La Mission de l’idée ()

XXIV a

De même qu’un homme, aimant une femme, se donne d’abord à elle dans l’élan d’un enthousiasme soudain, puis, dès qu’il la possède, change cet amour en idolâtrie sensuelle, de même aussi l’Église n’a suivi l’idée vraie qu’avant d’être une puissance.

Jeune encore, l’Église était idéale et pure, parce qu’elle luttait, parce qu’elle souffrait et parce qu’elle créait.

Mais quand elle se fut affirmée et qu’elle fut entrée dans l’ordre des choses qui sont, elle n’a plus songé qu’à elle. Et quand cette trahison ne s’est pas manifestée par les abus et la passion, c’est une idolâtrie subtile qu’elle a consacrée pour jamais.

Du culte en esprit et en vérité, douloureux en sa lutte continue vers l’idéal lointain, tragique comme toute vie consacrée à l’idée, l’Église n’a conservé qu’une liturgie belle, mais morte, qu’une mélopée qui se traîne, dimanche après dimanche, lugubre comme une prière faite sans conviction.

Car le formalisme tue l’idée et sert l’égoïsme, tandis que la vie besognant dans l’ombre secoue le conservatisme et blesse le cœur de l’homme.

De la Bible, livre vivant écrit par des hommes comme tous les livres inspirés de l’Idée, mais de souffle divin, comme tous les livres de l’ordre de la charité, fût-ce le Phédon, les Ennéades ou les Pensées de Pascal, le christianisme a fait un livre unique, intangible, mort.

Car un respect superstitieux sert l’égoïsme et l’orgueil des ennemis de l’idée, en rendant sacré et inaccessible le patrimoine dont ils jouissent, tandis que l’incertitude et le mouvement inquiet sert la vie et tue le conservatisme.

Des serviteurs de Dieu, ignorants et faibles, hommes comme tous les hommes, le christianisme a fait les prêtres, instruments particuliers de la lutte contre la vie, contre l’idée, contre le nouveau et le mieux.

Car l’autorité est le meilleur moyen de servir l’égoïsme. Gouverner, fût-ce une paroisse, une ville ou un état, c’est toujours s’opposer au mouvement de la vie novatrice et morale.

De la vérité religieuse, pratique et symbolique, communion plus que science et image plus que loi, le christianisme a fait le dogme, immuable et faux, creux et autoritaire.

Car l’erreur sert l’égoïsme et le conservatisme, mais la vérité est cruelle pour l’homme, en mutilant ses rêves orgueilleux.

Telle est l’idolâtrie que le christianisme a substituée à son premier amour pour la Bonne Nouvelle.