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La guerre pose à nouveau le problème du mal.
Elle ne le résout pas, par la faute des chrétiens. Car, ici comme partout, l’Église rapporte à Dieu les décrets de son orgueil, et, non contente de diviniser la sanction, l’expiation et l’égoïsme de l’au-delà , elle justifie le mal par le même moyen.
C’est d’abord la barbarie naïve du Dieu-Patrie, incarnation de tous les intérêts même terrestres, de toutes les haines inavouables, de toutes les violences collectives, nouveau Sabaoth méchant et irascible envers ses rivaux, autant qu’exigeant vis-à -vis de ses fidèles. Pour ce christianisme-là , il n’y a plus de problème du mal. La guerre divinisée, le mal l’est aussi.
C’est ensuite la charité, toute chrétienne, de ceux pour qui la guerre veut bien rester un mal, mais un mal destiné à punir le pécheur. Alors que le Dieu-Patrie fait sourire de pitié, ce second blasphème provoque l’indignation. Si Dieu n’avait pas mille fois plus de bonté que ne lui en laisse l’Église, c’est elle premièrement qu’il consumerait. Tandis qu’aux disciples implorant le feu du ciel pour châtier leurs ennemis, le Christ se contentait de répondre : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés ».
C’est enfin la plus scandaleuse des explications, car elle émane de ceux dont le sens moral est le plus éclairé : la guerre est un mal, mais le mal est un moyen d’éducation, permis de Dieu à défaut de meilleurs. Loin de nous châtier, Dieu nous éprouve par là . Que ceux qui font si bon marché de la pitié divine aillent quelques heures dans un village brûlé, chez des vieillards en pleurs ou des femmes affolées, qu’ils reçoivent sur leur face correcte les coups de soldats abrutis ou qu’ils vivent dans les bois une seule nuit d’angoisses, et leur avis changera sur la pédagogie divine.
Non contente de rendre Dieu responsable des douleurs du calvaire, l’Église le voudrait voir tremper dans les péchés des hommes jusqu’à la fin des âges. En vérité, si ces dogmes étaient justes, combien belle serait la douleur de l’incroyant, martyrisé par un Dieu à la fois sans pitié et omnipotent, pour les fautes qu’ont commises ses ancêtres ! Combien sublime serait l’attitude résignée de celui qui refusant un salut offert par ce Dieu terrible, comme un pauvre fier refuse l’aumône qu’on lui jette à la face, souffrirait sans mot dire en attendant la mort ! Ô Vigny, que tu aurais raison ! Et combien humaine serait la solitude auguste du crucifié, victime de son Père et objet des tortures dont souffrent aussi ses frères, s’écriant dans la nuit : « Éloï, Éloï, lama sabachtani ! ».
Qui sait si la grande souffrance du Dieu tout bon, impuissant devant le mal, n’est pas de voir ce que l’Église a fait de son immense amour ?