La Mission de l’idée ()

XIX a

Il est un autre mal, qui fait son travail dans l’ombre, sournoisement.

Il s’insinue partout. Telle la rouille qui s’étendant en silence s’attaque à tout un mécanisme, entrave ses mouvements, dissocie ses jointures, sape sa solidité et finit par s’en prendre à son apparence même, en lui donnant enfin l’extérieur de ce qu’il est : un corps grinçant et inutile.

Tel aussi l’esprit conservateur, charriant le poids énorme de ce qu’il refuse d’abandonner, pour mieux étouffer les individualités et mieux écraser les soubresauts de la vie.

Il est le grand niveleur. C’est lui qui rend les hommes, non pas égaux, mais semblables dans leurs diversités, anonymes, désespérément incolores et fades. Il polit tout, érode tout, recouvre tout de la même patine, et finalement tue tout, en ramenant tout à une homogénéité qui est pire que le néant.

Des cailloux, resplendissant en leurs mille couleurs et prêtant, par leurs multiples formes, aux contrastes harmonieux, la vague, monotone comme la médiocrité, amorphe comme un conservatisme, morte comme une orthodoxie, en passant et repassant, en émoussant, décolorant, rabotant, a fait une mer de galets plats, blanchâtres, tous semblables et tous inertes.

Ainsi les hommes, jeunes et forts, différents mais solidaires dans la même poussée de la vie, sont minés peu à peu par le même dissolvant.

Mais ne nous abusons pas. Ce mal ne nous est pas imposé du dehors. Il n’est pas une loi de la vie. Ce n’est pas une conséquence inéluctable des nécessités naturelles. C’est de nous qu’il sort. Notre égoïsme, notre appétit jouisseur, notre orgueil intellectuel, notre paresse, voilà ce qui est le tréfonds de l’esprit conservateur. Voilà ce qui, bribe après bribe, détourne et détruit, d’abord nos énergies, notre vie propre, puis la vie, dans toute sa force de solidarité, qu’il éparpille pour la mieux supprimer. Voilà ce qui, complément nécessaire de la passion, annule le progrès et menace le plan divin.

Il est même un conservatisme pire que celui-là, qui maintient, ô ironie, non l’état stable mais le mouvement même, détaché de son but. Il consiste à saper ce qui est, non en vue du bien, de la vie, mais par l’intérêt seul, et à jouir pour soi de l’élan novateur, conservant ainsi, non pas un passé mort, mais le trouble lui-même qui devrait servir au triomphe du progrès. Honte à cette prostitution de la plus noble tendance humaine, l’effort révolutionnaire.

Tel est l’esprit conservateur, détournement lent des forces divines et incarnation des tendances les plus viles, l’égoïsme et l’orgueil.