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Parfois, la grande montée que, générations après générations, poursuit l’humanité, semble immobilisée.
C’est que l’idée se meurt.
La nuit, quand l’esprit énervé semble le jouet d’un poète puissant à l’imagination saoule, les choses les plus communes revêtent un aspect étrange et nouveau. Un voile d’angoisse ondoie devant les yeux et ceux-ci voient à travers lui mille sujets d’horreur. Alors le passant solitaire se sent gagné par l’effroi, sent fondre en lui toute résistance et devient subitement l’être souffrant et faible que secoue la passion et qu’une frayeur aveugle épuise jusqu’au sang.
Ainsi, lorsqu’un mensonge habile enveloppe et tue l’idée, l’humanité sans guide se laisse aller aux transports les plus fous. Et surgit alors la catastrophe qui la couche sur le flanc. Ce sont les peuples, qui se ruent au carnage, puis se contemplent stupides, cherchant dans leurs affres, quel est l’auteur de tant de folie et de crime.
Et la voix tranchante des orthodoxies glapit alors : « Vous ne nous avez pas écouté, vous avez rejeté dans votre orgueil la doctrine vivifiante que nous conservions depuis des siècles. Humiliez-vous maintenant, au sein de votre détresse, et ne cherchez pas à changer ce qui est. »
Et, héritier du passé, le troupeau amorphe des conservateurs approuve satisfait : « Arrêtez-vous enfin et une paix éternelle consacrera les avantages de ce qui est établi. »
Insensés ! Parce qu’ils possèdent à satiété ce qui suffit à leur nature bornée, ils se croient la fin de l’évolution et nient le progrès futur. Égoïstes ! Parce qu’ils se sentent à l’aise dans les convictions toutes faites dont vécurent nos pères, ils aboient de concert contre qui trouble leur quiétude. Parce qu’ils se sont emparé des nids les plus chauds, ils crient à l’utopie devant l’égalité.
Sus à ces hypocrites ! Ce sont eux, et rien qu’eux qui portent sur leurs épaules les responsabilités des chutes de l’humanité, des arrêts dans le progrès, des inerties et des crises, des misères du peuple comme des guerres entre nations.
C’est parce qu’ils immobilisent l’idée que ces choses sont possibles, c’est parce qu’ils abandonnent l’idée qu’ils la traitent de chimère, ou qu’ils lui préfèrent leur idée particulière.
Le mal qui tue le monde, c’est la faiblesse de l’idée.