XIII a
Lorsque le soleil brûlant a grillé le sol sablonneux, la rivière est à sec et les petits canaux où elle se déversait laissent apercevoir les multiples craquelures où les dernières gouttelettes se sont toutes engouffrées. Pourtant un mince filet d’eau se montre dans le lit et ses ondes bienfaisantes atteignent les artères les plus proches. Alors, happant dans leur profondeur aveugle le courant vivifiant, les premiers canaux retiennent tout à eux. Mais, perdant par leur faute le flot qu’ils auraient dû faire s’écouler au loin, bientôt ils se dessèchent, supprimant le courant en s’encrassant eux-mêmes de toutes ses impuretés.
Ainsi, la vie dirigée vers l’harmonie parfaite et le bien absolu, a échoué par le mal d’individus aveugles. Ainsi les individus, en menaçant la vie, se menacent eux-mêmes d’une mort éternelle.
L’égoïste, qui fait de lui-même l’objet de son activité, détourne la vie et se retranche de son sein.
L’orgueilleux, se plongeant, meilleur que les autres, en une solitude qui le désintéresse des hommes, détourne la vie et se retranche de son sein.
L’impur qui distrait de son but, pour en mieux jouir, la plus noble des forces de son âme, détourne la vie et se retranche de son sein.
Le voleur, qui se rend maître de l’instrument du travail d’autrui, détourne la vie et se retranche de son sein.
Le paresseux, qui laisse stagner les forces qu’il détient, détourne la vie et se retranche de son sein.
L’orthodoxe, qui, par la satisfaction de ses convictions propres et la condamnation de ce que pense autrui, dessèche l’idée belle, détourne la vie et se retranche de son sein.
Le conservateur, qui nie le progrès et tient à ce qu’il a sans vouloir le laisser, détourne la vie et se retranche de son sein.
Le réactionnaire, dont l’idéal est mort depuis des siècles, détourne la vie et se retranche de son sein.
Jésus est le seul homme qui n’ait point arrêté la vie. Et Satan, voyant cette force unique, étala sous ses yeux les fruits qu’elle contenait : mais Jésus connaissait que détourner la vie, c’est se retrancher d’elle. En refusant, il garda sa puissance. Car le bien, c’est la vie.