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La vie est bonne, c’est l’individu qui la rend mauvaise.
Car le mal est ce qui entrave la vie : l’énergie vitale volée par l’individu et gardée dans son intérêt propre.
Lorsque, au temps des amours, les abeilles mâles sont prises d’une obsession inquiète et mettent au-dessus de tout l’instant unique où elles entreverront les reines ardemment recherchées, elles courent à leur perte mais servent leur espèce.
Ainsi chaque être vivant met inconsciemment au-dessus de lui-même un idéal qu’il ne fait que sentir, mais à la réalisation duquel tendent tous les efforts de ses instincts obscurs. Les bêtes infimes qui croupissent dans les mares ou végètent au fond des océans sont déjà engagées dans ce grand élan que nous poursuivons tous.
Mais bien vite, par une pente naturelle où sont portés malgré eux tous les êtres en travail, l’individu s’oppose à cette marche ascendante. Déjà Dieu, besognant mystérieusement au sein de l’effort auguste de la vie, est arrêté par la tendance que chaque unité a de garder pour elle le flux qu’elle porte à d’autres. Et l’instinct puissant ne peut à lui seul rompre cette inertie.
Un jour l’intelligence parut et, éclairant la vie, elle ouvrit à l’homme les contrées inconnues. Alors les mystères du monde se firent moins obscurs et Dieu crut pouvoir arriver à ses fins.
Mais, ici encore, l’individu veillait. En étouffant l’instinct l’intelligence dit à l’homme que son intérêt n’est pas celui de son espèce. Et l’homme, pouvant choisir, ne visa plus, et cette fois consciemment, qu’à travailler pour lui, possesseur qu’il était des armes de sa raison.
La vie était menacée : l’instinct blessé se releva bien vite, pour réapparaître en ce sentiment sacré qui rétablit l’homme en sa voie primitive et le ramène à Dieu : la conscience morale.
Mais l’homme ayant goûté aux fruits de l’arbre de Vie, ne sut se relever. Porté dès sa jeunesse à ce détournement de la vie que jadis il accomplissait, innocent, et dont hier encore il jouissait sans comprendre, il ne put s’en passer quand bien même sa conscience lui montrait son erreur. Ballotté entre son intérêt, que son intelligence lui présentait splendide, et son renoncement, que l’instinct retrouvé lui disait nécessaire, il ne put pas choisir, car il était trop tard.
Et depuis ce jour l’humanité se débat contre elle-même. Tel est le sens de la chute, car aujourd’hui encore, l’individu détourne à lui la vie.
Nous devons faire le bien et ne le connaissons pas. Nous nous connaissons et devons nous oublier.