La Mission de l’idée ()

XXXVIII a

C’était pendant la guerre.

Un Requiem fut chanté, un soir. Et je vécus les terreurs de l’orthodoxe devant la colère de Dieu, pour mieux saisir ensuite la beauté des idées naissantes.

Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis. O Kyrie eleison, o Christe, eleison, implorait le chœur, tandis qu’au loin c’était la lutte immense, le choc énorme de l’idée mue par Dieu, qui combattait sans trêve, ignorant de l’issue, contre la réaction obstinée des humains aveuglés.

Dies irae, dies illa,
Solvet saeclum in favilla,
Teste David cum Sibylla.
Quantus tremor est futurus,
Quando judex est venturus,
Cuncta stricte discussurus,

hurlait une musique passionnée. Et l’effroi vous saisissait jusqu’à la moëlle, les larmes jaillissaient et le corps trépidait. Mais à l’orage de cette peur antique s’opposait dans l’esprit, douce et suave, la voix du Dieu de pardon, dont la pitié sans borne souffrait d’une douleur que jamais homme ne comprendra, devant le sort de sa créature tuée par le péché.

Tuba mirum spargens sonum,
Per sepulcra regionum,
Coget omnes ante thronum…
Judex ergo cum sedebit,
Quidquid latet apparebit,
Nil inultum remanebit.

Combien belle apparaissait alors la figure du vrai Dieu succédant dans le cœur à la majesté charnelle de ce despote superbe, adoré des élus.

Rex tremendae majestatis,
Qui salvandos salvas gratis,
Salve me, fons pietatis.

Mais bien vite revenait l’image du combattant héroïque, autrement plus près du Dieu de l’action, que ce croyant peureux qui implore le repos.

Recordare, Jesu pie,
Quod sum causa tuae viae.
Ne me perdas illa die…
Inter oves locum praesta,
Et ab haedis me sequestra,
Statuens in parte dextra,

Non, Jésus, ne m’éloigne pas des boucs, mais donne-moi de t’aider au travail sans borne.

Confutatis, maledictis,
Flammis acribus addictis.
Voca me cum benedictis,

priaient doucement les violons, mais l’indignation vous saisissait…

Oro supplex et acclinis
Cor contritum quasi cinis
Gere curam mei finis ?

Oh, que la pitié était plus douce au cœur brisé que cette douleur mauvaise en sa source égoïste !

Lacrymosa dies illa,
Qua resurget, ex favilla,
Judicandus homo reus.
Huic ergo parce Deus,
Pie Jesu Domine,
Dona eis requiem.
Amen.

Mais, ô dogme blasphémateur, ce sont les suppliants qui revêtaient alors la vraie beauté morale, tandis que le Dieu juste se faisait prier pour n’accomplir que le bien.

Domine Jesu Christe ! Rex gloriae ! libera animas omnium fidelium defunctorum de poenis inferni et de profundo lacu…

Chrétien orgueilleux, doutes-tu que Jésus ait fait ce qu’il a pu ? C’était à toi d’aider au Dieu qui te réclamait, car s’il avait été en son pouvoir de faire ce que tu lui demandais, il l’eût bien fait tout seul.

Hostias et preces tibi, Domine, laudes offerimus.

Que belle serait cette attitude, si aucun intérêt ne la pouvait souiller… Et que le vrai Dieu surpasse celui de l’Église !

Sanctus, sanctus, sanctus, Dominus Deus Sabaoth, clamait alors le chœur. Et je me rappelai la voix douce et subtile du Dieu du vieux prophète, succédant au tonnerre et au fracas des éléments. Quand le Dieu d’amour et de pitié étouffera-t-il le Dieu « saint » et vengeur ?

Benedictus qui venit in nomine Domini.
Agnus Dei, qui tollis peccata mundi ! dona eis requiem sempiternam.

— Quelle heure d’angoisse passée sous ce ciel lourd ! Oh ! que paraît beau l’idéal de demain !