XIV a
Tu as des devoirs envers toi-mĂŞme, dit une morale respectable.
Tu te dois la conservation physique comme le respect de ton âme. Tu dois croire à ta dignité propre et travailler à l’augmenter toujours. Tu dois songer à tes intérêts supérieurs, et si l’égoïsme est chose vile ici-bas, rien n’est plus légitime que de songer à toi pour gagner l’autre monde.
Tu es ta propre fin, finit-elle par dire, ou si cela t’effraie, Dieu a tout fait pour l’individu, et tu es individu. Travailler pour la société est vain, car une société n’est qu’un ensemble d’individus. Songe premièrement à toi, mais sache que ton plus grand intérêt est de servir autrui, car servir autrui c’est s’accroître soi-même.
Scandale !
C’est par de telles doctrines que l’homme se tue lui-même, dans son inconscient égoïsme. « Qui veut sauver son âme la perdra », a enseigné le Christ, et la morale individualiste fait tout pour contredire à cela. Ce qu’elle veut faire de bien, c’est par intérêt, et ce qu’elle n’ose postuler dans ce monde de douleurs, elle se le réserve pour l’au-delà .
Tu n’as de devoirs qu’envers autrui, répond une doctrine estimable.
Tu te dois à l’intérêt général. Le bonheur de tous veut être ton seul souci. Et de quelque façon que tu puisses servir la société, fais-le, dût-il t’en coûter ta moralité propre.
Car la collectivité est la fin de la nature, et tu es membre d’une collectivité. Travailler pour l’individu est vain, car l’individu n’est qu’une unité sans valeur, s’il n’est pas l’instrument d’une fin collective. Besogne donc à ce but, comme tu le pourras, car les moyens n’ont de vraie valeur que leur utilité.
Misère !
Telle est la morale de l’esprit pratique, qui dessèche l’idée autant que l’orthodoxe. Vue mesquine, qui ne voit dans le bien qu’un jeu d’intérêts et dans les collectivités que des masses avides de jouir ! Autant la première doctrine tue l’élan par égoïsme, autant celle-ci l’arrête par ignorance. Égoïsme de l’individu ou égoïsme des foules, tout égoïsme est haïssable. Ce n’est ni l’individu ni la société que la morale se pose comme but, car sous la société l’individu ne voit que l’ensemble de ses semblables.
La vie déborde infiniment ces unités menues, elle crée au-dessus d’elles des unités plus vastes et c’est à cet effort que tend notre action. L’individu ne subsistera que dans la mesure où il se sera transformé en une note harmonieuse au sein de cette divine symphonie. Non, l’Humanité n’est pas qu’une somme d’individus, elle est le tout supérieur qui dépasse et coordonne les résonances multiples.
Tel est le but du bien, de la vie. C’est pour cela que ni individus, ni collectivités, ne sont leur propre fin, mais qu’elles restent le marchepied duquel s’envole magnifiquement l’élan de l’idée. Faisons le bien dans l’ombre, oublions-nous nous-mêmes et créons sans voir ni comprendre : c’est la substance même de l’Humanité idéale et absolue que nous élaborons au-dessus de nos âmes.