XVIII a

Quand il entre dans la vie, le jeune homme a une force contre laquelle nul ne saurait se mesurer, une puissance de virtualités qui, une fois réalisées, soulèveraient la vie et nourriraient l’idée. Tel le fruit encore tendre et fécond que les souillures et l’encroûtement n’ont encore pu durcir, telle est son âme vierge, accessible encore à tous les élans que le mépris ou la haine n’ont jamais pu abattre.

Mais le mal lui dit : « Tu jouis de la vie, car chacune de tes facultés te procure dans l’action un plaisir légitime. Développe l’une d’entre elles et tu verras quelle intensité prendra ton bonheur ».

Et alors, toutes les énergies contenues dans cette vie, toutes les forces d’amour et d’idéalisme, tout l’élan de ses jeunes pensées, tout l’essor enfin de sa volonté belle, tout est subitement détourné et s’engouffre dans la prison étroite où l’enferme le vice.

Et toutes ces formes diverses donnent au plaisir jusque-là légitime une puissance et un déchaînement qu’il ne connaissait pas. Gonflée par cet apport qu’elle n’attendait pas, l’émotion douce, qui était naturelle, se change en une passion furieuse et toute factice.

Ainsi, dans un fourré, un arbuste surpasse un beau jour, la tête de ses voisins et, de ses vastes rameaux, étouffe toute vie. Alors, jouissant des forces de la terre usurpée, il s’étend d’une manière inespérée pour lui.

Telle est la passion, fruit du plus audacieux des détournements de la vie.

Mais tout n’est pas perdu, et le bien ravi n’est pas encore détruit. La passion ne tue jamais sur l’heure et dans l’homme passionné on retrouve longtemps les forces admirables qu’il a prises à la vie. Qu’il se retourne d’un bond, que dans les convulsions de son âme il se torde tout entier et rende à son élan premier la vie qu’il a faussée, et réapparaîtront, belles comme une vierge sortant d’un long rêve, les énergies latentes qui se perdaient ailleurs.

Voilà pourquoi l’on exalte la passion, c’est parce que sous son écorce diabolique on sent le fruit divin.

Mais l’écorce est souillée. La vie, détournée, reste encore la vie, mais il la faut redresser, sinon, bien que belle et puissante, c’est à sa perte qu’elle se rue fatalement.