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Le dogme a tué l’Idée du christianisme.
Et quand l’idée a quitté un organisme, la puissance de ce corps ne lui est qu’un poids de plus pour mieux s’affaisser et retomber finalement sur lui-même en une masse inerte.
L’Église tend vers cette fin, si la secousse actuelle n’étrangle pas son dogme.
Lorsque, au sein de l’étang profond, dont l’eau verte et sombre berce à la surface les longs cordons des herbes glauques, les animaux, qui croupissent sur la vase, se livrent à de soudains ébats, le rêveur assis sous les bouleaux de la berge voit la nappe s’agiter doucement et de petites vagues s’étendre jusqu’à lui. Et, sans rien connaître de la réalité vivante qui se démène sous lui, il jouit d’abord du seul effet visible puis, curieux, l’explique comme il le peut.
Ainsi de la vie et de l’idée qui la pousse.
Nous sentons, souffrons, agissons, mais, aucune idée ne rendra jamais la richesse de la religion vraie. Des sages ont voulu l’expliquer, d’autres sont venus, qui les ont supplantés et d’autres viendront qui tenteront ce beau risque. Mais autant il est beau de chercher à comprendre, autant il est dangereux de croire posséder la vérité qu’on cherche. Et c’est là ce que veut le dogme.
Jésus est mort pour nous. Voilà le fait, dont la splendeur stupéfie les hommes, et que chacun doit renoncer à comprendre dans toute sa plénitude, mais qu’il faut sentir, aimer et accepter, en s’en faisant l’image symbolique qui nous convient le mieux.
Il a payé notre dette, il a expié nos fautes, voilà l’explication, la première qu’on ait pu donner. Mais ce n’est qu’une interprétation et en elle n’est cachée aucune vertu secrète. C’est l’idée spéciale, qui n’épuise en rien l’Idée vivante et vraie.
Bien plus, nous ne retrouverons la réalité pure qu’en détruisant, l’une après l’autre, toutes les explications, tous les dogmes pour en substituer d’autres, toujours nouveaux et toujours transitoires, toujours symboliques et toujours souples. Car telle est la loi de la vie.
L’Église s’y est refusée, car il est de l’orgueil humain de croire éternel ce qu’il a inventé et il est de l’égoïsme individuel de vouloir conserver ce qui lui sert de repaire.
C’est pour cela que le dogme est maudit.
Respectons la réalité dernière des faits du christianisme, croyons au Christ, à son salut, à son action sur nous, au péché de l’homme, à la conversion, à la vie, suivons Jésus dans tout ce qu’il a établi, car son enseignement n’est ni théorique, ni autoritaire, mais tout pratique et fait de sentiment. Et refusons aux disciples et à Paul de Tarse le droit de nous imposer leurs verdicts. Le mystère demeure. Si nous voulons de la vie ne l’atrophions pas dans une carcasse étroite.
Comme un serpent, sortant à chaque printemps de la peau racornie qui l’empêchait de croître, rejetons à chaque heure le dogme du passé, qui tue en nous l’élan.