a fait des coupables. Au lieu d’estimer ces hommes courageux, dont la vie sans espoir offre l’exemple du travail gratuit, du sacrifice dépourvu d’intérêt, de la lutte sublime, elle a jugé, condamné, injurié.

Mais cela n’est rien encore.

C’est Dieu lui-même que l’Église a privé du pardon et de la charité. Rejetant sur le compte de Dieu les décrets de son orgueil, l’Église a fait de lui un juge qui punit. Non contente de juger et de condamner, elle a postulé en Dieu un complice nécessaire. Impuissante sur terre, elle a inventé la sanction divine. Rancunière et dure, elle s’est dite à l’image de Dieu.

Et, ironie inconsciente, elle a gardé le pardon par un raffinement détourné pour en faire une arme de plus. Rejetant ostensiblement le sabre, elle a dissimulé dans les plis de sa robe un poignard effilé : « Pardonnez à vos ennemis », avait dit le Maître, « et ainsi vous amasserez sur leur tête des charbons ardents », insinua le disciple.

La sanction morale, voilà le mal secret qui a perdu l’Église. Et, comme toujours, il provient de l’égoïsme et de l’esprit conservateur, de la recherche du salut, de l’immobilité du dogme, de la mort de l’Idée.