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C’était sous un ciel pesant.
La rafale déchaînait dans la nuit de grands cris d’épouvante qui se répercutaient, au loin, régulièrement, comme un glas. Les aboiements du vent alternaient avec les notes sourdes des flots.
Des hommes souffraient dans l’ombre.
Depuis des semaines, accroupis dans une vase infecte et grelottant sous la pluie, ils entendaient au fond de leurs tranchées le canon qui grondait.
Les uns pensaient aux leurs, revoyaient sous un ciel bleu la fumée de leur toit s’élever en volutes joyeuses pendant qu’un sain travail égayait tous les cœurs.
D’autres songeaient à la patrie et trouvaient leur paix intime dans la contemplation du sacrifice commun, de cette atmosphère idéale qu’ils ignoraient jadis.
Les autres priaient Dieu.
Et une même angoisse étreignait tous les cœurs : « Que suis-je, moi, dans cet élan superbe ? En quoi suis-je utile dans ce trou misérable ? En quoi mes soupirs et mes convulsions intimes servent-ils hors de moi ? Là -bas, dans l’autre camp, des frères vivent comme moi, savourent comme moi l’intensité de cette lutte, songent, comme moi, au travail pour l’humanité, pour Dieu. Qui a raison ? Se peut-il que nos efforts s’annulent mutuellement ? Notre action immédiate est-elle la seule dont nous soyons capables ? ».
Et, tandis qu’ils suaient une sueur de sang, Dieu voyait, dans le royaume de lumière, une œuvre gigantesque s’édifier en plein jour. L’Humanité absolue se créait sous ses yeux.
De l’harmonie des soupirs qui montaient dans la nuit sortaient des êtres resplendissants, tout ensemble un et plusieurs, comme un papillon se dégageant de sa chrysalide.
Chaque action vraiment bonne, chaque pensée vraiment pure, chaque sentiment vraiment aimant, chaque enthousiasme, chaque douleur, chaque héroïsme s’édifiaient au soleil en une substance nouvelle, pendant que les hommes, dans la nuit, cherchaient en gémissant leur voie et que les penseurs, dans l’ignorance, cherchaient des vérités.
Telle est l’action morale. L’individu n’est pas son but, le bonheur de tous n’est pas sa fin, mais toute œuvre bonne, qu’elle soit faite pour l’individu ou pour l’ensemble des hommes, contribue sans le savoir à édifier la grande âme de l’Humanité, où nous n’aurons que le meilleur de nous-mêmes, où nous serons un et plusieurs, au sein d’un Tout qui nous englobera.